Morts à cent pour cent – Jean Lefaux/Agnès Guérin (1980)

Morts à cent pour cent – Jean Lefaux, Agnès Guérin – EN ENTIER – 1981 – 55 mn – France

Etant éloigné pour encore un petit temps des salles obscures et autres visionnages de films, ce qui explique la suspension provisoire du blog, petit passage éclair. Et oui une personne m’a fait part d’une initiative géniale, et je l’en remercie beaucoup : le film Morts à cent pour cent, dont il était question ici il y a quelques mois, a été publié en intégralité sur daily motion ! C’est d’autant plus appréciable que l’exemplaire VHS n’existe plus en médiathèque municipale de Lille, puisqu’elle s’est débarassée, semble-t-il, des films sur ce support.

Je m’aperçois aussi en relisant le texte publié ici que j’ai omis d’évoquer la chappe de plomb entretenue par partis et syndicats vis à vis de certains aspects de la mémoire minière. Certains mythes sont entretenus, ou ont été entretenus. Ainsi le démontre un certain fil directeur entre la productivité du temps des compagnies et celle de l’immédiat après guerre où le mineur-soldat était poussé à la production patriote, quitte à en mourir ou à en souffrir avec la silicose après coup. Bref, là dessus le film est bien évidement fort éloquent et peut-être que ceci explique également sa diffusion absente de nos jours et sa quasi disparition du patrimoine cinématographique régional; c’est une supposition personnelle, sans oublier les difficultés d’un lieu central dans le nord pas de calais d’archivage /restauration /sauvetage / diffusion de films régionaux même si officiellement il y existe une cinémathèque régionale. Nous vanterons plus aisément un Germinal avec Depardieu et Renaud, que ce documentaire « boulet de canon », accompagné d’une mémoire qu’il est important de maintenir, à l’heure où après l’exploitation liée au charbon, nous en exploitons le potentiel touristique et commercial dans un cadre carton pâte sur quelques places fortes. Le LIEU disparaît dans les limbes des bureaux et autres officines de décision, tandis que le secteur immobilier profite de l’éjection dans les cités et corons des héritiers de cette histoire ouvrière, quand ce ne sont pas les ayant droit eux-mêmes qui s’en font indirectement délogés : dégagés de leur lieu de vie, comme de leur histoire, assez symptomatique d’une mémoire appropriée par d’autres mains que les premières concernées.

Film quasi introuvable à part un ou deux exemplaires en VHS en médiathèques de la métropole lilloise…

« J’ai voulu démystifier ceux qu’on appelle les «  »héros du sous-sol » ». Quelle invraisemblance! Il est difficile d’être un héros en consentant au sort d’esclave » Constant MALVA (Ma nuit au jour le jour – 1938)

Ce documentaire a été produit par Les films du village, alors coopérative de production parisienne et aujourd’hui disparue. Son catalogue est distribué depuis 2009 par la société de diffusion/production Zaradoc, dont la directrice de production est Moïra Vautier, fille de René vautier, figure incontournable du cinéma militant et anticolonialiste. 
     Mort à cent pour cent est un film rare, qui n’est plus projeté et à priori absent du catalogue de Zaradoc. Il fait donc partie de ces nombreux films disparus (ou presque) du patrimoine audiovisuel régional à portée critique quant au travail du mineur, mais aussi hors travail, parmi lesquels Ahu, Ahu ! et le diaporama 4 000 mineurs marocains dans les mines du Nord-Pas-de-Calais (l’Agave-Nord), Le cirque sang et or (Yves Jeanneau), On est une force (Olivier Altman) ou encore Les congés payés de Christian Deloeil. Le festival audiovisuel L’Acharnière projette parfois des films de ce patrimoine lorsque le format original est retrouvé; ce fut ainsi le cas il y a quelques années avec la diffusion en 16 mm de Poumons noirs, ventres d’or d’Eric Pittard (1977). Allez, je me prend à espérer : si quelqu’un a vent d’une copie en mm de ceMorts à cent pour cent, me contacter ou contacter le festival L’Acharnière…De même pour les autres cités !
Le documentaire retrace la vie de mineur, à travers les témoignages de retraités : la jeunesse et la prédestination au travail de mineur, le travail en tant que tel. Surtout il revient aussi sur La bataille du charbon. Ces paroles des personnes rencontrées, dont certaines isolées dans leur maison, font la richesse du film. Les femmes ne sont pas absentes et prennent part. Parallèlement à ces témoignages, le film leur oppose les discours idéologiques, de Simonin à Maurice Thorez, et les monuments…aux morts, célébrant les guerriers et les mineurs soldats. Le tournage a lieu du côté de Divion-Bruay principalement.
Après avoir situé le travail comme « chez nous pour manger, il faut travailler« , le film annonce la couleur par le biais d’un témoignage à voix off – « un mineur y a tout donné din sa vie. Y a donné pendant la guerre, parfois d’être prisonnier. Pour les 100 000 tonnes, c’était rebelotte, à r’donner, à r’donner. Ché bo d’être courageux, maintenant on s’interroge quoi. On a donné trop à la vie, on l’paye » – TITRE AU GENERIQUE – Voix off « On l’paye même très cher« . Le panoramique de début de film est superbe : pris depuis le terril de la cité 30 de Divion (que je connais bien pour y avoir passé ma jeunesse…), il cadre le lieu de vie des personnes, à savoir terrils et corons-cités minières. On saisit l’enfermement des mineurs dans un cadre de vie rigoureusement déterminé par l’exploitation du charbon. Pour l’anecdote, il ne serait plus possible de tourner un tel panoramique aujourd’hui, car le terril, un des plus importants alors de la région, est très bas et le paysage a muté (par exemple la première rangée de maisons apparaissant au début du pano n’existe plus, il s’agissait de la rue du soleil de la cité 30. Sans doute le dernier témoin audiovisuel de cette rue intégrale…).
Très vite les mineurs témoignent de la dureté du travail dans le souterrain où « l’être humain est transformé (…) Vous n’êtes plus du tout le même bonhomme qu’à la surface« . Le montage précède ces vécus par l’imagerie du soldat-mineur : musique entêtante, monuments aux soldats morts, et extraits de discours : « Saluez en eux les obscurs et virils combattants de l’abîme, les pionniers du monde souterrain. Aujourd’hui mineur au coeur fier, tu restes vaillant comme hier, contre le péril qui terrasse, tu montres l’ardeur de ta race « , « le houilleur une sorte d’ouvrier-soldat discipliné, plein d’énergie » (Simonin 1902), « Des gens magnifiques. Un beau métier, métier terrible. Du combattant ils n’empruntent pas seulement la posture, ils en possèdent la ténacité, le courage, l’esprit d’équipe, l’entraide » (Thorez 1945). Défilent ces discours en voix off célébrant le sacrifice au travail, et le montage est terrible de par l’association évidente avec la glorification du soldat et de son sacrifice à la guerre, avec leur répétition et une musique aliénante. La force de la propagande est ici nettement abordée : le conditionnement à l’exploitation par l’usage d’une imagerie permanente. Le mythe du soldat mineur…
C’est la partie consacrée à la bataille du charbon et l’objectif de 100 00 tonnes par jour lorsque le PC était au gouvernement, qui est la plus dure et la plus véhémente du film. Partie inaugurée par une chanson de mineur de la Loire de 1948, en avant gueules noires, faisant l’apologie de la patrie des travailleurs… Chanson qui démontre toute une intériorisation du mythe, à la faveur de la productivité. Un mythe nocif aux premiers concernés qui est démontré dans le film comme un fil directeur entre le temps des compagnies minières et celui de la nationalisation; le PCF au gouvernement inscrit une suite au mythe pour « la relève de la France. »

Les témoignages y reprennent de plus belle, de plus en plus durs. Il n’y a plus de vie intime, le mineur bosse, mange et dort, tandis que « ses mains sur mon corps, c’était plus une caresse, c’était une rape« . Le mineur se meurtri au travail et la propagande incessante entretient le dévouement, l’aveuglement. Les paroles de femme de mineur font écho au « délire » du travail, impossible à fuir, tant tout est fait pour cloisonner la famille autour des fosses, avec des incitations à faire travailler les femmes à la surface, et pas dans le textile, le mineur doit rester (« encore une pelletée, encore une pelletée (…) Les hommes se sont usés, crevés à travailler« ).  Discours de Thorez, affiches d’époque : « Ce dur métier est moins un métier qu’une destinée (…). Certains acquis héréditaires. Franchement il faut qu’on atteigne le chiffre (…) Le travail est non seulement une nécessité mais encore une joie. Le vieux mineur regrette la mine et voudrait y retourner. Le travail n’est pas une punition pour ceux qui l’ont dans le sang« . La propagande fait dire aux témoins qu’elle était si prenante qu’elle a tout fait accepter et que « toute carotte elle éto bonne (…) C’éto incroyable. Y en qui pissaient dans leurs culotttes en travaillant« . La fierté du mineur est sans cesse en jeu. Un témoin admet l’aveuglement, et a du mal à réaliser comment ça a pu se passer ainsi : « quand on pense, c’était dingue c’qu’on faisot« . Les accidents, la silicose, une vie sacrifiée au travail, tout cela suscite la colère. Un mineur exprime , quasi le poing sur la table : « La main d’oeuvre humaine on l’a gratuite. Elle est là pour demander du travail et ils peuvent en faire tout ce qu’ils veulent. C’est à nous de ne pas se laisser faire, de ne pas se laisser briser par l’Etat major, par les quelques poignées de gens qui nous gèrent sur terre« . La désillusion est évidente. Les dirigeants du PC s’étaient déclarés comme représentants de la classe ouvrière « on avait eu foi » et en fin de compte l’exploitation a eu le dernier mot « on s’en est rendus compte par nous-mêmes (…) Ils ont eu des places parmi les capitalistes« . Un retraité conclut « on nous a presqu’obligé avec cette propagande qui a marché« .

Ci-dessous, deux images saisissantes de continuité – La première c’est une illustration de l’Assiette au beurre de 1906, suite à la « catastrophe » de Courrières, et qu’à l’époque on appelait encore « crime » parmi les mineurs et tendances syndicales plus radicales. La deuxième c’est issu de la bataille du charbon. Dans les deux cas (et par satire dans le premier !), l’appel patriotique est la base du dévouement sacrificiel, quitte à employer le langage ayant trait au champ de bataille, ainsi « la bataille du charbon » sur laquelle reviennent les mineurs de Morts à cent pour cent. Un autre crime ?

« La viande creuse – Victime de la prospérité financière de votre pays, vous êtes morts comme des soldats, au champ d’honneur. Vous êtes morts pour la patrie !! » :

Assiette au beurre  1906 - patrie

Thorez-bataille-du-charbon

 

Bilan : hausse des silicosés, souffrances, cimetière… Un nouveau champ d’honneur, après celui des compagnies minières.

Les puits sont désormais fermés, des travellings prennent pour témoin les friches industrielles de la mine. Le dépit, la rancune, la tristesse… d’avoir donné sa vie à ça, « pour donner ça« . A la différence du temps du travail, où un retraité dit qu’ils ne pouvaient plus penser, maintenant ils peuvent penser à la vie : « On r’passe la vie quoi. Ce que c’était la vie pour nous (…). Elle nous a fait crever la mine, elle nous a tout demandé. Pour en arriver à quoi ? Avoir un million et demi de chômeurs ? (…) ON L’A BRADE SA VIE !  »

Un film terrible, qui donne un autre son de cloche au folklore régnant autour de la mine, à la nostalgie d’un temps dont il est bon ton maintenant d’en faire une muséification. Le charbon étant fini, l’heure en est aux opérations financières à en tirer. La mémoire se fait vide, figée, ne restent que les images d’un dur labeur mais qui faisait la fierté. On ne retient que quelques coups de grisou, quelques images de grève et des terrils encore résistants au temps. Même les cités minières disparaissent; on les démolit en les laissant se dégrader ou on les adapte à une nouvelle population, tout en retouchant le « design ». Oui tout est bon à vendre. On exploita les mineurs, aujourd’hui on en exploite l’image et la mémoire. Rien de tout cela ne se sauvegarde réellement. La mémoire est avant tout institutionnelle et sous l’angle économique, sans réelle mise à contribution des gens héritant de ce passé. Certaines chapes de plomb persistent également dans la mémoire partisane, transmettant davantage de l’ordre mémoriel que de la réflexion; le présent n’est pas inscrit dans une articulation  au passé  qui se disloque, qui s’efface davantage qu’il entretienne une transmission vivante, en travail de mémoire.

Je songe à ces multitudes cités minières rasées et la mémoire de la vie locale avec. On y dés-historise les lieux, ou alors on y plaque l »Histoire et la Mémoire officielle, à des fins économiques ou idéologiques, sans mémoires VIVANTES. Les cités situées à proximité des lieux de tournage du présent film : combien de petites cités ont été effacées des mémoires collectives ici et là ?  Combien de films possibles sur la destruction du lieu – non pas seulement physique !, mais aussi du point de vue de la mémoire – ici et là ? Je me souvins qu’on me dit, lorsque je proposa un sujet sur une cité minière et cherchant des conseils d’écriture en plus de matériel, ceci : « il fait trop gris dans votre sujet, mettez du bleu« …C’était alors le succès de Bienvenue chez les ch’tis, et les financements régionaux conséquents étaient triomphants. Voilà, semble-t-il, « l’avenir »…

Mort à cent pour cent n’a pas perdu de son actualité, c’est un film indispensable dans le patrimoine audiovisuel local et devrait être projeté régulièrement. Pour la mémoire, la mise en parallèle troublante entre le temps des compagnies minières et la bataille du charbon, et pour ses témoignages percutants qui tranchent avec une vision unanime de la mine. Ils nous rappellent davantage un Constant Malva, poète de la mine qui ne fait pas de l’asservissement et de son conditionnement une apologie, bien au contraire.

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La rabbia (La rage) – Pier Paolo Pasolini (1966)

ITALIE – VO sous titrée anglais – VERSION de 53 mn ! 

CHEF D’OEUVRE !

« À travers des images d’archives qui évoquent la « déstalinisation », l’intervention soviétique à Budapest, celle anglo-française de Suez, la mission de Gagarine dans l’espace ou le destin de Marylin Monroe, La Rabbia(La Rage) de Pasolini invite à une relecture du film d’une décennie également marquée par la guerre d’Algérie. 

Cet essai sur la période 1952-1962, au cœur de la guerre froide, donne à voir une facette du Pasolini documentariste. Réalisé à partir d’images d’archives, celles des actualités filmées du ciné journal Mondo libero, ce film de montage polémique de Pasolini a finalement connu un second volet imaginé par Gastone Ferranti, un producteur d’actualités cinématographiques qui voulait confronter deux points de vue, de gauche et de droite, sur une même époque. Cela donnera un film en deux parties, de cinquante minutes chacune, signées de Pasolini et du dessinateur, écrivain et cinéaste Giovanni Guarreschi, réputé de droite. 

Mais, outre qu’il a du raccourcir son propre montage, Pasolini a ensuite refusé que son nom soit associé au film de Guarreschi dont le commentaire de certaines scènes est ouvertement raciste. Oublié après une très courte carrière – La Rabbia ne serait sorti que deux jours en salles -, on ne l’a retrouvé qu’au moment de reconstituer l’intégrale de ses films. Après une adaptation au théâtre par Pipo Delbono en 1995, le festival de Lussas consacrait une séance spéciale au film en 2001, au cœur d’un cycle dédié à Pasolini. Cette année-là, avec la publication des écrits cinématographiques du cinéaste, le texte écrit pour La Rabbia réapparaissait dans sa totalité. Le film a récemment été reconstruit et restauré avec 16 minutes supplémentaires correspondant aux seize premières séquences manquantes à la partie sauvegardée par Pasolini. Un travail entrepris par le cinéaste Giuseppe Bertolucci pour lequel il s’agit seulement de l’« une des hypothèses de reconstruction de la version originale » (Le Monde, 27/10/2008). 
La Rabbia, qui était visible à la Mostra de Venise 2008, devrait sortir en France en DVD. » Algeriades

 

Se reporter au site Derives.tv et y consulter les textes et commentaires de Pasolini, notamment sa lettre initiale à Guareschi et puis son texte paru le 13 avril 1963 dans Il giorno : il y fait part de son refus d’entrer en dialectique avec le film de Guareschi. Il annonce le retrait de sa signature du film aux deux volets, afin de n’être pas associé à une entreprise où  « Si Eichmann pouvait sortir de la tombe et faire un film, il ferait un film de ce genre« .