Breza – Ante Babaja (1967)

Ante Babaja – Breza (Le bouleau) – Yougoslavie – 1967 – 90 mn

Dans un village du Royaume de Yougoslavie, une jeune femme malade est mariée à un forestier sévère qui ne se soucie pas d’elle. Après sa mort il réalise l’aimer réellement et regrette sa vie.

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Ce premier long métrage du cinéaste croate Ante Babaja, produit par la Jadran Film créée à Zagreb en 1946, réunit deux grands acteurs du cinéma yougoslave et déjà évoqués sur le blog à travers des films de la Vague Noire Yougoslave : Zelimir « Bata » Zivojenovic (Marko) et Fabijan Sovagovic (Josa). Zivonovic obtient l’Arena d’Or de meilleur acteur au Festival de Pula 1967 (Croatie), non seulement pour ce film mais aussi pour deux autres films présentés au festival ! Quant au personnage féminin principal (Janica), il est interprété par une jeune étudiante slovène.

Ante Babaja (réalisateur) et Tomislav Pinter (opérateur) sur le tournage du film

(article de presse yougoslave de l’époque)

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La présence de l’opérateur Tomislav Pinter est également à signaler, un contributeur important au nouveau cinéma yougoslave des années 60. Avant Breza il a été opérateur sur deux films de Vatroslav Mimica, un autre cinéaste croate clé de la période : Prométhée de l’île de Visevica (1965) et Lundi ou mardi (1966) où il aide à des audaces  formelles. En 1967, il a également été l’opérateur pour l’incontournable J’ai même rencontré des tziganes heureux (1967), film du cinéaste serbe Aleksandar Petrovic qui eut un retentissement international. Lors de l »édition 1967 du Festival de Pula, J’ai même rencontré des tziganes heureux et Breza sont récompensés respectivement par Arena d’or et Arena de bronze du meilleur film, soit deux films auxquels a donc participé Tomislav Pinter.

 

Film intégral en VO non sous-titrée :

(Pour voir le film avec sous-titrage anglais : télécharger la video ICI, les sous-titres ICI, les synchroniser ICI)

Breza est une adaptation du roman Breza de Slavko Kolar, inspiré d’une histoire vraie arrivée dans son village natal Palesnik (milieu rural du nord-est de la Croatie) mais qu’il décline avec un humour mélancolique d’après ce que j’ai pu en lire sur wikipedia (n’étant pas un lecteur de Slavo Kolar …). Un aspect qu’on retrouve sans doute dans les dialogues du film. D’ailleurs l’écrivain a participé activement au scénario qui fut terminé avant sa mort en 1963, mais Ante Babaja n’obtint pas les financements nécessaires pour réaliser le film plus tôt. Le scénario fut aussi adapté d’une nouvelle de Slavko Kolar (Zenidba Imbre Futaca en croate). A noter que Train sans horaire (1959) de Veljko Bulajic eut également le concours de Slavko Kolar.

Breza aborde la vie rurale, ce qui est plutôt rare à ma connaissance pour les films yougoslaves de la période (mais je me trompe peut être). Deux funérailles et deux mariages s’y déroulent, avec forte prégnance de chants. Parfois ce film est considéré comme l’un des premiers du cinéma yougoslave à accorder une telle importance au chant rural, d’autant plus qu’une chanson en particulier occupe une place centrale en intégrant pleinement l’intrigue. Et une fois n’est pas coutume, les sous-titres anglais que j’ai chopé sur internet traduisent aussi les chants (à mon grand regret, cela n’est pas le cas pour d’autres films yougoslaves que j’ai découvert dernièrement).

Extrait – Fête de noces et un chant central du film : 

(pour voir le film avec un sous-titrage anglais incluant les chants, les liens ont été glissés plus haut)

En 1969, un film réalisé cette fois-ci par le cinéaste croate Krsto Papic se déroule aussi en milieu rural, un jour de noces : c’est Lisice, traduit par Les menottes en France et relayé ICI sur le blog. Un film qui se caractérise d’une forte présence des traditions culturelles des environs du Mont Dinara (costumes, chants, danses …) et qui participent même aux partis pris formels (en particulier la danse). Probablement situé en Zagorje, une région du nord de la Croatie (mais le film n’explicite pas de localisation), Breza est également très marqué par la ruralité. D’ailleurs des acteurs non professionnels participent au film. Ainsi une archive de la presse yougoslave de l’époque (ICI) évoque la participation et l’accueil des habitants du village où il a été tourné (à Gula, à une cinquantaine de km de Zagreb).

L’esthétique de Breza s’inspire de l’art naïf croate, une peinture de la fin 19ème siècle/20ème siècle qui a émergé chez des paysans de la Podravina (région du nord-est croate) dont l’un des traits caractéristiques était de représenter des scènes de la vie rurale fortement colorées, tout en se détachant des normes de perspective occidentales. C’est ainsi que le personnage de Josa représente un paysan-peintre autodidacte qui travaille son art tout en gardant les vaches. Aussi, de nombreux plans du film témoignent de couleurs saturées et d’une absence de profondeur. D’après le scénariste et critique yougoslave Slobodan Novakovic, Ante Babaja et Tomislav Pinter ont également été marqués et influencés par le film magnifique Les chevaux de feu (1964) du fameux cinéaste géorgien Sergei Paradjanov, où la culture rurale occupe une place importante.

Images tirées de Breza : 

(qualité video médiocre)

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Scènes de vie rurale :

Mariage dans Breza et une fête par le peintre Dragan Gazi (« Devant l’église », 1969)

(un site francophone simple à arpenter et abondamment illustré est consacré à l’art naïf yougoslave ICI)

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Dans le livre A portrait of the artist as a political dissident, Vladimir Sudar a effectué une comparaison d’ordre politique entre Breza et J’ai même rencontré des tziganes heureux d’Aleksandar Petrovic, tous deux présentés au Festival de Pula 1967 et chacun ayant bénéficié de Tomislav Pinter à la photographie (et même de la participation de l’acteur Velimir Zivojinovic). Surtout il relève que le climat de l’époque, où commence à se manifester des tendances autonomistes et séparatistes dans la foulée de la chute de Rankovic (chef de la police secrète qui avait mis sur écoute Tito),  est en train de se refléter aussi dans le cinéma et dans sa réception, tel que ce fut le cas au festival de Pula 1967. Il y aurait eu alors des soutiens et hostilités opposés à ces deux films. Pour plus de clarté, je renvoie à aux pages 142-148 du livre de Sudar. S’y trouve un long passage sur la réception de J’ai même rencontré des tziganes heureux dont l’intrigue est clairement située dans la Yougoslavie de Tito et pointant des problématiques du présent, à la différence de Breza qui se déroule dans la Yougoslavie d’avant guerre et dont on peut donc tirer une justification de la Yougoslavie du présent. Sudar nous apprend notamment que Ante Babaja perçut le film de Petrovic comme relevant davantage d’un spectacle commercial que d’une forme d’art cinématographique. Une critique avant l’heure de ce qu’a pu développer bien plus tard une partie de la filmographie d’Emir Kusturica ? Reste que le film de Petrovic était un des premiers films à mettre en évidence la marginalité tzigane, à une époque où le lien fraternel était censé être une réalité yougoslave nettement majoritaire.

Outre un ancrage culturel évident, il faut aussi préciser que les « films ruraux » de Papic et Babaja (Lisice et Breza) partagent une critique du milieu, sans enjolivement forcené ou tendance nationaliste. Ainsi Breza évoque une forme d’arriération dans le domaine médical ou encore un vécu hystérique de la religion (le paysan peintre Josa). Mais par dessus tout, les deux films pointent un fond patriarcal très présent et particulièrement violent. La ruralité croate demeure dans des films du cinéma plus récent, en tout cas chez Dalibor Matanic avec son film Kino Lika (2008). Le tableau n’y est pas très enchanteur mais le cinéaste a tourné avec des locaux et a également entrepris une diffusion dans les villages.