Ceux qui marchent contre le vent – Bastien Simon (2011)

FRANCE – EN ENTIER – 10 mn

Court métrage du lorrain Bastien Simon. Découvert lors de l’édition 2011 du Festival international du court métrage de Lille, et ravi aussi d’avoir pu discuter un peu avec ce jeune cinéaste (quant à la diffusion du film), j’encourage fortement à le voir. Apparement à part les festivals et internet, aucune diffusion publique n’a été organisée, dans des lieux et publics en lien par exemple avec la thématique du film. 

« Ceux qui marchent contre le vent, ce sont eux, ceux de la rue. Les textes adaptés sont tirés des livres, La douceur dans l’abîme, vies et paroles de sans-abri de François Bon, Conte d’asphalte d’Anne Calife, Le sang nouveau est arrivé de Patrick Declerck« .

Les écrits de Declerck sont particulièrement incontournables quant aux « sdf » : Les naufragés surtout, mais aussi le brûlot Le sang nouveau est arrivé. En 2011, Bastien Simon n’avait toujours pas pu rencontré Declerck. 

La mise en scène et les choix de lieux de tournage du film sont très réussis et travaillés, en plus des textes choisis, sans tomber dans le misérabilisme. On peut bien entendu renvoyer également au très grand film de Varda qui aborda une thématique proche à travers le film : Sans toit ni loi (ICI SUR LE BLOG), avec cette jeune femme qui quelques années après Cléo (du film Cléo de 5 à 7) marche, aussi, vers la mort. 

Blog du cinéaste : « Jeune réalisateur de fictions et de vidéos qui travaille sur l’idée d’adaptation littéraire de récits de marginaux. Qu’ils soient fous, écrivains vieillissants ou sans-abri ils sont tous en ‘marge’ de la société. Ce non-conformisme volontaire ou imposé les place en dehors de toutes normes.

Il tente d’attirer le regard sur ce qu’on ne voit pas ou sur ce qu’on ne veut tout simplement pas voir.
Ses films poétiques, politiques et sociaux rassemblent des vérités et des paroles crues.
« ça pourrait très bien nous arriver du jour au lendemain. Être et ne plus rien avoir. »
A côté de son travail de réalisateur de fiction il rencontre et recueille des paroles d’hommes et de femmes (Paul, sans abri de Karlsruhe) mais aussi de grands voyageurs (Antoine de Maximy, J’irai dormir chez vous). Il décide en 2008 de partir en canoë de Thionville à Koblenz, en Allemagne avec deux camarades. Sur 264km à la rame et dans le froid ils vont se confronter physiquement et mentalement à la nature (Parenthèse, 2008).
Bastien Simon expose ce que la société tente d’exclure, c’est à dire ceux qui ne font pas, ne parlent pas et ne sont pas comme « tout le monde »… »
La traversée du temps (2007), dont les textes sont tirés du livre de François La douceur dans l’abîme, vies et paroles de sans abri : 
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« Ils n’existent pas » (laysa lahum wujud) – Mustafa Abu Ali (1974)

PALESTINE – EN ENTIER – VO sous titrée anglais – 25 mn

Article sur le cinéma palestinien sur Info-Palestine : « Dans le film « They do not exist » de Mustafa Abu Ali (titre tiré de la fameuse citation de Golda Meir dans laquelle elle a nié qu’il existait une telle chose appelé peuple palestinien), les femmes dans le camp de réfugiés Nabatia au sud Liban vaquent à leurs occupations journalières, balayant le sol, pétrissant la pâte, s’occupant de la lessive. La seule narration est celle d’une fille lisant une lettre écrite à un fédayin (combattant de la liberté) que nous pouvons entendre à nouveau quelques scènes plus tard quand le fédayin la lit aussi.

La chronologie est souple et indéterminée – après ces scènes arrivent des séquences de propagande des avions de combat israéliens puis un raid sur Nabatia (soutenu, ironiquement, par de la musique classique), et finalement une séquence des habitants hébétés observant silencieusement la destruction du camp. Les témoins et les victimes du raid sont interviewés. Les noms de chaque personne n’ont pas particulièrement d’importance car comme l’explique une des femmes qui a perdu son fils ainé : « Ce n’est pas juste à nous que cela arrive mais à tout le peuple palestinien ». L’universalité de l’expérience est accentuée : le trauma collectif des Palestiniens et, ainsi que le film suggère dans le contexte, les luttes impérialistes au Vietnam et au Mozambique ainsi que le génocide perpétré contre les indiens américains et celui de l’Allemagne nazie.

Le film réfute avec véhémence la déclaration de Meir disant que le peuple palestinien n’existe pas ainsi que la vantardise de Dayan disant qu’un lieu s’appelant Palestine n’existe plus. Et malgré le fait que ce n’est pas clairement explicité dans le film comme avec Meir et Dayan, les séquences sur le camp rendent nulle le mythe fondateur sioniste d’une « terre sans peuple pour un peuple sans terre ».

Le film répond à ces tentatives visant à oblitérer le nationalisme palestinien par une séquence d’une conférence de presse durant laquelle des révolutionnaires déclarent « qu’Israël déploie une politique d’extermination vis-à-vis de notre peuple qui résiste ». « Ce qu’Israël n’a pas pu faire en 1948 (gommer toute la nation palestinienne) n’a pas plus réussi en 1970 et pour le spectateur contemporain, il est évident que si les Palestiniens ont survécu à tout cela, il est peu probable que cette politique d’extermination ne réussisse un jour. »

Un article revenant sur l’histoire du cinéma palestinien et sa diffusion récente du film d’Abu Ali : sur International Solidarity Movement (ISM)

La contribution d’Abu Ali au cinéma palestinien est importante, ainsi que sa contribution au cinéma international. Il a travaillé avec Jean-Luc Godard sur le film Ici et ailleurs (1976) :

L’ordre – Jean-Daniel Pollet (1973)

EN ENTIER – VOSTF – 40 mn

« L’œuvre de Jean-Daniel Pollet n’a pas la reconnaissance qu’elle mérite. En témoigne l’insuccès de la rétrospective qui lui fut consacrée en octobre 2001 au Centre Pompidou. Selon Émile Breton, « Il y avait dix-neuf personnes dans la salle, les animateurs du débat compris », lors de la projection de Ceux d’en face (2001). L’ordre (1974) n’est malheureusement pas mieux connu. Ce documentaire de combat présente le portrait éclaté de Raimondakis, un des nombreux lépreux qui fut victime de l’arbitraire du gouvernement grec, comme l’annonce le narrateur dans la séquence d’ouverture : « En 1904, l’Etat décide de les enfermer. La police les arrête partout et les met dans cette île de Spinalonga, là, juste à côté de la Crête, pour qu’ils y finissent leurs jours, isolés, dangereux pour la société. Bon. Ils s’installent là et s’organisent une vie. (…) Tout à coup, on trouve un moyen de lutter contre la maladie. Les types ne sont plus condamnés. On peut refaire des projets. Alors, plus de raison de les enfermer. Donc, en 1956, on retire tout le monde de là, et on les amène ici, dans cette station, près d’Athènes, pour qu’ils se remettent avant de retourner dans le monde. Mais voilà, ils ne retournent pas dans le monde ». Ils ne reviennent pas car le monde ne veut plus d’eux ; et qu’ils ne veulent plus du monde non plus. Réaction bien légitime que la suite du film se charge d’expliquer.  » Mécanique filmique.


En complément, le film Bassae (1964), sur un texte d’Alexandre Astruc :

F comme Fairbanks – Maurice Dugowson (1976)

France – Avec Patrick Dewaere, Miou-Miou, Michel Piccoli

Bande-annonce :

Patrick Dewaere est un de mes acteurs français fétiches, et sa seule présence suffit souvent à me faire apprécier un film, quand bien même celui-ci présente un intérêt mineur. Mais il faut reconnaître que Dewaere, à ma connaissance du moins, a eu une carrière des plus intéressantes; nullement compromise dans la facilité commerciale, il a tourné au cours des années 70 pour des réalisateurs qui ont souvent été dérangeants ou tout au moins qui ne se sont pas cantonnés à du cinéma de divertissement : Yves Boisset, Bertrand Blier, Claude Miller ou encore André Téchiné par exemple. Les rôles interprétés par Dewaere n’étaient pas toujours évidents à endosser, mais il s’en est tiré à merveille, hissant les films à la hauteur de leurs propos; je pense notamment au superbe Beau-père de Blier, La meilleure façon de marcher de Miller ou encore Série noire de Corneau où l’acteur donne une dimension profonde de complexité à ses personnages, jamais tout à fait saisissables, figés dans une psychologie particulière mais plutôt tiraillés et emprunts d’ambiguïté. A noter que l’acteur a suscité pas mal de controverses avec les médias qui finiront par ne plus en parler tandis que les producteurs se méfieront de plus en plus de lui…Dewaere se suicide en 1982 d’un coup de carabine, dans la foulée de gros problèmes personnels.

C’est tout récemment que j’ai vu F comme Fairbanks de Maurice Dugowson, réalisateur que je ne connaissais pas du tout jusqu’alors. Il a surtout travaillé pour la télévision et le documentaire et c’est ainsi  par exemple qu’il a collaboré à la fameuse émission télé « Droit de réponse » de Michel Polac. Ses débuts de cinéastes sont des plus intéressants puisque ses 2 premiers films ont tous 2 donné à notre cher Patrick Dewaere des rôles de premier plan: Lily aime-moi (1975) et F comme Fairbanks (1976).

André enfant est fan de Fairbanks, son futur surnom, personnage cinématographique de l’Amérique des années 20 incarnant un certain héroïsme devant les obstacles de la vie et donc une certaine réussite. Revenant du service militaire sanctionné d’un séjour en prison pour cause d’agitation contestataire verbale, André retrouve ses amis de fac et fais la connaissance de Marie avec qui il noue une relation sentimentale. Ne parvenant pas à trouver de travail dans une France Giscardienne très marquée par « la crise » et le chômage, André sombre dans la déprime et la folie…

Le film se situe dans une France morose, où le chômage et la précarité apparaissent comme un sort très partagé, en particulier pour la jeunesse. La contestation sociale post 68 semble aussi étouffée, à l’image de la troupe de théâtre des amis d’André, dont le foyer culturel MJC a été détruit par la Préfecture, en désaccord avec la portée sociale de leurs activités culturelles. L’espoir « utopiste » de 68 laisse place à un certain désarroi. Néanmoins, le personnage de Dewaere dégage aux premiers abords une espèce de folie, une insouciance qui dépassent le climat difficile de l’époque. Ses coups de folie s’enchaînent et tel Fairbanks, André multiplie les joutes acrobates dans sa manière d’être, nullement résigné à se laisser aller au sérieux requis pour se faire une place dans la société. Bien que non contestataire en terme d’engagement politique, la prestance d’André se décline sous forme d’une folie joyeuse faisant contraste avec la réalité ambiante (chômage, ordre social, mainmise patronale sur la classe ouvrière,…).

Extrait :

Mais au fur et à mesure, la folle insouciance d’André se heurte à cette même réalité qui finit par le mettre au pied du mur et à le contaminer; la déprime prend vite le dessus. Sa recherche d’emploi donne un tableau noir de cette France des années 70, ainsi à l’image d’un chômeur qui pète un câble à l’ANPE, défini comme « non opérationnel » à chaque entretien. Peu de travail, concurrence ardue entre demandeurs d’emplois mise à profit par le patronat qui se choisit à loisir les « dossiers » les plus exploitables, stigmatisation des chômeurs (formidable scène dans un bistrot où André est confronté au regard méprisant d’un vieux constatant que des gens « n’ont rien à faire« , ce à quoi André répond par un formidable « vieux con, pays de cons« , aussitôt repris par le patron de bistrot « allez en Russie, vous m’en direz des nouvelles« …toute une ambiance !). André connaît également les petits boulots, mais son insouciance et son désir de liberté prennent le dessus, toujours chez ce personnage magnifiquement interprété par Dewaere cette volonté de transcender le réel, de ne pas lui laisser le dernier mot. Viré d’un chantier, sa désinvolture et son non laisser aller aux exigences nécessitées par la pénible réalité de sa situation fait contraste avec le délégué syndical qui devant une telle attitude « ne peut rien faire » pour lui. André est un portrait à travers sa situation de toute une génération confrontée au chômage qui menace et aux concessions à faire pour s’en sortir. Ça le déprime, et fout en l’air sa relation sentimentale avec Marie qui accepte elle la situation « sans empoisonner les autres« , « car c’est pareil pour tout le monde« .

André se bat avec ses rêves de vaincre la réalité, notamment par la place qu’il accorde à l’amour qu’il voit comme transcendant et plus important que le rationnel exigé par la société dans laquelle il ne trouve pas sa place. Le sentimental est plombé par le rationnel et une certaine conception consumériste de la chose amoureuse. Les vers de Verlaine cités par André n’ont aucun écho possible. Il y aurait un parallèle assez intéressant à faire dans ce domaine avec le cinéma de Garrel.  De folie joyeuse, il passe à la folie furieuse. Vaincu par la société, il s’enferme dans ses rêves. La séquence finale du film est superbe, on aperçoit André en Fairbanks, vainqueur face à la réalité, déjouant les obstacles pour survoler sur son tapis volant, avec sa bien aimée qu’il embarque dans son évasion, la France des vaincus et partir vers d’autres horizons plus prometteurs…là encore la réalité revient et conclue le film sur fond d’alarme ambulancière; Fairbanks est devenu le fou qu’on va enfermer à l’asile, et incarne plus que jamais une jeunesse vaincue qui n’a plus qu’à renoncer à ses utopies et à ses libertés, et s’adapter à cette morne France. Finis le rêve, l’Amour, l’insouciance, l’imaginaire cinématographique. Sur ce dernier point le film est également nostalgique d’un cinéma populaire, et il y aurait tout un aspect à développer ici tant ça prend une place importante : le déclin annoncé d’un certain cinéma, mais aussi d’autres arts vivants (théâtre, culture engagée…). Nous sommes à l’aube des années 80, où se perdront aussi les dernières grandes activités de diffusion et d’animation du cinéma, entre autres « militant ». L’ironie du sort veut que ce soit sous l’arrivée de Mitterrand et de la gauche au pouvoir que sont enterrées définitivement les énergies et pratiques des années 60 et 70. Ce film est un témoin également d’un tournant culturel.

FINAL DU FILM :

Ce film de Dugowson est un tableau noir de la France des années 70 et fait écho à beaucoup d’autres de la période. Mais ici moins directement (comparativement par exemple aux « films Z » de la décennie), davantage par la chute d’un personnage rattrapé par une réalité qui étouffe sa soif de liberté; à travers le prisme de l’imaginaire confronté au réel, Dugowson s’engage ici dans un constat pessimiste partagé par nombre de ses pairs cinéastes français. Comme chez quelques Mocky des années 70, je ne peux m’empêcher aussi de ressentir ici une France oppressante, un véritable mur contre lequel s’écrasent les élans de liberté. Un film intéressant, et une très grande prestation de Patrick Dewaere qui donne là encore une dimension profonde au personnage interprété.

A noter que la musique du film est composée par Patrick Dewaere, qui était AUSSI musicien, notamment pianiste. Extrait ici du morceau maître, réinterprété ici  :

En guise de clin d’oeil et pour le plaisir, cette magnifique ouverture du film génial de Blier Beau-père, où nous retrouvons Patrick Dewaere au piano, dans un monologue et une mise en scène excellente :

Faire kiffer les anges – Jean Pierre Thorn (1996)

Version diffusée sur Arte – EN ENTIER – 90 mn environ – En 7 parties

« Depuis 15 ans, du Bronx aux Minguettes, dans les souterrains des villes et leurs banlieues, s’est imposé un mouvement artistique rebelle, le « Mouv’ Hip Hop » qui, à travers « graffs », « rap » et danse permet à toute une jeunesse exclue de dire : « J’existe ! ».

Qui sont les danseurs de ce « mouv » ? Leurs parcours, leurs rages, leur rêves, leurs espoirs ? Qu’est-ce qui fait que toute une génération – qui se vit comme « grillée » – se reconnaît dans l’énergie particulière de cette culture ?

D’où vient la beauté sauvage de ce langage des corps (inventé sur des cartons à même le sol) passant aujourd’hui de la rue à la scène et bousculant tous les codes de la danse contemporaine?

Un voyage initiatique à travers les paysages lunaires – friches industrielles, caves, cités, centres urbains anonymes – à la rencontre de quelques-uns des personnages de cette aventure pour restituer une parole véritable – intime – à tous ceux que l’on n’entend plus d’ordinaire qu’à travers le prisme déformé des médias, lorsque brûle la banlieue au journal de 20 heures

Jean-Pierre Thorn (novembre 1996)

En 2002, Jean-Pierre Thorn a réalisé On n’est pas des marques de vélo : « Un portrait de Bouda, jeune danseur de 30 ans, entré en France à l’âge de 4 mois avec sa famille et aujourd’hui clandestin à vie, victime de la loi dite de « double peine » qui, au sortir d’une peine de prison, expulse les enfants de l’immigration vers des pays d’origine qui leurs sont devenus étrangers ». Un riche entretien avec Jean-Pierre Thorn est disponible ici, sur le site de Bellaciao

EXTRAIT :

En 2010, il a réalisé le superbe 93, la belle rebelle : « Une épopée – du rock au slam en passant par le punk & le hip hop- incarnant un demi-siècle de résistance musicale flamboyante et se faisant porte-voix d’ une jeunesse et de territoires en perte d identité, sous les coups des mutations industrielles, des désillusions politiques et de l’ agression constante des pouvoirs successifs les stigmatisant comme « voyous »,« sauvageons » ou « racailles » « 

EXTRAIT :

« Jean-Pierre Thorn semble avoir un rapport singulier avec le temps. En 1968, il se jette d’abord seul, avec une petite caméra Pathé-Webo et un magnétophone non synchrone, au coeur de la grève des jeunes ouvriers de Renault-Flins, avant d’être rejoint et épaulé par des techniciens talentueux (Bruno Muel, Antoine Bonfanti, Yann Le Masson…). Grâce à Jean-Luc Godard, il tire, en mai 1969, quatre copies d’ Oser lutter, oser vaincre et il en sauve une de ses camarades maoïstes de la Cause du peuple qui, lors d’un tribunal « populaire », qualifient le film de «liquidateur». Ce n’est qu’en 1978 qu’ Oser lutter, oser vaincre circule réellement, au sein d’une programmation sur 1968 établie par l’auteur. Un an plus tard, Jean-Pierre Thorn retire son film des réseaux de distribution. Ce retrait a duré vingt ans.

Entre-temps, entre 1969 et 1978, le cinéaste s’est fait ouvrier, « établi », aux usines Alsthom de Saint-Ouen. Quelques mois après son départ de l’usine, en octobre 1979, la grève avec occupation, tant désirée, éclate enfin. Ses camarades le sollicitent, Jean-Pierre Thorn revient avec sa caméra et ses amis cinéastes (dont, encore une fois, Bruno Muel), il en ressort avec Le dos au mur (1980), sans doute son chef-d’oeuvre, l’un des meilleurs films en tout cas sur une grève ouvrière. Ce fut vraisemblablement à ce moment, à priori, que Jean-Pierre Thorn paraît avoir été le plus « synchrone ».

Car sa première fiction, Je t’ai dans la peau narrant la vie d’une syndicaliste communiste, ancienne bonne soeur, qui se suicide après son exclusion et «l’arrivée de la gauche au pouvoir» (en 1981), ne pus sortir qu’en 1990, dans un contexte politique radicalement différent (et complètement navrant). Cela aussi dû grandement contribuer à l’échec public du film. Après Génération Hip Hop ou Le Mouv des Z.U.P. (1995) et Faire Kifer les anges (1996), on comprend mieux la profonde nostalgie qui traverse On n’est pas des marques de vélo (2002), centré sur la personnalité et le destin de Bouda, danseur de Hip Hop dont la carrière fut brisée par l’application de la double et triple peine. En fait, à travers l’oeuvre de Jean-Pierre Thorn, entre la rage et l’amertume, perce une nostalgie violente ou secrète qui reflète des moments perdus et inachevés : la grève qu’on aurait pu gagner si…, la carrière qu’il aurait pu faire si… Sous ce discours implicite se cachent sans doute les propres fêlures du réalisateur : la Révolution ou les grèves qu’on aurait dû gagner, les autres films que j’aurais dû faire… Mais c’est justement dans cette nostalgie et dans cette amertume, dans cet entre-temps, que s’est construite l’oeuvre du cinéaste.

Les titres-mêmes de ses trois principaux documentaires renvoient d’ailleurs aux évolutions de notre époque : d’une attitude de conquête de la classe ouvrière (ou de ceux qui veulent être ses héraults) à une attitude défensive, d’une attitude de défense de cette classe ouvrière autrefois fantasmée et aujourd’hui si malmenée, à une tentative de survie des jeunes des milieux populaires . A l’intérieur-même de son oeuvre, Jean-Pierre Thorn, lui-même monteur, excelle dans certains de ses films, par les temps qu’il instaure. Oser lutter, oser vaincre, dont le montage est pétri des théories d’Eisentein, est ainsi, au-delà même du pamphlet (très) dogmatique, une superbe fresque épique. Le dos au mur, inspiré par les conceptions du cinéma direct exprimées en particulier par Barbara Kopple dans son chef d’oeuvre Harlan County USA, instaure, lui, un autre rapport au temps. Point ici de récit historique débouchant sur une incantation révolutionnaire et une prophétie rageuse, mais un réel travail sur le temps de la grève et de ses acteurs (qui débouche sur un constat amer). 

Entre-temps Jean-Pierre Thorn a effectivement connu le temps du travail en usine, et si sa sincérité reste toujours absolue, il a grandement gagné en qualité d’écoute, de dialogue et d’observation – gages indispensables du travail documentaire. (Sous cet angle la première fiction de Jean-Pierre Thorn semble une régression, tant l’irruption du réel et la dilatation du temps ne paraissent pas avoir de place sous la juxtaposition des chromos et de la reconstitution historique).

Jean-Pierre Thorn se révèle également comme cinéaste dans son rapport à l’espace. Tout l’espace d’ Oser lutter, oser vaincre se tient dans l’enceinte de l’usine et son rapport avec l’extérieur, les deux mondes étant séparés par des grilles. On retrouve une géographie identique dans Le dos au mur – ainsi que des scènes similaires (la montée des escaliers de l’usine par les ouvriers en grève). Entre les deux espaces-mondes, entre l’usine réinvestie par les ouvriers et l’extérieur menaçant où pointent les jaunes et les CRS, percent toujours la nostalgie d’une contre-attaque quasi-militarisée, la fiction et la tentation d’une organisation de la violence, d’une reconquête du monde au delà des barrières physiques et symboliques. Le monde des usines et des ateliers, c’est celui des pères des enfants du hip-hop qui, eux, ont pour horizon les barres HLM, les grilles et les passerelles des RER, les toits et les caves des grands ensembles. Quand les jeunes danseurs d’ On n’est pas des marques de vélo exécutent leur chorégraphie, c’est enfermés entre quatre murs, bondissant et rebondissant dans un espace clos. Toute l’oeuvre de Jean-Pierre Thorn tend ainsi à reconquérir et élargir les espaces, à casser les murs, à remonter et rattraper le temps perdu. D’où, généralement, cet immense sentiment d’amertume.

En fait, si certains films de Jean-Pierre Thorn sont sortis à contretemps, le cinéaste et le citoyen ont souvent été en symbiose avec leur époque, parfois en avance sur celle-ci. Au début des années 80, alors qu’il est permanent syndical de la section audiovisuelle de la CFDT (avant d’être écarté de la confédération), il est un des premiers à s’intéresser à la création vidéo en relation avec les comités d’entreprise. Il organise également, en réussissant à faire collaborer la CGT et la CFDT sur Nantes et Saint-Nazaire, un festival de vidéo des organisations ouvrières. Co-fondateur de l’ACID (Association pour un cinéma indépendant), Jean-Pierre Thorn a énormément milité l’été 2003, avec rigueur, pour la défense du régime des intermittents du spectacle, au détriment de la sortie de son dernier documentaire. Jean-Pierre Thorn est ainsi de ceux qui prouvent, par leurs actes et par leurs films, même s’il n’aime guère l’expression, que les mots « cinéastes » et »militants » ne sont parfois pas incompatibles. Au contraire. »
Tangui Perron, chargé de mission Patrimoine et cinéma en Seine-Saint-Denis.

Ses films sont tous édités en DVD, avec notamment les plus anciens Oser lutter oser vaincre et l’excellent Le dos au mur…


Les diamants de la nuit – Jan Nemec (1965)

EN ENTIER – VO (peu de dialogues) – 65 mn – En 6 parties

« Deuxième guerre mondiale. Deux jeunes hommes sautent d’un train de déportés. Par miracle, ils gagnent la forêt où ils tentent de survivre. Au cours de leur course éperdue, ils revivent encore et encore des scènes de leur vie d’avant, au milieu d’hallucinations causées par la faim, la fatigue et la peur de mourir. Ils sont bientôt pourchassés par un groupe de vieillards armés…

Adaptation d’une nouvelle d’Arnošt Lustig, le 1er long-métrage de Nemec, est une des œuvres qui pointent la naissance d’un nouveau cinéma tchèque, en liberté . S’y affirment un talent et une sensibilité originale au travers d’une recherche plastique et scénaristique. Le film a marqué les esprits, avec un parti pris de mise en scène courageux, à la limite de l’abstraction, influencé par le surréalisme et Resnais, et s’attaquant à la monstruosité du nazisme. » Malavida Films

Malavida films a édité (et continue !) plusieurs grands films tchèques : trouvables en médiathèques, ils sont en général aussi acceptés sur simple sollicitation au catalogue d’achats de médiathèques. Des films de Nemec, mais aussi d’autres cinéastes (Chytilova, Jires, Menzel… avec un livret assez conséquent dans chaque DVD)