Sara Gomez – Documentaires et De cierta manera (EN ENTIER) + « Pour un cinéma imparfait » (TEXTE de J.G Espinoza, 1969)

Dans la foulée de précédentes notes consacrées au cinéma documentaire cubain (ICI et LA), il est question ici des films de Sara Gomez, autre grande figure cubaine.

Alessandra Müller a consacré un documentaire à la cinéaste, intitulé Donde esta Sara Gomez ? (Qui est Sara Gomez ?), en 2005, dont voici le synopsis :

C’est l’histoire de Sara Gomez, l’histoire d’une aventure. Sara Gomez était une réalisatrice cubaine grandie à la Habane. Ses films, en particulier son seul travail de fiction (De certa manera, 1974) sont surprenants. Malgré son grand talent et son grand charisme (elle fut la première réalisatrice noire cubaine de l’histoire de ce pays), elle laissa peu de traces dans la nouvelle génération de réalisateurs cubains. En essayant d’inventer sa vie, Sara refusa de prendre parti, toujours à la recherche de nouveaux territoires à explorer dans sa vie privée et professionnelle. Elle mourut comme un personnage de fiction, peu après avoir tourné De certa manera, à l’âge de trente et un an. Le documentaire propose également une interview exclusive d’Agnès Varda (voir aussi Salut les cubains, ICI sur le blog), qui connaissait bien Sara, et de ses proches. 

 

Série de documentaires ci-dessous, puis son unique film de fiction :

Plaza vieja – 1962 – 5 mn

 

Fabrica de tabaco – 1962 – 5 mn

A propos du tabac dans l’histoire et la culture cubaines

 

Ire a Santiago (J’irai à Santiago) – 1964 – 15 mn

Ce film noir et blanc est un portrait affectueux de Santiago de Cuba et son peuple. Il fournit une vue de Cuba comme un pays pittoresque, le produit d’un mélange terreux de cultures noires et criollo. Le film utilise les images historiques qui peignent la fin du dix-huitième siècle où des propriétaires d’esclave haïtiens se sont enfuis avec leurs esclaves à Cuba après la Révolution haïtienne.

 

Y tenemos sabor – 1967 – 30 mn

Une analyse de la musique cubaine à partir de la provenance et la sonorité de ses instruments basiques.

 

Una isla para Manuel – 1968 – 19 mn

Sara Gomez donne une vision des conflits de la jeunesse révolutionnaire, dans cette année 68 qui pour les Cubains a été loin d’être Prague ou Paris, mais plutôt marqué par l’Offensive Révolutionnaire.

 

Isla del tesoro – 1969 – 9 mn

Les relations entre le vieil et le nouveau monde, l’humanité et l’histoire, la signification des actes humains dans un temps révolutionnaire considéré dans une histoire brève de Cuba, exaltée et agressive.

 

Enfin, son dernier film, et sa seule fiction, sans doute son chef d’oeuvre : De cierta manera – 1974 – 78 mn

Dans le quartier de Miraflores, construit en 1962 pour reloger les habitants d’un bidonville, une institutrice doit faire face aux multiples problèmes posés par cette population marginale, qui se voit confrontée à de nouvelles valeurs, alors même que les vieux préjugés restent
vivaces. Parallèlement à son travail, elle affronte avec courage les conflits de sa relation amoureuse, également marquée par le choc entre mentalités anciennes et nouvelles attitudes. Combinant fiction et documentaire, une réflexion sur les transformations individuelles qui ont traversé la population cubaine d’alors.

 

A noter ce texte important « Pour un cinéma imparfait » de Julio Garcia Espinosa, écrit en 1969, et auquel semble faire écho De cierta manerade Sara Gomez. Ce texte d’Espinoza est une forme de réponse à deux manifestes importants d’alors : « l’esthétique de la faim » des brésiliens Glauber Rocha et Nelson Pereira dos Santos du cinéma Novo, et le « Tercer Cine » (« Troisème Cinéma ») des Argentins Solanas et Getino. J’aurais l’occasion de publier ces deux derniers manifestes sur le blog, du moins en partie, tant ils sont essentiels. 

« AUJOURD’HUI, UN CINÉMA PARFAIT – techniquement et artistiquement abouti – est presque toujours un cinéma réactionnaire. La plus grande tentation pour le cinéma cubain en ce moment – alors qu’il est parvenu à produire un cinéma de qualité, un cinéma possédant une importance culturelle au sein du processus révolutionnaire – est précisément celle de devenir un cinéma parfait. Le boom du cinéma latino-américain – avec Cuba et le Brésil en tête, selon les applaudissements et l’agrément de l’intellectualité européenne – est semblable, actuellement, à celui dont jouissait de façon exclusive le roman latino-américain. Pourquoi nous applaudissent-ils? Sans doute a-t-on atteint une certaine qualité. Sans doute y voit-on un certain optimisme politique. Sans doute existe-t-il une certaine instrumentalisation mutuelle. Mais sans doute s’agit-il de quelque chose d’autre. Pourquoi ces applaudissements nous préoccupent-ils? N’y-a-t-il pas, entre les règles du jeu de l’art, la finalité d’une reconnaissance publique?
La reconnaissance européenne – au niveau de la culture artistique – n’est-elle pas équivalente à une reconnaissance mondiale? L’art en général et nos peuples en particulier ne tirent-ils pas bénéfice du fait que les ouvrages d’art réalisés dans les pays sous-développés obtiennent une telle reconnaissance? Curieusement, ce qui motive ces inquiétudes, il faut le clarifier, n’est pas seulement d’ordre éthique. Il s’agit plutôt, et surtout, d’un ordre esthétique, si on peut tirer une ligne si arbitrairement divisoire entre les deux termes (…)
Une nouvelle poétique pour le cinéma sera, avant tout et surtout, une poétique «intéressée», un art «intéressé», un cinéma conscient et résolument intéressé, c’est-à- dire, un cinéma imparfait. Un art «désintéressé», comme activité esthétique pleine, ne pourra se faire que lorsque ce sera le peuple qui le fera de ses propres mains. L’art d’aujourd’hui doit assumer un quota de travail pour que le travail puisse assumer un quota d’art. La devise de ce cinéma imparfait (que nous n’avons pas besoin d’inventer puisqu’elle existe déjà) est: «On ne s’intéresse pas aux problèmes des névrotiques, on s’intéresse aux problèmes des lucides», comme dirait Glauber Rocha. L’art n’a plus besoin du névrotique et de ses problèmes. C’est plutôt le névrotique qui a encore besoin de l’art, qui en a besoin comme soulagement, comme alibi, ou, comme Freud dirait, comme sublimation de ses problèmes. Le névrotique peut créer de l’art, mais l’art n’est pas obligé de créer des névrotiques (…) Le nouveau destinataire du cinéma imparfait se trouve du côté de ceux qui luttent. Et il trouve sa thématique dans leurs problèmes. Les lucides, pour le cinéma imparfait, sont ceux qui pensent et qui sont convaincus que le monde peut changer, qui, malgré les problèmes et les difficultés, sont convaincus qu’ils peuvent le changer de façon révolutionnaire. Le cinéma imparfait n’a pas à lutter pour construire un «public». Au contraire. On pourrait dire que, actuellement, il y a plus de public pour un cinéma de cette nature que de cinéastes pour ce public.(…) Le cinéma imparfait est une réponse. Mais il est aussi une question qui trouvera ses réponses dans son propre développement. Le cinéma imparfait peut utiliser le documentaire, la fiction, ou les deux. Il peut utiliser un genre ou un autre ou tous les genres. Il peut utiliser le cinéma comme un art pluriel ou comme une expression spécifique. Cela lui est égal. Ce type d’alternatives et de problèmes ne l’intéressent pas. (…) Le cinéma imparfait peut être aussi amusant. Amusant pour le cinéaste et pour son nouvel interlocuteur. Ceux
qui luttent ne luttent pas à coté de la vie, mais à l’intérieur de la vie. La lutte est la vie et vice versa. On ne lutte pas pour vivre «après». La lutte exige une organisation qui est l’organisation de la vie. Même dans sa phase la plus extrême – la guerre totale et directe – la vie s’organise, et cela c’est aussi organiser la lutte. Et dans la vie, comme dans la lutte, il y a toutes sortes de choses, y compris le divertissement. Le cinéma imparfait peut s’amuser, précisément, avec tout ce qui le nie.
Le cinéma imparfait n’est pas exhibitionniste, dans le double sens du mot. Il ne l’est ni dans son sens narcissiste, ni dans son sens mercantiliste, c’est-à-dire, dans le but de se montrer dans les salles et les circuits établis. Il faut se rappeler que la mort du vedettariat chez les acteurs a été positive pour l’art. Il ne faut pas douter que la mort du vedettariat chez les réalisateurs ouvrira des perspectives similaires. Justement, le cinéma imparfait doit travailler main dans la main, dès maintenant, avec des sociologues, des dirigeants révolutionnaires, des psychologues, des économistes, etc. De plus, le cinéma imparfait refuse les services de la critique. Il considère comme anachronique la fonction des médiateurs et intermédiaires. Le cinéma imparfait ne s’intéresse plus à la qualité et à la technique. Le cinéma imparfait peut se faire avec une Mitchell ou avec une caméra de 8 mm.
Il peut se faire dans un studio ou au sein d’une guérilla, au milieu de la forêt. Le cinéma imparfait ne s’intéresse plus à un goût déterminé, et encore moins au «bon goût». Il ne s’intéresse plus à trouver de la qualité dans les œuvres d’un artiste. La seule chose qui l’intéresse dans un artiste est de savoir comment il répond à la question suivante: que fait-il pour dépasser la barrière formée par les interlocuteurs cultivés et minoritaires qui jusqu’ici conditionnaient la qualité de son œuvre?
Le cinéaste de cette nouvelle poétique ne doit pas voir en elle l’objet de sa réalisation personnelle. Il doit aussi occuper une autre activité. Il doit mettre sa condition ou son aspiration de révolutionnaire au-dessus de tout. En d’autres mots, il doit essayer de se réaliser en tant que personne, et pas seulement en tant qu’artiste. Le cinéma ne doit pas oublier que son but essentiel est de disparaître en tant que nouvelle poétique. Il ne s’agit plus de remplacer une tendance par une autre, un isme par un autre, une poésie par une antipoésie, mais de  faire enfin naître mille fleurs différentes. Le futur appartient au folklore. Arrêtons d’exhiber le folklore avec un orgueil démagogique, comme une célébration.
Exhibons-le plutôt comme une dénonciation cruelle, comme un témoin douloureux de ce stade auquel les peuples furent obligés d’arrêter leur puissance de création artistique. Le futur appartiendra, sans doute, au folklore. Mais à ce moment-là il n’y aura plus besoin de l’appeler comme ça, car rien ni personne ne pourra à nouveau paralyser l’esprit créateur du peuple. L’art ne va pas disparaître dans le néant.
Il va disparaître dans le tout.« 
Paru dans Cine Cubano, numéro 140, 1969.