Décès de Chris Marker – Fin du Joli Mai (1962)

C’est avec grande tristesse que j’apprend que Chris Marker nous a quitté ce 29 juillet 2012… 

Je postais il y a quelques semaines ICI sur le blog Le fond de l’air est rouge, avec quelques autres liens, en approfondissant un peu. Je complète ci-dessous avec un extrait du Joli mai alors abordé mais sans images disponibles. Ici donc le final du film, posté récemment sur You Tube. Longue vie à l’oeuvre de Chris Marker… qui ne cessera de nous hanter.

 

A bientôt j’espère – Chris Marker, Mario Marret (1967-68)// Classe de lutte – Groupe Medvedkine de Besançon (1969)

EN ENTIER – Deux incontournables du cinéma « militant » en France et je revoie également à Week end à Sochaux du Groupe Medvedkine de Sochaux, évoqué sur le blog, où un historique plus conséquent est présenté.

A bientôt j’espère – 43 mn

En mars 1967 à Besançon, une grève éclate aux établissements Rhodiaceta qui font partie d’une chaîne d’usines de textiles dépendant du trust Rhône-Poulenc. Cette grève a pris un aspect inhabituel par son refus de dissocier le plan culturel du plan social. Les revendications mises en avant ne concernaient plus seulement les salaires ou la sécurité de l’emploi, mais le mode de vie que la société imposait, et impose toujours à la classe ouvrière. 

 

A noter entre les deux films, La Charnière « film sans images »,  discussion enregistrée  qui a suivi la projection de À bientôt j’espère, début 1968. Qu’en pensent les ouvriers présents ? Le débat est franc et houleux … Cela débouchera sur la naissance du premier groupe Medvedkine (Besançon), à travers Classe de lutte. Le festival audiovisuel régional de Lille L’Acharnière tient son nom en référence à cette histoire.

 

Classe de lutte – 40 mn

Le premier film réalisé par les ouvriers du Groupe Medvedkine. Il suit la création d’une section syndicale CGT dans une usine d’horlogerie par une ouvrière dont c’est le premier travail militant en 1968. Comment Suzanne réussit à mobiliser les autres femmes de l’entreprise, malgré la méfiance des dirigeants syndicaux et les intimidations du patronat.

Level 5 – Chris Marker (1996)

EN ENTIER – 105 mn

Laura termine l’écriture d’un jeu vidéo consacré à la bataille d’Okinawa (île du Japon où les civils à l’annonce de la défaite se sont jetés par milliers du haut des falaises). En rencontrant par l’intermédiaire d’un mystérieux réseau parallèle à Internet des informateurs et même des témoins de la bataille, dont Nagisa Oshima, Laura accumule les pièces de la tragédie, jusqu’au moment où elles commencent à interférer avec sa propre vie.

« L’un des grands cinéastes de notre temps, Chris Marker, vient de terminer son nouveau film, Level Five (Niveau Cinq), qui représente la France au Festival de Berlin et sort sur les écrans le 19 février. Il s’agit d’une oeuvre majeure. L’auteur de La Jetée y propose un récit où se mêlent, avec un bonheur cinématographique constant, l’histoire de la bataille d’Okinawa (1945), la passion d’une femme et les jeux vidéo. C’est, à la fois, un film politique, une histoire d’amour, et une incursion dans les labyrinthes des ordinateurs. C’est aussi, comme toujours chez Chris Marker, un regard théorique sur le cinéma, les images et leur signification. » Laurent Roth, Le monde diplomatique, 1997.

Le fond de l’air est rouge – Chris Marker (1977/ ici version revue de 2008)

EN ENTIER  – VO sous titrée anglais (option « cc » de la video) – 180 mn

CHEF D’OEUVRE !

« Tel est bien le paradoxe du cinéma « militant ». Construire du « nous » pour filmer (…) et faire passer dans le film le « nous » de la lutte ; sauf que, pour que cela advienne, il n’y aurait d’autre voie que de tenir au « je » du geste, de l’énonciation. Un « nous » qui dit « je ». Éternelle question posée dans la pratique du cinéma, dans le faire des films. Mais cette question n’est-elle pas la question politique elle-même ? » Jean Louis Comolli, « Lignes de fuite », Le mois du film documentaire : Richard Copans, de Cinéluttes à Racines, BPI, 2004

« Au cours de ces dix années, un certain nombre d’hommes et de forces (quelquefois plus instinctives qu’organisées) ont tenté de jouer pour leur compte, fût ce en renversant les pièces. Tous ont échoué sur les terrains qu’ils avaient choisis. C’est quand même leur passage qui a le plus profondément transformé les données politiques de notre temps. Ce film ne prétend qu’à mettre en évidence quelques étapes de cette transformation. » Chris Marker ou encore « Le caractère dérisoire de Mai 68, mesuré à l’aune de n’importe quel affrontement asiatique ou latino-américain, est évident. »(sur ce dernier point, il est clair qu’en général le film Grands soirs et petits matins sur Mai 68 de William Klein passe mieux). 

Voilà donc un incontournable du cinéma militant. Enorme travail de montage, avec un commentaire voix off (lu par Yves Montand, Simone Signoret et Marker lui-même), à partir surtout de films militants auxquels renvoient le générique de fin :  » Les véritables auteurs de ce film sont les innombrables cameramen, preneurs de son, témoins et militants dont le travail s’oppose sans cesse à celui des pouvoirs, qui nous voudraient sans mémoire. » (entendons parmi ces auteurs, en plus des « anonymes » : René Vautier, Yann Le Masson, Agnès Varda, William Klein, Pierre Lhomme, Marcel Trillat, Bruno Muel, Antoine Bonfanti, Groupe Medvedkine, Pol Cèbe…)

Comment oublier par exemple cette fin tonitruante, renvoyant à la fable d’Orson Welles, du film Mister Arkadin (1955), entre la grenouille et le scorpion ?!

A ma connaissance il y a au moins trois versions (l’initiale / 1988 / 2008). Par exemple j’en ai vu une (sans doute celle de 1988) où la fin du film donne à voir des images saisissantes d’Irlande du Nord (tirée du film introuvable Ireland behind the wire de Berwick street film collective ?). Je ne sais pourquoi elles ne sont plus là sur la fin de la version DVD actuelle en vente, revue par Chris Marker en personne. Ce dernier fait des choix « bizarres » en ce moment : il n’a toujours pas par exemple décidé de rééditer et occasionner une sortie du film CHEF D’OEUVRE Le joli mai (dont là aussi sont attestées au moins deux versions, dont une qui rend la présence de la guerre d’Algérie moins palpable). Le fond de l’air est rouge valut quelques critiques virulentes à sa sortie (fin des années 70), je veux dire particulièrement dans le milieu de gauche. Je suis très intrigué et souhaite pouvoir retrouver des traces de la réception d’alors !

Sans vouloir m’enflammer, je rajoute que ce film, par son monatge, peut aussi être pris comme un pendant (mais il a été réalisé bien avant !) à Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard (dont une partie est visible ICI SUR LE BLOG). Il y a par ailleurs, puisque j’y mentionne Andy Warburg, un texte très intéressant sur Marker, intitulé Avatars de l’Histoire, Warburg et Marker, de Barbara Laborde (consultable ici).

Bien que ce film est en général accessible en médiathèque si l’on n’a pas les moyens de l’acheter, je le poste tout de même sur le blog, des fois que cela permettrait à des gens de le découvrir. 

 

Première partie : les mains fragiles. 1. Du Viêt Nam à la mort du Che / 2. Mai 68 et tout ça

Depuis la guerre du Vietnam jusqu’au festival d’Avignon en 1968, en passant par l’Allemagne, Cuba, Régis Debray et la mort du « Che », la Chine.

« Il y a ce dialogue enfin possible entre toutes ces voix que l’illusion lyrique de 68 avait fait se rencontrer un court moment. (…) Le montage restitue, on l’espère, à l’histoire sa polyphonie. (…) Je ne me vante pas d’avoir réussi un film dialectique. Mais j’ai essayé pour une fois (ayant en mon temps passablement abusé de l’exercice du pouvoir par le commentaire dirigeant) de rendre au spectateur, par le montage, «son » commentaire, c’est à-dire son pouvoir » Chris Marker – Préface à Le fond de l’air est rouge.

 

Deuxième partie : les mains coupées. 3. Du printemps de Prague au Programme Commun / 4. du Chili à …quoi, au fait ?

De l’intervention russe en Tchécoslovaquie aux manifestations en Irlande, en passant par la fin de De Gaulle, le massacre de Munich, la déstalinisation, la mort de Pompidou, l’assassinat d’Allende, l’institutionnalisation de la révolution cubaine, les fêtes du Shah à Persépolis.

 

A propos du Joli Mai évoqué plus haut, je remercie d’avance quiconque peut me mettre sur une piste pour le choper ! Si quelqu’un l’a en VHS, je sollicite avec beaucoup d’impatience une publication en ligne sur you tube, si cela est possible… Je sais c’est compliqué, en tout cas pour moi, et je dois apprendre à le faire éh éh. 

Ci-dessous une lettre écrite par François Truffaut face à la menace de censure du Joli mai :

A Alain Peyrefitte,
Paris, le 25 avril 1963
Monsieur le Ministre,

« Peut-être cette lettre va-t-elle vous surprendre. Nous aurions, certes, de beaucoup préféré vous demander de nous recevoir, mais, dans l’immédiat, nous choisissons de vous écrire pour vous faire part de notre émotion et de notre espoir.
On nous dit que vous allez, dans quelques heures, décider du sort d’un film qui nous est très cher et dont la projection nous a tous bouleversés. Le Joli Mai nous est apparu comme un film capital à une époque où, comme vous l’avez dit l’année dernière, “les moyens de pression sur la conscience individuelle sont devenus si nombreux”. Notre ami Chris Marker donne la parole directement à des dizaines d’hommes écartelés, incertains, anxieux, passionnés, mystifiés parfois, avec une loyauté qui nous touche très profondément. Vous avez dit encore : “C’est la pluralité des points de vue, c’est la confrontation d’opinions différentes qui peuvent sauvegarder les libertés fondamentales des citoyens.”
Vos propos, il est vrai, s’appliquaient à la presse. Nous croyons en un cinéma d’expression personnelle. Et Chris Marker en est, à nos yeux, un des réalisateurs les plus brillants. La liberté, au cinéma, rencontre de grands et rudes obstacles. En dehors des pressions économiques et des intérêts commerciaux, il nous semble essentiel que les différentes familles d’esprit puissent se manifester sur les écrans.
Nous ne tenons pas le cinéma pour un secteur sous-développé de la culture. Ce qui est juste pour la presse peut l’être, croyons-nous, pour le cinéma. Depuis quelques années, un nouveau public est né. Ses réactions se sont personnalisées. Il juge. Il est devenu adulte. Au moment où vous allez décider de la rencontre de ce film difficile, ambitieux, et de ce nouveau type de spectateur, nous avons voulu vous dire que nous la ressentons comme essentielle et que d’elle dépend toute une partie de l’avenir du cinéma français.
Nous sommes persuadés, Monsieur le Ministre, que vous pardonnerez la liberté que nous avons prise en vous faisant part avec confiance de notre anxiété : le sort de Joli Mai repose entre vos mains.
Nous vous prions d’accepter, Monsieur le Ministre, l’expression de notre très haute considération. » François Truffaut

Et puis ci-dessous, un internaute a eu la très bonne idée de partager le texte final du Joli mai – génial, je vous le dis et indispensable, dont la pertinence n’a pas vieilli! – texte édité à la base par Guy Gauthier (décédé en 2010) :

« Nous avons rencontré des hommes libres. Nous leur avons donné la plus grande place dans ce film, ceux qui sont capables d’interroger, de refuser, d’entreprendre, de réfléchir, ou simplement d’aimer. Ils n’étaient pas sans contradiction, ni même sans erreur, mais ils avançaient avec leurs erreurs, et la vérité n’est peut-être pas le but, elle est peut-être la route.
Mais nous en avons croisé d’autres, en grand nombre, sur lesquels le regard du prisonnier s’arrêterait, un peu incrédule, car chez ceux-là, la prison est à l’intérieur.
Succession de visages tristes, préoccupés.
Ces visages que nous croisons tous les jours, faut-il l’espace d’un écran pour qu’apparaisse ce qui sauterait aux trois yeux du Martien fraîchement débarqué ? On a envie de les appeler , de leur dire : qu’est-ce qui ne va pas, visages ? Qu’est-ce qui vous fait peur, que nous ne voyons pas et que vous voyez, comme les chiens ? 
Est-ce l’idée que vos plus nobles attitudes sont mortelles ? Les hommes se sont toujours su mortels, ils en ont même tirés des façons inédites de vivre et de chanter. Est-ce parce que la beauté est mortelle, et qu’aimer un être, c’est aimer le passage d’un être ?
Statues de parcs publics.
Les hommes ont inventé la naphtaline de la beauté. Cela s’appelle l’art. C’est quelquefois un peu hiératique dans ses formes, mais c’est quelquefois très beau.
Tableaux. A nouveau visages fermés.
Alors qu’est-ce que c’est ? Vous êtes à Paris, capitale d’un pays prospère, au milieu d’un monde qui guérit lentement de ses maladies héréditaires, qu’il prenait pour des bijoux de famille : la misère, la faim, la fatalité, la logique. Vous ouvrez peut-être le deuxième grand aiguillage de l’histoire humaine depuis la découverte du feu. Alors ? Avez-vous peur de Fantômas ? Est-ce, comme on le dit beaucoup, que vous pensez trop à vous ? Ou n’est-ce pas plutôt qu’à votre insu vous pensez trop aux autres ? Peut-être sentez-vous confusément que votre sort est lié à celui des autres, que le malheur et le bonheur sont deux sociétés secrètes, si secrètes que vous y êtes affiliés sans le savoir et que, sans l’entendre, vous abritez quelque part cette voix qui dit : tant que la misère existe, vous n’êtes pas riches…, tant que la détresse existe, vous n’êtes pas heureux…, tant que les prisons existent, vous n’êtes pas libres. »

Cuba si ! – Chris Marker (1961)

EN ENTIER – VF – 52 mn

Film qui fut censuré de 1961 à 1963…

Chris Marker : « Et voici le film qui est le plus proche de mon cœur, et pas seulement parce que c’est le dernier. Tourné à toute allure en janvier 1961, au cours de la première alerte (vous savez bien, à l’époque où la plupart des journaux français s’esclaffaient devant la paranoïa de Fidel qui se croyait menacé d’un débarquement…), il tente de communiquer, sinon l’expérience, au moins le frémissement, le rythme d’une Révolution qui sera peut-être tenue un jour pour le « moment décisif » de tout un pan de l’histoire contemporaine. Il veut aussi opposer quelque chose à la monstrueuse vague de misinformation (il faut bien employer le mot anglais, mais il entrera dans la langue, comme la chose est entrée dans les mœurs) de la plus grande partie de la presse. Il est intéressant que ce soit le même ministre, tolérant dans la presse, cautionnant à la radio les plus énormes contre-vérités au moment du débarquement d’avril 61, qui ait eu le front d’interdire Cuba Si au nom de la vérité historique, en même temps qu’il laissait peser sur l’honnêteté du film et de son auteur (voir Appendice et Pièces justificatives) les plus gracieuses insinuations. »
Chris Marker, Commentaires, Paris: Le Seuil, 1961, p. 155-156


Site Chris Marker. ch :

En février 1962, Agnès Varda et Jacques Demy signent dans les Cahiers du cinéma  une lettre ouverte qui a elle seule résume Cuba si ! et le cadre dans lequel le film sortit en France : « Cuba Si c’est l’évidence. La preuve par neuf : la censure française est la plus rétrograde du monde.  Cuba Si, c’est Robin des Bois vu par Chris Marker. Robin des Bois (qui a lu Marx) dit: « Nous n’aimons pas la guerre. Nous vivons dans un monde où il faut se défendre. Nous aimerions mieux nous passer des canons et voir des défilés de gymnastes. » Et Marker, qui poursuit son rêve de gymnastes dans quelques pays du monde, y filme les mouvements de l’Histoire et les danses qui sont des signes. Il a filmé la Conga Brava, il a fait un film sur une révolution vivante.  C’était l’année dernière à La Havane. Notre globe-trotter-cinéaste avait une façon cubaine de commencer l’année, en fêtant, caméra à la main, « le premier janvier qui est le premier janvier, le 2 janvier qui est l’anniversaire de la Révolution, et le jour des Rois qui est Noël. » C’était à Cuba, en 1961, l’année de l’Alphabétisation. Il y avait une façon simple de raconter l’histoire de Cuba, d’informer. Cette façon a déplu. Cuba Si est totalement interdit par le Ministère de l’Information, « en raison des risques que ce genre de production comportent pour l’ordre public » (Louis Terrenoire). A Paris, en 1962, commence peut-être l’année de la Bêtisation. Nous voudrions qu’il en soit autrement et que Marker n’abandonne pas le cinéma pour la céramique (il y songe), faute de public. »
Et effectivement Chris Marker devient un des cinéastes le plus censurés de France. Cinéaste, il faut bien insister, car le scénario de Cuba Si sortira en 1961 aux Editions du Seuil dans les Commentaires  et dans le numéro 6 d’Avant-scène cinéma sans la moindre remarque ni censure. Cette application de la censure aux films et non aux livres, Alain Resnais l’a très bien expliquée au sujet des Statues meurent aussi : « Se si fosse trattato di un articolo in una rivista, nessuno se ne sarebbe dato pensiero. Ma si trattava di un film et il fatto ha sollevato un polverone di polemiche. L’accaduto dimostra quanto il cinema zoppicasse all’epoce dietro alla letteratura. »
Quoiqu’il en soit, Cuba Si reste un film surprenant. Film de propagande, à n’en pas douter, du moins pour autant que l’avis d’un individu, d’un cinéaste puisse être de la propagande. Cuba Si prend définitivement parti pour Fidel Castro et la révolution cubaine de 1959. Chris Marker ne cachant pas son penchant pour les idées de gauche et ayant tourné en Sibérie ou voyagé en Corée du Nord ou en Chine, il n’en faut pas beaucoup pour l’affilier au Parti et voir dans chacune de ses réalisations une volonté de promotion du communisme.
D’une manière plus prosaïque, on pourrait (ou devrait) dire qu’à travers ce film, Chris Marker reste surtout et avant tout fidèle à lui-même et que si dans Cuba Si  il offre un regard favorable sur un pays communiste en devenir, c’est plus par goût de la vérité ou dégoût du mensonge que par idéologie. Offrir un autre regard, tel que les émissions On vous parle le feront plus tard, est pour Marker une nécessité. Informer les gens avec des informations « directes », prises si possible sur le vif, en contrepoint de l’information officielle diffusée par la télévision et les médias en général, voilà le but, voilà le sens de l’action qui pousse Marker à tourner. Libre aux spectateurs, après, de se faire leur propre opinion.
Mais Cuba Si, c’est aussi un témoignage et un portrait. Un témoignage d’une lutte populaire en cours et un portrait d’un homme fascinant (du moins à ce moment de la révolution cubaine), à savoir Fidel Castro.
Comme l’a cependant fait remarquer Paul Louis Thirard de Positif,  « Cuba Si est un chef-d’oeuvre (aussi, et ce n’est pas indifférent, aux yeux des Cubains eux-mêmes) parce qu’à partir de pas grand chose Marker a construit un film, en ajoutant à ce qu’il avait tourné un morceau d’interview de la Télévision française, quelques témoignages, les images d’actualités du débarquement, et la touche Marker, le commentaire. Je suis resté quinze jours à Cuba, et durant ces quinze jours j’aurais pu voir et filmer les mêmes choses que Marker. (…) Voilà, je le sais bien, un argument pour ceux qui reprochent à Marker de ne pas faire du vrai cinéma-vérité parce qu’il « prend parti »: ils pourront arguer que Marker n’a promené sa caméra que très légèrement sur Cuba, qu’il n’a pas « fouillé », etc. Cet argument, je le retourne avec plaisir: si Marker avait eu le temps de voir plus de choses à Cuba, de filmer cinquante heures, par exemple, comme pour Joli mai, son film eut été différent, plus « complet », mais nous aurions eu, substantiellement, la même satisfaction: prendre connaissance de la réalité cubaine à travers ce que nous en montre – et ce que nous en dit – quelqu’un qui a, sur cette réalité, un point de vue. »
Le temps passe, les révolutions s’épuisent, se transforment ou se perdent, mais Cuba Si  apparaît aujourd’hui comme un magnifique « témoignage direct » sur les tout débuts de la révolution cubaine qu’à notre plus grand regret, Chris Marker refuse de voir projeté ou diffusé, de même que La bataille des dix millions (1970), film également tourné à Cuba sur la production de canne à sucre et qui n’a de loin pas la même force ni le même attrait. Reste pour notre plus grande chance, le P2P et quelques copies qui circulent sous le manteau !

Les statues meurent aussi – Alain Resnais, Chris Marker (1953)

EN ENTIER – 15 mn

Il fut commandité par la revuePrésence africaine.Partant de la question « Pourquoi l’art nègre se trouve-t-il au musée de l’Homme alors que l’art grec ou égyptien se trouve au Louvre? », les deux réalisateurs dénoncent le manque de considération pour l’art africain dans un contexte de colonisation. Le film est censuré en France pendant huit ans en raison de son point de vue anti-colonialiste.

DVD en vente à la librairie Présence Africaine 25 bis, rue des écoles 75005 Paris. « Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l’histoire. Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l’art. Cette botanique de la mort, c’est ce que nous appelons la culture. » C’est ainsi que commence ce documentaire controversé qui pose la question de la différence entre l’art nègre et l’art royal mais surtout celle de la relation qu’entretient l’Occident avec cet art qu’elle vise à détruire sans même s’en rendre compte. Ce n’est pas encore la vague indépendante, mais quelques prémices se font sentir dans ce film. Un saut dans le passé, une photographie du point de vue occidental.