Sambizanga – Sarah Maldoror (1972)

Sarah Maldoror – Sambizanga – Angola – 1972 – 108 mn

« Angola, 1961. Domingos Xavier, un militant du MPLA (Mouvement Populaire de Libération de l’Angola) emmené par les autorités coloniales, est emprisonné et torturé. Sa femme Maria, accompagnée de leur jeune enfant, se met à sa recherche. »

sambizanga

Sarah Maldoror, née en France de parents Guadeloupéens, est une pionnière du cinéma africain et une de ses premières réalisatrices (la première cinéaste noire africaine est la sénégalaise Safi Faye). Assistante réalisateur de Gilles Pontecorvo pour La bataille d’Alger en 1966,  ses premiers films sont fortement liés aux luttes d’indépendance, en particulier dans les pays colonisés par le Portugal (Angola, Guinée Bissau …). Par son engagement dans la lutte contre la présence coloniale, elle prit un nom de guerre (elle est née Sarah Ducador) : « Maldoror », tiré du roman de Lautréamont. Son premier court métrage Monagambé (1969) aborde de front la torture des colonisés angolais : une femme va visiter son mari en prison qui est torturé par la police portugaise, soit une grande proximité avec Sambizanga. Maldoror est alors le compagnon de Mario Andrade, un des fondateurs du MPLA. Avec le soutien du FLN et de l’ALN, ce film a été tourné en Algérie. Soit une époque où l’Algérie représente un carrefour de l’émulation politique et culturelle du Tiers-monde. 1969, c’est aussi la naissance du Festival Panafricain d’Alger (voir le documentaire de William Klein relayé ICI sur le blog).

Des extraits du très rare Monagambé :

(à l’occasion d’une exposition )

Son premier long métrage de fiction Des fusils pour Banta (1970), tourné en Guinée Bissau trois ans avant l’indépendance, est une commande algérienne de l’Office National du Commerce et de l’Industrie Cinématographique (ONCIC) visant à relayer la lutte du PAIGC (Parti Africain pour l’Indépendance de la Guinée et du Cap-Vert). Elle se focalise sur le personnage d’Awa, une jeune villageoise rejoignant la lutte armée du parti et qui prend une place importante dans la guérilla locale. A son retour en Algérie, le premier montage ne plaît pas par ce parti pris et ses bobines sont confisquées en 1971, peut être à jamais perdues. Maldoror quitta alors l’Algérie. Plus récemment l’artiste Mathieu Kleyebe Abonnenc a tenté de retrouver les six bobines de Des Fusils pour Banta, dans le cadre de son travail très porté sur l’histoire coloniale. Il a par exemple consacré une exposition à Franz Fanon en 2011 intitulée « Orphelins de Fanon » où deux tables rondes en interrogeaient notamment l’héritage (une certaine Casey y participait !). Dans la foulée d’une autre exposition de 2011 intitulée Des fusils pour Banta (installation avec archives écrites, photos, voix off narrative etc), il a réalisé un long métrage en lien avec le film perdu de Maldoror. Bien que n’ayant pas trouvé de bobines, A la recherche d’Awa s’appuie sur des scripts du film et se double d’une réflexion sur ce cinéma militant de la période : « un remake prospectif, à quarante ans de distance, une manière de questionner tout autant le cinéma militant des années 60/70 que le Panafricanisme, pour en cerner le legs contemporain. » (site du Prix Meurisse pour l’art contemporain qui lui a été décerné en 2012). Bref, plutôt que de paraphraser avec confusion je renvoie à un très bon article consacré à la démarche d’Abonnenc et qui est consultable ICI.

Photo de tournage Des fusils pour Banta (Guinée Bissau, 1970) :

(présentée à l’exposition Des fusils pour Banta, 2011)

fusils

 

Produit par une société française (Isabelle film), Sambizanga est le second long métrage de Maldoror. Il est adapté d’une nouvelle de l’écrivain portugais Luandino Vieira qui fut enfermé 11 ans pour s’être opposé au pouvoir colonial. Membre historique du MPLA (il en est le premier président de 1960 à 1962) et mari de Maldoror, Mario Andrade est co-scénariste et dialoguiste du film. C’est en quelque sorte le premier film du cinéma angolais. Cependant il est tourné au Congo, indépendant depuis 1960 et qui aide à la faisabilité du film (comme cela est précisé dans le générique de fin). Les images sont notamment prises à Brazzaville et environs, avec des militants angolais et congolais. Sambizanga fut récompensé de plusieurs prix dont le Tanit d’or au Festival du Film de Carthage (Tunis), festival créé en 1966 afin de mettre en avant les cinémas arabes et d’Afrique subsaharienne. Comme l’ensemble de la filmographie de Sarah Maldoror, c’est un film rarement projeté et difficile à trouver. Pas d’édition DVD à ma connaissance et internet permet donc d’en faire la découverte (deux liens ci-dessous, dont un fiable en permanence).

Film intégral en VO sous-titrée anglais : 

(au cas où le film est retiré de You Tube, la même version est visible en permanence ICI sur Dérives TV)

 

Le film est situé quelques temps avant le 4 février 1961, date à laquelle le MPLA prendra d’assaut la prison de Luanda (à noter que l’orientation marxiste du MPLA apparaît assez clairement dans certains dialogues, notamment chez Mussunda). C’est alors le départ de la guerre d’indépendance (1961-1975) et l’envoi grandissante de militaires portugais pour réprimer l’élan révolutionnaire. C’est une période que d’autres films ont traité, y compris des films militants de l’époque (certains sont visibles sur internet). Pour une lecture politiquement fort intéressante, je renvoie à un très bon article de l’excellent site Cases Rebelles à lire ICI.

Tout en traitant sans effets spectacles de la domination coloniale et de la répression des militants indigènes, Sambizanga donne une place importante à un personnage féminin, ici non engagée politiquement mais en prises avec la réalité coloniale qui lui enlève son mari. La quête du mari emprisonné, déjà présente dans Monagambé, m’a également fait pensé à un autre film à peu près contemporain (1966) : Le vent des Aurès du cinéaste algérien Lakhdar Hamina. Il fut d’ailleurs récompensé au festival de Cannes 1967 et n’a pu échappé à Sarah Maldoror, y compris dans son séjour en Algérie où elle côtoyait de près la cinémathèque d’Alger. Keltoum y incarne une mère qui erre d’un lieu à un autre en se confrontant aux autorités coloniales, à la recherche de son fils arrêté par l’armée française et en fait interné dans un camp. Ainsi deux femmes arpentant un pays colonisé et confrontées aux autorités coloniales; à la douleur de la mère fait écho ici la douleur de l’épouse.

Le vent des Aurès, film intégral

(en VO sous-titrée français)

Errance dans Sambizanga :

Douleur de la perte dans Sambizanga :

(et là aussi, attente devant le lieu d’enfermement et de torture)

 

La présence des chansons composant Sambizanga m’a aussi particulièrement marqué. Elles sont pleinement associées au film, échappant à une fonction décorative ou exotique. Je crois comprendre que la plupart des morceaux sont joués par N’Gola Ritmos qui apparaît en fin de film dans une fête du parti de l’indépendance (il y a aussi un autre ensemble dont une chanteuse appelée Ana Wilson). N’Gola Ritmos est un groupe de musique angolaise créé en 1947. Il mêlait traditions paysannes et sons urbains, créant un style original en opposition à la culture dominante portugaise. Situé dans les environs de Luanda où se déroule une partie de l’intrigue du film, le groupe a connu des membres prestigieux de passage, telle la chanteuse Maria de Lourdes qui a eu ensuite une longue carrière. Le groupe durera jusque la fin des années 60 mais peu de titres ont été enregistrés. Je ne pourrai m’improviser ici spécialiste de la musique angolaise, alors je renvoie à un petit article ICI (il y en a d’autres sur la toile) pour qui souhaite une présentation y compris musicale du groupe. Et je glisse ci-dessous une archive de 1964. Paradoxe, c’est un passage à la TV portugaise.

N’Gola Ritmos – « Monami », 1964

(avec la chanteuse Maria de Lourdes encore présente dans le groupe)

 

Plusieurs des membres historiques de N’Gola Ritmos étaient au MPLA. En réaction au pouvoir colonial qui rejetait les expressions culturelles traditionnelles le groupe chantait en Kimbundu, soit une des langues les plus parlées en Angola et même la principale à Luanda, mais qu’un décret colonial de 1919 avait interdit à l’école tout en rendant obligatoire le portugais. Un fondateur de N’Gola Ritmos a été arrêté en 1959 et déporté au bagne de Tarrafal au Cap Vert : le guitariste Liceu Vieira Dias qui avait aussi participé à la création du MPLA. Il ne sera relâché qu’une dizaine d’années après, tout comme un autre membre du groupe arrêté avec lui. Voilà qui rend la présence de N’Gola Ritmos encore plus pertinente dans ce film, et ce à un moment où la lutte d’indépendance est toujours aux prises avec l’armée portugaise.

Je ne saurai identifier les morceaux interprétés par N’Gola Ritmos et ceux de l’autre ensemble ayant participé au film, mais c’est ainsi que le répertoire musical y mêle tradition, croisements musicaux et contenu politique. Il accompagne et traduit la déambulation désespérée de Maria (lamentations sans doute inspirées par la tradition), amène de l’espoir (fin de film avec des sembas, genre musical créé par N’Gola Ritmos et inspiré de danses populaires) ou participe à l’introduction du film en plantant le contexte de la colonisation. En effet, à l’ouverture du film des indigènes sont exploités sur un chantier de construction et quelques gros plans sur les corps au travail ne sont pas sans rappeler le premier film anticolonialiste Afrique 50, réalisé par René Vautier et qui s’attaquait de front à la réalité coloniale. A la suite de ces images, défile le générique avec la chanson « Monagambé ». Monagambé signifie « contrado », soit le contrat établi entre l’indigène et le propriétaire blanc des plantations qui était un prolongement de l’esclavage. Une chanson a été ainsi tirée d’un poème de l’angolais Antonio Jacinto qui est un renvoi direct à l’exploitation des indigènes.

Chanson de Rui Mingas, adaptée du poème d’Antonio Jacinto : 

Traduction : « Sur cette vaste plantation il ne pleut pas
C’est la sueur coulant à mon front
Qui arrose les plantes

Sur cette vaste plantation il y a du café mûr
Et ce rouge cerise, ce sont les gouttes de mon sang
Faites sève

Le café sera grillé, piétiné, torturé
Il deviendra noir, noir de la couleur
De l’engagé (contratado *)
Noir de la couleur de l’engagé

Demandez aux oiseaux qui chantent
Aux ruisseaux qui serpentent joyeusement
Et au vent fort de l’arrière pays :
Qui se lève tôt? Qui va à la corvée?
Qui supporte tout le long de la route
Le tipoye ou le régime de dattes?

Qui récolte le fourrage et qui
En échange ne reçoit que du mépris?

De la farine pourrie, du poisson pourri,
Des habits en lambeaux, cinquante angolares,
« des coups si tu te comportes mal »?

Qui?

Qui fait croître le maïs?
Et les oranges fleurir?
Qui?

Qui donne l’argent pour que le patron achète
Machines, voitures, épouses
Et des têtes de noirs pour les moteurs?

Qui fait prospérer le blanc,
Pour qu’il ait ventre grand et argent
Qui?

Ce sont les oiseaux qui chantent,
Les ruisseaux qui serpentent
Et le vent fort de l’intérieur
Répondront :
« Monangambé ! »

Ah, laissez-moi au moins
Grimper aux palmiers
Laissez-moi boire du maruvo, du maruvo (= rhum)
Et oublier, dilué dans mes boissons
« Monangambé ! »  »

 

En Guinée-Bissau, voisin également en prises avec la colonisation portugaise et où Maldoror a tourné Des fusils pour Bantu, il y avait aussi un groupe musical étroitement lié au mouvement de libération. Il s’agit de Super Mama Djombo (mais nul doute que d’autres groupes, moins connus, ont dû avoir des trajectoires semblables, que ce soit au Cap Vert, en Guinée ou en Angola). De même, Super Mama Djombo puisait dans le registre traditionnel tout en donnant lieu à des croisements musicaux. Nombreuses chansons étaient très politisées en faveur notamment du fondateur du Parti pour l’Indépendance de la Guinée et du Cap Vert : le guinéen Amilcar Cabral, assassiné quelques mois avant l’indépendance. Je met ci-dessous un long clip que j’apprécie particulièrement, composé de quelques photos et de chansons très stimulantes du groupe. A écouter sans modération !

Super Mama Djombo – Sol Maior Para Comanda:

(album de 1974)