Dernier été – Robert Guédiguian (1979 )

Avec Ariane Ascaride, Gérard Meylan

L’œuvre de Guédiguian est marquée d’une identité qui lui est propre, avec des thèmes récurrents: le quartier de l’Estaque à Marseille, des valeurs militantes communistes dépassant le cadre rigoureux et purement formel des partis, un attachement aux réalités sociales de la classe ouvrière et, ce qui m’interpelle régulièrement chez lui et qui n’est pas pour me déplaire, des rapprochements évidents avec l’oeuvre de Pier Paolo Pasolini. Ses premiers films sont mes préférés, sont les plus « vrais » tout en étant les plus « innocents », connotant de très près une réalité sociale en évolution (par exemple la e ouvrière et ses désillusions mais aussi ses survivances) et portant un regard très humain en même temps qu’engagé. On sent réellement dans le cinéma de Guédiguian une volonté de faire la part belle à une résistance sociale, culturelle, politique ainsi qu’à une mémoire ouvrière ancrée dans le réel, transmise par les « anciens » mais aussi en mouvement perpétuel dans sa confrontation au présent, et non figée dans un dogmatisme militant. Bien entendu le cinéma de Guédiguian est également fortement associé à une bande d’acteurs et actrices qui apparaissent dans quasiment tous ses films: Gérard Meylan, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin ou encore Jacques Boudet.

 Dernier été est tourné dans le quartier Estaque Riaux (Marseille Nord); quartier sur le « déclin » dans un contexte de fermeture des usines, à la marge de la ville, ses personnages principaux sont comme témoins vivants d’une certaine mutation sociale. La plupart cède aux changements que nécessite la société de consommation et peu résistent, pas en terme de théorisation ou militantisme politique, mais en terme de refus de l’adaptation au mode de vie imposé par la société et ses « valeurs » (l’égoïsme entre autres). Ce film de Guédiguain est sans doute le plus « pasolinien » de sa filmographie. Je ne peux m’empêcher de faire des rapprochements avec Accatone de Pasolini, dont le sous prolétariat et sa forme de résistance à la petite bourgeoisie (les « classes moyennes ») italienne se fait par une manière d’être, un mode de vie et de pensée, qui lui sont propres, sans imitation du modèle petit bourgeois intégré à la société moderne. Dernier été, surtout à travers le personnage de Gilbert (ah quels débuts de Gérard Meylan !), est un refus désespéré de céder à la métropole marseillaise et sa corruption d’une population jusque là marginalisée et de plus en plus intégrée à la norme culturelle. La résistance ici prend plusieurs formes, et jamais à travers des discours politiques.

Les « citations » pasoliniennes sont régulières dans le film: plongeon dans la mer de Gilbert depuis le lieu le plus élevé rappelle celui d’Accatone depuis le pont; même tragédie annoncée, même inquiétude, même destin: la mort. Citation directe depuis une émission télé en fond sonore qui reprend la terrible tragédie décortiquée par Pasolini à propos de la fameuse « mutation anthropologique » sans précédent dans une société de consommation dont les valeurs s’imposent subtilement mais sûrement, sans échappatoire, au monde rural et sous prolétaire de l’Italie des années 60; pire que le fascisme et le temps des bourreaux, une certaine acculturation prend place sans passer par la force, l’écroulement des valeurs « immémoriales » se fait de manière radicale et irrémédiable avec l’accord des gens, pour qui la petite bourgeoisie (ou e moyenne) n’est plus celle dont on se moque, mais celle qu’il faut imiter. Ce passage pasolinien auquel Guédiguian se réfère trouve un écho assez incroyable dans Dernier été, au niveau d’un quartier et la mutation subie sous forme d’adaptation de ses habitants à la société de consommation (disparition du quartier claire et nette – à voir les travaux menés depuis un certain temps à Marseille et visionner entre autres les films du cinéaste Denis Gheeerbrant là dessus dans République Marseille – EXTRAIT ICI). Enfin, l’usage de la musique chez Guédiguian (Vivaldi) contribue à une certaine sacralisation des personnages évoluant dans le film et rappelle l’usage de Bach chez Pasolini dans Accatone. La réalité sociale du film prend une ampleur tragique à travers la petite histoire dans un quartier populaire; Gilbert  refuse la compromission  mais finit par se faire tuer…

Les échos pasoliniens de ce film sont clairs. Guédiguian semble faire sans doute un parallèle pour ce qui est de l’acculturation, mais il le fait dans une réalité sociale qu’il voit et ressent sincèrement, et toute son œuvre sera par la suite imprégnée de son regard attaché à une certaine réalité « socialiste », empreinte de valeurs non conciliables avec l’acceptation, et au contraire tendues vers un mode de vie résistant à la société néolibérale. Dernier été est un premier essai à voir car il annonce toute l’œuvre de Guédiguian.  Obsessions: ancrage dans une réalité sociale, refus de compromission, mémoire sociale, humanité résistante, lutte des classes…

La critique que j’apporterai cependant à la filmographie de Guédiguian est de quelque part faire écho à Pasolini, avec plus ou moins de liant, mais sans réellement approfondir le scandale pasolinien… Je ne sais s’il s’agit de la part de l’auteur un hommage et un renvoi à son oeuvre ou une pure assimilation de ce qui a été mis en oeuvre dans un autre lieu, sous forme de répétition cette fois-ci… « Le maître » n’est pas dépassable… (je pense notamment au discours de Miterrand dans les mines dans le film Le promeneur du champ de mars, à fort renvoi dans ma perception à la séquence du mort du chef du PC italien Togliatti dans Oiseaux petits et gros de Pasolini; dans les deux films: mort d’une certaine incarnation (faussée) en guise de mise en image, en problème la mort plus collective – réelle – de l’idée et pratique du communisme, du socialisme – pas dans le sens du parti et de son représentant officiel. Voir la séquence du film de Pasolini ci-dessous). Il reste que Guédiguian dégage bien des particularités au-delà du prisme pasolinien, à travers notamment la place du « conte », tel Marius et Jeannette. Cet enjolivement que beaucoup lui reprochent ici et là.

A noter que Guédiguian est un des fondateurs des sociétés de production « Agat Films & Cie » et d' »Ex-Nihilo » qui ont produit des films de cinéastes que j’apprécie beaucoup par leur cinéma « engagé » et/ou très personnel: Lucas Belvaux, Jean-Pierre Thorn, Dominique Cabrera ou encore Pascale Ferran…

Pour finir, une citation de Guédiguian lors d’un entretien pour Périphérie : « Pasolini, je l’ai lu de A à Z. Je connais. Je cite d’ailleurs le discours sur « le Génocide » dans mon premier film, Dernier été. Alors, l’idée de ce processus d’homogénéisation des es, je suis d’accord. Mais il existe une culture ouvrière. C’est dans ses manifestations que la culture ouvrière existe. Avec Marius et Jeannette et mes films précédents, je pose des pierres. Je retravaille, je réétudie. La culture ouvrière n’est pas un bloc. La culture ouvrière, comme toutes les cultures de e, est toujours en acte. »

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