Devičanska svirka et Sticenik – Djordje Kadijevic (1973)

Djordje Kadijevic – Deux films pour la RTB (Radio Télévision Belgrade) – Yougoslavie/Serbie – 1973

Après son premier long métrage Praznik (1967) lié au genre « film de guerre » mais fascinant malgré l’absence de sous-titres qui en limite la lecture politique, Kadijevic a ensuite enchaîné avec une oeuvre en partie tournée vers le fantastique, l’étrange sans que la part d’irrationnel soit en rupture avec le réel. Ce parti-pris du cinéaste rend l’atmosphère d’autant plus inquiétante, à l’image de Leptirica (1973), premier film d’horreur du cinéma yougoslave (relayé ICI sur le blog). En fait Leptirica s’inscrivait dans une série de téléfilms d’épouvante/horreur produits par la RTB (Radio Télévision Belgrade) dont trois furent réalisés par Kadijevic et deux autres par Branko Plesa. Cette même année 1973 Kadijevic a donc tourné deux autres téléfilms qui entrent dans ce corpus « étrange » du cinéaste. Malgré leur durée courte (moins d’une heure chacun), leur découverte reste marquante ou du moins exerce une certaine fascination le temps du visionnage. Il y a de quoi s’interroger sur ce « triptyque » réalisé en une année, avec des moyens à l’évidence limités et dont le caractère étrange voire malsain est renforcé par la qualité médiocre des copies circulant sur internet (liens-ci dessous, hâter le visionnage avant leur disparition de la toile !). J’ai vu chacun de ces films à une heure avancée de la nuit et malgré quelques bâillements de fatigue le regard ne pouvait se détacher de l’écran.

Pour la plupart de ses films (Praznik, Pohode…) et téléfilms Kadijevic a bénéficié du concours de l’excellent chef opérateur Aleksandar Petkovic, un artisan de la Vague Noire yougoslave. Mais pour les trois réalisations de 1973, d’autres contributeurs communs s’y distinguent : Branko Ivatovic à la photographie et Milan Trickovic à la musique, deux aspects qui contribuent activement à leur atmosphère inquiétante. A noter que Kadijevic n’a pas suivi de cursus cinématographique et qu’en parallèle à sa carrière de réalisateur il enseigne l’histoire de l’art.

1) Devičanska svirka (titre anglais : Virgin’s music) – 1973 – 56 mn

Synopsis : Le jeune homme Ivan voyage en charrette et s’arrête vers la fin du jour à un village, près d’un château isolé et considéré hanté par les habitants. Le cocher ne veut pas l’emmener plus loin…

FILM INTÉGRAL en VO sous-titrée anglais

Le personnage féminin principal Sibila est interprété par la charmante Olivera Katarina, chanteuse et célèbre actrice du cinéma yougoslave. Par exemple elle est l’héroïne de J’ai même rencontré des tsiganes heureux (1967) d’Aleksandar Petrovic où elle interprète la chanson tsigane Djelem Djelem. Elle a également joué dans le film d’horreur Ouest-Allemand Mark of the devil (1970) dont la violence suscita à la fois slogan publicitaire et polémiques. L’histoire de Devičanska svirka est peu développée et intéressante, et la compréhension des dialogues sous-titrés n’est vraiment pas indispensable. En revanche l’atmosphère subjugue, à l’image du climat sonore qui revient périodiquement et occupe un élément central du film. La photographie est également excellente (malgré la copie de qualité médiocre). En tout cas, voir cela à une heure tardive de la nuit fut une bonne expérience.

2) Sticenik (Le protégé) – 1973 – 42 mn

Synopsis : Un jeune homme terrifié fuit un homme mystérieux vêtu d’une cape noire et d’un chapeau melon. Il se réfugie dans un l’hôpital psychiatrique où le médecin prend soin de lui. L’homme mystérieux reste dans les parages.

  • FILM INTÉGRAL en VO sous-titrée espagnole :

  • FILM INTÉGRAL en VO non sous-titrée mais de meilleure qualité :

C’est une adaptation d’une nouvelle (« Michael et son cousin ») du recueil A well in the dark woods publié en 1964 par Philip David.

« Le thème central, dans chacune [de ces nouvelles], concerne l’incapacité de l’homme à transcender les limites terrestres et à pénétrer dans l’au-delà. (…). Les histoires de cette collection parlent de fascination pour «le côté obscur» et d’incapacité à résister aux ténèbres métaphysiques (…) « Michael et son cousin » tombe également dans ce cercle thématique car il traite de l’incapacité d’échapper à son destin. L’histoire de David n’est que de neuf pages imprimées »

Dejan Ognjanovic, site internet The Temple of Ghouls (un bon site à parcourir, aux textes rédigés par ce critique serbe spécialiste de la littérature et du cinéma d’horreur). 

Là encore l’histoire est minimaliste, sans effets spectaculaires à part un ou deux passages à la tension plus marquée. C’est avant tout l’atmosphère qui subjugue, tirant à l’abstraction. Il n’y a pas d’explication quant à l’homme à la cape noire et les suppositions métaphoriques peuvent aller bon train (incarnation de la mort ? du diable ? du destin ?). Là encore, je ne saurai que recommander voir ce film à une heure tardive de la nuit…

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Leptirica – Djordje Kadijevic (1973)

Djordje Kadijevic – Leptirica – 1973 – Yougoslavie (Serbie) – 62 mn

C’est un vrai défi de montrer une image accompagnée de son et de créer l’illusion de scènes de la vie réelle tout en traitant des thèmes essentiellement irrationnels. (…) Je ne veux pas d’excuse ni d’explication pour l’irrationnel. Vous savez, nous sommes une nation bien adaptée à la fantaisie, au mystique. Nous sommes des gens de l’Est. Et nous avons un sens plus profond et une aspiration à la dimension métaphysique des choses que les hommes occidentaux. Si vous prenez le folklore slave comme base, il y a beaucoup d’histoires fantastiques et terrifiantes. Si vous considérez nos anciennes croyances païennes slaves peu connues et à peine étudiées, ou si vous considérez notre mysticisme médiéval, les croyances manichéennes, bosniaques et bogomiles, nous sommes parmi les gens les plus mystiques d’Europe.

Djordje Kadijevic (interview en 2010)

 

Leptirica (« Papillon« ) est le premier film yougoslave à aborder le thème du vampire et se présente aussi comme un film pionnier de l’épouvante/horreur en Yougoslavie. Il s’agit plus précisément d’un téléfilm réalisé pour la RTB (Radio Télévision Belgrade, fondée en 1958) et qui n’a jamais été diffusé hors Yougoslavie. Nullement restauré, ce téléfilm rare est de nos jours visible soit par le biais d’une édition DVD serbe, soit grâce à une version de qualité moyenne qui circule sur internet (You Tube, Veoh etc).

Un jeune homme veut épouser la charmante fille d’un propriétaire foncier qui refuse d’accorder le mariage. Pour prouver sa valeur, le jeune homme devient meunier dans un moulin local infesté d’un vampire.

Pochette de la seule édition DVD de ce téléfilm rare :

 

En adaptant une nouvelle serbe de Milovic Glisic écrite en 1880 (traduite en anglais vers 2015), cette oeuvre se démarque du traitement occidental par un enracinement dans le folklore traditionnel serbe. Glisic a traduit des écrits de Nicolas Gogol, une proximité entre l’auteur littéraire et l’écrivain russe qui explique sans doute la présence satirique dans le film qui contraste avec des passages nettement plus inquiétants. L’histoire s’appuie sur une légende serbe du 18ème siècle située dans le village de Zarožje, extrême ouest de la Serbie. C’est également au début du 18ème siècle que prennent naissance les premières mentions de vampire en Serbie, telle la légende de Peter Plogojovitz qui donna lieu à la première apparition du terme « vampire » dans un rapport officiel rédigé en autrichien et dont les événements se déroulaient dans un secteur serbe frontalier avec la Hongrie mais sous domination autrichienne. La nouvelle de Glisic évoque la figure de Sava Savanovic, un riche paysan autrefois beau et fort mais qui devint amer lorsque dans un âge avancé une belle jeune femme du village repoussait ses avances. Savanovic la tua puis les villageois le frappèrent jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il devint un vampire. Outre l’aspect romanesque, le texte de Glisic se distingue historiquement en intégrant le folklore (telles des expressions langagières issues du milieu rural) et les origines serbes de la mythologie vampirique.

Couverture de l’édition anglaise de la nouvelle de Milovic Glisic :

 

Le cinéaste serbe Djordje Kadijevic a réalisé son premier long métrage Prazik (The feast) en 1967, un film fascinant que je recommande et qu’on peut parfois trouver sur internet bien que dépourvu en sous-titrage (cela gâche un peu la réception du film quand on ne comprend pas un mot de serbe mais pour ma part le visionnage a tout de même représenté une bonne surprise !). Film situé durant la 2ème guerre mondiale et évoquant une trahison des Chetniks (des résistants à l’occupation nazie fidèles à la royauté yougoslave et opposés aux Partisans), dans un premier temps la thématique de Praznik annonce un film très articulé au cinéma de guerre dominant dans le cinéma yougoslave de l’ère Tito (films de partisans etc). Mais le film nous surprend en intégrant un personnage bourreau relevant du démoniaque qui créée aussi une atmosphère d’épouvante, annonçant là des œuvres futures du cinéaste.

Extrait de Praznik (The feast), Djordje Kadijevic 1967 :

 

Avec Leptirica, on retrouve cette forme de continuité entre une approche réaliste et le surgissement de l’irrationnel, là encore en milieu rural.

En attendant d’autres découvertes du cinéaste qui m’a vraiment surpris sur les deux films que j’ai pu voir à ce jour, voici le commentaire d’un internaute que j’ai glané sur le net à la suite de l’extrait d’une interview anglophone avec Kadijevic :

 » « Nous sommes des gens de l’Est. Et nous avons un sens plus profond et une aspiration à la dimension métaphysique des choses que les hommes occidentaux »(Djordje Kadijevic). 

C’est quelque chose que comme « occidental » j’ai particulièrement remarqué dans le cinéma d’Europe de l’Est et de Russie. La prémisse de nombreux films d’horreur / science-fiction / fantastiques occidentaux est l’invasion de l’«Autre» dans la réalité normale, l’éruption de l’irrationnel et du surnaturel comme une rupture du schéma normal des choses … Les films d’Europe de l’Est et de Russie tendent à présenter l’étrange « Autre » dans le cadre d’un continuum avec la réalité normale, pas comme une «rupture». Le sens du fantomatique, du mystique et du « surnaturel » semble être plus accepté que dans le cinéma occidental … mais peut-être que mon système de croyances occidentales impose un sens à un récit que je ne comprends pas complètement (je le vois dans les « lectures » occidentales du cinéma communiste où tout est « propagande » ou « subversif » « comme si ce sont les deux seules lentilles par lesquelles on peut regarder en étudiant ces films »).  » (Commentaire d’un internaute, site internet Temple of the Ghoule).

Film intégral en VO (en VO sous-titrée anglais sur le site Veoh ICI) :

PS : pour la petite anecdote, le mythe du vampire a été relancé localement à Zarožje lorsqu’en 2012 le toit du moulin dont il est question dans le film s’est écroulé. Nuls travaux n’avaient été entrepris par les propriétaires du moulin depuis l’acquisition dans les années 50, par peur de perturber le refuge du vampire Sava Savanovic. Après écroulement du toit, il y a eu toute une stratégie touristique locale pour relancer le mythe autour du vampire appelé à errer dans la région. De nombreux sites internet relaient cette opération touristique …