Babylon – Franco Rosso (1980) // Linton Kwesi Johnson // This is England – Shane Meadows (2006) // 93 la belle rebelle – Jean Pierre Thorn (2010)

Royaume-Uni – EN ENTIER – VO non sous titrée

Synopsis: « South London, 1980. Mécanicien et « toaster » du sound system Ital Lion, Blue se prépare au prochain clash contre le sound rival du numéro un, Jah Shaka – qui joue ici son propre rôle. Mais entre temps la vie de Blue part à la dérive, avec comme toile de fond une Angleterre en crise, raciste et violente. Gros son, basses énormes et écho sur la voix – enceintes cassées, volées, bricolées … Au delà de la lutte pour sa survie d’un petit sound system, Babylon, tourné avec de nombreux acteurs non professionnels, devient parfois presque documentaire. Le scénario lui-même sera écrit en patois jamaïcain, reprenant de nombreuses conversations avec les membres des sound systems locaux. Loin des couleurs et de la nature luxuriante de Rockers et de The Harder they come – autres films classiques de la culture jamaïquaine – Babylon se déroule dans les rues tristes et sombres du South London. Briques noircies et trottoirs graisseux, le film est comme imprégné de cette crasse urbaine, de cette ville de pauvreté et d’injustice, brutale et sans espoir. Le No Future à la manière jamaïcaine, qui trouve à peine refuge dans l’antre enfumée des sound systems« 

 « Ce formidable document d’époque a pour principale musique sa langue, le patois jamaïquain, et le dub des sound-systems. Traversée d’infrabasses, Londres est dure, violente, proche des émeutes de Kingston. » Stéphane Binet, Next Libération 

Une édition DVD du film a été réalisée, mais sans sous titres français. Elle est accompagnée d’un  bonus que j’aimerais voir : Dread beat an’blood (F. Rosso), documentaire sur l’incontournable poète dub, musicien et sociologue Linton Kwesi Johnson (biographie : rapide présentation ICI sur ARTE et plus approfondie ICI mais en anglais), que j’ai déjà eu la très heureuse occasion de voir en concert. Aborder LKJ en parallèle à ce film est vraiment nécessaire ! 

Ci-dessous – suite à l’emprisonnement de George Lindo, inculpé pour un vol sans aucune preuve, Linton Kwesi Johnson récite un poème au mégaphone devant les manifestants venus réclamer sa libération. Une photo tirée de ce moment constitue la couverture de son premier album Dread beat an’blood, nom donné au documentaire de Rosso :

 

Un article, aussi court que bon, à propos de LKJ rappelle sa pertinence, en faisant notamment le lien avec les émeutes en Angleterre en 2011 : c’est ICI sur Article 11, par ailleurs très bonne presse alternative ! 

La langue et la poésie chez LKJ tiennent une très grande importance (il s’exprime souvent dans ses oeuvres souvent en créole jamaïcain), marques d’une résistance certaine – ci-dessous un exemple de ses fameux spoken word, extrait du documentaire de Rudolf Mestdagh Spoken words, où Henry Rollins est aussi abordé comme l’un de ses grands représentants; il collabora d’ailleurs à l’occasion avec Lydia Lunch (et même associés dans un film) qui également prise beaucoup le spoken word comme mode d’expression, voir ICI sur le blog.

Séquence ci-dessous en VOSTF (!) de 8 mn, de Britain’s black legacy, « film de 45 mn co-réalisé en 1991 par l’agence IM’média et Migrant Media, qui revient sur l’histoire des luttes en Angleterre des Noirs, Caribéens ou Indo-Pakistanais, depuis les émeutes raciales de 1958 à Notting Hill jusqu’à l’institutionnalisation du Carnaval, désormais considéré comme le plus grand rassemblement de rue annuel en Europe. » 

Ce passage est impressionnant, tant il est toujours très actuel. A l’image de Babylon qui évoque la misère mais aussi le racisme, il est question ici d’un front ne portant pas que sur la lutte des classes. 20 ans après cette séquence, 30 ans après Babylon, la question de l’émancipation et l’égalité de ces « étrangers » d’ici est incroyablement brûlante, dans un contexte de précarité et misère tout aussi présents. Et LKJ est bien entendu un artisan contribuant énormément à la mémoire des luttes d’émancipation des noirs, et d’évènements sanglants passés… Elles ne sont pas devenues caduques, bien que la société s’affirme tolérante et égalitaire. La mémoire doit se transmettre et la culture continuer de se faire vivante, à l’instar des contributions de LKJ, qui ne manque d’ailleurs pas de reprendre des poèmes.

 

Par ailleurs on pourrait aussi, dans la continuité de Babylon, se rappeler un certain This is England (2006), de Shane Meadows, dont des aspects sont forts intéressants en ce qui nous concerne ici; à savoir surtout une certaine rupture « skinhead », donnant lieu à la mouvance d’extrême droite, malgré la base initiale du reggae et en principe la part essentielle d’un certain multiculturalisme découlant grossomodo de la rencontre entre prolos noirs et blancs de la fin des années 60 dont sont issus ici les personnages. Une séquence clé ci-dessous (ATTENTION : spoiler) :

Cette séquence marque une désillusion terrible, sur fond de crise économique, des politiques Thatcher et de la guerre des Malaouines. Dix ans après la vague hippie des sixties et la naissance de la culture skinhead, un constat ici terrible, où une frange vire clairement à l’extrême droite dans le discours et les pratiques (ayant rendu quasi systématique aujourd’hui l’amalgame entre skinhead et racisme). La question qui se pose : qu’y avait-t-il de sous-jacent, au-delà des récupérations politiques d’extrême droite et de la crise économique, rendant cela possible et perméable au racisme ? 

 

En tout cas un film important dans son retour à cette période anglaise, notamment du point de vue de la culture musicale. En France, c’est un certain Jean-Pierre Thorn (évoqué ICI sur le blog) qui à travers la musique dans 93 la belle rebelle établit des filiations en banlieue et surtout, pour ce qui nous concerne peut être surtout ici, des liens entre punk et rap/hip-hop de la banlieue. Les jeunes dans ses films actuels, disait-il un jour après une projection à laquelle j’ai assisté, sont les fils des prolos bossant à l’usine dans les années 60-70, dont il en a fait quelques films lors de grèves, en particulier le superbe Le dos au mur. Malgré des barrières au premier abord pour deux cultures musicales plutôt hermétiques l’une à l’autre, Thorn a construit une vision de parenté intéressante. Reste que le présent ne déroge pas à la « règle » : racisme institutionnel et ambiant et grande précarité cohabitent très bien avec « la crise ». Sommes-nous dans l’impasse ? Comment ça peut « péter » dans le bon sens ?

Une bande-annonce :

Deuxième extrait, live du groupe Zone libre, associant Casey (rap) à  Serge Teyssot-Gay (rock, anciennement guitariste de Noir désir) :

 

Toujours en France, ci-dessous un terrible extrait révélateur d’un racisme profond, du documentaire intitulé Douce France, la saga du mouvement beur (que j’aimerai voir en entier dès que l’occasion se présente !), de Mogniss H. Abdallah (1993). Cet extrait fait part, brièvement, de la nécessité de la mémoire et de la filiation : « Les quartiers populaires, cités et banlieues, ont une histoire. Ce film réalisé à partir des images d’archives de l’agence IM’média, raconte la saga politique et culturelle du mouvement Beur des années 80. Des rodéos des Minguettes à la Marche pour l’Egalité de 1983. De la lutte contre la double peine aux révoltes de Vaulx-en-Velin et de Mantes-la-Jolie. Des affrontements dans l’usine Talbot-Poissy en grève aux retrouvailles communautaires autour de l’Islam et d’initiatives interculturelles des cités. Des mouvements lycéens et étudiants à la mobilisation contre les lois Pasqua et la réforme du code de la nationalité. Qu’en reste-il dans la mémoire collective? Face au revival de l’antiracisme institutionnel et des valeurs républicaines, comment ce mouvement hétérogène se redéfinit-il? Ce documentaire fait un état des lieux, expose la diversité des options prises, revisite les mémoires d’un certain nombre d’acteurs, et questionne leur latence pour mieux repérer les espoirs déçus et les espaces d’éventuelles recompositions. »

 

Pour finir, deux liens vidéos, car évoquer dans ce post LKJ ne peut se finir sans lui, éh éh :

Miami beach – morceau de 1980 enregistré à Londres avec le Dennis Bovell dub band et Garland Jeffreys, artiste afro-américain, en carrière solo mais aussi ayant accompagné des gens comme Lou Reed, Bob Dylan ou encore Sonny Rollins et John Cage…

Et un concert filmé à Paris (une petite heure), avec le Dennis bovell dub band, en 2004, où comme à son habitude en live, LKJ présente les morceaux joués, en les situant bien. Musicalement fort appréciable, tout comme le jeu de scène de LKJ (les retraits du micro sur les parties purement musicales, avec son bougé tout tranquille) et les mots qui percutent. Il célèbre aussi dans ce concert l’anniversaire de son premier album (25 ans). Prenons le temps de savourer tout cela, More time…

Faire kiffer les anges – Jean Pierre Thorn (1996)

Version diffusée sur Arte – EN ENTIER – 90 mn environ – En 7 parties

« Depuis 15 ans, du Bronx aux Minguettes, dans les souterrains des villes et leurs banlieues, s’est imposé un mouvement artistique rebelle, le « Mouv’ Hip Hop » qui, à travers « graffs », « rap » et danse permet à toute une jeunesse exclue de dire : « J’existe ! ».

Qui sont les danseurs de ce « mouv » ? Leurs parcours, leurs rages, leur rêves, leurs espoirs ? Qu’est-ce qui fait que toute une génération – qui se vit comme « grillée » – se reconnaît dans l’énergie particulière de cette culture ?

D’où vient la beauté sauvage de ce langage des corps (inventé sur des cartons à même le sol) passant aujourd’hui de la rue à la scène et bousculant tous les codes de la danse contemporaine?

Un voyage initiatique à travers les paysages lunaires – friches industrielles, caves, cités, centres urbains anonymes – à la rencontre de quelques-uns des personnages de cette aventure pour restituer une parole véritable – intime – à tous ceux que l’on n’entend plus d’ordinaire qu’à travers le prisme déformé des médias, lorsque brûle la banlieue au journal de 20 heures

Jean-Pierre Thorn (novembre 1996)

En 2002, Jean-Pierre Thorn a réalisé On n’est pas des marques de vélo : « Un portrait de Bouda, jeune danseur de 30 ans, entré en France à l’âge de 4 mois avec sa famille et aujourd’hui clandestin à vie, victime de la loi dite de « double peine » qui, au sortir d’une peine de prison, expulse les enfants de l’immigration vers des pays d’origine qui leurs sont devenus étrangers ». Un riche entretien avec Jean-Pierre Thorn est disponible ici, sur le site de Bellaciao

EXTRAIT :

En 2010, il a réalisé le superbe 93, la belle rebelle : « Une épopée – du rock au slam en passant par le punk & le hip hop- incarnant un demi-siècle de résistance musicale flamboyante et se faisant porte-voix d’ une jeunesse et de territoires en perte d identité, sous les coups des mutations industrielles, des désillusions politiques et de l’ agression constante des pouvoirs successifs les stigmatisant comme « voyous »,« sauvageons » ou « racailles » « 

EXTRAIT :

« Jean-Pierre Thorn semble avoir un rapport singulier avec le temps. En 1968, il se jette d’abord seul, avec une petite caméra Pathé-Webo et un magnétophone non synchrone, au coeur de la grève des jeunes ouvriers de Renault-Flins, avant d’être rejoint et épaulé par des techniciens talentueux (Bruno Muel, Antoine Bonfanti, Yann Le Masson…). Grâce à Jean-Luc Godard, il tire, en mai 1969, quatre copies d’ Oser lutter, oser vaincre et il en sauve une de ses camarades maoïstes de la Cause du peuple qui, lors d’un tribunal « populaire », qualifient le film de «liquidateur». Ce n’est qu’en 1978 qu’ Oser lutter, oser vaincre circule réellement, au sein d’une programmation sur 1968 établie par l’auteur. Un an plus tard, Jean-Pierre Thorn retire son film des réseaux de distribution. Ce retrait a duré vingt ans.

Entre-temps, entre 1969 et 1978, le cinéaste s’est fait ouvrier, « établi », aux usines Alsthom de Saint-Ouen. Quelques mois après son départ de l’usine, en octobre 1979, la grève avec occupation, tant désirée, éclate enfin. Ses camarades le sollicitent, Jean-Pierre Thorn revient avec sa caméra et ses amis cinéastes (dont, encore une fois, Bruno Muel), il en ressort avec Le dos au mur (1980), sans doute son chef-d’oeuvre, l’un des meilleurs films en tout cas sur une grève ouvrière. Ce fut vraisemblablement à ce moment, à priori, que Jean-Pierre Thorn paraît avoir été le plus « synchrone ».

Car sa première fiction, Je t’ai dans la peau narrant la vie d’une syndicaliste communiste, ancienne bonne soeur, qui se suicide après son exclusion et «l’arrivée de la gauche au pouvoir» (en 1981), ne pus sortir qu’en 1990, dans un contexte politique radicalement différent (et complètement navrant). Cela aussi dû grandement contribuer à l’échec public du film. Après Génération Hip Hop ou Le Mouv des Z.U.P. (1995) et Faire Kifer les anges (1996), on comprend mieux la profonde nostalgie qui traverse On n’est pas des marques de vélo (2002), centré sur la personnalité et le destin de Bouda, danseur de Hip Hop dont la carrière fut brisée par l’application de la double et triple peine. En fait, à travers l’oeuvre de Jean-Pierre Thorn, entre la rage et l’amertume, perce une nostalgie violente ou secrète qui reflète des moments perdus et inachevés : la grève qu’on aurait pu gagner si…, la carrière qu’il aurait pu faire si… Sous ce discours implicite se cachent sans doute les propres fêlures du réalisateur : la Révolution ou les grèves qu’on aurait dû gagner, les autres films que j’aurais dû faire… Mais c’est justement dans cette nostalgie et dans cette amertume, dans cet entre-temps, que s’est construite l’oeuvre du cinéaste.

Les titres-mêmes de ses trois principaux documentaires renvoient d’ailleurs aux évolutions de notre époque : d’une attitude de conquête de la classe ouvrière (ou de ceux qui veulent être ses héraults) à une attitude défensive, d’une attitude de défense de cette classe ouvrière autrefois fantasmée et aujourd’hui si malmenée, à une tentative de survie des jeunes des milieux populaires . A l’intérieur-même de son oeuvre, Jean-Pierre Thorn, lui-même monteur, excelle dans certains de ses films, par les temps qu’il instaure. Oser lutter, oser vaincre, dont le montage est pétri des théories d’Eisentein, est ainsi, au-delà même du pamphlet (très) dogmatique, une superbe fresque épique. Le dos au mur, inspiré par les conceptions du cinéma direct exprimées en particulier par Barbara Kopple dans son chef d’oeuvre Harlan County USA, instaure, lui, un autre rapport au temps. Point ici de récit historique débouchant sur une incantation révolutionnaire et une prophétie rageuse, mais un réel travail sur le temps de la grève et de ses acteurs (qui débouche sur un constat amer). 

Entre-temps Jean-Pierre Thorn a effectivement connu le temps du travail en usine, et si sa sincérité reste toujours absolue, il a grandement gagné en qualité d’écoute, de dialogue et d’observation – gages indispensables du travail documentaire. (Sous cet angle la première fiction de Jean-Pierre Thorn semble une régression, tant l’irruption du réel et la dilatation du temps ne paraissent pas avoir de place sous la juxtaposition des chromos et de la reconstitution historique).

Jean-Pierre Thorn se révèle également comme cinéaste dans son rapport à l’espace. Tout l’espace d’ Oser lutter, oser vaincre se tient dans l’enceinte de l’usine et son rapport avec l’extérieur, les deux mondes étant séparés par des grilles. On retrouve une géographie identique dans Le dos au mur – ainsi que des scènes similaires (la montée des escaliers de l’usine par les ouvriers en grève). Entre les deux espaces-mondes, entre l’usine réinvestie par les ouvriers et l’extérieur menaçant où pointent les jaunes et les CRS, percent toujours la nostalgie d’une contre-attaque quasi-militarisée, la fiction et la tentation d’une organisation de la violence, d’une reconquête du monde au delà des barrières physiques et symboliques. Le monde des usines et des ateliers, c’est celui des pères des enfants du hip-hop qui, eux, ont pour horizon les barres HLM, les grilles et les passerelles des RER, les toits et les caves des grands ensembles. Quand les jeunes danseurs d’ On n’est pas des marques de vélo exécutent leur chorégraphie, c’est enfermés entre quatre murs, bondissant et rebondissant dans un espace clos. Toute l’oeuvre de Jean-Pierre Thorn tend ainsi à reconquérir et élargir les espaces, à casser les murs, à remonter et rattraper le temps perdu. D’où, généralement, cet immense sentiment d’amertume.

En fait, si certains films de Jean-Pierre Thorn sont sortis à contretemps, le cinéaste et le citoyen ont souvent été en symbiose avec leur époque, parfois en avance sur celle-ci. Au début des années 80, alors qu’il est permanent syndical de la section audiovisuelle de la CFDT (avant d’être écarté de la confédération), il est un des premiers à s’intéresser à la création vidéo en relation avec les comités d’entreprise. Il organise également, en réussissant à faire collaborer la CGT et la CFDT sur Nantes et Saint-Nazaire, un festival de vidéo des organisations ouvrières. Co-fondateur de l’ACID (Association pour un cinéma indépendant), Jean-Pierre Thorn a énormément milité l’été 2003, avec rigueur, pour la défense du régime des intermittents du spectacle, au détriment de la sortie de son dernier documentaire. Jean-Pierre Thorn est ainsi de ceux qui prouvent, par leurs actes et par leurs films, même s’il n’aime guère l’expression, que les mots « cinéastes » et »militants » ne sont parfois pas incompatibles. Au contraire. »
Tangui Perron, chargé de mission Patrimoine et cinéma en Seine-Saint-Denis.

Ses films sont tous édités en DVD, avec notamment les plus anciens Oser lutter oser vaincre et l’excellent Le dos au mur…