Trou story – Richard Desjardins, Robert Monderie (2011)

Trou story – Richard Desjardins, Robert Monderie – 2011 – 76 mn – EN ENTIER

« «Vous ne connaissez rien des mines? Normal. Les mines ne parlent pas beaucoup. Surtout pas de leur histoire…» Cette histoire, Richard Desjardins et Robert Monderie nous la racontent dans Trou Story, leur plus récent documentaire, produit par l’Office national du film du Canada, dans lequel ils renouent avec la veine pamphlétaire de L’erreur boréale.

L’histoire minière au Canada, c’est une histoire de profits fara- mineux au mépris de l’environnement et de la santé des travailleurs. Une histoire obscure où en pleine Première Guerre mondiale, le nickel de Sudbury est vendu à l’armée allemande qui en fabrique des balles qui serviront, à la bataille de Vimy, à tuer des soldats de Sudbury. Les affaires sont les affaires…

Une sale histoire où la population de Cobalt crève de la typhoïde dans une ville où on ne ramasse pas les déchets, tandis que les premiers magnats canadiens de l’industrie minière s’enrichissent en vendant à l’Angleterre la production d’argent de la quarantaine de mines qui ceinturent la ville. »

Le chanteur québécois et par ailleurs réalisateur de documentaires, s’est de nouveau associé à Robert Monderie, dans la foulée de l’excellent Le peuple invisible de 2007 (relayé ICI sur le blog).  Trou story a beaucoup été comparé à L’erreur boréale, le documentaire des deux compagnons le plus diffusé et aux répercussions les plus concrètes. L’angle d’attaque est en effet similaire, puisqu’il vise de nouveau de grandes compagnies, dont l’un des pires fléaux est à la fois de piller les ressources canadiennes et de causer des dégâts environnementaux irréversibles dans notre présent d’humanité. Il est fort dommage que Le peuple invisible, pour ma part le plus percutant du duo, n’ait pas suscité autant de réactions concrètes; le parti pris y est très éclairant sur les populations indiennes massacrées, parquées dans des réserves et dont on a dépouillé droits et terres, au profit, justement, d’intérêts privés. Mais pas seulement, puisque l’Etat (et ses provinces) y trouvent leur compte vraisemblablement. Cet écrasement des droits des populations autochtones est peu traité au Canada, qui se prévaut plus généralement, dans ses élans contestataires, de porter critique sur les multinationales et colonialismes (notamment anglais) venus piller la nation. Le paradoxe est que ces critiques ne tiennent que rarement compte – en tout cas dans ce qui est le plus diffusé et connu du grand public – de la place des populations amérindiennes qui sont également particulièrement positionnés sur les désastres environnementaux, en plus d’exiger des droits sociaux qui y sont articulés. Il est important aussi de rappeler que cette brave nation canadienne, pillée par les multinationales, fait partie de la poignée de pays ayant voté CONTRE la présence de l’Etat Palestinien à l’ONU.

Comme pour Le peuple invisible, les réalisateurs s’appuient ici sur un gros travail d’archives et la narration comporte un volet historique très important. Il est intéressant aussi que les ambivalences des revendications soient suggérées : la mine comme à la fois présence souhaitée (emploi etc) et nocive (exploitation des hommes et des ressources, désastre environnemental…). L’un des aspects qui m’a le plus saisi est l’effort de guerre soutenu par des mines du Canada (la production de Nickel) à la 1ère guerre mondiale (en forunissant des ennemis !) et la deuxième guerre mondiale; dans les faits elles contribuèrent donc à deux fronts de tués : d’une part la guerre en elle-même (les canadiens massacrés à la célèbre bataille de Vimy de la 1ère guerre mondiale, dans le Nord pas de Calais en France, l’ont été par une armée allemande fournie en nickel des mines du Canada !!), d’autre part les mineurs tombés non seulement dans les « accidents » mais aussi par maladies (beaucoup plus nombreux ceux-là et mis à l’écart des « comptes » officiels). L’approche du syndicalisme dans les mines et des immigrations européennes est également fort pertinente, et rarement abordée à ma connaissance pour les Amériques.

Bien entendu, le gros objet est surtout d’ordre environnemental dans la deuxième partie du documentaire. Le TROU qui figure dans le titre… Mais ce TROU c’est aussi, sans doute, le trou de la mémoire collective et d’une certaine histoire de la mine, soit l’officieuse, évitée dans les relais médiatiques, audiovisuels, gouvernementaux… TROU comblé ici par the TRUE story. A ce sujet, Desjardins (voix off) avertit le spectateur avec la formule : « Vous ne connaissez rien des mines? Normal. Les mines ne parlent pas beaucoup. Surtout pas de leur histoire… ». Elles laissent juste un TROU, pas seulement physique et lié à la nature de l’industrie, mais également social et mémoriel. Elle passe et repart. Quelque soit le pays, la région, c’est un aspect récurrent de la mine (argent, charbon, or…). Elle laisse des mutilés et des morts, des villes fantômes, une mémoire falsifiée. La réception du documentaire en dit long : de très nombreux représentants des compagnies minières établies au Canada se sont manifestés contre ce film; il est désigné comme caricatural, ne s’intéressant qu’aux aspects négatifs de la mine, que le passé est le passé et que le présent serait doté d’un bien meilleur fonctionnement minier, autant pour les travailleurs que pour l’environnement. On peut comprendre ici l’importance de Trou story : remplissez ce trou de mémoire et d’histoire cachée, et on vous le retire. Pourquoi ? Pour bien entendu justifier les mines actuelles. Et son éternelle répétition en terme d’exploitations environnementales et humaines, et son lot de désastres « naturels » et de morts, et son pillage économique. Récemment il était question sur le blog (ICI) des mines à ciel ouvert en Amérique Centrale (et du Sud) : les exploitations y semblent beaucoup plus dénuées de principes environnementaux et de prise en compte des volonté de la population civile et surtout des peuples indiens. Ces derniers, après tout, ne sont-ils pas les invisibles ? Leurs discours revendicatifs sont par ailleurs, le plus souvent, beaucoup plus tranchants que l’hypothèse de résistance développée ici dans le documentaire : il ne s’agit pas d’une meilleure mine avec de meilleurs règlement respectueux des travailleurs et de l’environnement, et plus collaborateur aux finances nationales; les peuples indiens ont tendance à exiger LE DEPART pur et simple des industries minières. Ni pillage, ni exploitation humaine, ni assassinats, ni massacres naturels et pollutions contaminant les personnes. Quant aux « enrichissements » affichés dans les propagandes d’Etat, ces derniers sont d’une part minimes et retombent encore plus rarement dans les poches des populations autochtones. L’Etat, après tout, ce n’est pas les indiens.

En tout cas, encore un excellent documentaire de Desjardins, surtout dans sa première partie je trouve, contenant ce volet d’archives et historique très peu approché à ma connaissance. Je connaissais l’oeuvre musicale de Desjardins, et bien maintenant j’ai découvert son oeuvre documentaire, et ça vaut le détour ! le plus réjouissant ? Ses documentaires sont souvent suivis, par leurs projections publiques, de quelques élans collectifs après un ébranlement général lors des diffusions. Des discussions qui ont tendance à amener du concret dans les luttes. Le documentaire n’est bien sûr pas tout, mais il est une contribution non négligeable.

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The corporation – Jennifer Abbott et Mark Achbar (2004)

CANADA – EN ENTIER – VOSTF – 143 mn

Ce documentaire montre l’évolution des « Sociétés Anonymes » (appelées Corporations en anglais) aux USA, reprenant leur histoire depuis leur apparition avec la Révolution Industrielle, où elles étaient conçues pour répondre au bien public mais furent détournées de cet objectif par la recherche du profit.
« De même que le requin est une machine à tuer, la Corporation est une machine à faire de l’argent. » Ce film est basé sur le livre The corporation, the pathological pursuit of profit and power (Les Multinationales, la recherche pathologique du profit et du pouvoir) de Joel Bakan.

 

On se paye la gomme – Robert Morin (1984)

J’ai vraiment été ravi de découvrir une rétrospective du cinéaste/vidéaste québécois Robert Morin à l’occasion d’une superbe initiative d’une édition du Festival International du Film Indépendant (FIFI) de Lille, à l’époque où c’était même encore gratuit, passant mes journées en salle obscure avec un compagnon cinéphile (ah ces réveils à 8h du matin pour me déplacer au cinéma, plus motivant que ces obscurs RDV à police emploi !). Dommage qu’il n’aime pas voyager en avion et qu’il est donc resté à Montréal alors, tout en nous laissant juste une vidéo de 5 mn pour nous adresser la parole. Robert Morin dégage un cinéma briseur de règles (il déteste la manipulation du spectateur par les codes du cinéma classique), exigeant, souvent dans des thématiques flirtant avec la mort et, il faut bien le dire, un cinéma un peu « border line » parfois. Un bouquin accompagnant un coffret DVD qu’un étudiant m’a ramené flambant neuf de la Coop vidéo de Montréal (alors introuvable ailleurs!) est très intéressant, avec une interview du monsieur; il y est notamment question, à quelques reprises, de la colonisation de ce côté du monde. A défaut de pouvoir la partager, je renvoie à cette interview

Juste un extrait, rapide, ici sur le site de la Coop Vidéo (pas mieux…)

Ici il s’agit d’une vidéo courte de Morin (25 mn), [déjà évoqué ICI SUR LE BLOG] avec ce style si particulier dont on ne sait jamais s’il s’agit d’ un documentaire ou une fiction. Toujours est-il qu’à travers ce petit film, Morin fait part d’un regard tonitruant à propos de l’auto complaisance québécoise moyenne, bêtement moqueuse et ignorante de l’étranger et du tiers monde lors de ses déplacements touristiques, nullement consciente de ses propres tares.

 Deux couples de québécois fêtent un anniversaire. Reportage documentaire à la télévision sur les conséquences du tourisme au Mexique à Acapulco pour les locaux expropriés et logés à Renacimiento; état des lieux de leur système d’entraide et de leurs conditions de vie face au tourisme occidental qui explose à Acapulco. Dans la foulée, les deux couples décident de se revoir une vidéo familiale de leur séjour vacancier à Acapulco. Images du séjour alternant avec images des réactions suscitées dans la pièce par ce petit film familial. Puis arrivée de Mexicains en galère qui interrompent la séance et sollicitent de l’aide; les observés du film soumis au regard des québécois deviennent à leur tour les observateurs amusés…

 La première partie du film est donc un rappel de l’exploitation subie par les mexicains locaux face au colonialisme tourisme touristique en plein essor à Acapulco. Ceci ne rendra que plus virulent l’attitude ignorante et vulgaire des deux couples lors de leur séjour touristique. En effet la vidéo familiale démontre une attitude totalement en décalage avec la réalité sociale locale: moqueries des modes culturelles indigènes, mépris face à la mendicité et ignorance de ses causes, jouissance de plaisirs touristiques responsables d’une exploitation locale, dépenses financières de loisir qui contrastent avec la nécessité économique des locaux pour leur survie (pour ce qui relève du commerce notamment). Et le film ne rend que plus évidente cette attitude vomissante et ridicule en fin de compte, si l’on en juge les réactions des deux couples devant les images: rires qui se perpétuent devant leur « découverte » de la réalité locale, nombrilisme devant leurs prestations dans le film et peu soucieux du monde dans lequel ils évoluent (par exemple une discussion dans la video familiale sur un mendiant enfant, réaction de la québécoise filmée: « oh je suis pas très belle ici…« ).

 L’idée du film repose sur un comique de situation final: des mexicains demandent un coup de main suite à une panne de voiture. Locaux gênés, difficultés de dialogue et soumis au regard des étrangers qui commentent leurs hôtes avec leurs propres clichés (« whisky » « fromage »… ). Les québécois sont un peu hagards, moins cools et fiers qu’ils ne l’étaient auparavant, assez drôle. Le film s’achève sur un mexicain prenant en photo les québécois, particulièrement mal à l’aise. A l’image de cette situation finale qui renverse le regard, le dispositif du film employé est des plus intéressants et questionne le regard. Multiplicité ici des points de vue: reportage journalistique / video familiale / regard du touriste occidental/ regard du cinéaste sur les québécois. La caméra de Morin est celle qui a le point de vue le plus global sur la situation et celle qui met bien en évidence d’une part le choc culturel entre la beaufitude d’un certain occident et une réalité sociale totalement ignorée et coupée de son monde (le tiers monde), d’autre part l’ambivalence du regard qui repose sur l’origine social et culturel associés au point de vue. Morin estime que cette vidéo est ratée car ses acteurs ne se seraient pas rendu compte de l’ironie de la situation. Je le trouve dur avec le film! Les contradictions de l’occidental moyen face au tiers monde sont tout à fait saisissables tandis que l’ironie de la situation reste appréciable même si trop peu approfondie. Peut être que Morin a dû supprimer des passages liés à l’arrivée des mexicains, du fait d’acteurs hors sujet. Si c’est le cas, on voit bien là le « risque » que comporte le cinéma de Morin dans sa manière de faire: quasiment aucun jeu de comédie réclamé à l’acteur, souvent non professionnel, et heurté à des situations filmées sans préparation classique (textes, etc).

L’erreur boréale – Richard Desjardins, Robert Monderie (1999)

EN ENTIER – 69 mn

Quatrième film de Richard Desjardins (co-réalisé avec Robert Monderie), voir aussi ICI SUR LE BLOG

« L’Erreur boréale dénonce les coupes à blanc pratiquées dans la forêt nordique du Québec, forêt qui se trouve comparée aux bancs de morues éliminés par la surpêche industrielle. La forêt boréale est une ressource collective dont l’exploitation par l’industrie privée est permise par le gouvernement du Québec. Mais que sait le public des droits de coupe octroyés par ce gouvernement, et de l’usage qu’en font les entreprises privées? Les automobilistes sont bernés par l’interminable défilé des arbres qui longent les routes de l’Abitibi. En les survolant, on s’aperçoit que ces rubans sont bien minces, et qu’ils ne font que masquer la réalité : les compagnies forestières sont en train de transformer l’Abitibi en désert.

Le documentaire L’erreur boréale dénonce la mauvaise gestion de la forêt québécoise, qualifiant celle-ci de gaspillage, voire même de pillage. Sa présentation suscitera un débat de société houleux entre les citoyens, les compagnies d’exploitation et les représentants du gouvernement. »

Le peuple invisible – Richard Desjardins, Robert Monderie (2007)

EN ENTIER (en 10 parties) – VOSTF – 84 mn

Vous connaissez peut-être Richard Desjardins (je vous propose de jeter un oeil sur la biographie du site officiel), un chanteur québécois important et engagé. Pour ma part c’est surtout cette facette que j’ai d’abord connu. Trois morceaux, à titre d’exemples, et parmi mes préférés, ci-dessous :

Les yankees :

Le coeur est un oiseau :

Nous aurons :

 

Or Richard Desjardins est AUSSI cinéaste. Le peuple invisible est son cinquième film à ce jour, et comme souvent co-réalisé avec Robert Monderie.

Les Algonquins vivaient jadis en symbiose avec le vaste territoire qu’ils occupaient. Cet équilibre fut rompu avec l’arrivée des Européens au 16e siècle. Peu à peu, leur mode de vie ancestral a été réduit en miettes, sans compter le pillage de leurs ressources naturelles. Ils ne sont d’ailleurs plus que 9000 personnes réparties dans une dizaine de communautés, certaines plongées dans une grande misère alors que les droits humains de ce peuple autochtone sont souvent ignorés.

Le film, qui a requis sept ans de travail, porte sur l’histoire et la situation des Algonquins de l’Abitibi-Témiscamingue. « Le Peuple invisible possède une fonction avant tout pédagogique. Parce que ce qui est dit dans le film nous est collectivement inconnu« , affirme Richard Desjardins. Neuf mille Algonquins sont répartis dans une dizaine de communautés, réserves ou terres des Oblats en Abitibi-Témiscamingue.  Le film présente ce peuple autochtone comme les victimes d’une dépossession graduelle de leur culture (un ethnocide) et de leur territoire. Ce peuple vit aujourd’hui dans des conditions pénibles de grande pauvreté. Le taux de suicide y est alarmant. 

« La colonisation au XXe siècle, la construction de barrages qui empêchaient la pêche et la circulation riveraine, les politiques d’assimilation ont ébranlé 5000 ans d’histoire. (…) On remonte le fil d’une histoire jamais enseignée dans nos manuels, avec des traités violés dès le XVIIIe siècle, des territoires spoliés, des victimes (comme d’autres communautés autochtones) d’une politique sauvage d’assimilation et des pertes de repères culturels. » 
Par exemple, « l’épisode des pensionnats, où les enfants étaient séparés de leurs parents dix mois par année, sans droit de parler leur langue, la majorité d’entre eux étant agressés sexuellement. Ils ont ensuite souvent reproduit violence et abus. » 

 

Ci-dessous, une interview réalisée et publiée par A babord ! (revue sociale et politique)

À bâbord ! : Richard Desjardins, à quel moment avez-vous commencé à vous intéresser à la cause des Amérindiens, en général ?

Richard Desjardins : À Rouyn, où je vivais, il n’y avait pas d’Indiens. J’ai toujours pensé qu’il n’y en avait jamais eu, jusqu’à ce que je m’attarde au nom des lacs – qui leur ont été volés ! La première fois que je me suis intéressé à eux, j’étais assistant mesureur. Je suis allé dans le Parc La Vérendrye et je suis tombé sur un campement. Ils avaient l’air vraiment dans la misère. Les enfants étaient malades. Quelques années plus tard, en Bolivie, j’ai traversé un autre campement et j’ai ressenti une impression de déjà vu. Ça a été un germe.

AB ! : Comment êtes-vous passés des Amérindiens en général aux Algonquins en particulier ?

Robert Monderie : En 1990, la revue Recherches amérindiennes au Québec a fait un numéro sur les Algonquins. On s’est alors aperçu qu’on ne connaissait rien d’eux. Pour les Inuits, les Montagnais, les Cris et les Mohawks, ça allait. Les vieilles tribus algonquines s’appelaient Abitibi, Témiscamingue… Étant donné que la notion de territoire est pour nous un thème important, ce sujet nous semblait intéressant à aborder, d’autant plus que nous n’en connaissions rien.

AB ! : Vous avez réussi à créer un climat de confiance qui vous a permis de recueillir des confidences parfois troublantes. Comment avez-vous fait ?

R. Monderie : Après L’erreur boréale, ils nous ont bien reçus.

R. Desjardins : Ils étaient confiants. Même les Algonquins anglophones savaient que j’étais chanteur. Nous ne sommes pas arrivés en sauvages avec notre caméra. Nous avons pris notre temps. Ce sont les structures de production à l’ONF qui nous ont permis cette approche. Les premières fois où nous allions dans les réserves, nous nous installions devant le dépanneur ou le conseil de bande, et nous attendions. Les chiens sont venus nous voir en premier, puis les enfants…

R. Monderie : On ne coinçait personne avec des rendez-vous.

AB ! : Y a-t-il un moment où vous avez senti que le contact devenait plus facile ?

R. Monderie : Ça dépendait des communautés.

R. Desjardins : Robert est allé voir le chef de la première communauté que nous avons abordée, un anglophone avec un grand pouvoir sur les siens, et lui a demandé : « We would like to make the history of the Algonquin people, we would like to shoot here. » Le chef nous a répondu : «  It will not be necessary » !

AB ! : Vous parlez de différences entre les francophones et les anglophones. Avez-vous senti l’existence de deux cultures parmi les Algonquins ?

R.Monderie : Ils ont deux commissions scolaires. C’est un drame pour eux. Ils jonglent avec trois langues…

AB ! : Dans Le peuple invisible, on suggère qu’une solution aux difficultés des Algonquins serait une réappropriation du territoire. D’ailleurs on peut faire un lien avec L’erreur boréale, puisque les deux films traitent d’atteintes profondes au territoire. Est-ce que ce lien est justifié ?

R. Monderie : Cette démarche de réappropriation est celle de tous les Indiens au Canada. Depuis la reconnaissance des droits ancestraux en 1982 dans la Constitution, les Indiens ont des droits sur leurs territoires. Mais ni les tribunaux, ni les gouvernements ne les ont définis. Chez les Indiens aujourd’hui, il y a une importante culture de la revendication territoriale. On évacue souvent la question du territoire : mais il faut mettre fin à la dépendance des Algonquins par le versement de redevances sur les ressources naturelles.

R. Desjardins : Et il leur faut un plus grand espace pour respirer.

R. Monderie : Comme les Innus. Ces derniers ont réussi à se faire reconnaître un vaste territoire. Mais dans tous les cas, ces territoires restent soumis aux lois de la province. Ce ne sera jamais lefree for all, comme certains le craignent.

R. Desjardins : À propos du territoire, il ne faut jamais oublier que dans le processus de la colonisation, entre les Indiens et les Blancs, il y a eu les compagnies. En Abitibi, ce sont les compagnies qui sont entrées avant les colons blancs. Toutes les ressources naturelles sont sous contrat, ce qui est un gros problème pour les régions, et d’autant plus pour les Indiens. Les compagnies minières et Hydro-Québec – qui se comporte comme une entreprise privée – s’accaparent les ressources…

AB ! : Comment arrivez-vous à combiner, d’une façon très efficace, le genre documentaire, une approche parfois très pédagogique et des propos qui soulèvent l’indignation ?

R. Monderie : Nous aimons beaucoup l’histoire. Nous sommes tous deux nés en 1948, la première génération de Blancs nés en Abitibi. Nos parents venaient d’ailleurs au Québec. Pour Le peuple invisible, nous avons divisé le film en deux parties, en nous intéressant d’abord à l’histoire officielle et en la traitant de façon pédagogique. Nous avons aussi fouillé les archives, les archives nationales à Ottawa et à Québec, les archives des oblats, celles à Rouyn et au Témiscamingue. On a fait le tour. Puis nous avons senti avoir le droit de raconter comme nous le voulions l’histoire à partir des années 1950.

R. Desjardins : Il n’y avait pas beaucoup de documentation sur le sujet. Robert a trouvé deux études. Sur pellicule, presque rien. Tout ce que nous avons trouvé est dans le film !

AB ! : Quelles ont été les premières réactions au film ?

R. Desjardins : Les Algonquins l’ont bien accueilli. Mais c’était dur pour eux. Ils en étaient dérangés. On leur mettait leur histoire en pleine face ! Après la première, deux chefs n’ont pas dormi de la nuit. Les scènes à propos des viols au pensionnat étaient particulièrement troublantes. Lorsque nous filmions, chaque fois que nous abordions le sujet avec une victime, elle se mettait à pleurer.

R. Monderie : Nous n’avions pas prévu développer ce sujet. Mais il revenait régulièrement lorsque nous abordions quelqu’un de notre âge. Quatre ou cinq fois de suite, des chefs plutôt costauds se sont confiés sur les abus dont ils ont été victimes… Ils tenaient à en parler, même si c’était insoutenable. Au montage, nous avons constaté que nous ne pouvions pas esquiver ce sujet. Nous étions très nerveux à la présentation du film. Si les Algonquins nous avaient dit : « On ne veut rien savoir de votre film », nous nous serions sentis très mal.

R. Desjardins : La réaction des Blancs en général, nous la verrons quand le film sera à l’écran. À Rouyn, lors de la première, les Blancs ont eu une magistrale leçon : ils se sont fait raconter l’histoire d’un peuple en Abitibi.

AB ! : Vous n’avez pas joué le méchant Blanc contre le bon Indien et vous avez montré les problèmes inhérents à la communauté. Était-ce une de vos inquiétudes face à la réaction des Algonquins ?

R. Desjardins : Nous avons cependant choisi d’évacuer les questions spirituelles, qui sont importantes pour eux. C’est un sujet avec lequel nous n’étions pas très à l’aise. Les Algonquins sont demeurés très religieux, catholiques, malgré tout ce qu’ils ont subi. Je me disais : « Un curé t’a violé et tu continues d’aller à la messe ? » Nous n’avons pas observé d’anticléricalisme flagrant.

AB ! : Que répondez-vous à ceux qui prétendent que vous vous attaquez au gouvernement du Québec, mais pas à celui du Canada ?

R. Monderie : Les provinces ont été créées par le gouvernement fédéral, et elles sont propriétaires du territoire. Si bien que lorsque les Indiens veulent négocier, ils doivent le faire avec les provinces. Il faut donc sensibiliser l’opinion publique québécoise si on veut faire avancer leur cause. Nous n’avons pas escamoté le rôle du fédéral. Il faut en fait plutôt parler d’une collusion totale, et qui se maintient, entre les deux niveaux de gouvernement. En fondant les provinces, il ne restait plus de place aux Indiens.

R. Desjardins : le Québec a acquiescé à tout, en ce qui concerne les réserves, les pensionnats. C’est la réalité.

AB ! : On disait, chez nos voisins du Sud, que le bon Indien est un Indien mort. Chez nous, ce serait un Indien assimilé…

R. Desjardins : À moitié mort !

AB ! : Dans le film, on comprend comment cette assimilation est bien sûr non souhaitable, mais surtout impossible lorsqu’on hérite d’une culture millénaire.

R. Desjardins : J’étais surpris de constater à quel point les Algonquins que nous avons rencontrés aimeraient mieux crever ensemble plutôt que d’aller vivre à Montréal.

AB ! : Au sujet du rôle des Oblats, dans un document d’archive que vous présentez, on voit à quel point on prépare les petits Indiens à vivre dans la « modernité ». Y avait-il une intention de les transformer en petits salariés au service des grandes compagnies ?

R. Monderie : C’était l’intention du gouvernement. Au départ, les missionnaires oblats allaient vers les Indiens alors qu’il n’y avait personne d’autre dans leurs territoires. Quand les camps de bûcherons et les colons sont arrivés, il y avait des missionnaires colonisateurs et d’autres qui s’occupaient des Indiens. Puis, les missionnaires se sont occupés exclusivement des colons. Les Indiens conservaient leur mode de vie. Il fallait changer ça. Les missionnaires sont revenus vers eux.

AB ! : Il y a beaucoup de plans sur les enfants dans votre film. Est-ce pour nous donner une forme d’espoir ?

R. Monderie : C’est qu’il y a beaucoup d’enfants dans les réserves ! C’est par l’éducation que les Algonquins pourraient s’en sortir. Mais le système scolaire a des années de retard. Les professeurs ne sont pas très motivés. Souvent, après trois mois, ils sont brûlés. Les problèmes d’alcoolisme dans les réserves sont majeurs et perturbent l’enseignement. C’est un sujet que nous avons abordé rapidement dans le film. Ce qui se passe dans les écoles est tragique.

Claude Rioux, Claude Vaillancourt

Quiconque meurt, meurt à douleur – Robert Morin (1997)

Robert Morin est un cinéaste (ou plus spécifiquement vidéaste pour certains) québécois quasi inconnu du grand public hors de son pays et c’est bien dommage, d’autant plus que ses œuvres sont difficilement accessibles à moins de les commander directement à la « coop vidéo », fondée par Morin en 1977 et installée à Montréal (quoique depuis peu, des films sont accessibles, ou des extraits, sur You Tube !). Auteur de films non conformes au cinéma tel qu’il est iquement consommé, loin de « la castration institutionnelle du monde glossy du cinéma » et du « spectacle conformiste et aliénant du monde de la télévision », ils se caractérisent surtout par une marginalité totalement assumée dont les sujets portent la trace de la difficulté de vivre à fond tout en échappant à l’aliénation, avant que la mort ne les attrape. Plusieurs titres de ses films sont révélateurs de cette dimension récurrente dans son œuvre filmique: Même mort faut s’organiser, Requiem pour un beau sans cœur, Ma richesse a causé mes privations, Mauvais mal, Ma vie c’est pour le restant de mes jours, Tristesse modèle réduit ou encore...Quiconque meurt, meurt à douleur. Quant à ses personnages, ce sont essentiellement des marginaux décalés du conformisme ambiant cherchant souvent la réalisation de leurs rêves, plus ou moins délirants, mais au plus près de leur sensation de vivre passionnément. Le procédé également récurrent d’ambiguïté fiction/documentaire (les « acteurs » sont toujours des non professionnels à quelques exceptions près) ne peut que déstabiliser et intriguer davantage le spectateur.

C’est à l’occasion d’une rétrospective consacrée à Robert Morin lors d’un festival du cinéma indépendant que j’ai pu voir plusieurs de ses films et c’est avec grand plaisir que j’inaugure donc ce blog avec  l’ un de ses rares longs métrages: « quiconque meurt, meurt à douleur » (le poète François Villon).

Une descente de flics s’opère dans une piquerie de Montréal, suivie par un journaliste.  L’intervention policière tourne vite en imprévu car les junkies sont armés et prennent en otage 2 policiers (dont un blessé grave) ainsi que le journaliste. Tout le film est dès le départ vu à travers cette caméra du journaliste, que les junkies espèrent rapidement utiliser à leur compte afin de pouvoir témoigner d’une vision des choses tranchant avec la vision politco-médiatique courante incarnant la société conformiste, moralisatrice, répressive et bien pensante à l’égard de la drogue et des junkies, plus largement peut être des exclus ne souhaitant pas s’adapter au mode de vie aliénant et son quotidien de contraintes. Morin exploite à merveille, comme dans nombre de ses films, l’ambiguïté fiction/réalité et l’emploi d’un point de vue filmique ouvertement subjectif (ici le film est ce que le caméraman est autorisé à filmer par les assiégés de la piquerie – assez amusant ceci dit le traitement réservé par moments au journaliste, et comment le pouvoir médiatique se trouve à son tour montré du doigt et rabaissé, pris au piège de son propre média).

Tout le film donc se passe en huis clos dans cette piquerie et nous donne à voir le monde des junkies: réalisme des personnages (les comédiens sont tous des ex-junkies), du lieu (musique en fond sonore dès l’entrée dans le squat, bouteilles qui traînent, états larvaires de certains, saleté de l’endroit,…), des prises de substance, des effets physiques,…La fiction rejoint régulièrement la réalité et on a l’impression d’avoir devant nous un documentaire tourné en urgence à l’occasion du siège. Violence de l’univers junkie avec tout ce qu’il comporte comme souffrance. Volonté de fuir la réalité à travers la défonce, enfer de la dépendance, déchéance physique, glauque du squat entre autres. Ce qui est intéressant et original dans ce film, c’est que Morin ne se contente pas de donner une vision du monde junkie, monde à la marge, car ces derniers retournent rapidement le point de vue à leur compte; ce ne sont plus eux qui se donnent en spectacle mais plutôt l’envers de leur univers qui est décrié et dans lequel ils refusent de vivre. De très bons monologues de personnages s’adressant directement à la caméra sont symptomatiques, et le spectateur est comme pris à partie (plus largement la société qui est à son tour l’accusée et non l’accusatrice), notamment dans un passage que j’ai particulièrement apprécié où une junkie parle d’une autre réalité, se moquant du mode de vie conforme  (« tu travailles et après? » dit elle à un flic) et faisant part de sa recherche d’extase de vivre, de profiter de la vie à fond. On rejoint d’ailleurs ici une des thématique chère à Morin, la recherche du vivre à fond avant la mort. La volonté d’échapper aux souffrances conséquentes d’un mode de vie « normal » est également un des leitmotiv de la prise de substance: une junkie évoque les sensations de « s’envoler, plus aucune souffrance, plus aucun besoin, plus de désir physique, pas d’amour on s’en fout, la paix », à travers la drogue.

Morin d’ailleurs règle un peu ses comptes sur la manière dont est traité la toxicomanie: lâches interventions policières dans de tels lieux ne gênant personne, aucune aide des autorités aux toxicomanes (une junkie évoque la qualité de la drogue qui pourrait être améliorée et moins mortifère par conséquent, avec un financement de l’Etat), société moralisatrice et accusatrice (les propos d’un des 2 otages sont d’ailleurs révélateurs: vous travaillez pas, vous êtes des parasites qui ne pensez qu’à vous shooter, etc.).

Quiconque meurt, meurt à douleur est un film qui développe la vision d’une société telle qu’elle est vue par des personnages qui en sont à la marge; un film à voir absolument tant il reflète bien d’une part l’œuvre de Morin, d’autre part tant le regard porté sur le milieu junkie est à contre courant des clichés habituels, aucunement misérabiliste par exemple, l’humour de certains passages, assez jouissif, en témoigne.

Plusieurs films de Morin feront l’occasion de reparler de son œuvre sur ce blog… car je me suis procuré tout un coffret, de quoi se régaler avec ce cinéaste-vidéaste hors normes tant par son regard que par ses formes filmiques employées, laissant une part active au spectateur; le découpage classique et « la manipulation du spectateur » (Morin) qu’il entraîne y est fortement bousculé.

 

Des extraits ci-dessous de Pow ! Pow ! Noel (2005) : La nuit de Noël.

Caméra dans une main, seringue dans lautre, un homme pénètre dans un centre hospitalier de longue durée pour faire le procès de son père et éventuellement lexécuter. Complications: le vieillard est autiste et le personnel infirmier dérangeant. Décompte: le huis clos sétire sur 24 heures. Dérive: le justicier en vient à condamner toute sa famille, lui inclus.

Marco Bergero, ICI, y voit un certain « cinéma de la cruauté« .