« Chômeurs et précaires : l’enjeu de l’image » – Sylvie Agard (TEXTE), précédé d’un préambule sur la censure

PRÉAMBULE : réflexion sur la prise en main des images et des possibilités du contournement de la censure et/ou de la manipulation médiatique des images et évènements. 

En avant-goût du texte, une vidéo militante d’avril 2012 du Collectif Chômeur-ses et Précaires de Lille (CCPL) en occupation de la direction régionale de Pôle Emploi, avec le soutien des sans papiers  – EN ENTIER – 17 mn – VISIBLE ICI SUR DAILYMOTION –

De nombreuses vidéo témoignent ici et là d’une prise en main de ses propres images. Ceci est valable pour d’autres luttes sociales. Une manière de contrecarrer la censure des médias et/ou sa manipulation des images. C’est ainsi qu’on a pu constater une fois de plus l’emprise des médias quant au mouvement des retraites de 2009 et les informations/vidéo de terrain plus proches de la réalité d’un mouvement social tû ou amoindri par les médias : T.V, comme presse et radio. Vidéos militantes, presses alternatives, réseaux sociaux témoignent alors d’une vitalité certaine. Le Cinéma (avec un grand C) de fiction revient aussi ces derniers temps sur davantage de social, sans être « militant » mais avec de fortes réussites (nous pouvons penser par exemple à Louise Wimmer de Cyril Mennegun, Le havre de Kaurismaki). Pour en revenir à la vidéo/documentaire militants (ou d' »intervention sociale »), des organisations et des prises en main du matériel de réalisation ET diffusion s’organisent (par exemple le secteur CNT Vidéo ICI) – nullement diffusé officiellement ou si peu (ça passe par internet avant tout). Comme je m’emballe et en oublie de laisser place au texte ci-dessous, je renvoie à la vidéo de René Vautier qui questionne la prise en main des images avec les moyens techniques actuels qui ont beaucoup évolué dans leur accessibilité (réalisation/diffusion) et dont il est curieux de voir la suite dans le contournement de la censure… et jusqu’à quel point les possibilités iront, pour quel usage ?! 

 

Début de réponse peut être quant aux possibilités : une vidéo militante (discrètement) ci-dessous témoigne EN PARTIE d’un vidéaste tabassé par la police et au matériel volé en toute impunité pour empêcher tout témoignage visuel de ce qu’il avait filmé, à savoir répression policière raciste, sur ordre républicain, quant à la simple présence de sans papiers devant un tribunal, pacifiques, considérée comme « trouble à l’ordre public ». TOUT LE DOSSIER ICI SUR LE SITE DES INROCKUPTIBLES. Le vidéaste est ouvertement ciblé :

Un cas assez terrible, car démontre en plus l’impossibilité de témoigner d’un racisme d’Etat assumé dans le feu de l’action par les autorités policières, sur ordre d’en haut, cela va sans dire, mais nié par le préfet local. Seuls les journalistes, en pareille situation, peuvent filmer en partie sans risques de vol du matériel et les images leur restent entre les mains. Ci-dessous la vidéo de 20 minutes au montage final : 

C’est d’ailleurs fort intéressant de constater qu’un témoignage vidéo militant non saisi s’allie à un suivi par la presse alternative de cette lutte des sans papiers, à travers le journal lillois La brique : article en ligne ICI SUR LE SITE DE LA BRIQUE

 

Pour tenter de répondre à René Vautier : certes la censure est toujours bel et bien présente, mais des outils permettent de la contourner efficacement. Ca fait face à une certaine forme d’autocensure qui perdure DANS le système. Les outils actuels permettent d’éviter cette auto censure par la prise en main des images, qui n’est pas soumise au diktat de l’audience, du pouvoir et trouvent leurs publics, en tout premier lieu se sentant concernés par les contenus. D’où le réseau social efficace, pas que pour des raisons d’échappatoire à la censure elle-même : ce sont aussi des réseaux d’affinités établis autour de thématiques absentes ou manipulées dans les mass médias et une partie du Cinéma, qui facilite sa fuite du réel par ses  prétentions d’accès à « oeuvre d’art ». Un autre constat s’impose : les possibilités d’échappatoire à la censure ne suffisent pas car malgré les possibilités matérielles, récurrente est la manie de se plaindre du système pour mieux justifier ses propres silences, comme si finalement le système était la bouée de sauvetage pour rassurer la pire des autocensures : celle qu’on s’inflige par lâcheté ou refus d’affronter le réel. 

 

Un outil qui surveille la police, appelé Copwatch, témoigne également d’une facette de surveillance et de résistance face à la menace policière qui plane chaque jour sur nos têtes. Ce site, qui fut censuré, a réussi à se remettre en place. Je vous laisse vous apercevoir du résultat, où certes il n’est pas question de Cinéma. Il s’agit ici, en postant le lien, de démontrer les possibilités techniques de contournement de la censure, et de surveiller, épier, photographier (et un jour: filmer ?) le Pouvoir en action dans ses expressions les plus viles et les plus assassines, au sens figuré… comme au sens propre, à travers sa police. Une espèce d’arrosoir arrosé, comme outil de résistance, témoignage, information. SITE COPWATCH ICI

 

 

LE TEXTE du titre de cette note, LE VOILA :

Un texte extrait du numéro 110 de la revue Cinémaction (créée par Guy Hennebelle) « Le cinéma militant reprend le travail », de Sylvie Agard – publié sur le site Canal marches, avec l’autorisation de l’auteur :

« CHÔMEURS ET PRÉCAIRES : L’ENJEU DE L’IMAGE

- Des combats partagés

En 1995, les caméras avaient accompagné un mouvement social -particulièrement important dans les transports publics- avec des films tournés par des professionnels ou par les cheminots eux-mêmes. En 96 et 97, les « sans-papiers » avaient eux aussi, trouvé des relais chez les cinéastes, que ceux-ci aient seulement signé des pétitions ou qu’ils se soient impliqués dans la lutte comme documentaristes. Les films qui furent alors tournés ont été programmés dans de nombreux festivals, au cours de la dernière décennie, témoignant ainsi de l’engagement du cinéma dans la société et d’une résistance à la logique libérale (tel le festival de Tarascon-sur-Ariège devenu Foix, celui de Douarnenez, Lussas et bien d’autres). L’action des programmateurs de ces festivals dans la diffusion du cinéma militant mérite d’être soulignée.

En décembre 97, c’est au tour des « sans-emploi » de se retrouver sur le devant de la scène médiatique et politique, avec plus de six semaines d’occupation des antennes locales d’ASSEDIC.

Les chômeurs et précaires ont su se regrouper au sein d’associations (MNCP, APEIS et AC !), de syndicats (Comité chômeurs CGT) , de collectifs. Les revendications sont suffisamment nombreuses, la précarité suffisamment partagée (7 millions de précaires et de chômeurs en France) pour donner matière à une expression collective.

Le travail est une notion centrale dans la société actuelle et un facteur de socialisation indispensable. Le chômage, situation de non-travail, est vécu comme un retrait de fait de la société. Les chômeurs et les précaires ressentent le plus souvent leur situation comme étant dévalorisante, elle ne les incite pas à passer devant une caméra -ce que François Desanti, secrétaire général de la CGT-Chômeurs qualifie de « pudeur sociale ».

- Les médias à la rescousse

Comment donner une image à ceux que la société a exclus ? Comment rendre visibles leurs problèmes et, donc, aider à la lutte contre le chômage et la précarité ? Pour encourager la mobilisation des personnes touchées, les associations choisissent de se servir des médias comme porte-voix des luttes, dans l’espoir d’influer sur les décisions politiques. « Il y a un enjeu très fort, à la fois réel, bien concret et un enjeu symbolique et politique qui est d’émerger dans la société, d’apparaître, d’affirmer sa visibilité dans cette société qui fait tout pour que ces gens soient silencieux. La question de la visibilité est une question essentielle. ». Il s’agit « d’un jeu avec les médias, comment attirer la lumière vers soi par des actions spectaculaires », dit Patrice Spadoni, réalisateur et militant d’AC ! Il s’agit de montrer comment une action collective est susceptible de fournir un début de réponse à des cas individuels.

Les occupations ont pour vertu d’arracher les chômeurs -et, avec eux, tous les travailleurs précaires- à l’invisibilité, à l’isolement, au silence, bref à l’inexistence dans cette époque médiatique qui laisse bien peu de temps à la réflexion. Les caméras de télévision sont sollicitées pour être les relais de la cause des chômeurs dont les formes d’action, occupations ou réquisitions de marchandises, bien qu’illégales, sont présentées comme légitimes.

Quelque méfiance demeure pourtant chez certains chômeurs. Ainsi, l’assemblée générale de Jussieu, en janvier 98, met dehors les photographes, les caméras. Elle veut maîtriser ses moyens d’expression et la signification de ses actes, hors de la présence des journalistes et « autres regardants extérieurs ».

Serge Halimi , invité à s’exprimer sur le rôle des médias dans le mouvement des chômeurs, prévient : « Les médias ne doivent pas faire partie de la stratégie d’une action, ou alors de manière annexe et contrôlée. Une lutte se fait d’abord avec ceux directement concernés et non avec les médias. »

Néanmoins, grâce à leur médiatisation, « ces mouvements ont apporté depuis la moitié des années 90 une autre image du chômeur celle d’un chômeur revendicatif, qui se dresse, qui refuse sa condition et précise des exigences. C’est tout à fait différent du chômeur qui pouvait être l’objet de la charité, de l’aide, mais toujours un objet. Depuis l’émergence de ces mouvements, on a un chômeur qui s’affirme comme étant un acteur dans la société. », remarque Patrice Spadoni.

- Réticences…

L’instrumentalisation des médias a pourtant des limites. Le constat d’une sélection opérée par les médias entre « bons » et « mauvais » chômeurs, le tri entre occupations légitimes ou illégitimes, le recyclage des idées et des situations ne conduisent cependant pas les responsables des organisations de chômeurs à s’interroger sur le rôle et la fonction de l’image dans la lutte contre le chômage : pas de débat sur le pouvoir des images, la force des signes et leur spécificité.

L’élaboration d’un cinéma militant n’est pas à l’ordre du jour dans les organisations de chômeurs : « manque de moyens, manque de formation, manque de relations culturelles », dit François Desanti. « Pas de production d’images, faute de moyens, ça n’a pas été retenu. Ce n’est pas une pratique qu’on a coutume d’avoir. Ça c’est fait quand même un petit peu, mais pour une diffusion interne, par exemple dans les AG ou à l’occasion de réunions », dit Florian Mons, responsable des publications et de la communication du MNCP. « L’APEIS met ses forces dans son journal, réalisé par des bénévoles et quelques professionnels », précise Philippe Villechalane, président de l’Association : « Existence ! » fait une large place aux images « pour qu’aux signes de la misère ne puisse s’ajouter la misère des signes ». Une illustration médiocre ou banale est donc proscrite.

Il y a encore très peu d’exemples d’utilisation raisonnée des images qui pourraient permettre de dépasser ce jeu de glaces déformantes qu’imposent les médias. Florian Mons explique : « Il y a beaucoup de gens qui tournent mais il y a assez peu de travail d’écriture et de projets vraiment aboutis, il y a des bribes. Nous, on a quelqu’un qui a filmé de temps à autre, soit des actions, soit des réunions, mais ça reste éclaté : on n’a pas fait vraiment de travail d’écriture, on a fait un montage bout à bout. Il n’y avait pas d’idée-force, il n’y avait pas une ligne directrice, il n’y avait pas, à proprement parler, de message sinon qu’il existe des gens qui se mobilisent sur des questions comme l’UNEDIC, ce qui déjà énorme. Pour ce qui est de la diffusion, la question n’est pas encore vraiment posée. Il n’y a pas de projet rigoureux, mais enfin, c’est en devenir. Peut-être qu’au final, ça donnera quelque chose, peut-être qu’un jour on réunira tout ça, on trouvera le temps, les moyens, les gens pour faire un montage un peu plus correct. »

Quelques expériences témoignent cependant d’une continuité avec les démarches passées du cinéma militant et pourraient, dans les nouveaux mouvements contestataires, trouver des débouchés.

- … et questions.

Les militants qui prennent la représentation des chômeurs en charge, comme celle d’autres exclus, sont presque tous des intermittents du spectacle ; leurs itinéraires personnels les conduisent plus facilement à supporter les difficiles rapports avec le travail et le chômage. C’est qu’ils sont des chômeurs à part – mais non à part entière !

Ainsi, à Tours, l’association ACDC (Action collective de défense des chômeurs) s’est engagée dans un partenariat avec la télévision locale associative “Sans Canal Fixe” (SCF) et a mis en place un atelier vidéo. Une occasion, pour cette petite association, de s’interroger sur sa représentation et sa pratique en réactualisant un sujet, déjà réalisé par SCF sur l’association, intitulé « Comment être chômeur pendant que le MEDEF refonde ». L’atelier a monté les “rushes” inutilisés dans la première version et y a ajouté de nouvelles images, tournées par les stagiaires.

Et, mine de rien, c’est à des questions de fond que s’est attaqué l’atelier : « La cause des chômeurs est beaucoup plus dure à défendre que celle des salariés, explique Lucie Casta, jeune animatrice d’ACDC, les clichés ont la vie dure. Il faut s’interroger sur nos formes d’action. Aller à cinq devant une ASSEDIC, c’est nul. Il faut qu’on change nos actions, notre discours. On n’est pas des syndicalistes, ni des politiciens. On doit véhiculer les choses autrement. ».

L’expérience la plus intéressante est celle menée par Canal Marches, une association de chômeurs, précaires et vidéastes qui s’est créée pour travailler en liaison avec les Marches européennes contre le chômage.

- Les marches, ça marche.

Il faut faire en sorte que les chômeurs s’approprient cet outil qu’est la caméra pour donner eux-mêmes leur point de vue sur ce qu’ils vivent, explique Patrice Spadoni qui signe En Marche, un documentaire reprenant et condensant en 56’ les images du journal des Marches (4 films de 25’) : « L’idée de Canal Marches était partagée par quelques-uns d’entre nous. On avait déjà eu l’expérience des marches de 94 où les images avaient été prises par des collectifs militants. Quand on a réfléchi à l’organisation de marches qui allaient cette fois-ci traverser toute l’Europe, on a voulu retourner les choses. C’est bien qu’il y ait des documentaristes qui travaillent sur les mouvements de chômeurs, c’est bien qu’il y ait des gens de l’actualité télévisée qui viennent mais puisqu’on veut conquérir la parole, il faut aussi qu’on parte à la conquête de l’image, notre propre image. C’était un peu inspiré par moi qui étais dans les deux mondes : à la fois réalisateur et en même temps militant d’AC ! L’idée a été d’équiper un certain nombre de ces marcheurs-chômeurs de petites caméras pour qu’ils puissent faire leurs carnets de route vidéo, en filmant tous les jours. C’étaient des chômeurs sans expérience, même pas de la photographie. Et ils s’y sont révélés, plus ou moins selon les personnes, parce que nous étions assez sensibles au fait qu’on ne leur demandait pas de faire du travail militant de propagande. Ce qu’on leur demandait, c’était d’avoir leur regard personnel, faire leur carnet de bord intime de marcheurs. »

Robert Kramer a fait partie des cinéastes qui, en 1997, ont soutenu des chômeurs venus des quatre coins de l’Europe, et même de Tanger, pour rallier Amsterdam. Les cinéastes sont là, mais ils butent sur les problèmes de financement et paradoxalement, ce sont des aides institutionnelles qui permettent généralement aux films de se faire.

Pour coproduire En Marche, chroniques des Marches européennes contre le chômage, la précarité et les exclusions, Canal Marches a travaillé avec Les Films du Village -signe indéniable d’une continuité du cinéma militant-, et avec eux, trouvé un diffuseur, obtenu l’aide du CNC et celle du Conseil Régional Nord-Pas de Calais.

- La diffusion nécessaire.

Dans cette construction d’une identité collective, l’initiative revient bien aux cinéastes. Puis pour militer utilement, ce cinéma, comme son aîné, doit se faire connaître, c’est-à-dire être diffusé. Cette diffusion, à partir de cassettes, échappe à toute étude et tout contrôle. Selon Patrice Spadoni, 20 à 30 000 personnes ont pu voir En Marche, lors de projections publiques suivies de débats. Un chiffre non négligeable donc, avec des retombées inattendues : « Je voudrais témoigner d’une autre expérience qui m’a fait plaisir et là, ça dépasse complètement le cadre de l’hexagone. J’ai croisé par hasard une sociologue japonaise qui travaille avec des associations de SDF et avec des chômeurs japonais. Elle partage sa vie entre la France et le Japon et elle avait projeté le film « En Marche ». C’est à la suite de la projection de ce film qu’est née l’idée de faire une marche de Tokyo à Okinawa à l’été 2000. Autre exemple : les syndicats coréens, confrontés à une montée très brusque du chômage, ont voulu s’informer auprès des mouvements de chômeurs français pour savoir comment on s’y prenait pour agir contre ce phénomène ; ils ont dupliqué et se sont projeté la cassette pour avoir le témoignage des luttes qui se mènent ici. »

Les images de chômeurs au secours de la mondialisation des luttes ? Filmer a permis « de donner voix et visages aux fantômes sociaux qu’étaient les “sans” » . Au-delà des moyens, il y a là un enjeu très fort, à la fois réel, bien concret mais aussi un enjeu symbolique et politique : émerger dans la société, y apparaître, s’y affirmer. Et dès lors, de corriger et de combattre le stéréotype trop répandu dans l’opinion du chômeur passif, assisté et résigné à sa condition. »

René Vautier, cinéaste franc-tireur – Arnaud Soulier, Sabrina Malek (2002)

EXTRAIT (Durée du film : 60 mn – Format DV)

Un documentaire sur René Vautier et son oeuvre. L’extrait aborde son implication dans la Guerre d’Algérie comme cinéaste et anticolonialiste, et ses apports au cinéma algérien:

 

Une conférence avec René Vautier (2000) qui revient notamment sur les débuts du cinéma algérien, et son apport sans « prendre la parole à ». il revient aussi sur sa définition d’un « cinéma d’intervention sociale » et non « militant, je n’aime pas le terme » :

 

Et je finis cette note avec un article récent sur Histoires ordinaires (cliquer sur le bleu), accompagné d’une excellente vidéo (4 mn) où René Vautier s’exprime sur la censure et les possibilités techniques actuelles de la contourner… 

Afrique 50 – René Vautier (1950)

EN ENTIER – 17 mn

 

La cinémathèque française : « Considéré comme le premier film anticolonial français, Afrique 50, réalisé par René Vautier en 1950, a longtemps été interdit. La Cinémathèque française tire aujourd’hui des copies neuves de ce classique qui n’existait plus que sur des supports endommagés.

Ancien résistant et fraîchement diplômé de l’IDHEC, René Vautier répond en 1949 à une commande de la Ligue de l’enseignement. A un film censé porter sur les bienfaits des missions éducatives de la France en Afrique, il répond par un pamphlet cinglant contre la colonisation. Les négatifs sont confisqués mais René Vautier, avant d’être emprisonné, sauve quelques bobines de la commission de censure qui lui permettront de monter son film.

La disparition des négatifs originaux, ainsi que les conditions illégales de diffusion du film pendant plusieurs décennies, ont contribué à la dégradation des rares copies existantes. Les nouveaux tirages sont issus d’un internégatif aujourd’hui fragilisé, lui-même réalisé à partir d’un élément positif et conservé à la Cinémathèque de Bretagne.

Après ce premier film, René Vautier poursuit toute sa vie une carrière de cinéaste militant. Il s’engage entre autres contre le capitalisme et le patronat (Un homme est mort), le racisme en France (Les Ajoncs, Les Trois cousins), poursuit sa dénonciation du colonialisme (Avoir vingt ans dans les Aurès) et donne la parole aux femmes (Quand les femmes ont pris la colère, coréalisé avec Soazig Chappedelaine). Il fait tourner Claudia Cardinale pour la première fois en 1956 (Anneaux d’or), participe aux groupes Medvedkine et publie ses mémoires en 1998, Caméra citoyenne, livre aujourd’hui épuisé.

Le nouveau tirage d’Afrique 50 s’inscrit dans un travail de sauvegarde de l’œuvre de René Vautier que la Cinémathèque française a entrepris avec sa fille Moïra Chappedelaine-Vautier en 2007. La rétrospective Bruno Muel (cinéaste, producteur, écrivain, chef opérateur et proche de Vautier) avait alors révélé la nécessité de tirer de nouvelles copies du court-métrage Les Trois cousins(1970), qui n’était plus projetable. Puis, en 2008, à l’occasion d’une journée d’études sur René Vautier organisée en partenariat avec la Cinémathèque française, deux copies neuves du film Les Ajoncs sont tirées. Il a déposé les négatifs de ces deux films, conservés depuis dans les collections de la Cinémathèque française.

Avec Avoir vingt ans dans les Aurès (1972) aujourd’hui invisible sur une bonne copie, Afrique 50 est l’un des films incontournables du cinéma français que notre institution se devait de préserver. »

La grande lutte des mineurs – Réalisation collective La fédération des Travailleurs du sous-sol (sous la direction de Louis Daquin) (1948)

EN ENTIER – 11 mn – Avec la contribution de René Vautier.

Ciné-archives : « La longue et âpre grève des mineurs français de novembre et décembre 1948. Après une évocation de la dureté de la profession, ce film d’agitation décrit le déclenchement de la grève, son déroulement, et s’achève par un appel à la solidarité. Un discours véhément, une bande son extrêmement travaillée, des images d’affrontements et un montage remarquable stigmatisent les agissements des C.R.S. (« CRS=SS »), la présence de l’armée dans les corons et les responsabilités du gouvernement soumis aux intérêts américains. À rebours, ce film collectif exalte l’héroïsme des mineurs, la solidarité et l’internationalisme prolétariens. Le nom du ministre socialiste Jules Moch est prononcé « moche », (sans doute pour la rime avec le mot « boche » également utilisé). Séquence montrant les bus des municipalités communistes de la région parisienne venant chercher les enfants de mineurs (bus de Bezon, Villejuif, Stains, Dugny, Gentilly, Issy-Les-Moulineaux, Villeneuve-Saint-Georges). Le commentaire précise que l’on propose aux mineurs étrangers « un dilemme machiavélique » : « le travail de briseur de grève, ou la reconduite à la frontière » (« Pour les espagnols, c’est la mort »). 
Un des plans finaux, symbolique, plusieurs fois repris dans d’autres films militants, montre une vieille femme blanche et un travailleur noir en train de manifester côte à côte, au son de L’Internationale. 

La grande lutte des mineurs, marqué par la guerre froide, fut conçu pour susciter une solidarité active en faveur des mineurs en lutte (dons en nature et en argent, accueil des enfant de grévistes). Il fut interdit par la censure, suite à l’arrêté du 6 décembre 1948 qui soumettait les films non-commerciaux à une censure préalable, ce qui permettait l’interdiction de la plupart des films militants alors produits par le P.C.F. et la C.G.T.. Si cet arrêté visait en priorité « La grande lutte des mineurs », il fut ensuite utilisé couramment utilisé pour interdire les films militants produits durant la guerre froide. Pour éviter (en vain) la censure du film, Louis Daquin assuma la paternité de sa réalisation et Roger Vailland celle de son commentaire. René Vautier, alors assistant-stagiaire, ne put réellement participer au tournage du film puisqu’il fut appréhendé par les C.R.S. sur le port de Dunkerque. 

Générique : La fédération des Travailleurs du sous-sol présente / La grande lutte des mineurs/ Réalisé bénévolement par les techniciens et les travailleurs de l’industrie du film (C.G.T.). RPC N° 56757 
Réalisation : Sous la direction de Louis Daquin 
Images : André Dumaître, Louis Félix, René Vautier Texte, son et montage : Paula Neurisse, Fabienne Tzanck, V Mercanton. 
Musique : ?, Internationale (son direct) 
Commentaire : Roger Vaillant 
Personnalités : Jules Moch 
Lieux et monuments : Nord, Firminy 
Lieux, évènements et personnes cités : Courrières, Petite Recelle, Liévin, Puits Renard ; Grèves de 1941, combats de 1944, Bataille du charbon, Résistance ; Daniel Meyer, Schumann, Lacoste, Jouhaux, Jean Ansec (o?) (mineur tué le 7 octobre à Merlebach), Jules Moch. 

NOTE : A six mois de distance Daquin tourne Le Point du jour, où la documentation est l’aspect préliminaire.et La Grande lutte des mineurs ,sur les grèves de l’automne 1948 et leur violente répression. «Ce n’était pas le metteur en scène qui y allait, c’était le militant. C’est par militantisme que je suis allé au documentaire» écrivait Daquin. 

Découpage : Mines, terrils, descente à la mine / Affiche: « Pour reconstruire la France, il faut du charbon. » / Corons / Meeting / Défilé / Manif / On va chercher des vivres chez les paysans / Boutiques fermées / « Les municipalités communistes de la Région parisienne accueillent les enfants des mineurs. » / Banc titre Huma « Un mineur assassiné à Merlebach » / « L’agitation grandit dans les mines. » 9 oct 48 / ouvriers lisant la V.O / Firminy / les flics chargent / bagarres mineurs CRS / Jules Moch / BT « Moch le menteur. » / les blessés / CRS et auto-mitrailleuses / écrit à la craie sur un mur: « camarades ! serrez les dents, nous les aurons, sans cela c’est le fouet pour nous ! » / grande manif avec drapeaux, charge CRS / CRS = SS / « Mines de Bruay » / Défilé mineurs poings levés.

«La mine, paysages durs et sombres où la poussière noire recouvre tout. La mine, décor de roman, prétexte à belles images, source inépuisable d’effets faciles. Mais la mine qu’est-ce encore ? Surtout et avant tout des hommes. 

Ces hommes descendant sous terre quand le soleil se lève,et ne remontant à la surface qu’avec l’ombre. Ces hommes meurent jeunes parce qu’ils sont imprégnés de cette poussière de charbon qui de mois en mois pénètre dans les poumons. Ces hommes, ce sont les mineurs à qui on a tout demandé et qui ont tout donné: les grèves héroïques de 41 qui entravèrent la guerre des nazis, les combats de 44 qui firent plus proche la victoire, et enfin l’extraordinaire période qui suivi la libération, la bataille du charbon. Alors qu’en 1919, il a fallu cinq années pour compenser la perte causée par la guerre, en 1945, moins de deux années suffirent à combler le retard. Les mineurs relèvent la France avec leurs piques, avec leurs bras, avec leur cœur. 

Et cette période d’enthousiasme et de courage, c’est celle que choisit Daniel Mayer pour traiter les mineurs de «Rouffiana», c’est celle que choisit Schumann pour leur reprocher de travailler le dimanche ! Quel respect brusquement pour les droits syndicaux !

Lieux de consultation: Ciné-Archives, Archives françaises du film »