Histoires autour de la folie – Paule Muxel et Bertrand de Solliers (1993)

EXTRAITS

1Première partie :

Quel énorme premier volet ! Documentaire portant sur le traitement de la folie, il prend pour base l’histoire de l’asile de Ville-Evrard, fondé en 1868 en région parisienne. Revue de la portée inhumaine du traitement psychiatrique du 19ème siècle et de ses continuités jusqu’au tournant post 68, marqué par l’ avènement de l' »anti-psychiatrie » et des apports de la psychothérapie institutionnelle.

Bienvenue dans l’enfer du milieu d’enfermement psychiatrique issu de la société disciplinaire occidentale, à travers une première partie très axée sur les paroles d’anciens internes, médecins et patients, sur fond d’images tournées pour beaucoup sur des lieux vides de mémoire qui ne revit que par la parole. La parole tient un lieu essentiel ici. Véritable sauvetage d’une horreur disciplinaire et donnant la primauté à l’humain dans le traitement de la folie.

L’asile apparaît comme l’issue d’une double erreur institutionnelle, aux terribles conséquences humaines: l’utopie d’amener une société pacifiée et d’y résoudre les problèmes en en y excluant les fous, d’autre part en guérissant ces mêmes aliénés par l’enfermement qui ne résous aucunement leur souffrance, incroyablement passée sous silence pendant plus d’un siècle et au contraire aggravée jusqu’au dernier soupir ! L’introduction semble bien pointer l’axe principal de ce documentaire: primauté à la relation humaine dans le traitement de la folie, pour laquelle j’emploierai désormais les guillemets dans cet article, car trop connotée d’infériorisation et de déshumanisation dans le traitement octroyé à des milliers de malades qui en ont perdu la vie ou toute possibilité de vivre libres.

 Enfermement, surveillance, entassement, dangereux,…ces qualificatifs reviennent sans cesse pour toute une population mise à la marge de la société. Réorganisation interne de ces « fous »: pavillons hommes/ femmes/aliénés/alcooliques. Très vite le documentaire, à travers notamment un témoignage des plus consternants d’un ancien interne du temps de l’occupation allemande et de la collaboration, fait le lien univers psychiatrique / univers concentrationnaire. La « tragédie asilaire » rejoint le concentrationnaire à travers deux éléments: la pathologie concentrationnaire (maladies corporelles, famine) et l’apparition de Kapos. Les parallèles sont mis en évidence, d’une part structurellement: une véritable surpuissance bureaucratique qui entretient toute une population dans une mort certaine derrière des barreaux, une partie des enfermés employée comme main d’oeuvre à l’entretien de la machine; et d’autre part à travers le jugement « humain » sans retour: perception d’une « catégorie » d’êtres humains (« les fous ») comme sous hommes, qui légitime tout le fonctionnement, car ce ne sont plus des égaux.  Le témoignage de l’interne du temps de l’occupation interpelle beaucoup. Non seulement il y a eu une prise de conscience humaine à l’interne devant le lot réservé aux « fous » dans ces véritables prisons asilaires, où traînait « une odeur de cadavre dans les dortoirs », mais aussi la découverte que la « folie » était entretenue par ce milieu disciplinaire, la fabriquant en fin de compte pour la réserver au seul destin d’une mort certaine derrière les barreaux. Révolution dans le regard porté sur le malade, car le « fou »révèle une humanité.

 Les témoignages s’enchaînent et font froid dans le dos, notamment le « patient » qui a vécu 53 ans interné et ne voulait plus en sortir car ne pouvait plus mentalement s’adapter à la communauté des « normaux », dans sa construction humaine telle qu’elle a été forgée dans l’enfermement psychiatrique, quand bien même il aidait des autres à s’évader. Le traitement de l’alcoolisme révèle aussi les aberrations du système disciplinaire: primauté au traitement médical pur et dur, sans contact humain, faisant l’impasse sur la souffrance humaine conduisant à cette maladie et ne faisant que prolonger les allers retours de patients alcooliques réduits à des traitements odieux, et dont l’âme n’existe plus; histoire aussi hallucinante de cette personne enfermée quinze ans dans le pavillon alcoolique car « pas de places ailleurs », une vie foutue en l’air par une bureaucratie gérant les souffrances humaines comme du bétail chiffré à tenir éloigner de la bonne société. Témoignages des infirmiers avouant une certaine conscience professionnelle malgré leur profond dégoût, contribuant à faire fonctionner la machine à faire enfermer; mise à poil des « patients », on retire photos de famille, bijoux etc….ça rappelle d’autres lieux !! Véritables fonctionnaires de mise à mort, mais dans une normalité structurelle appuyée par la société et les dirigeants, ça fait partie des choses.

Témoignage fort de deux médecins où leur outil de travail principal fait le fruit d’un gros plan de la caméra et d’une explication précise, très fonctionnelle de leurs tâches « médicales »: trousseau de clés qui ne consiste qu’à ouvrir et fermer, empêcher toute évasion des « fous, etc. Les infirmières de début de documentaire d’ailleurs rappellent aussi que leur rôle consistait essentiellement au nettoyage/ménage, ne connaissant pas les dossiers des gens enfermés.

 Première partie donc qui met bien en évidence l’enfermement et le traitement inhumain réservés à une toute une catégorie de population définitivement mise au ban de la société, dans un cadre structurel admis et à très bonne assise bureaucratique sans qu’on y est à redire quoi que ce soit, « tout est normal », sauf chez « les fous ».

Ca s’achève sur le rejet de tous les rejets: « le pavillon du rejet« , recevant les aliénés rejetés des autres pavillons. « Véritable agonie de l’agonie« . Aboutissement final de tout un système disciplinaire. Là encore terribles témoignages. Mais en même temps, un tournant semble se produire: aperçu différent de la folie, car ce n’est pas possible de vivre cela, autant pour enfermés malades que pour les travailleurs d’encadrement de l’intérieur. Évènement essentiel, dans la foulée de 68: la circulation de parole entre enfermés et entre internes dévoile des possibilités de sortie de cet enfer concentrationnaire (d’ailleurs cette mutation annoncée ici dans le documentaire me rappelle le Family life de Ken Locach (VOIR ICI SUR LE BLOG), très bon film sur le sujet, avec la prise en compte humaine et non répressive de l’héroïne…). Inspiration notamment de la psychothérapie institutionnelle mais aussi du mouvement anti psychiatrie, donc du dehors de l’asile, pour établir des réunions où la parole semble pouvoir prendre le pas sur le traitement d’un siècle durant. Une humanité est toujours là… La folie, beaucoup à dire , rien de définissable, comme l’être humain, aucune société ne pourra le délimiter à un corps et une pensée uniques. Générique, voix off: « Moments de lucidité (…) récits de vie (…) mais elle est pas belle la vie (…) la folie est une valeur refuge; elle est subliminale, comme la pub, la peinture, le cinéma… » 

 

Deuxième partie :

Le premier volet s’attache surtout à approcher l’univers asilaire et le traitement psychiatrique. Logique d’enfermement et de traitement inhumain réservé à toute une population écartée de la société, définitivement jugée et subissant les aberrations du système d’enfermement et sa bureaucratie sous-jacente où encadrement médical s’assimile davantage à des geôliers qu’à des soignants apportant prise en charge réelle d’individus pour les aider à « guérir ».

Cette deuxième partie est toujours basée en région parisienne (Ville-Evrard mais aussi 2 antennes annexes) et fait le point en 1992 à travers les changements intervenus depuis la prise de conscience suscitée dans les années 70 et les modifications structurelles.

D’entrée on comprend que des lieux d’enfermement existent toujours et qu’une nette forme d’impuissance face à la « folie » persiste. Cellule d’isolement et son effet sur l’être humain, réduit à une bête et compliquant sa « guérison ». Un certain sadisme d’appareil, d’ordre non individuel donc, est maintenu et une conception toujours très présente dans la société de la « folie » comme une tare. Cette continuation des cellules d’enfermement vaut à un interne du temps de l’occupation « ils ne nous écoutent pas« ; survivance d’une volonté de domination sur l’autre; sur des individus dégageant une certaine « vision poétique du monde, comme instrument de pensée, et non comme divertissement littéraire« .

Quels changements sont intervenus avec le tournant des années 70 ? Il y a eu indéniablement des progrès qui ont permis de casser les murs de l’enfermement. Le nombre de personnes internées a réduit et les séjours se font plus brefs. Néanmoins un des palliatifs est la camisole chimique, l’usage d’un traitement médicamenteux qui ne solutionne pas vraiment à l’état instable, et n’a pour conséquence souvent de que « zombifier » le patient. Progrès intéressant est le suivi accompagnateur régulier, hors les murs de l’asile, où la proximité avec le patient est plus humaine. Néanmoins dans l’asile, des choses perdurent, notamment la tendance des médecins à garder leurs trucs pour eux, sans communication avec les patients. Toujours des schémas établis aussi sans que le patient s’y retrouve, et la camisole physique est toujours d’usage pour faire face aux crises extrêmes. Un salarié électricien fait part de son avis, fort intéressant: « Progrès dans la façon d’aborder la folie dans le traitement médicamenteux mais le patient a toujours été oublié« .  A noter aussi le travail en groupe dans quelques institutions psychiatriques, où on réinsère l’humain progressivement pour des cas « extrêmes ». Tentative là encore de sortir de l’enfermement asilaire.

Le point fort de cette deuxième partie est d’interroger sur ce qu’est la folie et sa confrontation à la société:  une maladie expression d’une souffrance? Une tare insurmontable? Une différence à accepter qui ne peut pas disparaitre ? On sent bien que plus que la folie en elle-même, c’est sa possibilité d’existence et d’adaptation au sein de la société qui pose problème.

Le témoignage d’un médecin à propos de son point de vue sur la schizophrénie est par exemple des plus intéressants et rend le rôle de la société beaucoup plus prégnant sur le devenir d’une certaine « folie » et de sa survivance possible sans impératif de guérison. Pour lui, on ne peut pas guérir de la schizophrénie, et ne sait d’ailleurs comment définir celle-ci (maladie? folie?comportement déviant?). Toujours est-il qu’il estime que la grande souffrance du schizophrène n’est pas tant ses symptômes, mais davantage l’entrave de la société, qu’elle soit d’ordre parental  ou sociale, à la possibilité pour l’individu concerné de pouvoir s’inventer un délire, et de se soigner ainsi à travers une activité délirante. Ce témoignage démontre une approche qui tranche avec le passé et tente d’amener le « fou » à pouvoir vivre dans la société, à travers un suivi régulier si nécessaire, à l’image de ces rencontres médicales situées dans le lieu de vie du patient, et non seulement dans des centres de soin.

Intéressante deuxième partie qui indique que le « fou » n’est pas définissable et à exclure de la société, et que le problème réside beaucoup dans le comment la société le perçoit et le marginalise, et que sa possibilité de vivre « libre », hors les murs et à l’égal des autres, dépend en partie de cela. La folie n’est pas forcément une souffrance, ou pas davantage que n’importe quel névrosé qui angoisse dans un lieu public. Le psychotique a ses moments heureux, et dégage du potentiel de créativité, en dehors bien sûr de moins bien. Tentatives ici et là d’esquiver la médicalisation outrancière comme réponse à la « folie », contre « la seringue à l’arrivée » et au contraire de travailler sur la maîtrise de la « folie » en en tirant une forme d’adaptation possible dans la société, sans enfermement ou camisole chimique. Surtout prise en compte de l’individu, qu’on ne peut réduire à des schémas maladifs ou aliénants, avec toute la méprise qu’il y a derrière pour l’être humain concerné. Passage situé dans une clinique, la seule à suivre des patients atteints du sida, rejetés de tous, et dont on entend un témoignage dur sur ce que la société porte en germe contre la différence et la négation de l’individu.

 La conclusion du documentaire est palpitante: constat que des progrès ont été faits, qu’il est possible de vivre autrement qu’en étant enfermés. Moins de souffrances qu’avant. Mais une autre souffrance pointe son nez, à l’image de la solitude de quelques personnes ne vivant dans le relationnel qu’avec « des gens de la psychiatrie ». Cette souffrance hors les murs est d’ordre social ! Problèmes de logement, de ressources, pour trouver un travail, de relations humaines ou culturels. Cette souffrance ultime termine bien la boucle du documentaire: le patient a une identité sociale, et tout devient beaucoup plus complexe…Fond social qui doit rendre l’approche de la « folie » moins stigmatisant.

 Pour ma part enfin, ce documentaire met le doigt sur une logique de société qui perdure, que ce soit par les pratiques d’enfermement ou par le contrôle médicamenteux  (la camisole « chimique » est un enfermement qui ne dit pas son mot, la liberté de l’individu y reste très contestable! ), d’éradiquer des différences de pensée et de comportement dont on exclu l’individu concerné, sans aide à l’acceptation de soi-même et du vivre avec sans contraintes sociales et rejet. Des résistances s’opèrent, mais à l’image de cette deuxième partie, c’est tout de même le grand brouhaha des méthodes et un patient peut facilement être trimbalé. L’essentiel est me semble-t-il l’effort déployé pour comprendre et surtout ne pas chercher la « normalisation » à tout prix, qui alors ne se sanctionne que sous forme de négation de l’individu (enfermement, contrôle chimique,…). La société a ce don de refouler et donc de ne pas reconnaître le refus et  le décalage qui sommeillent souvent dans la « folie », qui découlent sans doute de cette même société. Les méthodes ont un peu évolué, mais la réduction très fréquente de l’individu à une tare, une maladie, une folie,…bref dans des schémas discriminants l’être humain comme unique et lui ôtant sa possibilité d’être, ne fait que rendre la société comme toujours aussi oppressante vis à vis de la différence et du non-contrôlable. Toutes les dérives sont possibles pour « guérir » les individus ne correspondant pas aux normes d’une société en fonction de ses critères d’intégration et de soumission à son bon fonctionnement. La « dépression » par exemple, diagnostic en vogue à notre époque, qui peut conduire à des actes extrêmes (suicides, violence agressive sur autrui,…): individu responsable et à taire (asile ou médocs assommants) ou système social qui rend la vie sociale insupportable ? Je pense notamment aux salariés qui pètent des câbles ou se détruisent à petit feu face à leurs conditions de travail et aux conséquences sur leur vie personnelle, voir à ce sujet le documentaire très parlant Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés (Sophie Bruneau, Marc-Antoine Roudil, 2006). La folie, n’est-ce pas la certitude de croire à la raison du système social dans lequel on vit et auquel on s’adapte, heure après heure, jour après jour, se faisant violence à soi-même pour intégrer la norme sociale coûte que coûte, quitte à nier sa propre liberté, refoulant ses propres aspirations individuelles, et à souffrir de tous les sacrifices que cela amènent dans notre petite vie si courte, au profit d’une structure sociale aliénante qui en tire sa survie ? Toute structure sociale niant la liberté de l’individu, n’est-ce pas en soi une fabrique d’aliénés officieux ? On comprendra mieux alors que cela suppose une frontière nette avec les tarés officiels, qui regroupent une somme de complexités individuelles, aux sources diverses et variées et dont la plus grande tare est la différence; c’est pas tant le caractère dangereux de la « folie » qui perturbe (car il est clair qu’il y a des comportements extrêmes, on ne peut le nier), mais davantage la remise en cause d’une normalité qu’elle porte en elle, mettant en péril la logique collective de fonctionnement. Le traitement de la « folie » rend nécessaire une implication de la part sociale constituant l’individu et  la possibilité de la lui rendre la moins hostile possible dans sa (re)construction personnelle. Mais il faudrait alors non seulement remettre en cause des fonctionnements de la société mais aussi le pouvoir….La « folie » est tellement complexe (et dans tout ce qu’elle peut englober), que prétendre la « guérir » reviendrait à guérir la société malade qui génère ses propres folies. L’existence de la première est indissociable de la seconde. Seulement l’une est condamnée dans son ghetto aux divers traitements, tandis que l’autre se pérennise avec son lot de folies meurtrières, lois liberticides, fonctionnements aliénants, etc. Considérer la folie nécessite de considérer la société. 

POST SCRIPTUM : je renvoie également au site Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire…