Lisice / Les Menottes – Krsto Papic (1969)

Krsto Papic – Lisice (Les menottes ou Les renards) – Yougoslavie – 1969 – 72 mn

Krsto Papic fait partie des cinéastes ayant marqué le renouveau du cinéma croate qui s’est exprimé à partir des années 50 jusque dans les années 70. Par le contenu social et politique de certains de ses films, Papic est souvent rapproché de la Vague Noire du cinéma yougoslave dont les principaux artisans étaient d’origine serbe (Zivojin Pavlovic, Zelimir Zilnik, Dusan Makavejev …). En 1969 Papic a surtout réalisé des documentaires produits par Jadran Film, alors société de cinéma parmi les plus importantes de la Yougoslavie depuis sa création à Zagreb en 1946 (six studios de production étaient répartis dans les six fédérations du pays). Lisice est seulement le troisième film de fiction de Papic, son deuxième long métrage. Il obtient les Arena d’argent du meilleur film et de meilleur réalisateur au Festival de Pula et donne lieu à un écho international. Ce film de 1969 revient sur la rupture de 1948 entre Staline et Tito, et la purge des partisans staliniens qui s’en ai suivie. Le réveil des rats (1967) du cinéaste serbe Zivojin Pavlovic (relayé ICI sur le blog) esquissait cet aspect à travers son personnage principal dont le passé stalinien le menaçait encore deux décennies après la rupture de 1948.

 

affi

 

Le film a bénéficié d’une coproduction entre Jadran Film évoquée plus haut et Avala Film, société créée à Belgrade en 1946 et sans doute la plus importante de Yougoslavie dès l’après guerre. Parmi les acteurs du film, il y a Fabijan Sovagovic (Ante), grand acteur croate qui en 1969 a déjà plus d’une dizaine de films à son actif et qui participe à multitude de films des années 60 à 90. Mais c’est surtout l’actrice Jagoda Kaloper (Visnja) qui m’a marqué, une grande découverte en ce qui me concerne. Elle est alors méconnue bien qu’elle ait tourné dans 5 films dont Lundi ou mardi (1966) du cinéaste croate Vatroslav Mimica, un autre artisan du renouveau du cinéma croate. Pour ce film elle sera récompensée d’un Arena d’argent au festival de Pula (tout comme Adem Cejvan dans le rôle d’Andrija). Kaloper deviendra une célébrité du cinéma croate et tournera notamment dans le fameux Wilhelm Reich : Les Mystères de l’organisme de Makavejev (1971). Cependant elle a surtout poursuivi une carrière dans les arts. Elle est décédée en octobre 2016.

Excellente Jagoda Kaloper, dans le rôle de Visnja

kaloper

Le film a été tourné dans les environs de Vrlika, ses habitants sont mentionnés dans le générique d’ouverture. Cette ville est située en Dalmatie au pied du mont Dinara (chaîne alpine des Dinariques), plus haut sommet de la Croatie. Le Dinara se présente comme une barrière montagneuse au grand éclat rocheux et fait frontière géographique entre un climat tempéré et un climat plus rude. Son environnement montagnard hostile s’est bien prêté au film. Le générique du film composé d’un lent panoramique sur la barrière formée par le Dinara est symptomatique.

La barrière éclatante du Dinara, photo couleur

dinara

Un village de montagne au pied du mont Dinara, en 1948, peu après la rupture Tito-Staline. La police politique se joint à la noce de Ante et Visnja. Les invités placent leur espoir en Andrija, haut membre du parti communiste de la région et voient en lui leur protecteur en cas d’arrestation. Tous l’entourent, tandis qu’il fanfaronne, promet, ordonne. Une arrestation survient, un règlement de compte s’ensuit. 

Film intégral en VO non sous-titrée (petit décalage son/image):

(mais télécharger la video ICI, télécharger un sous-titrage anglais ICIrégler le temps du sous titrage ICI)

Le film est ouvertement situé au lendemain de la rupture entre Tito et Staline qui engendre l’arrestation des partisans staliniens par la police secrète yougoslave (UDBA). C’est ainsi que la séquence d’ouverture décline l’arrestation d’un villageois. Mais ce n’est pas l’explosion d’un conflit qui jalonne le film mais plutôt un climat de tension omniprésent. De nombreux passages sans dialogues expriment ou donnent à réfléchir davantage le relationnel entre les personnages. Plusieurs tensions sont traduites, pas seulement politiques au sens strict : la menace de l’arrestation et la surveillance engendrée; l’autoritarisme du stalinien (Andrija) qui par ailleurs porte un net dédain pour les traditions culturelles (il en viole une littéralement); les attitudes patriarcales qui cernent Visnja; la lâcheté collective. D’ailleurs les rapports humains – bien que traités différemment – ne sont pas sans rappeler le cinéma de Pavlovic, très sombres dans ses films des années 60 que j’ai pu voir à ce jour. Krstic Papic a aussi réalisé un court documentaire sur la violence criminelle, quelques années avant Lisice. A découvrir, sans doute.

Je ne connais ni la Croatie, ni cette région en particulier dans laquelle se déroule le film mais la tradition culturelle  rurale y est très présente et n’a pas un rôle décoratif. Au lendemain de la guerre, la Yougoslavie est toujours très rurale et les traditions culturelles de la campagne y sont vivaces; sans doute est-ce encore le cas dans les années 60. Ainsi par exemple le film s’ouvre sur un chant local, mais dont je n’ai pas trouvé de précision : s’agit-il d’un chant de noces ? Toujours est-il que les chants présents dans le film relèvent du « ojkavica », traditionnel en Dalmatie Zagora et Herzégovine : grossomodo un chanteur ou chanteuse entame le chant en solo, puis est rejoint par d’autres à l’unisson. Les chants peuvent évoquer l’amour ou encore des problématiques sociales ou politiques. Malheureusement je n’ai disposé d’aucuns sous-titres pour les parties chantées de Lisice. Quant à la danse, elle occupe une position centrale dans le film. Il s’agit d’une variation régionale du kolo (nom donné aux danses rondes de Serbie, Croatie et Bosnie-Herzégovine), dite Nijemo Kolo. Sa particularité est l’absence de chant et de musique tandis que ce sont les danseurs eux-mêmes qui rythment la chorégraphie et « entraînant leurs partenaires féminines dans une suite de pas énergiques et spontanés, le danseur testant publiquement les capacités de sa partenaire, en apparence sans règle définie. » (Source : site de l’Unesco). Or dans le film, fait à la fois troublant et révélateur de la progression de l’intrigue (mais est-ce volontaire ?), les femmes sont progressivement effacées de la danse alors même que les membres de la police secrète finissent par s’y joindre. Le son produit par le rythme des hommes, obsédant et faisant monter la tension, introduit deux moments clés avant de laisser place à au silence : le viol de Visjna et l’arrestation imminente. Soit deux oppressions introduites : patriarcale et politique. La rythmique sonore de la danse peut aussi exposer la mécanique infernale de l’oppression, montant en intensité (voir la dernière séquence de danse du film).

Aussi la mise en scène souligne une forme de complicité collective, suivie d’une réaction collective patriarcale des plus violentes. A noter qu’un film réalisé par le croate Ante Babaja en 1967, adaptation de Slavko Kolar et intitulé Breza (ICI sur le blog), se déroule aussi sur fond traditionnel rural croate bien marqué. Ces deux films sont à voir en parallèle tant par exemple ils partagent une vision assombrie de la ruralité, surtout par la thématique patriarcale.

Extrait – La tension monte (aperçu d’une séquence clé)

 

Des séquences surprennent aussi dont une en particulier qui a une légère connotation érotique, lorsque les femmes simulent l’amour du soir à Visnja. Par la joyeuse insouciance et douce innocence qui se dégagent de ces frictions, on peut y ressentir un moment de libération, comme une brève sortie non seulement du politique oppresseur mais aussi du monde patriarcal. C’est un éclat de vie spontané, ne relevant d’aucun pouvoir. D’ailleurs l’attitude des mariés y traduit de la complicité heureuse, bien que ne participant pas directement à la scène (Visnja garde une petite distance de spectatrice souriante et Ante les surprend avec sourire).

Extrait  – Une séquence surprenante

 

Il ne faut pas attendre du film une analyse de l’opposition idéologique Staline-Tito. Il dévoile plutôt des mécanismes de pouvoir, sans personnifier. De manière générale le couple Ante-Visnja se caractérise de tendresse, contrastant avec un monde rural dur que reflète un milieu naturel rugueux. Le mur montagnard qui ouvre le film ou encore le paysage rocheux désertique apparaissent comme un écho au climat oppresseur. Un long et tragique silence du couple suit le viol de Visjna, les visages expriment un désemparement total. Face à un mur, dans le désert.

A ma connaissance, seule une édition DVD serbe du film semble exister. Malgré la qualité et les conditions de visionnage médiocres et moyennant quelques manipulations informatiques, une fois de plus internet permet donc la découverte. Néanmoins il semblerait que le film a suffisamment de renommée internationale pour être susceptible de faire l’objet d’une projection en salle. Ce fut le cas en France lors d’une rétrospective du cinéma croate à la cinémathèque française.

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3 réflexions sur “Lisice / Les Menottes – Krsto Papic (1969)

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