La Couronne cherche-t-elle à nous faire la guerre ? – Alanis Obomsawin (2002)

Alanis Obomsawin – La Couronne cherche-t-elle à nous faire la guerre ? – Canada – 96 mn

« Pourquoi nous empêcher de pêcher ? Ils ont 240 000 cages là-bas. 240 000 cages ! On en a que 5 600. Je ne comprend pas pourquoi ils en font tout un plat. Nos 5600 cages menacent la conservation de l’espèce, alors que leurs 240 000 cages à eux, c’est leur gagne-pain. Je ne comprend pas.  »

Indien Mi’gmaq

Synopsis : « Long métrage documentaire sur la petite communauté autochtone d’Esgenoopetitj, ou Burnt Church, au Nouveau-Brunswick, à qui le gouvernement canadien semble avoir déclaré la guerre à l’été 2000. Comment expliquer cette attaque? Pourquoi des officiers du gouvernement canadien ont-ils recours à un tel comportement envers des citoyens qui exercent un droit reconnu par le plus haut tribunal du pays ? »(ONF)

DOCUMENTAIRE EN INTEGRALITE

Pour le voir avec le sous-titrage français : cliquer ICI (site de l’ONF)

Comme d’autres documentaires de sa filmographie, la cinéaste indienne Alanis Obomsawin fait le récit d’une résistance amérindienne avec une subjectivité assumée et une approche formelle relevant du récit où les premiers concernés transmettent leur vécu et leur point de vue. La communauté d’Esgenoopetitj est une première nation Mi’gmaq confrontée à la législation fédérale du territoire qui leur ôte le droit de pêche malgré un jugement de la cour suprême. Déjà en 1984 Alanis Obomsawin avait réalisé un documentaire sur une communauté Mi’gmaq ne pouvant subvenir librement à ses moyens de subsistance par la pêche : Les événements de Restigouche qui pointe aussi du doigt les contradictions du gouvernement provincial québécois agissant en colonialiste des peuples autochtones.

Egalement conçu à partir d’images tournées par les Mi’gmaq, le documentaire témoigne de la permanence de l’injustice et de la répression s’abattant sur les peuples autochtones du Canada quand bien même leurs territoires n’ont été cédés par aucun traité et que les traités existants ont stipulé le maintien de la liberté des amérindiens à disposer économiquement des territoires (chasse, pêche, commerce…). En parallèle à l’évocation de démarches juridiques, le film relaie la résistance de cette communauté Mi’gmaq qui s’exprime par le maintien de la pêche malgré les interdits et les mesures limitatives (« c’est comme prêter de temps à autre une voiture volée » dit un Indien), le racisme des pêcheurs blancs (exprimant une franche hostilité aux droits de pêche des Indiens) et la complicité de la gendarmerie royale du Canada (GRC) avec les agents du Ministère Pêches et Océans. Comme d’autres films ayant trait aux peuples Autochtones, l’aspect environnemental est présent à travers le rapport traditionnel des communautés indiennes avec le milieu naturel (notamment la préservation de la nature à travers une gestion des ressources qui tient en compte la régénération). Or ici le gouvernement canadien, à travers le Ministère Pêches et Océans, argue d’un souci environnemental et de préservation du poisson pour limiter la pêche au homard des Indiens. C’est particulièrement ironique puisque c’est bel et bien les régime économique et mode de vie occidentaux qui ont entamé une pulvérisation record des espèces animales et végétales, traduite par une baisse de poissons et la disparation d’espèces du côté de cette région du Nouveau Brunswick.  D’où un rapide historique déroulé dans le documentaire et quelques considérations de Mi’gmaq quant à la manière de pêcher, le mode de vie traditionnel ayant eu le souci de ne pas détruire la nature.

Image de La Couronne cherche-t-elle à nous faire la guerre ?

La violence du racisme institutionnel canadien apparaît au grand jour : un bateau de Pêches et Océans fonce sur des Mi’gmaq. Le meurtre est frôlé de près.

Une des forces de ce documentaire est de révéler le racisme colonial canadien. Il ne s’agit pas du racisme ordinaire de type inter-personnel mais du racisme institutionnalisant les inégalités entre Blancs et Autochtones, refusant l’autonomie des Indiens et légiférant un territoire qui appartient aux Indiens. Aussi la violence physique qui se déroule sur les eaux – telle « une bataille sur mer » dit une Indienne – s’inscrit dans la continuité de la violence institutionnelle qui nie le droit des Indiens à vivre. Il s’agit bel et bien de soumettre le colonisé et de l’écraser quand il se révolte. Cette éradication des autochtones est également abordée dans le documentaire La conquête de l’Amérique II d’Arthur Lamothe (relayé ICI sur le blog) où deux Indiens Innus ont été retrouvés morts dans un contexte similaire de résistance indigène face à la limitation de pêche et aux hostilités de Blancs. Le documentaire de Lamothe n’a pas d’images témoignant directement de la mort des deux Innus et l’enquête bâclée de la gendarmerie conclut alors à un « accident ». Par la suite le cinéaste réalisa une fiction exposant le point de vue amérindien, à savoir le meurtre. A cet égard le documentaire d’Alanis Obomsawin constitue donc un éclairage supplémentaire et témoigne d’une violence coloniale similaire qui engendre aussi l’annihilation de l’Autre.

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Carcajou et le péril blanc – Arthur Lamothe (1973-1976)

Arthur Lamothe – Films extraits de la série documentaire Carcajou et le péril blanc – 1974/1975 – Canada – DES EXTRAITS SONT PUBLIÉS PLUS BAS DANS L’ARTICLE

« Carcajou était vraiment capable de faire du mal à l’Indien. Carcajou détruisait pour le plaisir de détruire. Pour les animaux c’était vraiment l’incarnation du diable. »

Propos d’un vieil Innu ouvrant chacun des films de la série

Cela fut déjà évoqué dans la présentation de La conquête de l’Amérique I (ICI sur le blog), l’oeuvre indépendante d’Arthur Lamothe fut assez méconnue de son vivant et demeure modestement diffusée. Ainsi en est-il de sa filmographie amérindienne monumentale, à l’image de la série documentaire Carcajou et le péril blanc qui concentre plus de 12 heures de film mais n’a fait l’objet que d’une édition DVD partielle sous le titre « Images d’un doux ethnocide » (titre évocateur qui peut faire penser au documentaire de Paul Leduc Etnocidio, notas sobre el Mezquital où il est question de l’ethnocide des Otomis au Mexique et relayé ICI sur le blog). « Image d’un doux ethnocide » se compose de quatre films tirés de Carcajou pour une durée totale d’environ 4 heures. C’est déjà ça et la découverte vaut le détour. On y retrouve notamment plusieurs parti pris et thèmes déclinés dans La conquête de l’Amérique I et II, diptyque documentaire produit par l’ONF et visible en intégralité sur son site internet.

POUR VOIR « IMAGES D’UN DOUX ETHNOCIDE » (dont des extraits sont relayés plus bas) :

Le double DVD est accessible sur la toile soit par streaming payant sur le site Universciné (cliquer ICI et ICI) soit gratuitement via La Médiathèque Numérique généralement accessible aux abonnés de médiathèque.

«La contestation qu’il y a dans mes films, je la sors de la réalité. En la fouillant à fond et non superficiellement. Bien entendu, si je faisais des films folkloriques, tout le monde serait content, mais ce serait fausser la réalité. La réalite, c’est la vente des forêts à l’I.T.T., c’est les énormes trous que les Indiens retrouvent sur leurs terres là ou il y avait du minerai, c’est les réserves qui sont de véritables camps de réfugiés, c’est la clochardisation d’un peuple, c’est le mépris pour les Indiens. En fouillant l’homme indien dans son environnement spécifique, j’ai retrouvé l’homme universel, ce qui est de plus étymologiquement vrai, l’lndien s’appelant INNU, I’homme.»

Arthur Lamothe

PRODUCTION ET DIFFUSION

Après avoir fait ses débuts à l’ONF où il essuya un refus face à un projet de film consacré à des Indiens, Lamothe quittait cette institution canadienne pour se lancer dans la production indépendante en créant la Société Générale Cinématographique (SGC, 1965) puis Les Ateliers audiovisuels du Québec (1970). Outre des films et séries à vocation pédagogique commandités par le Ministère de l’Education du Québec, ces organismes ont donc produit des films socio-politiques qui parfois ont été commandités par les syndicats québécois CEQ (éducation) et CSN (Confédération des Syndicats Nationaux). Ainsi par exemple Le mépris n’aura qu’un temps (1970) qui traite des conditions de travail dans la construction et que je souhaite découvrir à l’avenir.

Originellement, la série Carcajou et le péril blanc est une coproduction entre Les Ateliers audiovisuels du Québec et Radio-Canada dont une des finalités était une diffusion à la télévision. C’est pourquoi Lamothe avait dû faire une concession sur la durée des films qui furent bridés à 55 mn chacun afin d’être adaptés au régime télévisuel. Cette contrainte l’a amené à monter d’autres versions pour la diffusion des films parmi les Innus et en salles de cinéma. Ces versions ont été reprises, je pense, pour la présente édition DVD. Cependant Radio Canada n’a pas voulu diffuser les films destinés à la télévision et quand le blocus d’Etat a finalement été levé, les réalisations furent diffusées à des heures tardives de la nuit… En témoigne en 1976 un article de Relations (revue chrétienne du Québec spécialisée en analyses sociales et aux perspectives proches de la théologie de la libération) :

« Mais si, devant la caméra, les Indiens refusent de fabriquer des raquettes ou des chapeaux de plumes, et invitent plutôt les cinéastes à venir constater avec eux de visu comment la Wabush Mines ou la I.T.T. Rayonnier massacrent leurs territoires de chasse ou veulent les empêcher d’y pénétrer; s’ils révèlent que de bonnes rivières de pêche sont «clubbées» au profit des riches Américains par les bons soins de leurs amis au gouvernement du Québec; s’ils disent leur conscience de la discrimination dans l’emploi dont ils sont victimes de la part de la Iron Ore ou autres grandes compagnies de Sept-lles; s’ils crient leur mécontentement parce que la municipalité de Sept-Iles a construit son usine de traitement des eaux usées (égouts) sur leur réserve et que là où ces eaux sont rejetées à la mer, il ne vient plus ni poissons ni canards; s’ils dénoncent les tracasseries administratives et policières dont ils font continuellement l’objet; s’ils accusent les Québécois, et en particulier leur gouvernement, de pratiquer à leur endroit le même racisme et le même impérialisme culturel dont eux-mêmes se disent victimes de la part des Américains ou des Canadians; etc.etc… Si tous ces thèmes mis en images et articulés les uns aux autres pour une compréhension large deviennent une vaste «chronique d’un génocide» et de «notre racisme ordinaire», chronique qui dépasse le simple constat pour amorcer une contestation radicale, on peut comprendre pourquoi les pouvoirs décisionnels de la télévision d’Etat bloquent sa diffusion. »

Relations, mai 1976

 

QUELQUES MOTS SUR TROIS FILMS DU DVD « IMAGES D’UN ETHNOCIDE »

1 – Mistashipu (La grande rivière, 1974)

Synospsis : « A l’embouchure de la Moisie, Mistapichu, les trois soeurs de Michel évoquent leur jeunesse, quand, avec leurs parents, elles partaient, à pied et en canot, pour leur territoire de chasse situé à 500 km au nord. Et les hivers où elles manquaient de nourriture. Et où leur père mourait. Le sage Innu, Mathieu André, à côté de Shefferville, indique les pistes indiennes qui se croisaient dans ces lieux. Puis dans le campement indien, installé l’été sur la rive de la Mistashipu, nous participons à la pêche au saumon, surveillés par les gardes-pêche et leurs acolytes. Cérémonies traditionnelles., religieuses, baptême, rêves chantés avec le teiukan, etc » (Universciné)

C’est lors de l’édition 1974 des Rencontres Internationales pour un Nouveau Cinéma (RINC) déroulées au Québec que ce film a connu sa première diffusion, soit dans un contexte marqué par le Troisième Cinéma et le cinéma militant avec la présence de cinéastes comme Fernando Solanas, Lamine Merbah, Julio Garcia Espinoza, Gille Groulx ou encore Med Hondo. Un travail de mémoire a été mené sur l’édition 1974 de ces rencontres internationales, favorisé par la redécouverte à la cinémathèque québécoise de bandes videos et désormais numérisées grâce à un doctorant québécois et un chercheur argentin. J’invite notamment à regarder et écouter une prise de parole de Gilles Groux en cliquant ICI (c’est l’avant-dernière video publiée mais il y a d’autres extraits videos à la fois intéressants et témoins des problématiques qui se posaient). Groulx y évoque notamment la censure de l’ONF et les limites de son fameux programme Société Nouvelle, programme que j’ai par ailleurs évoqué dans l’article de présentation du documentaire militant Vous êtes en terre indienne réalisé en 1969 par le cinéaste mohawk Michael Kanentakeron (ICI sur le blog).

Images de Mistashipu :

Trois images composant le panoramique d’ouverture : l’arrivée du train, les méandres de la rivière Moisie, un panneau qui légifère le lieu. Le colonialisme s’accapare le territoire

Le panoramique qui ouvre La grande rivière exprime en quelques secondes le colonialisme : la caméra passe du train de la conquête coloniale qui suit les méandres de la rivière de la Moisie (désignée Mistashipu en langue innue) au panneau d’interdiction auquel font face deux Indiens dont le territoire est ainsi approprié par le pouvoir blanc. C’est ainsi que bien avant La Conquête de l’Amérique, Lamothe témoigne d’un traitement visuel qui n’est pas anodin, ne relevant pas de la simple illustration. Il décline en particulier une approche géographique du territoire qui relaie avec force la vision indienne. Cela est frappant dans la séquence avec l’Innu Mathieu André qui témoigne de sa perception du territoire. La caméra alterne entre d’une part le témoignage de sa connaissance du vaste milieu naturel qu’il parcourt du regard et de la main en employant la toponymie indienne et d’autre part des cartes qui permettent au spectateur de se repérer dans ce territoire décrit, comme pour secourir le spectateur étranger à cette perception en appliquant une traduction cartographique en quelque sorte. Aussi Mahtieu André ne témoigne pas seulement d’une connaissance du milieu mais aussi d’une activité innue ancrée et articulée à ce territoire, à l’image de la toponymie indienne qui désigne la spécificité de lieux en leur attribuant soit un trait naturel distinctif soit une activité humaine associée. Aussi, le film exprime combien cette perception du territoire doit être préservée parmi les Indiens mais l’héritage est fragile, en voie de disparition tant les activités traditionnelles liées à ces grands espaces sont affaiblies et menacées par le pouvoir blanc.

D’où une séquence de fin particulièrement sombre marqué par le cantonnement des Innus aux réserves et à la misère associée. Sur une musique de Jean Sauvageau, un associé majeur des films de Lamothe, un long travelling superposé des propos d’une des sœurs de Michel Grégoire sonne le glas de la liberté, de la culture indienne et des moyens de subsistance des Innus sur leur propre territoire :

 « Nos pères étaient des hommes libres. Ils habitaient un immense pays sans frontières. Nos pères ont laissé l’Homme Blanc y pénétrer. Ils en ont même montré les chemins à l’Homme Blanc. Nos pères ont partagé avec lui la nourriture. Mais l’Homme Blanc a trouvé des richesses. Il a volé à l’Indien ses rivières, ses forêts, ses animaux, ses poissons. L’homme blanc nous a enfermé dans les réserves. L’Homme Blanc nous enlève nos rêves, notre langue, nos enfants. »

Séquence finale de Mistashipu

De manière générale, le cinéaste et le dispositif sont dans une position « relai », il n’y a pas ou peu de commentaires d’une voix off de spécialiste et il ne s’agit pas de parler à la place des Innus ou d’en faire des objets du regard blanc. Comme les autres de la série, ce documentaire porte la vision indienne, à l’image du langage qui donne à être entendu tel quel avant la venue de la traduction.

 

On disait que c’était notre terre / 1ère partie

Synopsis : « Auprès de son camp de chasse, Marcel Jourdain et son beau-frère, Jean-Marie McKenzie, discutent du sens de la vie et de la mort dans la cosmologie algonquienne. Auparavant, sur la route menant à son camp, Marcel Jourdain, accompagné de ses filles, de sa femme et de sa parenté, se voit interdire l’accès par une barrière. Sa femme et ses fille créent un incident quand, par rétorsion, elles organisent un Sit In, bloquant ainsi la route aux camions » (La médiathèque numérique)

Le DVD comprend les première et troisième partie des quatre qui composent On disait que c’était notre terre.

Le thème de l’exploitation des terres indiennes au profit des blancs revient avec force, aspect encore une fois bien repris dans La conquête de l’Amérique. En faitavec le recul, je me suis rendu compte combien le diptyque documentaire de 1990-1992 contient de nombreux échos aux réalisations précédentes de Lamothe. Ainsi par exemple lorsqu’il est fait mention de l’exploitation des minerais du Labrador qui parviennent à la gare ferroviaire de Shefferville : « ils transportent nos montagnes » comme les forêts sont emportées en Europe tel le souligne des plans de La Conquête de l’Amérique I. L’exploitation des ressources emportées ailleurs est un thème récurrent dans la filmographie amérindienne de Lamothe et cela occasionne parfois des plans très proches d’un film à l’autre qui expriment ce pillage économique occidental. En plus de l’exploitation territoriale qui ne passe pas sans négociations avec les Innus, ces derniers sont amenés à croupir dans les réserves tandis que les blancs s’enrichissent. Le documentaire relaie la discrimination vécue par les Innus qui sont des humains de seconde zone, vivant dans l’inégalité vis-à-vis du Blanc et dans la dépendance de ses lois. A cet égard, la mention de la station d’épuration installée dans leur réserve et les saletés qui découle sur le lieu de vie des Indiens en dit long sur leur place dans la société canadienne.

Fait rare dans les films du cinéaste, une voix off s’immisçant dans un passage consacré à la représentation de la mort dénote un caractère spécialiste par l’utilisation de schémas.

Image de On disait que c’était notre terre 1 :

Schématisation d’une conception indienne

Mais rapidement la voix off postule le schéma animé comme une aide découlant de la conception rationnelle occidentale, relativisant ainsi cet effort de « traduction » de la conception indienne (un peu comme plus haut la cartographie permettait de traduire la perception géographique du territoire formulée par Mathieu André).

La dernière partie du film est la plus ouvertement politique car elle oppose les Innus à la colonisation dans son expression quotidienne, à savoir ici la confrontation à la multinationale ITT qui s’est accaparée du territoire ancestral sans négociation avec les premiers concernés mais ayant eu le droit d’exploitation avec l’aide des gouvernements Canadien et Québécois. La séquence ci-dessous met en scène le rapport colonial.

Extrait de On disait que c’était notre terre 1

A noter que la présence de barrières interdisant la liberté de circulation des Innus sur leur propre territoire revient de nouveau dans La conquête de l’Amérique I.

Cette longue séquence de confrontation fait place à une terrible conclusion autour de la toponymie occidentale, de l’Homme Blanc. Déjà l’entame du film révélait des noms de personnes indiennes supplantés par des noms francisés. Ici la francisation concerne les lieux renommés, souvent à connotation individuelle : ce sont des noms propres de personnes passées par là, signalant une privatisation de l’espace, symbolisant la propriété. Par contraste éloquent, la toponymie innue renvoie en général à une configuration naturelle, au contexte environnemental ou à une activité humaine telle que la pêche. Ici, la perception du milieu et le rapport qui en découle avec l’espace sont différents d’une société à l’autre et cela se reflète avec éloquence dans la toponymie.

Extrait de On disait que c’était notre terre 1

Une toponymie coloniale qui en dit long

Cette toponymie occidentale qui supplante la toponymie indienne en parallèle à la disparition de la culture indigène et à la discrimination des Indiens voire leur éradication m’a re-fait pensé à une manifestation du colonialisme israélien souligné avec force dans un passage du documentaire Route 181 (2004) de Eyal Sivan et Michel Khleifi.

Extrait de Route 181

Une toponymie coloniale qui efface celle des colonisés, parallèlement à une population qui « s’évapore »

 

On disait que c’était notre terre / 3ème partie

Synopsis : « Au mois de janvier, Mathieu André, accompagné de deux de ses gendres, dans la taïga aux environs de Schefferville, est allé tuer un ours. Mathieu nous montre les traces qu’à laissées l’ours sur l’épinette située à proximité. On déblaie la neige et Mathieu se glisse dans la tanière. Mais l’ours ou l’ourse n’est pas là. Dans sa tente, près de chez lui, accompagné d’une de ses filles, à l’aide d’une peau dont il se couvre en mimant la bête, et avec des branches d’épinettes, d’un tambour, d’anciennes photos, il tient un grand discours fort imagé qui reflète la structure fondamentale de la pensée amérindienne. » (La médiathèque numérique)

Dans cette troisième partie de On disait que c’était notre terre Lamothe déroule plusieurs plans séquences où en présence d’une de ses filles Marcel Jourdain évoque principalement l’ours (témoignant d’ailleurs d’une approche respectueuse de l’environnement, soit un autre fil thématique régulièrement présent dans la filmographie de Lamothe). Il faut souligner ici combien la traduction du doublage n’efface pas la langue innue et que sa place ne casse pas la dynamique de la parole de Marcel Jourdain. Outre qu’on l’écoute souvent de manière très audible avant que ne survienne la traduction, le flot de paroles est préservé jusque dans ses répétitions. Il y a un vrai respect de la personne qui n’est pas sacrifiée d’une part à une traduction qui s’exercerait en effaçant la parole originelle (le doublage-traduction de Rollande Rock se révèle au fil des films comme mené de manière très proche de l’interlocuteur) et d’autre part aux cuts incessants d’un montage qui serait soumis aux critères du pragmatisme de la communication.  Je propose ci-dessous les dernières minutes du film où Marcel Jourdain évoque le passé à partir d’une vieille photographie familiale, suivi d’une sombre conclusion sur ce qu’apporte la société occidentale, en tout cas dans son pendant capitaliste.

Extrait de On disait que c’était notre terre 3

 

La conquête de l’Amérique I – Arthur Lamothe (1992)

Arthur Lamothe – La conquête de l’Amérique I – 1992 – Canada – 95 mn

« Toutes les terres qui n’ont pas été cédées à la Couronne [anglaise] par les indiens continuent à être entachées d’une servitude foncière. Ça veut dire que l’ONF est construit sur un territoire autochtone (…) Un jour on va cesser de rire. Le titre autochtone subsiste dans le vieux Québec de 1763 ! »

Rémi Savard in La conquête de l’Amérique I

Synopsis de La conquête de l’Amérique I (ONF) : Récit du pillage des ressources tel que vécu par les Amérindiens Montagnais de la Côte-Nord. Ils réclament la reconnaissance de leur droit inhérent à l’autonomie politique et administrative, soutenus par l’anthropologue Rémi Savard qui expose ses thèses historiques et juridiques.

DOCUMENTAIRE VISIBLE EN INTÉGRALITÉ

EN CLIQUANT ICI

Né en France, Arthur Lamothe a démarré sa carrière cinéaste à l’ONF qu’il a quitté en 1965 et dont seule une poignée de films sera de nouveau produite par cette institution fédérale canadienne puisqu’il fonde sa propre compagnie de production. Son oeuvre documentaire (ainsi que deux fictions) a donné lieu à une filmographie très axée sur les peuples indiens Innus (« Montagnais » dans le langage des premiers colons) principalement établis sur la péninsule du Québec-Labrador.

« À l’époque, les films faits sur les Indiens laissaient à désirer, jamais tournés dans leur propre langue, collés au regard des Blancs »

Arthur Lamothe dans une interview pour Le Devoir.

Un temps cultivateur en France puis bûcheron  peu après son arrivée au Québec dans les années 50, Lamothe a aussi réalisé des films focalisés sur le travail et la classe ouvrière, avec notamment Le mépris n’aura qu’un temps (1969) dont le caractère militant dénonce les conditions de travail dans les chantiers de construction à Montréal, avec la participation de syndiqués du CSN Construction en grève en 1969-70 (Confédération des Syndicats Nationaux). Ainsi, bien que méconnue au sein de la cinématographie québécoise et très peu diffusée, la production indépendante de Lamothe a favorisé une orientation politiquement engagée qui est également présente dans sa filmographie amérindienne.

Le mépris n’aura qu’un temps, extrait (1969)

Un volet ouvrier de l’oeuvre de Lamothe : « C’était vraiment pour moi une prise de conscience du milieu ouvrier, une structuration des émotivités, un regard en dedans. » (Lamothe, 1970)

Déjà en 1962 son premier documentaire Bûcherons de la Manouane (1962, « Manawan » en langue Atikamekw) se consacre au travail en filmant des bûcherons en plein hiver québécois, alors établis dans un camp situé en Mauricie. Outre le sujet qui dépeint notamment leur solitude et la dureté des conditions de travail dans le contexte d’une survie économique, ce film a une importance esthétique en s’inscrivant parmi le premier cinéma direct canadien qui se développe à l’ONF (parfois dit « cinéma-vérité » en France) tandis que le traitement audiovisuel se démarque par instants du réalisme descriptif par un travail sur le ressenti (ainsi de saisissants abattages d’arbres ou encore le montage articulant jet répétitif des bois à la rivière et fond sonore aliénant de la coupe par ailleurs très présent tout au long du documentaire). Or, déjà dans ce premier film, Lamothe évoque les Indiens à travers un groupe d’une vingtaine de bûcherons de la Nation Atikamekw qui travaillent sur le chantier exploitant leur propre territoire et établis à part sous des tentes avec leurs familles. D’ailleurs ici je me suis souvenu du long métrage de fiction hongrois La pierre lancée réalisé en 1969 par Sara Sandor où des Tsiganes associés à un chantier de bûcheronnage et établis dans un camp à part sont considérés comme des « sauvages » et relégués à des travaux mal payés de seconde zone.

Bûcherons de la Manouane (1962), extraits avec les Indiens du chantier 

(LE FILM EST VISIBLE EN INTÉGRALITÉ EN CLIQUANT ICI)

« Il me restait beaucoup d’images après avoir tourné Bûcherons de la Manouane, et j’ai donc proposé à l’ONF de faire un film sur ces Indiens. Pierre Juneau [un administrateur de l’ONF] m’a répliqué : « Ce n’est pas commercial ». Comme si l’ONF faisait des choses commerciales ! Après, j’ai soumis un autre projet sur la mort des Indiens des plaines, mais on m’a dit la même chose, que ce n’était pas intéressant, que ce n’était pas commercial. Pourtant, Bûcherons de la Manouane avait très bien marché, il avait été vendu à toutes les télévisions européennes, en Australie, en Inde ! J’étais décidé à faire des films sur les Indiens. »

Arthur Lamothe, entretien avec Janine Halbreich-Euvrard (2007)

Outre divers courts et long métrages plus ou moins importants réalisés dès les années 60, sa filmographie amérindienne se compose notamment d’une vaste série documentaire intitulée « Chronique des Indiens du Nord-Est du Québec », avec la collaboration de l’anthropologue Rémi Savard et qui a été partiellement éditée en France dans un coffret DVD intitulé « Images d’un doux ethnocide » (une formule qui d’ailleurs s’applique à la vision de La conquête de l’Amérique I). Cette chronique monumentale de 19 heures est constituée de deux séries documentaires : d’une part Carcajou et le péril blanc (1973-1976) dont huit films approchent la culture montagnaise et la dépossession entreprise par les Blancs, alors parmi les premiers films du cinéma canadien à adopter le point de vue indien (le cinéaste refusant par ailleurs l’étiquette d’un cinéma ethnologue, reprochant par exemple aux anthropologues « en immersion » d’intégrer les Indiens aux schémas enseignés à l’université) ; d’autre part La terre de l’homme (Innu Asi, 1979-80) avec quatre films qui seraient plus politiques.

Extrait de Ntesi Nana Shepen (On disait que c’était notre terre, 1974), de la série documentaire « Carcajou et le péril blanc »

Une multinationale ayant obtenu du Canada le droit de coupe en forêt boréale empêche l’accès des Indiens à leur propre terre et à la subsistance qui en découle. Une thématique au centre de La conquête de l’Amérique I

En 1983, Lamothe entreprend Mémoire battante qui se constitue de trois épisodes se focalisant sur la spiritualité et la dépossession des Indiens. En 2004, il lance une nouvelle série documentaire intitulée Mémoire antérieure qui se compose de 13 films dont les tournages – comme pour La conquête de l’Amérique I et II – ont été entrepris dans les années 70. Par cette simple énumération, on peut voir que la filmographie amérindienne de Lamothe résulte d’un travail d’ensemble qui cumule des dizaines d’heures et qui nécessite un visionnage global pour mieux en appréhender la portée articulée aux Autochtones. Une somme documentaire qui finalement ne semble pas avoir été faite SUR les Indiens mais avec AVEC les Indiens :

« Il faudrait voir tous [les films], parce que c’est en les voyant tous qu’on comprend mon travail. Chaque film est différent. Les Indiens m’ont suggéré le sujet de plusieurs des films que j’ai faits. Par exemple, avec Mathieu André, je voulais filmer la chasse à l’ours. Il m’avait dit non. C’était plus important de filmer la pêche au filet sous la glace. La pêche sous la glace permet aux Indiens de survivre, de se nourrir. Alors, il m’a organisé cette pêche sous la glace et je l’ai filmée. Et puis, avec Marcel Jourdain, je voulais filmer la construction de pièges à martres et on en a fait quatre films ! Forcément, j’étais un outil entre leurs mains. J’avais une caméra et ils savaient qu’avec ça, ils allaient parler au monde. Et ils tenaient beaucoup, beaucoup à être filmés. Parce que au fond, je filmais ce qu’eux voulaient faire passer. »

Arthur Lamothe (id, 2007)

Lamothe a également réalisé des fictions développant des histoires liées aux Amérindiens (Equinoxe, Le silence des fusils) mais ces films sont généralement moins estimés que ses documentaires. Lamothe a souvent motivé ce passage à la fiction comme un moyen plus adéquat pour tenter d’exprimer l’imaginaire indien.

« Certains anthropologues ont une vision surtout matérialiste des Indiens et ne voient que les problèmes qui peuvent se quantifier, comme celui de la descendance. Mais presque personne n’écrit de textes sur des phénomènes religieux et mystiques, sur la « tente tremblante », sur l’imaginaire, les songes. L’imaginaire est une source d’inspiration pour le cinéma. C’est important. Il faut aller à la rencontre de l’imaginaire des Indiens. Moi, c’était ça qui m’importait, leur vie onirique. »

Arthur Lamothe (id, 2007)

D’après lui, en tant que véhicule potentiel de l’onirisme indien la fiction peut exprimer la spiritualité Autochtone et représente un cinéma autochtone en devenir (à cet égard il faudrait s’intéresser au cinéma autochtone ayant émergé au Canada ces dernières années tant il semble y avoir plusieurs pôles de création cinématographique indiens). Aussi en 1993 Lamothe a réalisé le documentaire L’écho des songes qui a pour trame les Arts indiens au Canada.

L’écho des songes, extrait (1993)

« Tout art provient des songes. Intimement liés à la vie spirituelle des indiens, les songes constituent l’essence même de toutes leurs croyances. » (Lamothe)

Je n’ai vu quasiment aucun des documentaires énumérés ci-dessus et il faut dire qu’ils sont totalement inaccessibles sur internet à moins d’y mettre le prix, notamment sur Universciné qui propose la location streaming de « Images d’un doux ethnocide » (les personnes inscrites en médiathèque peuvent y accéder gratuitement via la « médiathèque numérique »). En revanche La conquête de l’Amérique I (tout comme La conquête de l’Amérique II) a été produit par l’ONF et fait partie du vaste corpus documentaire canadien en accès libre sur le site internet de l’agence (au risque de me répéter sur le blog, j’invite vraiment à y faire un saut pour mieux mesurer les nombreuses découvertes filmiques à y faire !).

Image de La conquête de l’Amérique I

La Conquête de l’Amérique I et II (1990 – 1992) reprend le principe de la série documentaire du cinéaste et semble s’inscrire dans l’oeuvre globale énumérée plus haut, ici dans son volet territoire. Comme c’est précisé dans le générique, le tournage initial remonte à 1977 et s’articule aux revendications des Innus (Montagnais) quant à la terre et les droits associés, incluant la collaboration active de Montagnais dont l’ancien Chef de bande Antoine Malek.

« Je demandais à mon équipe de ne pas loger à l’hôtel. Je leur disais : «On va dans les maisons indiennes ! C’est le seul moyen de filmer ces gens-là, en étant à leur niveau. Pierre Perrault [célèbre documentariste québécois] m’a dit un jour : « C’est drôle, avec moi les Indiens ne parlent pas et avec toi, ils n’arrêtent pas de parler ». C’est sûr qu’en présence de Blancs, ils ne parlaient pas; les Indiens ne disaient pas un mot. »

Arthur Lamothe (id, 2007)

La conquête de l’Amérique I révèle la perception d’un territoire indien soumis aux exploitations des multinationales (et autres installations étrangères) avec l’accord du Québec et de l’Etat fédéral canadien ayant pour corollaires le pillage des ressources et une interdiction des moyens de subsistance des Indiens qui mène à leur extinction.

« Bucherons 2 [la suite de Bûcherons de la Manouane] ne pouvant s’entreprendre, je soumettais à Pierre Juneau un projet de film intitulé Le péril blanc, sur l’élimination des Indiens d’Amérique, un film de montage réalisé à partir de photos des cadavres d’Indiens massacrés durant la Conquête de l’Ouest par Custer et d’autres nettoyeurs, dont on charge sans ménagement les corps déjà raidis aux yeux grands ouverts dans des charrettes. Et d’autres photos prises au 19ème siècle, celles-ci célébrant la dignité de cette race qui a occupé des millénaires durant ce continent, objet d’un génocide oublié par les actuels Euro-Américains que nous sommes. Je voulais inscrire cette méditation dans la  suite de l’admirable film Mourir à Madrid de Frédéric Rossif. Hélas, Pierre qui voyait autrement l’avenir de l’ONF, me dit :

–         Ce n’est pas rentable. »

Arthur Lamothe, témoignage publié sur le site Arthur Lamotte 

Les plans de survol aérien du territoire indien au début du film sont particulièrement éloquents. L’énumération des parcelles forestières cédées par l’Etat au droit de coupe des multinationales se superpose à l’étendue forestière de plus en plus soumise au pillage (en cela ce film annonce le terrible documentaire L’erreur boréale réalisé en 1999 par Desjardins et Monderie, visible ICI). L’exploitation du territoire indien qui cerne les autochtones (pillage des forêts mais aussi hydro-électricité, pêche industrielle et de loisirs…) y résonne comme une guerre, à la manière du survol aérien intégré dans le montage du documentaire Pays Barbare (2013) de Gianikian et Lucchi où la guerre coloniale menée en Ethiopie par l’Italie fasciste se traduit par un discours d’Hailé Selassié évoquant les bombardements au gaz moutarde sur son peuple (pour voir cette séquence de Pays Barbare, cliquer ICI). Mais ici l’extermination se fait « sans effusion de sang » bien que les plans réguliers survolant le territoire pourraient évoquer la conquête territoriale d’un champ de bataille.

Images de La conquête de l’Amérique I  

Ci-dessous un plan où la caméra s’attarde sur un stock de bois coupés alors qu’un témoignage nous apprend qu’aucune négociation de coupe n’a eu lieu avec les indiens.

Ci-dessous une cargaison de bois issus de la terre indienne en partance pour les usines européennes d’une multinationale téléphonique. Ces images font écho à certains plans de Bûcherons de la Manouane (le bateau remplaçant le camion qui pillait la forêt de la terre Atikamekw). Le colonialisme dans son expression économique quotidienne

Dans la foulée de ces exploitations de la terre indienne sans concertation ni négociation, obtenue par aucun traité, ni capitulation sur les terres concernées, le documentaire enchaîne avec un long passage intégrant un explicatif juridique de l’anthropologue Rémi Savard. Alors que les pillages des ressources poussent les indiens au bord de la mer à l’écart des bois, Savard revient sur la proclamation royale anglaise de 1763 survenue lors du Traité de Paris (fin de la colonie Nouvelle France, cédée aux anglais).

Image de La conquête de l’Amérique I

Une visualisation indienne mémorisant la proclamation royale anglaise de 1763 : « deux bateaux côte-à-côte« . Le film questionne aussi les différences de conception et de la langue pour exprimer les aspects juridiques d’un territoire

Cet excellent passage pose la problématique juridique dans le rapport entre les Blancs et les Amérindiens (par exemple la notion de propriété existait-elle et avait-elle une codification juridique précise parmi les Indiens d’Amérique du Nord ?) et présente le cheminement pris par l’illégalité toujours actuelle de l’Etat fédéral et du Québéc ayant brisé l’autonomie des Autochtones. L’exposé de Savard est particulièrement frappant par la subtilité d’approche qu’impliquent les termes juridiques « servitude foncière » et « fiduciaire ». L’ensemble aide à mieux comprendre pourquoi la proclamation royale de 1763 est un texte de référence pour les Montagnais et qu’en effet aucun traité de dépossession n’existe. C’est une guerre qui ne dit pas son nom qui s’exprime par la spoliation des terres et le non respect des droits des Indiens de la Côte-Nord (et d’ailleurs), causant précarisation et extermination :

« Il est important de dire que ce processus de disparition [des Montagnais] n’allant pas assez vite, en 1857 les parlementaires canadiens ont voté une loi (…) qui déclarait explicitement qu’à partir de maintenant les Autochtones n’avaient plus les mêmes droits et les mêmes obligations que les autres sujets de sa majesté. Non seulement ils n’étaient plus des Nations, mais ils devenaient des gens frappés d’incapacité juridique, comme à l’époque les femmes, les enfants âgés de moins de 21 ans et les malades mentaux. (…). Quand vous avez un pupille, il faut un tuteur. Alors le tuteur c’était le gouvernement qui par ce fait prenait entre ses mains toute l’administration des biens des Indiens, supposément pour les protéger, supposément pour s’occuper de son obligation fiduciaire qui était implicite dans la doctrine impériale britannique, mais en fait pour faire disparaître le plus vite possible cette réalité embarrassante sans effusion de sang, proprement. »

Rémi Savard dans La conquête de l’Amérique I

Aussi, à ce point de vue juridique le film articule la réalité du terrain telle que vécue par les Montagnais, à savoir comment cette dépossession coloniale se traduit concrètement dans la vie quotidienne des Indiens. Et c’est ainsi que parmi les pillages des ressources déjà évoquées auparavant le cinéaste s’attarde sur la pêche. Ici la dévastation des Blancs (épuisement du poisson etc) va de pair avec l’écrasement des moyens de subsistance des Indiens. Le documentaire renvoie aussi à d’autres communautés indiennes confrontées à l’interdiction de pêcher au profit des Blancs, et à ce sujet je conseille, entre autres, le documentaire Les événements de Restigouche (1984, à voir ICI ) réalisé par Alanis Obomsawin qui porte sur la lutte des Micmacs interdits de pêcher le saumon sur leurs terres et réprimés par le pouvoir québécois (soit un colonialisme québécois particulièrement souligné par la cinéaste qui apparaît également dans La conquête de l’Amérique I). Ici la violence du fait colonial s’exprime en particulier dans les témoignages des pêcheurs Montagnais en conflit avec un club de pêche américain (installé par bail d’Etat) et avec les garde pêche. Alors que le consumérisme touristique jouit de la rivière, les possesseurs indiens de la terre sont condamnés à « la pêche en cachette » parce que leurs droits à la subsistance n’y ont plus cours.

« On avait peur de pêcher le jour, on ne voulait pas le déranger. Lui il pêche le jour et nous on pêche la nuit. N’importe qui trouve à vivre ici, l’italien, le japonais… tous ceux qui viennent de loin. C’était à nous de vivre confortablement mais c’est vous qui vivez bien. Laissez-nous tranquille, vous devriez être à genoux devant nous maintenant. C’était à nous d’être là-bas au club, mais c’est vous qui êtes très bien installés. Aujourd’hui vous voulez tout dicter à l’Indien, combien il prendra de saumon. On saura bien combien on doit tuer de poissons. C’est notre terre à nous.(…) On ne cherche pas à savoir comment vous vivez, vous les Blancs. Tandis que vous vous voulez tout savoir, comment on tue le gibier, ou comment on parle, même comment on vit, même comment quelqu’un dort. Vous voulez tout posséder, on nous insulte trop. On fait toujours  ça à l’indien. Lui poser des interdictions quand il chasse. Il serait bientôt temps qu’on n’ait plus peur. Moi je n’ai plus peur. Ça ne fait rien si on me tue, de toute façon je vais mourir si je n’ai rien à manger. »

Antoine Malek dans La conquête de l’Amérique I

Le récit final qui s’ensuit à propos de la mort des deux pêcheurs Montagnais paraît à la fois comme un « fait divers » et un « accident » dans la presse du pouvoir Blanc mais ici le particulier, en plus de révéler une tragédie humaine, découle clairement de l’exposé du processus colonial qui a précédé. En 1996 Lamothe a entrepris le long métrage de (docu-)fiction Le silence des fusils qui traite de cet « accident » où il met en avant la thèse amérindienne, pas celle retenue par les conclusions d’une enquête bâclée.

Le silence des fusils, extrait (1996)

Un docu-fiction qui revient sur « l’accident » des deux jeunes Innus et l’injustice qui s’en ai suivie, tel un écho à la guerre qui ne dit pas son nom. Le film n’eut aucun succès en salle.

Si la filmographie amérindienne de Lamothe semble à l’évidence avoir décliné une approche culturelle (langue, spiritualité etc confrontées au colonialisme), à travers le traitement du territoire considéré aussi dans sa dimension  humaine c’est l’aspect économique du colonialisme qui ressort le plus dans La conquête de l’Amérique I et il y aurait sans doute à mettre en parallèle bien des situations non seulement ailleurs en Amérique mais aussi dans le monde.

Arthur Lamothe a réalisé une « suite » intitulée La conquête de l’Amérique II mais en fait sortie avant en 1990. Ce deuxième opus est visible en intégralité sur le site de l’ONF. « Profitons-en » pour les plus modestes, ce diptyque est à peu près la seule réalisation du cinéaste accessible gratuitement sur la toile.

La conquête de l’Amérique II (1990, 67′)

Synopsis (ONF) : Ce documentaire suit un groupe d’Amérindiens dans la reconquête juridique de leurs rivières à saumon face aux clubs privés et pourvoiries. Nous les suivons, de portage en portage, sur la magnifique rivière Natashquan, jusqu’à un endroit sacré au pied d’une chute, où il reconstituent des moments importants de la vie d’antan à l’intérieur des terres.

VISIBLE EN INTÉGRALITÉ EN CLIQUANT ICI

On y retrouve par exemple une caméra qui scrute le territoire par des travellings et survols aériens auxquels ici sont superposés des propos indiens témoignant du processus de spoliation des terres, de sédentarisation forcée par la formation des réserves sous la tutelle de l’Etat (tel que Savard l’a exposé dans La conquête de l’Amérique I), de scolarisation et de contrôle visant une assimilation « pour faire de nous, Indiens, de véritables canadiens et ainsi assurer notre bonheur » et « pour faciliter l’exploitation de nos territoires« .

Images de La conquête de l’Amérique II 

L’approche du territoire occupe de nouveau une grande place y compris dans le traitement visuel (ci-dessous, travelling sur la réserve Innu de Natashquan et survol aérien d’un autre réserve Innu)

La conquête de l’Amérique II s’articule également à l’autre volet en incorporant un contenu juridique, cette fois-ci au regard d’une situation particulière : les revendications des Montagnais-Innus vis à vis de la rivière Natashquan. Là encore, quelques « subtilités » d’Etat mènent à une dépossession illégale. Aussi la dernière partie de cette suite documentaire matérialise brillamment le lien entre les Innus et le territoire par le cheminement menant à un lieu de traditionnel de la pêche aux flambeaux et au camp provisoire qui en découle. L’occupation millénaire du territoire surgit à l’image, l’histoire de la communauté in situ est palpable. Dans ce contexte, les quelques pêcheurs touristiques filmés par Lamothe apparaissent dissonants vis à vis de la perception indienne du territoire. Une des forces de ce diptyque est de signifier l’appartenance et l’attachement territoriaux indiens, que ce soit en termes juridique, économique ou culturel.

Vous êtes en Terre Indienne – Michael Kanentakeron Mitchell (1969)

Michael Kanentakeron Mitchell – You are on indian land (Vous êtes en terre indienne) – 1969 – Canada – 37 mn

« D’autres nations indiennes ont les même problèmes. Nos voisins polluent notre terre. Le peu qu’il nous reste est grugé par bail, appropriation, annexion. Nos droits sont oubliés, les frontières nous divisent, nos conseils sont supervisés par des fonctionnaires blancs censés nous « civiliser ».  »

Michael Kanentakeron in You are on indian land

You are on indian land a longtemps été attribué au cinéaste canadien Mort Ransen alors que dans les faits il fut initié, dirigé, écrit et narré par Michael Kanentakeron Mitchell de la Nation Mohawk d’Akwesasne, soit une réserve indienne traversée à la fois par la ligne frontière entre USA et Canada et la limite provinciale entre Ontario et Québec. Ce n’est que très récemment que Kanentakeron a été reconnu officiellement comme le réalisateur. Il a précisé dans les années 2000 que « Mort [Ransen], qui avait son nom attaché comme réalisateur, disait toujours que ce n’était pas son film, que c’était le mien. Je pense vraiment que son affirmation tenue pendant des années les a aidés à prendre cette décision maintenant. » C’est ainsi qu’en 2017 l’ONF a présenté une version avec un générique de fin modifié qui précise l’identité du véritable réalisateur ainsi que celle de Noël Starblanket, un autre indien de la Nation Mohawk d’Akwesasne dont la contribution active s’est située au montage aux côtés de l’expérimentée Kathleen Shannon (fondatrice du Studio D de l’ONF, composé exclusivement de femmes cinéastes). Ci-dessous la version publiée sur la chaîne You Tube de l’ONF conserve le générique initial, en revanche la version publiée sur le site internet officiel de l’ONF présente le générique modifié en 2017 (en toute fin du film). Ces précisions expliquent l’aspect militant de ce film produit par l’ONF. Le point de vue des Indiens Mohawks est clairement exprimé et comme pour Kanehsatake, 270 ans de résistance d’Alanis Obomsawim (1993, relayé et présenté ICI sur le blog), le documentaire dépasse l’aspect brut du conflit en en exposant les fondements socio-politiques.

FILM INTÉGRAL en VO

(pour le voir en VO sous-titrée français – avec générique de fin modifié –  cliquer sur le lien ICI)

Synopsis (site ONF) : Court métrage documentaire sur les Mohawks de la réserve de St-Régis près de Cornwall qui, en 1969, manifestent contre l’imposition de taxes sur l’achat de denrées aux États-Unis. En bloquant le pont qui relie le Canada aux États-Unis, ils réclament un droit pourtant clairement établi par le traité de Jay en 1794

Pour en revenir à la genèse de ce film autochtone coup de poing, précisons qu’il fut réalisé dans le cadre d’un nouveau programme de l’ONF intitulé Indian Film Crew (IFC) et créé en 1968 par George Stoney. Ce dernier était le producteur exécutif du Challenge for change (ou Société Nouvelle) initié dans les années 60 et qui incluait entre autres une nouvelle orientation de l’ONF dans le rapport aux Autochtones bien que les films restaient encore trop imprégnés du point de vue blanc. L’IFC visait donc à corriger cela en formant et confiant la réalisation à des Autochtones : « Les cinéastes de l’ONF avaient la nette impression que trop de films “sur” les Indiens étaient entièrement réalisés du point de vue des Blancs. Quel éclairage différent les Indiens apporteraient-ils s’ils commençaient à tourner leurs propres films ? » (G. Stoney dans une lettre du 3 janvier 1972, cité dans Le cinéma Autochtone à l’ONF : un aperçu). C’est ainsi qu’avec un appui institutionnel d’Etat incluant le ministère des Affaires indiennes, l’IFC (devenu IFTP en 1971) donna lieu à une formation à des cinéastes indiens jusque sa fin en 1973. Michael Kanentakeron faisait partie de ce programme. A quelques égards, ce programme pourrait faire penser à ce qui se faisait à peu près à la même période aux USA avec la minorité africaine américaine confrontée également aux discriminations, stéréotypes etc (je renvoie aux récents articles du blog se rapportant à l’émergence du cinéma noir aux USA et sa confrontation au poids des stéréotypes racistes, par exemple ICI et ICI). A la fin des années 60, l’UCLA (université de Los Angels) lança un programme permettant à des africains américains de se lancer dans un cinéma qui traite de problématiques échappant à la vision des dominants et prenne en charge une autre représentation des Noirs, parmi lesquels Charles Burnett et Hailé Gerima.

« Ils nous ont donné deux mois de formation à la théorie du cinéma, nous ont ensuite donné une caméra et nous ont dit de sortir et de tourner quelque chose – à condition de raconter une histoire »

Kanentakeron (cité sur le site de la Cinémathèque de l’Ontario)

De retour à Akwesasne, Kanentakeron a commencé à filmer des réunions communautaires portant sur les problèmes auxquels étaient confrontés les Mohawks. Suite à un visionnage de séquences à l ‘ONF « George Stoney m’a dit que je pourrais avoir quelque chose d’intéressant ici et m’a dit de rédiger une proposition pour un film. » (cité sur le site de la Cinémathèque de l’Ontario). Mais Kanentakeron n’était pas que derrière la caméra, il participait aux réunions et de fil en aiguille il est devenu porte parole. C’est ainsi qu’on le voit à plusieurs reprises dans You are on indian land. C’est pourquoi à l’approche du blocus du pont passant sur les terres indiennes il décida de faire appel à l’ONF pour envoyer une équipe afin de témoigner de l’action, étant donnée sa propre implication dans la lutte : « Lorsque le blocus a commencé, j’étais l’une des premières personnes à être arrêtées. Alors quand j’ai été emmené par la police, l’équipe est restée derrière et a continué à filmer le blocus pour le reste de la journée. » (cité sur le site de la Cinémathèque de l’Ontario).

« Nous ne possédions pas les compétences techniques de cinéastes chevronnés, mais nous avions des tas de nouvelles idées sur la façon de faire des films. Par le cinéma nous avons propagé le message que nous ne voulions plus être les Indiens du Canada… Nous nous sommes mis à promouvoir une autre attitude consistant à tenir compte de qui nous étions et de notre place dans ce pays. »

Michael Kanentakeron, cité in Screening Culture

Image de You are on indian land :

Le titre du film apparaît sur le bureau douanier canadien installé en terre indienne. S’opère un renversement de point de vue, l’autochtone s’empare maintenant du cinéma qui a pris possession de la représentation des indiens comme le colonialisme a pris possession de la terre des indiens.

Filmé à la manière du cinéma direct en émergence dans les années 60, You are on indian land est radical par l’exposition et la contestation de l’emprise coloniale sur l’autonomie indienne. Au-delà de la Nation Mohwak d’Akwesasne, la situation abordée et le documentaire renvoient plus largement aux réalités des peuples indiens toujours confrontés au colonialisme. C’est ainsi que Vous êtes en terre indienne fut par exemple projeté par l’Americain Indian Movement lors de l’occupation de l’île d’Alcatraz (1969-1971). De nos jours, le documentaire représente une oeuvre clé du cinéma autochtone et d’après un texte de l’ONF « il est encore projeté dans les programmes de cinéma et d’études autochtones dans toute l’Amérique du Nord« .

Akwesasne est une nation Mohawk dont le territoire est traversé par des lignes frontières étatiques (et provinciales) tout en dépendant de lois – « le système de l’homme blanc » – selon l’Etat où la partie de la réserve est enclavée. 

Parmi les aspects importants et alors inédits au Canada abordés par le film, il y a la question de l’auto-gouvernance.

La police provinciale cherche « un responsable » (un chef) mais l’horizontalité indienne demeure dans l’action collective du blocage du pont.

Sont notamment critiqués les conseils de gouvernance indiens, étroitement associés au pouvoir blanc. Il est notamment dit par une Mohawk « les chefs de Saint Régis sont des marionnettes« . Il faut préciser que l’administration indienne de la réserve d’Akwesasne – encadrée par les Etats limitrophes –  se répartit en deux : le Conseil des Mohawks d’Akwesasne (MCA) pour la partie enclavée au Canada (avec trois districts au Québec et en Ontario) et le Conseil de la tribu Mohawk de Saint Régis pour la partie enclavée aux USA. Or dans Vous êtes en terre indienne l’administration indienne est aussi visée. On atteint là un des piliers de la domination des Blancs qui s’appuie sur une pseudo autonomie légitimée par des institutions de gouvernance qui découlent du système occidental. Ainsi au Canada les Conseils de bande sont directement issus de la Loi sur les indiens de 1876 qui cadre le fonctionnement et la gestion de ces conseils, imposant au passage un système électif en rupture avec les traditions indiennes. C’est ainsi que les activistes Mohawks mentionnent par exemple leur non participation aux élections, voyant dans l’action directe une solution devant la passivité voire la complicité des chefs de conseil avec le pouvoir blanc qui ne répond pas aux revendications indiennes, à leurs droits d’avoir emprise sur leurs terres et sur leurs vies.

Action directe des Mohawks pour arracher leurs droits

A travers cette lutte et ce film la Loi sur les indiens est ciblée et attaquée, toute une législation coloniale qui contrôle et précarise les indiens. D’autres films autochtones réalisés au Canada abordent moult aspects découlant de la Loi sur les indiens. Je pense notamment au statut des femmes – également évoqué dans Vous êtes en terre indienne dans son volet mariage – qui est clairement arriéré par cette loi canadienne aux pendants patriarcaux, ainsi en témoigne par exemple Mère de tant d’enfants d’Alanis Obomsawim (1977, visible en intégralité ICI) qui tend à démontrer combien la société patriarcale coloniale s’impose aux communautés indiennes dont l’organisation et le statut des femmes relève d’autres manières de fonctionner. Un caractère hostile qui est valable pour plusieurs autres aspects de la société canadienne dans son rapport aux femmes autochtones …

« Mike » Michael Kanentakeron ironise sur une remarque de « compréhension » du Ministre des affaires indiennes, québécois d’origine et qui appelle à s’aligner sur les lois fédérales

Par rapport au cadre colonial qui perdure malgré la supposée autonomie des indiens, il y  a un passage du film qui évoque la comparaison du québécois Jean Chrétien, alors ministre canadien des Affaires indiennes, avec sa propre minorité canadienne-française (bien qu’il fut un opposant au souverainisme québécois). Michael Kanentakeron y soulève avec humour la contradiction d’une minorité qui dans les faits entretient un rapport colonial avec les indiens et leurs territoires. A ce sujet je conseille de voir Les événements de Restigouche (1984) d’Alanis Obomsawin (visible ICI sur l’ONF) où sont dénoncées l’injustice et la répression entretenues par le gouvernement québécois à l’égard de l’autonomie indienne.

Michael Kanentakeron Mitchell est devenu producteur délégué à l’IFTP (Indian Film Training Programm) et proposa en 1973 la création d’un studio indien, c’est à dire consacré aux peuples indiens et composé de cinéaste autochtones. Cela est arrivé… 18 ans plus tard avec la création de Studio 1 (producteur par exemple de Kanehsatake, 270 ans de résistance en 1993). Kanentakeron a aussi réalisé et participé à une poignée d’autres films, tel que Who were the ones (1973). A partir de chansons composées par le chanteur-compositeur (et cinéaste) Willie Dunn de la nation Mi’kmaque (né dans la réserve de Restigouche), ici interprétée par Bob Charlie, et d’illustrations réalisées par John Fadden, Who Were the ones témoigne d’une autre vision sur la colonisation à l’arrivée des premiers Européens.

Michael Kanentekaron Mitchell – Who were the ones – 1973 – 7 mn

VISIBLE EN INTÉGRALITÉ EN CLIQUANT ICI

Les chansons de Who were the ones ont été composées par Willie Dunn dans un disque du même nom (écoutable en entier ICI) qui réunit des histoires et des ballades racontées et chantées par l’artiste, sorti après sa célèbre composition Ballad of Crowfoot. Cette dernière a accompagné le film que Dunn réalisa lui-même en 1968, également produit par l’ONF. Intitulé Ballad of Crowfoot, il s’agissait du premier clip vidéo produit au Canada. Le film rend hommage au chef Crowfoot de la nation Siksika de la Confédération Blackfoot et a obtenu sept prix internationaux lors de sa sortie.

Willie Dunn – The ballad of Crowfoot –  1968 – 10 mn 

Kanehsatake, 270 ans de résistance – Alanis Obomsawin (1993)

Alanis Obomsawin – Kanehsatake, 270 ans de résistance – 1993 – 120 mn – Canada

« Quelqu’un m’a demandé : jusqu’où es-tu prête à aller ? J’ai dit six pieds sous-terre, c’est ce qui va arriver. Vous allez voir un festin des morts, pas une revendication des terres. Ils l’ont prouvé, c’est ce qu’ils veulent, non ? Faire taire les Indiens, les garder opprimés comme ils l’ont fait pendant des années. Si je vais en prison, je franchirai les portes avec dignité. (…). Et quand je sortirai je montrerai à mes enfants et à mes petits enfants comment se battre. Finie la compassion, j’en ai assez. J’ai été élevée en pacifiste. Si tu ne veux pas être victime de préjugés raciaux, ne sois pas raciste. On en a beaucoup enduré mais ça, ça m’a transformée. Je n’ai jamais été violente, je n’ai jamais pensé à frapper ou à cogner, mais maintenant qu’on ne me regarde pas de travers. Je ne m’inclinerai pas devant eux,  parce qu’ils me marcheraient sur les mains. Si c’est ça être civilisé, j’aime mieux être de ce côté-ci de la barricade. »

Chicky, femme mohawk in Kanehsatake, 270 ans de résistance

Alanis Obomsawin est une cinéaste abénaquise ayant grandi dans la réserve indienne d’Odanak au Canada avant de suivre un parcours scolaire dans une ville québécoise puis de démarrer une carrière de chanteuse-compositrice à New-York. A partir de la fin des années 60, elle s’est lancée dans le cinéma documentaire au sein de l’ONF lorsqu’en 1967 elle fut sollicitée comme conseillère pour un film sur des Autochtones. Cette participation avait l’avantage de rompre avec la vision stéréotypée et coloniale d’un certain nombre de films ONF consacrés aux peuples indiens, jusqu’alors réalisés par des cinéastes non-Autochtones. C’est la période où l’ONF change donc quelque peu de politique en intégrant peu à peu des cinéastes issus des Premières Nations, Métis ou plus récemment Inuits. C’est ainsi qu’Obomswin contribua à d’autres films de l’ONF puis réalisa elle-même ses documentaires. Productrice, elle a aussi donné lieu à des créations hors ONF avec par exemple l’établissement de multimédias en coopération avec des nations indiennes. Toujours en activité, à ce jour elle a donné lieu à une oeuvre assez dense qui relève de dimensions culturelles, sociales (la pauvreté ou encore l’alcoolisme parmi les communautés) et plus politiques où elle témoigne avec une subjectivité indigène assumée des conflits engendrés par la spoliation ou le contrôle sur les territoires indiens, impliquant des conséquences néfastes sur les vies des Autochtones dans la continuité de la colonisation entamée au 16ème siècle. Parmi les aspects récurrents de ses films, il y a une visibilité importante des femmes indiennes dont la parole occupe souvent le premier plan. Alanis Obomsawin est la cinéaste indienne sans doute la plus connue du Canada mais il faut veiller à ne pas limiter l’expression cinématographique autochtone à cette seule cinéaste, tout en ne perdant pas de vue qu’il y a forcément une forme d’emprise de l’institution étatique de l’ONF avec laquelle d’ailleurs la documentariste aurait eu quelques accrochages.

« Pour commencer, il faut changer les lois, il faut laisser les indiens être maîtres d’eux-mêmes. On est fatigués du gouvernement qui décide tout pour nous. On est fatigués d’avoir les autres qui se trompent pour nous. (…) On veut garder nos terres (…). Le jour où les Indiens auront le droit de faire les choses chez eux et qu’on ne viendra pas les exploiter (…) il n’y aura plus de problèmes. Je déteste la charité. Moi, je crache sur ça. Ce n’est pas comme ça que nous aidons les Indiens. »

Alanis Obomsawin, interview radiophonique donnée en 1969

Découvrant à peine les documentaires d’Obomsawin j’ai été surpris d’y trouver une subjectivité bien affirmée qui emploie une narration proche des Autochtones avec l’émergence d’un « je » (souvent conteur) plutôt que de la troisième personne installant de la distance sur un sujet-objet observé (soit un procédé qui pourrait rappeler la démarche du documentariste argentin Jorge Preloran, présenté ICI sur le blog). On y sent une proximité de la cinéaste avec les personnes filmées, pas seulement dans l’approche socio-culturelle mais aussi dans l’aspect politique parfois militant (tel Kanehsatake, 270 ans de résistance). Bien qu’ayant quitté une réserve indienne dès l’âge de 9 ans la documentariste a vécu la discrimination et s’est toujours revendiquée de son identité indigène. C’est ainsi que sa filmographie œuvre notamment pour la préservation des cultures et la promotion des droits indiens, une influence de ses racines qui semble contaminer la forme-même de ses films avec une place de la parole plus importante que l’image. Car non seulement le conte et la transmission orale sont importants dans les cultures indiennes, mais en plus Obomsawin s’accrocha aux contes et chansons appris dans la réserve de sa jeunesse lors de son vécu difficile dans une ville québécoise où sa famille était la seule autochtone. Par ailleurs, avant d’être cinéaste Obomsawin fut conteuse. Cependant par certains aspects (une indienne vivant parmi les Blancs etc) la cinéaste a d’abord pu représenter un visage autochtone acceptable qui pouvait éventuellement être instrumentalisé afin qu’elle serve une intégration telle que voulue par l’Etat canadien, en donnant une place et une vision moins stéréotypée des cultures indiennes tout en reléguant l’identité autochtone à une sorte de folklore sans fond et mettant la résistance socio-politique sur le second plan, comme pour mieux faire disparaître l’entité indigène par le biais de la dissolution. Or dès 1964, lors d’une interview déroulée sur un plateau télé canadien à une période où sa carrière de chanteuse émergeait, Obomsawin témoigne avec force de son attachement à ses racines indiennes en évitant le piège de l’intégration-assimilation que lui tend le journaliste, refusant cette assignation à apparaître tel qu’on voudrait la récupérer. Voilà qui témoigne d’un état d’esprit et annonce son cinéma engagé en faveur des Premières Nations, bien que produit par une institution d’Etat.

Entrevue avec Alanis Obomsawin sur un plateau TV canadien (1964, 8 mn)

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« Je pense qu’un jour je vais regarder dans le dictionnaire pour voir ce que ça veut dire pour de vrai. Vous autres vous parlez toujours de ça « intégrer », « émanciper » et tout mais vous allez demander à n’importe quel Indien il va toujours vous dire je suis indien ça finit là. Essayez pas de lui faire dire autre chose. Il est indien. Je sais que pour vous ça n’a aucun sens. (…) Il faut jamais dire aux Indiens on va vous enlever ces terres ou vous feriez mieux d’aller vivre avec les Blancs. C’est blasphémer. Les terres sont très importantes. (…) On a oublié ce que l’Indien, lui, a enseigné aux Blancs. C’est l’Indien qui l’a bel et bien sauvé de la mort quand les premiers Blancs sont venus ici. Et quand ils racontent que les Blancs sont allés découvrir les pays et qu’ils sont montés dans les Montagnes Rocheuses et qu’ils ont fait ci et ça, il y avait toujours un Indien devant qui lui montrait le chemin. Et on a oublié de mentionner ça. »

Alanis Obomsawin (ici nommée de son nom canadien Hélène Robert), 1964

L’engagement de la réalisatrice apparaît nettement dans les parti-pris du documentaire Kanehsatake, 270 ans de résistance, son film le plus connu et récompensé dans plusieurs festivals. Il a pour sujet « la crise d’Oka », partie d’un projet municipal québécois mêlant élargissement d’un terrain de golf et construction résidentielle sur des terres Mohawks (peuple amérindien composant une des six nations iroquoises). S’en ai suivi un mouvement d’occupation associant des Mohawks voisins (incluant des Mohawks Warriors armés) tandis qu’un blocage du pont de Mercier – passerelle entre la réserve Mohawk de Kahnawake et Montréal – fut entrepris en solidarité par les Mohawks de Kahnawake. Alors que l’Etat a fini par rompre les négociations face aux exigences indiennes, le mouvement de résistance – également soutenu d’un camp de la paix composé d’Indiens (du Mexique, des USA etc) – s’est étalé sur presque trois mois en étant confronté à la sûreté québécoise puis l’armée canadienne ainsi qu’à des émeutes racistes blanches. La cinéaste a accompagné la lutte avec un point de vue Mohawk largement assumé, témoignant notamment des motivations résistantes et de la répression avec un parti-pris qui en fait un film militant plutôt qu’une « neutralité » de type télévisuel, à la manière d’un Ken Loach en quelque sorte qui lors des grandes grèves de mineurs sous Thatcher avait également choisi et revendiqué un côté de la barricade. Plutôt que de réduire cette « crise » à un un conflit armé drainant au passage tout une criminalisation des indiens (je conseille la lecture de l’article ICI), la cinéaste relaie des problématiques de fond ayant trait au vol des territoires indiens, à l’autonomie autochtone, aux conditions socio-économiques inégalitaires et à la préservation des identités culturelles indiennes.

Kanehsatake, 270 ans de résistance – FILM INTÉGRAL (120 mn)

« On va peut être voir se multiplier les barrages routiers d’un bout à l’autre du Canada. Les gens sont écœurés. La seule chose que les gouvernements comprennent c’est ça [montrant un fusil]. Les poissons meurent, l’air est pollué, les plantes meurent, les animaux meurent, ça sera bientôt le tour de la Nation Mohawk. »

Un mohwak warrior in Kanehsatake, 270 ans de résistance

Que l’ONF ait produit un tel documentaire  – sorti trois ans après les événements – peut étonner. En fait peu après la crise d’Oka l’ONF créa le Studio 1 (devenu Aboriginal Filmmaking Program en 1996), voué à se consacrer uniquement au cinéma autochtone. Cela a contribué à un boom du cinéma entrepris par des Autochtones, avec l’émergence d’une nouvelle génération dans la foulée de précurseurs. Graydon McCrea, alors producteur exécutif à l’ONF, a en effet présenté cette nouvelle orientation comme attachée au regard autochtone dans sa propre représentation : « Depuis les premiers jours du cinéma, les non-Autochtones montrent ce qu’ils perçoivent comme le caractère énigmatique et romantique des peuples indiens, inuits et métis de l’Amérique du Nord. Les Autochtones trouvent désormais intolérable de se voir dépeints uniquement selon l’image que les autres ont d’eux ; ils souhaitent se dépeindre comme ils se voient eux-mêmes » (G. McCrea, cité dans The Aboriginal Voice: The National Film Board and Aboriginal Filmmaking Through the Years).

« Les Premières Nations entrent dans une ère d’autodétermination accrue, et l’un des aspects fondamentaux de l’autodétermination est d’interpréter nos propres réalités dans les médias. Nous devons prendre en main la production de nos images pour assumer notre place au rang des cultures distinctes du Canada. »

Carol Geddes, cinéaste Métis alors en charge du studio 1 (citée in K. L. Dowell, Sovereign Screens)

Voilà un contexte qui a donc pu favoriser un film comme Kanehsatake, 270 ans de résistance au sein d’une production ONF. Mais la cinéaste, bien avant ce documentaire de 1993, déroulait déjà une subjectivité autochtone parfois combinée à un parti-pris s’exprimant aussi politiquement. Les événements de Restigouche (1984) en est un fameux exemple, tant sur la forme que que le contenu qui se présente à bien des égards comme un précédant annonciateur de la Crise d’Oka (l’autonomie indienne heurtée au colonialisme québécois/canadien).

Kanehsatake, 270 ans de résistance conserve aussi une approche de « conteuse » de la cinéaste, où la parole des autochtones prend en souvent en charge les récits à la manière d’une histoire racontée. Dans une interview radiophonique portant sur ses débuts, la cinéaste a mentionné combien le conte et la culture orale ont une influence sur sa manière de faire du cinéma. Ses films se présentent comme des histoires racontées pour les générations futures. Kanehsatake, 270 ans de résistance s’inscrit pleinement dans cette démarche, ce film fait mémoire d’une résistance autochtone. La mention  « 270 ans » du titre renvoie à la rédaction écrite en 1720 de la constitution de la nation iroquoise (lois, codes juridiques) qui découlait elle-même d’une transmission orale remontant au 12ème siècle.

Dans la lignée de son approche narrative subjective, Obomsawin a consacré une petite suite à Kanehsatake, 270 ans de résistance en réalisant un petit documentaire qui se focalise sur une femme Mohawk ayant participé à la lutte. Elle y raconte le mouvement et la phase judiciaire qui s’en ai suivie, incluant un juge hostile à son nom mohawk et exigeant une identité canadienne. Il s’agit de Je m’appelle Kahentiiosta (1996), un titre qui revendique l’identité indienne. Comme un écho à Alanis Obomsawin dont l’identité canadienne fut « Hélène Robert ».

Je m’appelle Kahentiiosta (1996, 30 mn) est visible en intégralité en cliquant ICI

En 1997, une deuxième petite suite documentaire a été réalisée en se focalisant cette fois-ci sur un homme Mohawk ayant également participé à la lutte de 1990 et pas des moindres puisqu’il s’agit du warrior « Spudwrench ». Tabassé et sérieusement blessé par des militaires durant le siège des occupants recroquevillés sur le centre de désintoxication de Kanehsatake, Spudwrench est ici approché à la fois par son identité indienne et son activité sociale comme travailleur sur installations métalliques. Il n’est pas le seul à apparaître et le film donne à mesurer les nombreux Autochtones de la réserve, de père en fils, associés à ce travail difficile engendrant accidents et chutes mortelles (les nombreux morts occasionnés par la construction du Pont de Québec est par exemple bien souligné). C’est intéressant que le documentaire juxtapose la perte territoriale et identitaire à la prolétarisation sur les chantiers de construction des colonisateurs, telle une « intégration ». D’ailleurs la cinéaste évoque l’espoir de s’orienter vers d’autres métiers par le biais des études, pour que les enfants échappent à ce sort. Cette dimension sociale n’est pas sans rappeler l’approche de la cinéaste indigène mexicaine Yolanda Cruz dont l’oeuvre s’attache notamment à casser les stéréotypes qui non seulement figent les cultures indiennes mais en plus les situent en dehors du monde (voir la présentation ICI sur le blog). Ici Alanis Obomsawin traite de l’identité indienne (en particulier sa spiritualité) et de la résistance territoriale articulés à la société occidentale.

Spudwrench : l’homme de Kanahwake (1997, 57 mn) est visible en intégralité ICI

A noter que le site de l’ONF propose de nombreux films visibles en intégralité dans une très bonne qualité image. Outre plusieurs documentaires d’Alanis Obomsawim, il y a pleins de (re)découvertes à y faire avec d’autres cinéastes autochtones ou encore des films de Pierre Perrault, etc. Très bonne initiative à saisir, elle permet notamment de découvrir un cinéma Autochtone relativement méconnu.

Trou story – Richard Desjardins, Robert Monderie (2011)

Trou story – Richard Desjardins, Robert Monderie – 2011 – 76 mn – EN ENTIER

« «Vous ne connaissez rien des mines? Normal. Les mines ne parlent pas beaucoup. Surtout pas de leur histoire…» Cette histoire, Richard Desjardins et Robert Monderie nous la racontent dans Trou Story, leur plus récent documentaire, produit par l’Office national du film du Canada, dans lequel ils renouent avec la veine pamphlétaire de L’erreur boréale.

L’histoire minière au Canada, c’est une histoire de profits fara- mineux au mépris de l’environnement et de la santé des travailleurs. Une histoire obscure où en pleine Première Guerre mondiale, le nickel de Sudbury est vendu à l’armée allemande qui en fabrique des balles qui serviront, à la bataille de Vimy, à tuer des soldats de Sudbury. Les affaires sont les affaires…

Une sale histoire où la population de Cobalt crève de la typhoïde dans une ville où on ne ramasse pas les déchets, tandis que les premiers magnats canadiens de l’industrie minière s’enrichissent en vendant à l’Angleterre la production d’argent de la quarantaine de mines qui ceinturent la ville. »

Le chanteur québécois et par ailleurs réalisateur de documentaires, s’est de nouveau associé à Robert Monderie, dans la foulée de l’excellent Le peuple invisible de 2007 (relayé ICI sur le blog).  Trou story a beaucoup été comparé à L’erreur boréale, le documentaire des deux compagnons le plus diffusé et aux répercussions les plus concrètes. L’angle d’attaque est en effet similaire, puisqu’il vise de nouveau de grandes compagnies, dont l’un des pires fléaux est à la fois de piller les ressources canadiennes et de causer des dégâts environnementaux irréversibles dans notre présent d’humanité. Il est fort dommage que Le peuple invisible, pour ma part le plus percutant du duo, n’ait pas suscité autant de réactions concrètes; le parti pris y est très éclairant sur les populations indiennes massacrées, parquées dans des réserves et dont on a dépouillé droits et terres, au profit, justement, d’intérêts privés. Mais pas seulement, puisque l’Etat (et ses provinces) y trouvent leur compte vraisemblablement. Cet écrasement des droits des populations autochtones est peu traité au Canada, qui se prévaut plus généralement, dans ses élans contestataires, de porter critique sur les multinationales et colonialismes (notamment anglais) venus piller la nation. Le paradoxe est que ces critiques ne tiennent que rarement compte – en tout cas dans ce qui est le plus diffusé et connu du grand public – de la place des populations amérindiennes qui sont également particulièrement positionnés sur les désastres environnementaux, en plus d’exiger des droits sociaux qui y sont articulés. Il est important aussi de rappeler que cette brave nation canadienne, pillée par les multinationales, fait partie de la poignée de pays ayant voté CONTRE la présence de l’Etat Palestinien à l’ONU.

Comme pour Le peuple invisible, les réalisateurs s’appuient ici sur un gros travail d’archives et la narration comporte un volet historique très important. Il est intéressant aussi que les ambivalences des revendications soient suggérées : la mine comme à la fois présence souhaitée (emploi etc) et nocive (exploitation des hommes et des ressources, désastre environnemental…). L’un des aspects qui m’a le plus saisi est l’effort de guerre soutenu par des mines du Canada (la production de Nickel) à la 1ère guerre mondiale (en forunissant des ennemis !) et la deuxième guerre mondiale; dans les faits elles contribuèrent donc à deux fronts de tués : d’une part la guerre en elle-même (les canadiens massacrés à la célèbre bataille de Vimy de la 1ère guerre mondiale, dans le Nord pas de Calais en France, l’ont été par une armée allemande fournie en nickel des mines du Canada !!), d’autre part les mineurs tombés non seulement dans les « accidents » mais aussi par maladies (beaucoup plus nombreux ceux-là et mis à l’écart des « comptes » officiels). L’approche du syndicalisme dans les mines et des immigrations européennes est également fort pertinente, et rarement abordée à ma connaissance pour les Amériques.

Bien entendu, le gros objet est surtout d’ordre environnemental dans la deuxième partie du documentaire. Le TROU qui figure dans le titre… Mais ce TROU c’est aussi, sans doute, le trou de la mémoire collective et d’une certaine histoire de la mine, soit l’officieuse, évitée dans les relais médiatiques, audiovisuels, gouvernementaux… TROU comblé ici par the TRUE story. A ce sujet, Desjardins (voix off) avertit le spectateur avec la formule : « Vous ne connaissez rien des mines? Normal. Les mines ne parlent pas beaucoup. Surtout pas de leur histoire… ». Elles laissent juste un TROU, pas seulement physique et lié à la nature de l’industrie, mais également social et mémoriel. Elle passe et repart. Quelque soit le pays, la région, c’est un aspect récurrent de la mine (argent, charbon, or…). Elle laisse des mutilés et des morts, des villes fantômes, une mémoire falsifiée. La réception du documentaire en dit long : de très nombreux représentants des compagnies minières établies au Canada se sont manifestés contre ce film; il est désigné comme caricatural, ne s’intéressant qu’aux aspects négatifs de la mine, que le passé est le passé et que le présent serait doté d’un bien meilleur fonctionnement minier, autant pour les travailleurs que pour l’environnement. On peut comprendre ici l’importance de Trou story : remplissez ce trou de mémoire et d’histoire cachée, et on vous le retire. Pourquoi ? Pour bien entendu justifier les mines actuelles. Et son éternelle répétition en terme d’exploitations environnementales et humaines, et son lot de désastres « naturels » et de morts, et son pillage économique. Récemment il était question sur le blog (ICI) des mines à ciel ouvert en Amérique Centrale (et du Sud) : les exploitations y semblent beaucoup plus dénuées de principes environnementaux et de prise en compte des volonté de la population civile et surtout des peuples indiens. Ces derniers, après tout, ne sont-ils pas les invisibles ? Leurs discours revendicatifs sont par ailleurs, le plus souvent, beaucoup plus tranchants que l’hypothèse de résistance développée ici dans le documentaire : il ne s’agit pas d’une meilleure mine avec de meilleurs règlement respectueux des travailleurs et de l’environnement, et plus collaborateur aux finances nationales; les peuples indiens ont tendance à exiger LE DEPART pur et simple des industries minières. Ni pillage, ni exploitation humaine, ni assassinats, ni massacres naturels et pollutions contaminant les personnes. Quant aux « enrichissements » affichés dans les propagandes d’Etat, ces derniers sont d’une part minimes et retombent encore plus rarement dans les poches des populations autochtones. L’Etat, après tout, ce n’est pas les indiens.

En tout cas, encore un excellent documentaire de Desjardins, surtout dans sa première partie je trouve, contenant ce volet d’archives et historique très peu approché à ma connaissance. Je connaissais l’oeuvre musicale de Desjardins, et bien maintenant j’ai découvert son oeuvre documentaire, et ça vaut le détour ! le plus réjouissant ? Ses documentaires sont souvent suivis, par leurs projections publiques, de quelques élans collectifs après un ébranlement général lors des diffusions. Des discussions qui ont tendance à amener du concret dans les luttes. Le documentaire n’est bien sûr pas tout, mais il est une contribution non négligeable.