La ville (Grad) – Pavlovic, Rakonjac et Babac (1963)

Zivojin Pavlovic, Kokan Rakonjac, Marko Babac – La ville (Grad) – Yougoslavie – 1963 – 80 mn

« [Cette censure] est le résultat d’un manque de connaissance et d’incompréhension, un des meilleurs films que la Yougoslavie ait produit a été jeté à la poubelle » (Aleksandar Petrovic, au Festival de Pula 1963)

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La ville est souvent considéré comme la première réalisation de la Vague Noire yougoslave. Ce film collectif n’était pas la première collaboration des trois cinéastes et d’Aleksandar Petkovic (opérateur). Tous alors étaient membres du Ciné-club Belgrade (courts métrages de Pavlovic et Rakonjac relayés ICI sur le blog) et en 1962 ils avaient déjà réalisé Gouttes, eaux, guerriers (relayé ICI sur le blog). Ce dernier était un premier film professionnel qui fit une très bonne impression au Festival de Pula 1962 au point d’y être récompensé par un prix spécial.

Produit par la Sutjeska Film, La ville fut jugé au tribunal du district de Sarajevo et fut censuré dès l’année de sa réalisation. C’est le cas unique d’une interdiction officielle dans l’histoire du cinéma yougoslave au cours de laquelle il y a eu plusieurs censures mais elles étaient officieuses, pas menées à travers un jugement judiciaire. Ce film fut considéré comme « morbide … pessimiste … une vision négative de la société de la Yougoslavie socialiste » (Bogdan Tirnanic, Black wave). C’est ainsi qu’il fut mit au placard et n’obtint une levée d’interdiction qu’en 1990, à l’initiative Radoslav Zelenovic le président du Yugoslav Film Archive de l’époque. Le film fut retrouvé dans les services de police de l’Etat. Outre la censure, il y eut des conséquences pour les réalisateurs. D’ailleurs Kokan Rakonjac – décédé prématurément en 1969, il avait épousé l’excellente actrice serbe Milena Dravic, une incontournable du cinéma yougoslave – fut déjà censuré pour Larmes, un court métrage amateur réalisé en 1958 au Ciné-club Belgrade. Tous trois durent faire un pas de côté :

« As authors we had a big problem back then. (…) We were put in the « bunker » (…) we were not allowed to continue working. Zivojin Pavlovic started to work in Slovenia. Kokan started to work an amateur again and to sell his ideas to producers, but it was very complicated for him to continue to work. And i started to work as an editor » (Marko Babac)

 

Film intégral en VO non sous titrée :

(pour le voir avec sous-titres anglais : télécharger les videos ICI, les sous-titres ICI, les synchroniser ICI)

Grad est situé dans une grande ville, le film est découpé en trois histoires :

  • « Relation » (Rakonjac) – Un couple se délite.
  • « Cœur » (Babac) – Un directeur de société fragile du cœur rend visite à un ami docteur. Il mène une vie qui le désespère.
  • « L’encerclement » (Pavlovic) – Un vétéran de guerre solitaire arpente des bistrots. Atmosphère de tristesse, en contraste avec les photos de la libération accrochées au mur d’un bistrot. Le vétéran sur le déclin a une vie devenue insignifiant et déprimant. Il se fait tabasser par une bande. Après la libération révolutionnaire qui lui a jadis coûté une main, errant sans but et se dirigeant vers la mort, il laisse derrière lui une rue morbide.

Politiquement, Grad ne constitue pas une critique subversive directe (il y a eu plus offensif au cours des années 60). Nous avons là un portrait sombre de la vie urbaine (solitude, etc) et cette manière nouvelle de traiter de la réalité a été mal perçu, surtout à l’orée des années 60 où le Novi Cinema et sa tendance « vague noire » émergent à peine (pour rappel : la dénomination « vague noire » est venue en 1969 de la part d’un journaliste et membre du parti communiste serbe qui avait rédigé un article incendiaire intitulé « La vague noire dans notre cinema »). A noter tout de même que le film de Bostan Hladnik Danse sous la pluie (1961, relayé ICI sur le blog) développait également un fond désespérant sur le quotidien de la vie urbaine (en opposition aux rêveries des personnages) et à certains égards le couple du segment réalisé par Rakonjac n’est pas très éloigné de celui de la réalisation de Hladnik. Enfin, pour ce qui est de la censure de Grad, la référence au milieu criminel urbain dans la partie de Pavlovic a pu poser problème (la bande qui s’attaque au vétéran). C’est en tout cas ce que mentionne Greg DeCuir dans un texte consacré à la vague noire. D’après lui, révéler ce milieu de la criminalité était considéré comme dangereux par le pouvoir. Or, en 1971 un certain Jovan Jovanovic réalise Jeune et frais comme une rose qui évoque encore plus ouvertement le milieu criminel et, cette fois-ci, développe même des accointances avec la police secrète. Ce film fut censuré dès l’année de sa réalisation (censure officieuse) et ne fut redécouvert qu’en 2006 …

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Ciné-Club Belgrade – Pavlovic, Rakonjac, Trifkovic (1960-62)

Zivojin Pavlovic, Kokan Rakonjac, Sava Trifkovic – Courts métrages au Ciné-club Belgrade – 1960-62

Dans la foulée des premiers courts métrages professionnels réalisés par Rakonjac et Pavlovic qui ont été relayés ICI sur le blog, voici un exemple de leurs débuts amateurs et celui de Trifkovic, bien que ce dernier n’ait pas continué dans le cinéma (seuls deux courts métrages ont suivi). Ils ont été réalisés dans le cadre du Ciné-club « Belgrade », plus tard renommé Academic Film Center (AFC) et toujours en activité.

Mais avant de relayer plus bas ces petits films muets (ouf, pas besoin de se mettre en quête de sous-titres !), je propose une présentation du Ciné-club Belgrade, un lieu dynamique d’avant garde cinématographique où ont été actifs des cinéastes et critiques contributeurs au Novi Cinema yougoslave des années 60.

CINE-CLUB « BELGRADE »

(présentation appuyée sur des écrits anglophones, dont « Yugoslav ciné-enthusiasm » de Greg DeCuir)

  1. Une culture ciné-club avant la guerre

Après la guerre et la déclaration de la République fédérative populaire de Yougoslavie, la League of Communists of Yugoslavia (parti communiste yougoslave) prit rapidement en main le cinéma et créa dès 1946 le Comité d’Etat du cinéma (State Committee of Cinematography). Des studios de production en découlèrent dans les différents Etats composant la république fédérale, dont le fameux Avala film (Serbie) ou encore Jadran film (Croatie). Dans son livre Liberated Cinema : the Yugoslav experience, Daniel Goulding résume ce contexte cinématographique : « Les films devaient refléter le développement d’un art socialiste distinctif fondé sur les principes du réalisme national (une
variante du réalisme socialiste). » C’est ainsi que les mythes et l’idéologie officielles étaient entretenus par le cinéma, notamment à travers les films de partisans qui composaient une partie importante de la production. Un type de films qui sera mis à mal par des cinéastes de la Vague Noire yougoslave, tel le terrible L’embuscade (1967) de Pavlovic (à découvrir via l’édition DVD de Malavida).

Face au dogmatisme cinématographique devant refléter l’idéologie officielle, plusieurs ciné-clubs donnaient davantage de liberté à l’expression et expérimentation cinématographiques. Or la culture ciné-club, avant son institutionnalisation croissante, était déjà vivace avant la guerre. Le premier ciné-club fut créé à Zagreb en 1928, à travers une section cinéma du Foto Klub Zagreb. En 1931 il représenta même le Royaume de Yougoslavie à la première compétition internationale du film amateur organisée par l’UNICA (Union Internationale du Cinéma), organisation indépendante dont il devint membre dès 1933. Le Klub kinoamatera Zagreb (Ciné-amateur club) est créé en 1935, avec des activités telles que réunions, projections de films amateurs, conférences sur les techniques de production et autres projets éducatifs sur le cinéma. Pendant longtemps ce fut ainsi la seule institution d’enseignement du cinéma en Yougoslavie. A Belgrade fut crée en 1924 le club de cinéphilie « Klub filmofila Beograd » dont les buts étaient de diffuser l’art cinématographique, d’influer sur les goûts du public en écrivant des livres sur le cinéma et de créer des programmes. Il a ouvert la première cinémathèque et réunit jusqu’à 300 membres. Tout en se consacrant exclusivement aux films produits dans le pays, il devint le « Croats and Slovenes Cinephile Club » en 1928, puis le « Jugoslovenski filmski klub » en 1930 pour finalement former en 1932 le « Jugoslovensko filmsko društvo » (Yugoslav Film Society). Ce fut une des premières structures tournées vers un système industriel du cinéma et produisit notamment une fiction intitulée Les aventures du Docteur Gagic d’Aleksandar Eerepov. En général les membres de ces ciné-clubs d’avant guerre étaient des bourgeois, permettant d’assumer les coûts de production par des cotisations ou des dons. La plupart des membres du Ciné-amateur club de Zagreb étaient apolitiques. Mihovil Pansini (un réalisateur expérimental) a relevé que les films produits durant l’avant guerre et ceux du Ciné-club de Zagreb (créé en 1954) dans les années 50 « étaient de « petits hologrammes de réalité » détaillant la manière unique avec laquelle les cinéastes ont parlé d’eux-mêmes plutôt que de la période politique dans laquelle ils vivaient. D’après Turkovic, c’était une nette anticipation de la nouvelle vague d’un cinéma personnel, d’auteur qui a commencé à apparaître dans l’industrie du film yougoslave des années 60 » (Greg DeCuir, « Yugoslav cine-enthusiasm »). Aussi, toute cette culture ciné-club « amateur » a ouvert l’âge professionnel du cinéma yougoslave. Oktavijan Miltic, un des fondateurs du Ciné-amateur club de Zagreb dans les années 30, a réalisé le premier film sonore croate en 1944 (Lisinski).

Lisinski (1944, le premier film sonore croate) :

(réalisé par un cinéaste issu de la culture ciné-club, co-fondateur du premier ciné-club de Zagreb)

      2. Ciné-club après la guerre

Yvo Zgalin – La libération de Zagreb (1945) :

Dès 1946, le parti communiste yougoslave s’est tourné vers l’amateurisme en dispensant une formation technique dans divers domaines afin de rendre accessible les technologies aux citoyens et d’éduquer la population. En découlait notamment la « Belgrade Society of Photo Amateurs », une structure qui comprenait le développement de films amateurs. En 1949 est créée l’organisation la « Yugoslav League of Photo/Ciné-amateurs » qui regroupa peu à peu plusieurs structures dont des ciné clubs. Tout en restant un espace de liberté, le Ciné-amateur club de Zagreb commençait à réaliser des documentaires dont les thèmes étaient proches de l’idéologie officielle, à défaut de s’orienter explicitement sur le réalisme socialiste national. Mais peu de documentation et semble t il aucuns films ne sont restés de cette période d’immédiat après guerre. Le « Photo/Ciné-amateur Belgrade » est fondé en 1950, intégrant la Yugoslav League of Photo/Ciné-amateurs. Pour en être membre il fallait passer des tests qui incluaient la connaissance de la production, la théorie du cinéma ou encore la projection de films. Globalement c’était l’aspect technique qui était privilégié.

   3. Naissance de Ciné-club Belgrade et Ciné-Club Zagreb :

Le « Kino-Klub Begroad » (Ciné-club Belgrade) est créé le 7 mai 1951, en tant que branche du Photo/ciné-amateur Belgrade. Outre la projection de films, il produit un premier court métrage (une fiction) la même année : L’histoire des chaussures de foot, réalisé par Dusko Knezevic. Le premier festival de film du Ciné-club de Belgrade se tient en 1953, où pour la première fois le public peut découvrir ses réalisations. Une dynamique également effective à Zagreb où est créé le « Ciné-club Zagreb », suivi la même année par l’organisation du premier festival du film amateur de Zagreb. En 1953, un certain Dusan Makavejev (futur artisan de la Vague Noire qui connaîtra une carrière internationale) rejoint le Ciné-club Belgrade.

Dusan Makavejev – Antonio’s Broken Mirror, 1957 :

(parmi les premiers films de Makavejev, au Ciné-club Belgrade)

Ce film fut présenté dans une compétition spéciale du Festival de Cannes 1957. Makavejev, Marko Babac et sa compagne ainsi que deux autres membres du Ciné-club eurent une autorisation spéciale pour s’y rendre. Le court métrage y gagna une grande reconnaissance. Mais la petite amie de Babac profita de ce voyage pour ne pas revenir en Yougoslavie, ce qui engendra enquête au sein du ciné-club et même dans la famille de Babac.

En 1953 le Ciné-club Zagreb est rejoint par Mihovil Pansini, dont il deviendra président en 1962. C’est un cinéaste avant-gardiste passé maître dans le cinéma amateur de cette période, tandis qu’il sera aussi un des cofondateurs du Genre Film Festival (GEFF), soit un festival de film expérimental se tenant à Zagreb à partir de 1963 et dont le nom initial faillit être « Antifilm and new tendencies« . Pansini avait également une grande activité théorique et critique du cinéma.

Mihovil Pansini – Brodovi ne pristaju (« Les navires à quai« ), 1955 :

(un de ses premiers films amateurs réalisés au Ciné-club Zagreb)

Au cours des années 50 le ciné-club Belgrade atteint 200 membres.  En 1955 la Yugoslav League Photo/Ciné, structure qui chapeautait toutes les organisations de photographie et cinéma, avait haussé les exigences et mandaté un référent observant les domaines qui devaient être le plus tenus en compte au ciné-club, parmi lesquels la pratique, théorie et culture filmiques ou encore le matériel de projection. Un certain Marko Babac, en tant que membre du ciné club Belgrade,  écrit Handbook for Ciné-amateurs en guise de manuel imprimé pour les cinéastes amateurs. Le Ciné-club Belgrade devenait alors une institution d’enseignement de plus en plus rigoureuse et pour y être admis il fallait respecter des standards. Que ce soit à Belgrade ou Zagreb, les ciné-clubs faisaient émerger une nouvelle génération de cinéastes professionnels qui allaient en partie constituer le Novi Film yougoslave apparaissant dans les années 60. Parfois ces ciné-clubs étaient plus qu’une source contribuant à générer le nouveau cinéma yougoslave, tel le Ciné-club Belgrade qui a donné lieu à de premiers longs métrages d’un même trio de membres (Pavlovic, Rakonjac et Babac) : Gouttes, eaux, guerriers en 1962 et La ville en 1963.

COURTS MÉTRAGES DE PAVLOVIC – RAKONJAC – TRIFKOVIC (1960-62)

Peu à peu le Ciné-Club Belgrade – tout comme le Ciné-club Zagreb – s’est signalé comme un lieu d’alternative à la culture florissante mais de plus en plus institutionnalisée et hiérarchisée des ciné-clubs, rendant compliqué les expérimentations. En voici un exemple à partir des courts métrages réalisées en 1960-62 par Pavlovic, Rakonjac et Trifkovic. Officieusement ces trois films composaient une trilogie, d’où des échos sur le fond et dans les parti pris déclinés. A noter également la participation d’Aleksandar Petkovic (photographie), soit un membre du ciné-club Belgrade qui par la suite est devenu un directeur de photographie important du cinéma yougoslave (dans des films de la Vague noire et des plus commerciaux).

RAKONJAC – Le mur – 1961 – 8 mn :

En 1959, déjà dans le cadre du Ciné-club Belgrade, Kokan Rakonjac avait réalisé un court métrage intitulé Larmes. Il fut interdit car il n’y montrait pas des partisans comme cela devait être, apparaissant de manière sentimentale. Ici, une angoisse existentielle contamine le film.

 

PAVLOVIC – Triptyque de la matière et de la mort – 1960 – 9 mn :

(l’excellent morceau du Velvet Underground qui accompagne ici le film était absent à l’origine)

Le titre vient de la trilogie visée avec les deux autres cinéastes. « Vision onirique d’une femme seule dans la détresse, errance dans un paysage désolé où elle rencontre finalement sa disparition. » (Pravo Ljudski Festival, un cinéma de Sarajevo). Une importance du paysage désolé qu’on retrouve dans son premier film professionnel Eaux vives qui compose une partie du film collectif Gouttes, Eaux, Guerriers.  Ça deviendra une composante importante de ses longs métrages de fiction, tel Le réveil du rat ou encore Quand je serai mort et livide. Une thématique sombre ici, avec la solitude du personnage féminin poignardé et sur le point de mourir. Là encore, un élément qu’on retrouvera plus tard dans les films de Pavlovic où les rapports humains sont souvent très sombres.

TRIFKOVIC – Distant Purple Hands – 1962 – 10 mn

Les gouttes, les eaux, les guerriers – Pavlovic, Babac, Rakonjac (1962)

Zivojin Pavlovic, Marko Babac, Kokan Rakonjac (FILM COLLECTIF) – Les gouttes, les eaux, les guerriers (Kapi, vode, ratnici) – Yougoslavie – 1962 – 53 mn

Ce moyen métrage collectif produit par la Sutjeska Film (Sarajevo) est structuré en trois petits films. Il a été récompensé d’un Prix Spécial au Festival de Pula 1962. Il réunit trois cinéastes à leurs débuts puisqu’il s’agit là de leur premier film professionnel. Ainsi le précise Pavlovic dans une interview de 1984 : « A cette époque un concours a été lancé au niveau de l’Etat pour l’attribution de fonds destinés à la réalisation de moyens métrages. Quatre projets ont été retenus, dont le mien. Oto Denes a décidé de réaliser son film séparément. Par contre, Kokan Rakonjac, Marko Babac et moi avons décidé d’adopter la suggestion de notre cameraman Aleksandar Petrovic (qui a également photographié mes deux films suivants Le retour et L’ennemi, ainsi que L’odeur du corps) et de créer un film collectif (…). Le film a suscité pas mal d’intérêt au Festival de Pula 1962 et c’est ainsi que nous sommes devenus professionnels tous les trois » (interview par N. Pajkic et D. Tucakovic). Par la suite, Babac ne réalisera qu’un long métrage et poursuivra surtout comme monteur. Rakonjac décédera en 1969 après avoir réalisé six films prometteurs; il était aussi l’époux de Milena Dravic, une grande actrice du cinéma yougoslave qui était en train d’émerger à cette époque (dans des films de la Vague Noire notamment). Quant à Aleksandar Petrovic, il a donné lieu à une longue carrière cinématographique dans la photographie, y compris sur des films de la Vague Noire. Outre Pavlovic, il a travaillé sur des films de Rakonjac (tels Le traître en 1964, Divlje-« les graines sauvages » en 1965) ou encore de Dusan Makavejev et Alexandar Petrovic.

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Les cinéastes étaient alors membres du Ciné-club « Belgrade », une structure très dynamique où ils ont fait leur débuts, en particulier Marko Babac qui s’y trouvait depuis l’âge de 16 ans. Plusieurs cinéastes importants ayant émergé dans les années 60 ont connu un début de parcours très lié aux ciné-clubs yougoslaves. Le blog reviendra prochainement sur ce lieu à travers d’autres courts métrages réalisés dans ce cadre.

Film intégral en VO non sous-titrée, avec dans l’ordre :

  • Pavlovic – Les eaux vives (situé en 1943, sans dialogues)
  • Babac – Les guerriers (deux patients dans une chambre d’hôpital)
  • Rakonjac – Les gouttes (un alcoolique et sa petite amie). Participation de Makavejev

 

Ce film collectif est donc l’occasion de découvrir les débuts de jeunes cinéastes. Malheureusement cette version trouvée sur internet ne dispose pas de sous titres et complique le visionnage, hormis la partie réalisée par Pavlovic qui n’a pas de dialogues. Une vision inquiétante de la réalité s’exprime, comme annonciatrice d’une tendance en germe dans le Novi Film yougoslave. Pavlovic y révèle déjà un attrait pour des lieux à la marge, tout comme un de ses courts métrages amateurs intitulé Triptyque de la matière et de la mort (1960). Pour cette réalisation Les eaux vives, il obtient aussi un prix spécial au Festival de Pula 1692 (en plus du prix spécial pour l’ensemble du film collectif). Un prix spécial supplémentaire qui fut également donné à Petkovic pour l’ensemble de sa contribution.

L’année suivante (1963) la même équipe a réalisé un deuxième film, intitulé La ville (relayé ICI sur le blog). Mais il ne passa pas la censure. Considéré comme une menace pour la société socialiste, il fut officiellement interdit à la distribution jusque 1990. Une censure qui s’accompagna de sérieux obstacles pour chacun du trio, les empêchant de travailler dans le cinéma. Ainsi Pavlovic partait quelques temps en Slovénie (comme à d’autres moments de sa carrière où ses réalisations le confrontèrent à des difficultés en Serbie), Rakonjac retrouvait le cinéma amateur où le Ciné-club « Belgrade » allait produire ses premiers longs métrages et Babac s’orienta dans le montage.

Lundi ou mardi – Vatroslav Mimica (1966)

Vatroslav Mimica – Lundi ou mardi – Croatie – 1966 – 74 mn

Journaliste divorcé, Marko Pozgaj commence sa journée de travail en emmenant son fils à l’école. Pendant la journée, beaucoup de pensées et d’images occupent son esprit – les souvenirs d’enfance, son ex-femme, son amie actuelle, et surtout son père qui est mort durant la seconde guerre mondiale.

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Produit par la Jadran Film (grand studio yougoslave établi à Zagreb), Lundi ou mardi fut récompensé de l’Arena d’or du meilleur film et du meilleur réalisateur au Festival de Pula 1966. Il s’inscrit dans la continuité du précédent film réalisé par Mimica, Prométhée de l’île de Visevica (1964, relayé ICI sur le blog) . Ici on retrouve l’acteur serbe Slobodan  Dimitrijevic (Marko) et surtout l’opérateur Tomislav Pinter qui contribue une fois encore à l’expérimentation formelle. 

Le titre de ce nouvel opus est tiré d’une citation de Modern fiction (1919), recueil d’essais de Virginia Woolf où il est notamment question d’une forme nouvelle du roman :

« L’esprit reçoit des myriades d’impressions, banales, fantastiques, évanescentes ou gravées avec acuité de l’acier. De toutes parts elles arrivent – une pluie sans fin d’innombrables atomes ; et tandis qu’ils tombent, qu’ils s’incarnent dans la vie de lundi ou mardi, l’accent ne se marque plus au même endroit ; hier l’instant important se situait là, pas ici ; de sorte que si l’écrivain était un homme libre et pas un esclave, s’il pouvait écrire ce qu’il veut écrire et non pas ce qu’il doit écrire, s’il pouvait fonder son ouvrage sur son propre sentiment et non pas sur la convention, il n’y aurait ni intrigue ni comédie ni tragédie ni histoire d’amour ni catastrophe au sens convenu de ces mots. […] La vie n’est pas une série de lanternes de voitures disposées symétriquement ; la vie est un halo lumineux, une enveloppe semi-transparente qui nous entoure du commencement à la fin de notre état d’être conscient. N’est-ce pas la tâche du romancier de nous rendre sensible ce fluide élément changeant, inconnu et sans limites précises, si aberrant et complexe qu’il se puisse montrer, en y mêlant aussi peu que possible l’étranger et l’extérieur ? »

Virginia Woolf (Modern Fiction, 1919)

Film intégral en VO :

(pour le voir avec sous-titres anglais : télécharger la video ICI, les sous-titres ICI et les synchroniser ICI)

 

Prométhée de l’île de Visevica présentait un récit à la structure chamboulée, à travers des retours dans le passé (d’abord confus) et se mêlant même au rêve. Un dispositif qui traduisait l’état de conscience du personnage principal. Cette approche est encore plus poussée dans Lundi ou mardi où d’ailleurs l’intrigue est même très réduite. Moins ancré dans une période historique, le film se situe ici dans la vie ordinaire d’un individu. Et il porte essentiellement sur l’état mental de Marko à travers un registre d’images très divers mêlant souvenirs et rêves. Dans la foulée du précédent film de Mimica mais encore plus appuyé ici, Tomislav Pinter applique différentes couleurs de pellicule en fonction du statut des images. Mimica emploie même de l’animation dans la surprenante séquence d’ouverture (il a également fait du film d’animation à l’école de Zagreb). Ainsi le film donne à sentir l’intériorité d’un individu et celle-ci dépasse l’apparente banalité du quotidien. Un personnage hantée par la guerre (perte du père et inquiet du futur, aux prises aussi avec les échecs sentimentaux et des fantasmes (tel s’envoler avec une jeune femme croisée dans la rue). Politiquement le film m’a paru plus hermétique, il est en tout cas moins accessible que le précédent. Une expérimentation formelle qui va persévérer dans son film suivant Kaja je vais te tuer (1967) et qui lui vaudra nombreuses critiques au Festival de Pula, soit trois ans après le triomphe de Prométhée de l’île de Visevica. Trois films formant ce qui fut par la suite dénommé comme une trilogie moderniste de Vatroslav Mimica. Une facture narrative plus classique se déclinera dans les films qui suivront.

Un témoignage de l’influence de la Nouvelle Vague sur le Novi Cinema yougoslave des années 60, mais qui fut également sujet à d’autres influences et connexions, tel le néoréalisme italien (chez Zivojin Pavlovic par exemple) ou encore les nouvelles vagues tchèque et polonaise. Là-dessus, outre qu’il ne faudrait pas non plus dégager une perception unilatérale de ces influences tant elles ont pu véhiculer dans multiples sens, Mimica préférait évoquer un « esprit similaire » plutôt que de froides applications d’influences (d’après un très bon article de Kinoeye consacré au cinéaste). Bien sûr de pâles imitations ont pu exister ici et là, notamment dans la réception du cinéma de la Nouvelle Vague française et son émergence d’un cinéma d’auteur parfois bien exagéré (et à forte composante narcissique).

Danse sous la pluie – Bostjan Hladnik (1961)

Bostjan Hladnik – Danse sous la pluie (Ples v dezju) – Slovénie – 1961 – 98 mn

Histoire d’amour entre Peter, professeur d’école et peintre à ses heures perdues, et Marusa, une comédienne de théâtre. Tous deux portent des illusions par rapport à une réalité décevante.

Peter (Miha Balo) et Marusa (l’excellente Dusa Pockaj)

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Le hasard veut que dernièrement je découvrais et relayais ICI sur le blog un film yougoslave réalisé en 1964 par le cinéaste croate Varoslav Mimica. Outre le fond politique critique (un pessimisme proche de la Vague Noire yougoslave à travers la désillusion de la révolution), il y était aussi question d’une narration moderne se rapprochant des nouvelles vagues européennes. Or cet aspect est encore plus saisissant dans ce film yougoslave de… 1961 (!), réalisé par le cinéaste slovène Bostjan Hladnik.

Adapté d’un roman du slovène Dominik Smole, Danse sous la pluie est produit par le studio Triglav Film, créé en 1946 et dont le nom provient du plus haut sommet de Slovénie (le Triglav dans les Alpes juliennes). Le studio ferme en 1966 et ses locaux seront récupérés par un autre grand studio slovène, Viba Film (producteur de films de Pavlovic par exemple, tel L’ennemi). Au Festival de Pula 1961 (un après que ce festival implanté en Croatie fut destiné à l’ensemble du cinéma yougoslave), Hladnik est récompensé d’un prix spécial pour le meilleur réalisateur, et Dusa Pockaj (Marusa) d’un Arena d’or de la meilleure actrice. Cette dernière, fantastique dans ce film, est issue du théâtre. Membre du Théâtre National de Ljubljana jusque sa mort en 1982, elle a participé à plusieurs films.

 

Film intégral en VO non sous-titrée :

(pour le voir avec sous-titres en français : télécharger le lien de la video ICI et les sous-titres ICI)

 

Avant la réalisation de ce film, poursuivant ses études à l’IDHEC à Paris (1957-60), Bostjan Hladnik a été amené à faire des stages sur trois films de Claude Chabrol (Les cousins, A double tour et Les bonnes femmes), Les jeux d’amour de Philippe de Broca et Katia de Robert Siodmak. Soit une proximité avec la Nouvelle Vague française qui a sans doute influé sur sa filmographie et notamment son premier long métrage, un mélodrame noir dont la profonde désillusion n’est pas éloignée des Bonnes femmes de Chabrol par exemple (malgré l’échec commercial lors de sa sortie, ce film eut un écho positif sur nombreux cinéastes). D’ailleurs Chabrol était admiré par Zivojin Pavlovic, un cinéaste serbe de la Vague Noire yougoslave qui réalisa quelques films pour la Viba Film (Ljubljana). Lors d’une visite en France organisée par les Arts décoratifs où étudiait le serbe, Pavlovic obtint même une interview de Chabrol par l’intermédiaire de Hladnik qui était alors assistant réalisateur sur A double tour. Et dans une interview de 1984, Pavlovic rappelle combien la Nouvelle Vague Française avait influé sur le nouveau cinéma yougoslave et qu’elle « offrait un grand soutien moral en général« . Là où la plupart des collègues yougoslaves de la Vague Noire vouaient surtout une admiration pour les films de Godard ou Truffaut, Pavlovic avait une préférence pour Claude Chabrol.

Danse sous la pluie décline une approche formelle nouvelle dans le cinéma yougoslave à travers une narration chamboulée, faite d’incursions de rêves. La fluidité entre réalité et rêve est d’ailleurs impressionnante, au point de dégager une atmosphère étrange, surréaliste où l’intériorité des personnages et le caractère désespéré du réel apparaissent avec force. Si bien sûr un cinéaste comme Bunuel a également dû influé sur la démarche cinématographique de Hladnik, pour ma part j’ai pensé à un cinéaste polonais qui en 1961 reste encore relativement « sage » par rapport à la suite de sa filmographie : Wojciech Has. Pas de connexion directe entre les deux cinéastes mais une similitude ancrant bien la période. Artisan d’un cinéma d’une grande noirceur (tel le terrible Le Noeud coulant en 1957 !) et sans doute aussi impacté par la Nouvelle Vague française, Has a  progressivement développé une narration complexe et un aspect visuel empreint de surréalisme. De ce point de vue son célèbre Le manuscrit de Saragosse (1965) marque un tournant de sa filmographie, mais déjà auparavant ses films comportaient des éléments annonciateurs. Ainsi L’art d’être aimée (1963, édité en DVD par Malavida) dont la narration structurée en retours dans le passé s’exprime de manière étonnante. Je pense surtout à la séquence d’ouverture : alors que le personnage principal est situé dans son présent au bord d’un comptoir de bar et que sa voix intérieure évoque le passé, soudainement ce dernier surgit comme s’il s’agissait du même lieu, de la même temporalité. En effet l’actrice se retourne vers nous et le plan suivant est situé dans un moment clé de son passé. Une impression particulière est causée par cette mise en scène qui crée comme une unité entre présent et passé. Or ce surgissement particulier d’images d’un autre statut (le passé) dans le réel du personnage, presque mis dans le même plan – un aspect de plus en plus élaboré dans la mise en scène de Has au fil de son oeuvre –  est fréquent dans le film de Hladnik où l’apparition du passé et des rêveries dégagent une atmosphère surréaliste.

Séquence d’ouverture de L’Art d’être aimée (Wojiech Has, Pologne, 1963) :

(Felicja évoque le passé)

Extrait de Danse sous la pluie :

(En présence de son voisin, Peter évoque un passé remontant à son enfance)

 

Comme évoqué dans la présentation du film yougoslave du croate Mimica intitulé Prométhée de l’île Visevica (ICI sur le blog), cette narration nouvelle est également une expérimentation à l’oeuvre dans d’autres nouvelles vagues des cinématographies d’Europe de l’Est, tel chez le tchécoslovaque Jan Nemec dans Les diamants de la nuit (dès 1958 !)Qu’il y ait ainsi des similitudes entre cinématographies influencées par la Nouvelle Vague (avec leurs différences aussi !) interroge également sur les possibles connections entre ces nouvelles vagues européennes qui aient pu se faire indépendamment de la seule influence française.  A cet égard, il y a un exemple dans l’ouvrage intitulé A companion to eastern european cinemas qui parmi les connections de la Vague Noire Yougoslave évoque un rapprochement fort intéressant entre le nouveau cinéma yougoslave et la nouvelle vague polonaise. L’auteur y mentionne la Série Noire des documentaires réalisés dans les années 50 par l’école de documentaire polonaise comme ayant eu forte influence sur les cinéastes yougoslaves de la Vague Noire.  Les premiers documentaires de Krsto Papic ou encore Zelimir Zilnik peuvent en effet montrer des similitudes du point de vue formel ou thématique.

Ainsi il y avait une ébullition générale qu’on ne peut cantonner dans une seule direction, et même réduire à une pâle imitation de processus expérimentés ailleurs. Ce film yougoslave de 1961 témoigne ainsi d’une période faite d’influences réciproques tout en laissant place à une expressivité propre qui se décline aussi à l’échelle d’une cinématographie nationale. En tout cas Danse sous la nuit est considéré comme avoir eu un impact certain dans le cinéma yougoslave. Ce dernier donne lieu à des films liés à l’émergence des nouvelles vagues (directement ou indirectement) tout en créant un langage formel et des thématiques propres, notamment en lien avec leur contexte politique, social et culturel.

 

Prométhée de l’île Visevica – Varoslav Mimica (1964)

Varoslav Mimica – Prométhée de l’île Visevica – Croatie – 1964 – 90 mn

À l’occasion de l’inauguration d’un monument à la mémoire des combattants de la Seconde Guerre mondiale, Mate retourne dans sa ville natale. Ce lieu convoque son passé, le mouvement partisan, leurs combats et leurs échecs. Visevica est un lieu fictif et l’intrigue est une adaptation moderne de Prométhée : l’électricité apportée à la population de son île natale

aff-promethee

Produit par la Jadran Film et récompensé d’un Arena d’or au festival de Pula 1965, c’est le cinquième long métrage de Vatroslav Mimica mais son premier dit « moderniste ». Etudiant en médecine, journaliste et critique littéraire avant guerre, il a rejoint les partisans yougoslaves en 1943. Devenu critique de cinéma après guerre, en 1949 il est nommé directeur du studio de production Jadran Film, établi à Zagreb. Il y restera deux ans pendant lesquels il s’initie au cinéma, après quoi la lourdeur bureautique le pousse vers le cinéma indépendant. Sans véritable formation au cinéma, il s’inspire de réalisateurs :

« J’ai analysé les films classiques en les regardant image par image sur la table de montage. Par exemple: les films de David Lean, dont j’appris la dramaturgie; ou Billy Wilder, dont j’appris la mise en scène, c’est un grand maître de la mise en scène. Donc, quand je faisais mon premier long métrage je n’étais pas préparé. Bien sûr, je n’avais pas d’assurance en ces choses, mais personne ne le savait à part moi-même. » (Varoslav Mimica, article-interview sur Kinoeye)

Après trois fictions c’est dans le cinéma d’animation qu’il s’exerce, au sein de la fameuse Ecole du film d’animation de Zagreb, une section du studio de production Zagreb film. Avec d’autres cinéastes d’animation, s’y développe un cinéma différent, audacieux qui « était une réaction à l’idéologie et à l’embrigadement du temps. Pour moi, ce fut une forme de résistance » (Mimica). Son court métrage Samac a eu un retentissement international, notamment au festival de Venise, et contribue à donner réputation à l’Ecole de Zagreb, ce qui favorisa une visibilité sans obstacles dans le pays. Samac fut également primé au Festival national de Pula.

Varoslav Mimica – Samac (Seul), 1958

(Cauchemar bureaucratique avec une forme tendant à l’abstraction)

Puis au tout début des années 60 il revient au long métrage de fiction. D’abord avec un film conventionnel tourné en Italie, puis réalisa Prométhée de l’île Visevica, son premier film « moderniste » dans le domaine.

 

Film intégral en VO non sous-titrée :

(pour voir le film avec sous-titres anglais : télécharger la video ICI, les sous-titres ICI, les synchroniser ICI)

 

Parmi les acteurs, il y a Pavle Vujisic (Zane) qui devient un visage familier du cinéma yougoslave à partir des années 50 jusqu’aux années 80 dans les premiers films d’Emir Kusturica, en général dans des seconds rôles. Par exemple il participa au Réveil des rats (1967) de Pavlovic, film relayé ICI sur le blog, et sera même le personnage principal de L’événement  réalisé par Mimica en 1969. La musique, très réussie, est réalisée par Miljenko Prohaska. Il composera également la musique de Lisice de Krsto Papic (en incluant un large répertoire traditionnel rural) ou encore le film suivant de Mimica, Lundi ou mardi (1966)

Parmi l’équipe du film, figure Tomislav Pinter comme opérateur. Il en a déjà été question dans la présentation du film Breza (ICI sur le blog) du cinéaste croate Ante Babaja. Pinter est un contributeur important dans le renouveau formel du nouveau cinéma yougoslave des années 60, à l’image de Prométhée de l’île Visevica où il s’associe à l’expérimentation visuelle.

Images tirées de Prométhée de l’île Visevica

(Mate et le passé : l’échec révolutionnaire)

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En adéquation avec la structure du film qui effectue des sauts dans le temps (d’abord dans la confusion, sous forme de puzzle), Pinter a utilisé un négatif particulier causant une lumière éclatante afin d’exprimer le passé et le travail de la mémoire. Pinter récidivera une approche formelle inventive dans d’autres films des années 60 (dont Lundi ou mardi de Mimica). Il travaillera aussi avec Orson Welles sur Le marchand de Venise, soit un court métrage 1969 dont une partie des images a été volée, ou encore, d’après un article rédigé en serbe, sur un projet fou inabouti pour lequel Pinter devait filmer en caméra cachée la manière dont les italiens parlent avec leurs mains et comment ils considèrent les femmes. Une partie de ces rushes a été employée dans F for fake. 

Extrait du film :

(saut dans le passé)

La structure éclatée du récit est plutôt nouvelle pour le cinéma yougoslave de l’époque, bien il y ait eu quelques récents précédents dont Danse sous la pluie de Hladnik (relayé ICI sur le blog). Des souvenirs d’abord confus émergent dans le présent et le contaminent tel un puzzle à reconstituer. Un traitement de la mémoire qui n’est pas sans rappeler des approches – certes différentes – à l’oeuvre dans des films de Michelangelo Antonioni, Alain Resnais ou, plus à l’est, du cinéaste polonais Wojciech Has (il vient de réaliser L’art d’être aimée dont le récit est constituée de nombreux flash-back au préalable un peu confus, juste avant Le Manuscrit de Saragosse et sa structure narrative des plus « folles » ). Il y a aussi le cinéaste tchécoslovaque Jan Nemec, en particulier son formidable Les diamants de la nuit réalisé en 1963. Ce dernier va même jusqu’à rompre nettement avec la césure souvenirs – présent (le film de Mimica établit un lien organique mais la séparation demeure) : « Je n’ai pas voulu séparer la réalité et les souvenirs. L’ensemble doit transmettre une impression de rêve, peut-être comme dans L’année dernière à Marienbad, mais surtout comme dans une peinture de Chagall, où c’est l’ensemble du tableau qui donne une impression d’étrangeté… » (Jan Nemec). L’expérimentation de Mimica poursuivra de bousculer la structure du récit dans ses deux films suivants Lundi ou mardi et Kaja je vais te tuer ! (1967).

Séquence des Diamants de la nuit :

(deux juifs fuient un camp de concentration; le film mêle réalité et souvenirs)

 

Une séquence qui se rapproche des Diamants de la nuit :

(souvenirs et rêve hantent le héros, avec le travail somptueux de Tomislav Pinter)

 

Politiquement, sans être ouvertement très subversif (notamment par le dialogue final qui rentre dans le moule), Prométhée de l’île Visevica introduit un regard pessimiste, en contraste avec l’optimisme généralisé dans le cinéma yougoslave d’alors. Par exemple, dès l’après guerre se développe tout un pan de films de partisans, faits d’héroïsme, de gloire et d’optimisme. C’est un récit, un mythe national qui se met progressivement en place à travers le cinéma. Là dessus, il faut découvrir le documentaire Cinema Komunisto de Mila Turajlic (relayé ICI sur le blog)  qui questionne toute cette production officielle :  « Un pays comme un studio de cinéma (…), un récit officiel qui est devenu l’histoire de la Yougoslavie » évoque Mira Turajlic dans un débat intitulé « Quel rôle pour le cinéma dans l’histoire ?« . La superproduction La bataille de la Neretva (1969), un film de partisans qui eut un énorme succès, en est sans doute un des exemples les plus parlants.

Bande annonce Cinema Komunisto , avec extraits et témoignages sur La Bataille de Neretva :

« Juste avant de mourir, les derniers mots d’Hitler ont été : tuez Bata Zivojinovic » (propos de l’acteur qui a aussi tourné avec des cinéastes comme Zivojin Pavlovic ou Ante Babaja)

 

Le film de partisan prédomine largement la production de la période, mais des dissonances apparaissent à partir des années 50 et surtout 60. Car un des changements qu’apportent les cinéastes du nouveau cinéma yougoslave (« novi cinema »), en particulier ceux de la Vague noire, c’est d’ébranler l’optimisme officiel généré notamment par les films de partisans (une glorification qui justifie l’optimisme révolutionnaire à adopter) jusque dans des films traitant des partisans. Ainsi Prométhée de l’île de Visevica se révèle critique vis à vis de la révolution, tel un passage du film abordant l’écart entre la mise en place de la modernisation (électrification) sur le terrain et la bureaucratie, par voie de conséquence entre le peuple et le parti. C’est ainsi qu’une atmosphère mélancolique imprègne le film alors même que le personnage principal est censé honorer la révolution à l’occasion de l’inauguration du momument pour les partisans tombés. Or l’avant dernière séquence du film présente une commémoration officielle amère au vu de tout ce qui a précédé, au vu de ce qui fait mémoire dans le personnage principal et combien son état intérieur contraste avec le discours, avec les apparences de l’optimisme hérité de la glorieuse révolution. Finalement c’est la désillusion qui ressort d’un des derniers plans (quand bien même le tout reste très sobre et dans le ton officiel) : composé de la foule, des portraits des héros tombés et d’un drapeau « Vive Tito ! », la musique diégétique adaptée d’un chant russe révolutionnaire y frôle sinon l’ironie au moins la mélancolie de la défaite. Ici elle sonne comme un air funèbre : sommes-nous à un enterrement de la révolution ?

Extrait – Inauguration du monument aux partisans tombés

Si le film s’était terminé là, la conclusion en aurait été des plus amères. D’ailleurs le chant révolutionnaire dont est tirée la musique de cette inauguration a conclu un autre film des années 60, cette fois-ci sans rattrapage optimiste. Il s’agit du terrible Rani radovi (Travaux précoces) de Zelimir Zilnik (relayé ICI sur le blog). Réalisé en 1969, il est un des films déclencheurs de la réaction de Vladimir Jovičić dans le quotidien Borba (presse du parti communiste yougoslave) qui sous forme d’accusation appela « vague noire » la multiplication des films dits « pessimistes », « nihilistes » (ce qui précédait de peu une période de re-dogmatisation et de censure ayant touché les cinéastes trop critiques vis à vis de la réalité). De fait, Rani radovi aborde la désillusion révolutionnaire avec férocité. Or dans la séquence finale le même air musical que celui de la commémoration dans Prométhée accompagne la dépouille du personnage féminin « Yugolsava » (Yougoslavie), assassinée par ses compagnons révolutionnaires. En signe de renoncement à la révolution ils brûlent leur voiture, l’outil par lequel ils sillonnaient des contrées paysannes et ouvrières afin de changer le monde. De la théorie à la pratique, ces jeunes ayant participé aux manifestations de 1968 se sont butés à la réalité (incroyable séquence de lynchage dans la boue par des paysans), ont contredit leurs propres préceptes et se sont dévorés. Ici l’emploi du chant révolutionnaire est ravageur, nettement ironique par rapport à Prométhée. Bien que lié au contexte des récentes manifestations de 1968, Rani radovi fait écho à Prométhée par une révolution qui échoue par rapport à l’idéalisme qu’elle porte, les jeunes personnages du film condamnant eux-mêmes au départ une société qui ne vit pas un « vrai socialisme » tandis qu’est installée la « bourgeoisie rouge », terme en vogue en 1968 (la même bureaucratie du parti évoquée dans Prométhée) : « L’amélioration des conditions de vie des couches inférieures de la société ne peut être atteint simplement en simulant la révolution » (Zilnik à propos de Rani Radovi, interview)

Chant révolutionnaire à la fin de Rani Radovi (Zelimir Zilnik, 1969), film censuré :

(l’année où « vague noire » fut employé pour la première fois à l’égard des films « pessimistes »)

De Mimica à Zelnik, la désillusion s’est ainsi faite plus précise. En 1969, L’embuscade de Pavlovic établissait aussi un tableau cruel et sans concessions où symboliquement un autre cadavre de révolutionnaire, tué par des camarades partisans, concluait le film. Bien que moins ouvertement, en 1964 Prométhée de l’île Visevica portait déjà en germe cette dimension de la révolution dévorant ses enfants, en pointant un socialisme relevant plus de l’illusion que de la réalité. Une chose est certaine : ni le présent, ni les lendemains n’engageaient optimisme.