Finally got the news – S.Bird, R. Lichtman et P. Gessner avec la LRBW (1970)

Stewart Bird, René Lichtman et Peter Gessner – Finally got the news – 1970 – USA – 56 mn

Documentaire réalisé en association avec la League of Revolutionary Black Workers (LRBW)

« Documentaire unique qui révèle les activités de la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires à l’intérieur et à l’extérieur des usines d’automobiles de Detroit. Grâce à des entrevues avec les membres du mouvement, des images tournées dans les usines automobiles, et des images de la distribution de tracts et de piquets de grève, le film documente leurs efforts pour construire une organisation indépendante du travailleur noir qui, contrairement à l’UAW, répondra aux problèmes des travailleurs, tels que la vitesse de la chaîne d’assemblage et les salaires insuffisants auxquels sont confrontés les ouvriers noirs et blancs dans l’industrie. » (Résumé de l’édition DVD ICARUS )

Une liste du DRUM (membres de la LRBW) à des élections syndicales en 1970 :

(au « Dodge Main » de Chrysler, usine d’assemblage à Hamtramck/Détroit)

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En regardant ce documentaire, malgré l’absence de sous titres français, j’ai pensé à un film du cinéaste américain Paul Schrader (scénariste bien connu de Taxi Driver de Scorsese). En 1978 il avait réalisé une fiction très intéressante intitulée Blue Collar (1978), forte critique du syndicalisme industriel, très pessimiste sur la classe ouvrière et que j’avais présenté ICI sur le blog.

« Oui, nous détestons la direction, mais savez-vous ce que nous détestons le plus ? Notre syndicat. Il nous a trahi. »

(Paul Schrader dans une interview des années 70)

Images tirées de Finally got the news :

(trahison syndicale de l’UAW)

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Blue Collar, sans doute influencé par Finally got the news (une hypothèse confirmée par Jefferson R. Cowie dans son ouvrage Stayin’alive), se focalisait sur l’industrie automobile et l’Union Auto Workers (UAW), syndicat majoritaire. Avec la présence de deux personnages principaux noirs je trouvais intéressant que la question raciale soit au moins esquissée (telle la solidarité limitée, le paternalisme blanc), bien que non abordée de front. D’ailleurs le personnage interprété par Richard Pryor reprenait la formule « plantation » au lieu de prononcer « the plant » (l’usine), soit un renvoi à l’exploitation esclavagiste :

« That’s all you talk about, « the plant »! Everybody know what « the plant » is. « The plant » just short for plantation ! » (Zeke Brown/Richard Pryor dans Blue Collar)

En tout cas, bien que pessimiste, l’approche de Paul Schrader m’avait frappé. Quelle surprise ce fut donc que de découvrir que quelques années auparavant Finally got the news avait abordé de front le racisme. Soit un documentaire qui donne à penser la trahison syndicale, déjà l’UAW de l’industrie automobile de Détroit mais en se concentrant sur le point de vue des travailleurs noirs, en association avec la League of Revolutionary Black Workers (LRBW). Organisation politique plutôt méconnue de nos jours (personnellement j’en avais jamais entendu parlé), son activité a résidé principalement à Détroit. Elle fut formée en 1969 pour finalement (déjà) scissionner au cours des années 70. Elle était issue de l’activité syndicale de travailleurs noirs qui avaient d’abord créé le syndicat DRUM (Dodge Revolutionary Union Movement) au « Dodge Main » (une usine d’assemblage Chrysler située à Hamtramck/Détroit et alors composée à 70% de travailleurs noirs). La constitution de DRUM faisait suite à une grève de mai 1968 dont la répression s’abattit avec plus de violence sur les ouvriers noirs (incluant des licenciements). Un bulletin hebdomadaire conçu comme un outil de lutte était régulièrement diffusé dans les usines, des actions revendicatives d’envergure et une grande grève s’organisèrent à l’initiative des travailleurs noirs.

« DRUM est une organisation de travailleurs noirs opprimés et exploités. Elle réalise que les travailleurs noirs sont les victimes de l’esclavage inhumain pour des directeurs d’usine blancs racistes. Elle réalise également que les travailleurs noirs représentent 60% et plus de la force de travail globale à l’usine de montage d’Hamtramck, et qu’ils détiennent donc le pouvoir exclusif. Nous, membres de DRUM n’avons pas d’autre alternative que de former une organisation et de présenter une plate-forme. Le Syndicat nous a constamment et systématiquement trompé à maintes reprises. Nous avons tenté d’adresser nos doléances par les procédures de l’UAW, mais en vain; Ses mains sont tout aussi sanglantes que la gestion blanche raciste de cette entreprise. » (Extrait du premier numéro du bulletin DRUM)

(photo ci-dessous) Un numéro hebdomadaire de DRUM

(A titre d’exemple, le troisième bulletin a documenté les conditions racistes dans l’usine, dénoncé la complicité de l’UAW avec la tenue d’une journée annuelle de la police de Détroit, énuméré des décès attribués à la police.)

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Ainsi d’autres syndicats RUM (Revolutionary Union Movement) se créèrent dans l’industrie automobile de Détroit (tel par exemple le FRUM dans une usine Ford et ELRUM à Eldon Avenue). En juin 1969 l’ensemble des syndicats RUM furent réunis dans la LRBW, organisation visant à donner une orientation politique plus large. Mais au fil du temps des divisions se révélèrent, certains voulant par leur action avoir une force réformatrice sur l’UAW et d’autres voulant carrément s’y substituer. La nomination d’ouvriers noirs à des postes de responsabilité de l’usine furent d’ailleurs présentes parmi les revendications du syndicat DRUM. A cet égard, d’une certaine manière, la postériorité de Blue Collar de Schrader qui présentait des personnages ouvriers noirs après le documentaire de 1970 fait écho à la visibilité accrue des travailleurs noirs, que ce soit dans l’usine ou dans le fonctionnement de l’UAW (quitte à acheter des individus par des postes à responsabilité ? C’est un aspect que soulève le film de Schrader si mes souvenirs sont bons; d’ailleurs un passage de Blue collar fait déclarer à un responsable syndicaliste blanc que l’accès des ouvriers noirs au syndicat s’est fait grâce aux blancs !). Plus largement le LBRW se divisa sur la question politique, à savoir s’il fallait se concentrer sur l’industrie automobile ou constituer une force politique nationale. Pour un historique aussi approfondi qu’intéressant (contextualisation de l’industrie automobile, récits de grèves, précédents et genèse des RUM, création de la LRBW, ruptures organisationnelles etc) se rapporter à un long article de Muhammad Ahmad intitulé « The League of Revolutionary Black Workers: A Historical Study« . Ça évitera de se contenter de mon grossier raccourci ici présent dont le but est simplement d’introduire le documentaire.

Film intégral en VO non sous-titrée :

 

Pour ce qui est de la réalisation, les trois réalisateurs sont alors membres du collectif de cinéastes et photographes Newsreel. Celui-ci fut crée en 1967 par Robert Kramer et Allan Siegel et a donné lieu à une cinquantaine de films articulés autour des luttes de libération, celles des minorités jusqu’à la décolonisation. C’est ainsi que Newsreel avait produit un film autour des Black Panthers et qu’émergea l’idée de faire de même pour le DRUM bien que l’orientation stratégique y était différente en partant de l’organisation des travailleurs.

Je résume ci-dessous la genèse et le tournage de Finally got the news, à partir du texte « making of a radical film » de Dan Georgakas relayé en intégralité en fin d’article (photos tout en bas, texte également inclus dans le livre Detroit, i do might dying qui fait un historique de la LRBW). Rédigé en anglais, on peut y lire des anecdotes de tournage, des analyses et le détail des difficultés liées au rapport houleux entre le Black Panthers Party et la LRBW.

GENÈSE et TOURNAGE DU DOCUMENTAIRE

Une première venue à Détroit fut organisée par Jim Morrison avec une délégation de Newsreel qui collecta des enregistrements sonores, mais Morrison fut ensuite envoyé en prison (il est quand même mentionné au générique du documentaire). Un autre groupe de Newsreel vint à Détroit, cette fois-ci composé de Bird, Lichtman et Gesser. Les membres du comité central de la LRBW furent d’abord hostiles (par méfiance de l’image, qui plus est entreprise par des blancs; peur de l’utilisation qu’en ferait les directions d’usines et la police; crainte que leur présence bloque les travailleurs …). C’est finalement John Watson de la LRBW qui vit ça d’un bon œil et engagea l’accord de l’organisation. Cela n’empêcha pas qu’il y ait des hostilités de travailleurs et syndicalistes pendant le tournage. Par ailleurs la LRBW avait un regard sur le travail entrepris, voulant maîtriser l’image qui en ressortirait. Watson insistait notamment sur le caractère didactique que devait prendre le film, car bien que conscient que les réalisations de Newsreel avaient un public universitaire blanc il voulait que le documentaire s’adresse aux travailleurs noirs. Le titre fut choisi à partir d’une chanson interprétée par General Gordon Baker durant les élections syndicales au Dodge Main (le chant repris par les ouvriers figure dans le film). Cofondateur du DRUM et de la LRBW, Baker avait d’ailleurs refusé de se présenter aux tests d’aptitude pour la guerre au Vietnam.

C’est ainsi que grossomodo le documentaire dégagea la théorie de « comment la classe ouvrière, guidée par les travailleurs noirs, pouvait faire la révolution » (Georgakas). Si la majeure partie du documentaire fut le fruit d’une collaboration étroite entre l’équipe de cinéastes, surtout entreprenante dans le domaine technique, et la LRBW à travers John Watson, il faut signaler que l’introduction sans voix off fut l’idée de Stewart Bird. Pour le reste, tout était discuté. Mais suite à des dissensions accrues entre le Black Panthers Party et la LRBW, le tournage se compliqua de par la position du collectif Newsreel en faveur de la stratégie politique des Panthers. Après des tensions, une entente fut finalement trouvée avec le trio de Newsreel présent à Détroit et les trois cinéastes acceptèrent de terminer le film à titre individuels.

Puis John Watson fonda Black Star Productions afin de « produire et distribuer des films traitant des questions politiques et sociales les plus cruciales de notre temps« , lui conférant un rôle éducatif politique, en guise d’alternative à la plupart des films. La distribution de Finally got the news fut ainsi entreprise et visait entre autres à obtenir des fonds pour la réalisation d’autres films. Des copies furent mises en circulation en Europe, le film fut même montré en 1970 au Festival de Pesaro (Italie), un festival créé en 1964 et dont les débuts coïncidaient à un renouvellement du cinéma mondial, par opposition au cinéma commercial dominant (les films des nouvelles vagues européennes, d’Amérique latine, du Japon, des Godard, Pasolini, Forman, Rocha, Straub, Chitylova, Rosselini, Gleyzer, Solanas etc y étaient projetés).

En 1979, Steward Bird co-réalisa un autre film autour du syndicalisme et relayé ICI sur le blog : The wobblies. Soit un historique sur IWW, Industrial Workers of the World.  En 2011, Finally got the news a d’ailleurs été projeté à l’initiative de IWW Los Angeles.

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Plus récemment encore, en octobre 2016Finally got the news a été diffusé à Chicago au Stony Island Arts Bank. Parmi les deux intervenants, figurait un syndicaliste membre de Black Lives Matter Chicago. Un film qui parle à celles et ceux qui luttent aujourd’hui ?

Pour ma part j’ai trouvé la découverte très intéressante mais je regrette de l’avoir vu sans sous-titres car ne pouvant bien saisir les propos. Or en parallèle aux images de travail ou d’actions syndicales le film insère plusieurs témoignages sur l’historique des luttes, les conditions de travail, la trahison raciste de l’UAW, les rapports entre ouvriers blancs et noirs, les violences policières racistes ou encore le chômage important des femmes noires. En fait j’ai cru comprendre que le film soulève la problématique de l’articulation d’une lutte syndicale ancrée sur un lieu de travail à une dimension politique plus large, attaquant le racisme et le capitalisme plus globalement à l’oeuvre dans la société. Cependant il faudra patienter pour disposer de sous-titres français, une absence logique puisque le documentaire n’a fait l’objet d’aucune édition DVD dans l’hexagone… Finally got the news devrait pourtant y avoir des résonances quand on songe aux luttes menées par des organisations comme le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA), créé en 1973 et accusé par les syndicats et la gauche traditionnelle de « diviser la classe ouvrière », ou les OS immigrées des années 80 dans les usines automobiles (Renault-Flins, Citroën-Aulnay, Peugeot Talbot et Poissy etc) dont les grèves-occupations conduisirent un certain ministre Pierre Mauroy (parti socialiste) à désigner les luttes de travailleurs immigrés comme « ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises« . On peut aussi songer aux mineurs de charbon marocains (et les cheminots marocains) dont l’exploitation raciste d’Etat nécessita une organisation spécifique des premiers concernés dans l’ombre des syndicats officiels (à part quelques poignées de soutiens) et qui furent appuyés par l’ATMF (Association des Travailleurs Marocains de France) – se rapporter à la présentation du documentaire Sur le carreau, ICI sur le blog.

 

Texte de DAN GEORGAKAS : « the making of a radical film »

(historien et poète anarchiste américain)

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Une réflexion sur “Finally got the news – S.Bird, R. Lichtman et P. Gessner avec la LRBW (1970)

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