Creation for liberation – Ray Kril (1979-1981)

« Inside our ears the many wailing cries of misery. Inside our bodies, the internal bleeding of stifled volcanoes. Inside our heads, erupting thoughts of rebellion. How can there be calm when the storm is yet to come ? » Linton Kwesi Johnson

Ray Kril – Creation for liberation, parties 1 et 2 – 1979/81 – VO (anglais) – 62 mn – Angleterre 

Partie 1 (00 —> 30 mn) : Célébration du dixième anniversaire de la librairie et maison d’édition Bogle Louverture à Londres, déroulant danses, musiques – dont le chanteur de blues Jimmy James – poèmes dont deux du poète de reggae Linton Kwesi Johnson, le tout entrecoupé par des propos autour du rôle de la communauté noire en Grande Bretagne.

Partie 2 (30 mn —> fin) : Évocation des émeutes d’avril 1981 à Brixton, un quartier sud de Londres caractérisé de misère sociale (logements insalubres, taux de chômage élevé…) et où la police utilise les lois SUS pour réprimer la jeunesse noire. Une zone « Frontline » devient un lieu d’affrontement. Images également de la manifestation devant le County Hall à Londres où se déroulait l’enquête sur les treize adolescents noirs morts dans un incendie criminel d’une maison à New Cross lors d’une fête. La manifestation dénonçait la teneur raciste de l’incendie de New Cross, et le laissez faire ou les ignorances délibérées lors des enquêtes de la police quant aux attaques sur la communauté noire.

Ce documentaire est produit par une structure néerlandaise d’Amsterdam nommée Cultural Media Collective. Comme précisé dans le résumé plus haut, il se scinde en fait en en deux parties qui ont été réalisées à deux années d’intervalle par Ray Kril.

PREMIÈRE PARTIE, 1979 (Noir et blanc, 00 —> 30 mn) 

Tourné en 1979, ce premier volet porte sur la célébration des dix années d’existence d’une librairie et maison d’édition ouverte à Londres en 1969. Nommée Bogle Louverture, c’est une référence à deux esclaves devenus des illustres rebelles et combattants de la liberté, deux grandes figures de l’anticolonialisme : Paul Bogle et Toussaint Louverture. La librairie est fondée par Jessica et Eric Huntley. C’est un couple de militants originaires de Guyane qui au début des années 50 s’exile de la région coloniale britannique après que le gouvernement métropolitain ait décidé de faire obstacle au PPP élu au pouvoir et auquel participait Eric Huntley. Tout comme de nombreuses personnes des Caraïbes – dont de nombreux militants -, ils rejoignirent Londres où une mouvance anticoloniale se développa, notamment à l’oeuvre pendant la lutte d’indépendance du Ghana en 1957. Parallèlement le couple s’engagea contre les discriminations à l’égard des noirs qui ont cours en Grande Bretagne. C’est alors un climat particulièrement hostile caractérisé de racisme ambiant, de lois dirigées contre l’immigration et d’un arsenal juridique bien trop faible pour faire face au racisme. L’éducation fut un des aspects privilégiés par le couple tandis qu’ils contribuèrent à un dynamisme culturel noir, parmi d’autres acteurs et structures de l’époque. Ainsi la fondation en 1971 du Centre des Arts de Keskidee, premier centre des Arts pour la communauté noire et initiée par l’architecte et activiste guyanais Oscar Abrams. « Le côté culturel ne peut être ignoré dans une lutte politique » dit Eric Huntley dans article (en anglais) ICI et auquel je renvoie pour un retour détaillé sur le couple et la genèse de la création de la librairie.

Bogle Louverture édita un premier livre en 1969, écrit par l’érudit guyanais Walter Rodney et à qui la première partie de Creation for liberation est ici dédiée. Après avoir étudié à Londres, en 1968 il fut professeur spécialisé en histoire africaine à Kingstown en Jamaïque où il organise également des conférences officieuses dans les ghettos de la capitale, imprégnées d’anticolonialisme et de marxisme. Mais une interdiction de séjour en Jamaïque est prononcée à son égard en octobre 1968, ce qui provoque une manifestation initiée par des étudiants de son université et dirigée vers le centre ville, rejointe alors par des milliers de personnes. Des membres du BITU (syndicat allié de la Droite) tirent sur les manifestants, causant les émeutes appelées « Rodney riots » qui débouchent sur trois morts et des blessés. A son retour à Londres, le couple Huntley le rencontre et découvre qu’il a emmené avec lui des cours donnés en Jamaïque. C’est là que s’improvisa l’édition de ses écrits et dont le financement vint de dons. The groundings with my brothers fut ainsi publié en 1969, réunissant des essais portant sur ​​l’histoire africaine, le Black Power et les politiques réactionnaires de la Jamaïque. Par la suite, Rodney enseigne notamment à l’Université de Dar-es-Salaam en Tanzanie puis revient en Guyane en 1974 où il cofonde la Working people’s alliance, force d’opposition. Mais il est assassiné à Georgetown le 13 juin 1980. Bogle Louverture prend alors le nom de Walter Rodney en hommage au militant et intellectuel assassiné. Parmi ses écrits les plus importants figure Comment l’Europe sous-développa l’Afrique : Analyse historique et politique du sous-développement (1972), coédité par Bogle Louverture et la Maison d’édition de Tanzanie de Dar-es-Salaam. Un documentaire de 2011 a été consacré à Walter Rodney, intitulé W-(alter)A-(nthony)R(odney) stories. 

Je glisse ci-dessous deux trailers : un officieux composé d’une BO de Linton Kwesi Johnson suivi de la bande annonce officielle.

« … plus qu’une librairie, [Bogle Louverture] était un centre de la communauté » (Jessica Huntley). S’y tenaient des lectures de poésie, des lancements de livres, des conférences. C’était aussi un lieu de rassemblement de militants activistes. C’est pourquoi la librairie fut également le fruit d’attaques d’extrême droite. Mais finalement c’est à cause de la hausse des loyers que la librairie ferme en 1989 … En 1975 Bogle Louverture publie le recueil de vers Dread beat and blood de Linton Kwesi Jonhson (dit LKJ). A noter qu’un album en découle en 1978. D’ailleurs, le versant musical de Linton Kwesi Johnson est sans doute plus connu que sa composante poétique et engagée, écrite, récitée et chantée en créole jamaïcain. Si cette facette est partie prenante de sa production musicale elle n’est pas forcément conscientisée dans une réception consommatrice et simplement festive de son oeuvre.

« Writing was a political act and poetry was a cultural weapon » LKJ, dans une interview de 2008

Linton Kwesi Johnson apparaît dans le documentaire parmi les danseurs et danseuses, poètes et musiciens. Il fait partie intégrante de la scène culturelle associée à Bogle Louverture. Dans cette mouvance il y a l’inévitable Keskidee Centre créé en 1971 et mentionné plus haut. Y prend place le Keskidee Theatre workshop où parmi d’autres artistes, tel que le sculpteur nigerian Emmanuel Jegede en résidence, LKJ contribue à cet élan culturel. Il y donne lieu à son premier recueil de poèmes en 1973 intitulé Voices of the Living and the Dead (publié en 1974) à travers une performance sur scène (plusieurs voix composent ces poèmes, il y a une forme de scénographie). Je renvoie par ailleurs à la présentation faite ICI sur le blog du film Babylon de Franco Rosso (1980), où j’évoque Linton Kwesi Johnson.

Toute cette contextualisation pour signifier à quel point Bogle Louverture tient une importance particulière. Elle est ancrée en lien à une condition noire très difficile en Grande Bretagne tout en en contribuant à un dynamisme culturel et militant à vocation émancipatrice, où les origines culturels (telles afro-caribéennes) constituent un socle vivace et prenant une part active. A l’image d’un LKJ engagé et porteur d’un « patois » jamaïcain qui tient une place primordiale dans ses poésie et musique. Cette langue motrice de ses compositions, LKJ en dit que « The term ‘ Patois ‘ is unhelpful to describe the languages of the Caribbean. I prefer to use the term which the Barbadon poet Brathwaite uses which is the term NATION LANGUAGE. (…) Patois really is a term which really refers to broken French. It is sometimes used to describe what is spoken on the English Caribbean islands, but I think it’s an unhelpful term, because it is really basically refering to the French islands.(…) But to give you a simple answer to your question, the language I’m writing is mostly JAMAICAN. » (LKJ, interview). Le « patois » jamaïcain est à distinguer du « patois » rasta mais les deux peuvent s’imbriquer, s’influencer, se mélanger. Je renvoie ICI à une note instructive consacrée au langage en Jamaïque ( et plus particulièrement focalisée sur le rasta), illustrant bien l’importance de la langue, que son usage n’est pas anodin ni dépourvu de sens.

Quant aux échanges filmés dans l’espace quotidien de la librairie, ils rendent compte également des constats et réflexions en cours, de la nécessité d’influer politiquement sur une société inégalitaire. C’est sans aucun doute l’une des forces de ce documentaire que de faire témoignage en gardant trace de cette période depuis un point de vue interne à la communauté noire. Nous connaissons – malgré la censure -, une certaine vision de l’Angleterre donnée par les mineurs en lutte (je renvoie par exemple à Which side are you on ? de Ken Loach présenté ICI sur le blog ou encore à la série video Miners campaign tapes LA sur le blog). Nous avons ici la vision d’une communauté noire discriminée et ghettoisée dans la banlieue londonienne, issue parfois du colonialisme britannique (des Caraïbes par exemple). Cet aspect social et politique est renforcé dans la deuxième partie du documentaire, réalisée en 1981.

Des références à l’esclavage insérées dans le film rendent compte de l’actualité de la libération, l’esclavage et le colonialisme britannique qui se sont notamment implantés dans les Caraïbes (Jamaïque, Guyane …) sont vivaces dans les mémoires. Des artistes et militants sont issus de cette réalité coloniale, dont témoigne en particulier le Caribbean Artists Movement (CAM) qui de 1966 à 1972 réunit écrivains, poètes, dramaturges dont LKJ. Ce dernier évoque directement l’esclavage, l’histoire noire et ses luttes, dans son premier recueil de poèmes publié en 1974; il fait appel aux corps des ancêtres : « A harvest of the bodies of all who are dead, we who are alive will make » (LKJ, Voices of the Living and the Dead). Dans une certaine mesure comment ne pas voir dans cette première partie de Creation for liberation comme un écho au Festival Panafricain d’Alger de 1969 (et dont il est question ICI sur le blog) ? Un aspect d’autant plus à creuser que le colonialisme britannique reste – à ma connaissance en tout cas – un peu moins connu que celui de ses proches voisins européens (France, Belgique …). Je conclus la présentation de cette première partie en relayant ci-dessous une affiche du Manifeste Creation for liberation. Grossomodo il s’agissait donc d’un groupe d’activistes culturels basés à Brixton et organisant nombre de manifestations culturelles telles que expositions, danses etc aux racines africaines affirmées.

creation for liberation

DEUXIÈME PARTIE, Reflection in red, 1981 (Couleurs, 30 mn —> fin) 

Le titre de cette partie provient de l’album du même nom d’Oku Onuora sorti en 1979. Il constitue l’un des premiers artistes jamaïcains de DUB poetry à émerger. Ici la réalité sociale et politique apparaît plus nettement. D’entrée le film choisit de ne pas adopter le point de vue spectacle médiatique visant à condamner les « barbares » émeutiers. Pour avoir une petite idée du traitement médiatique en France des émeutes de Brixton en 1981 je renvoie à l’archive INA visible ICIpas très éloignée de certains comptes rendus plus récents… Reflection in red fait défiler des images que je suppose être reprises des médias d’alors (?) avec incrustations de sous titres victimisant la police et constatant les dégâts (blessés, voitures brûlées etc), mais l’accompagnement sonore en porte la germe sociale et politique à coups de « equal rights and justice » (musique composée par Oku Onuora), tel un écho à Equal rights de Peter Tosh. « Everyone is crying out for peace, yes None is crying out for justice Everyone is crying out for peace, yes None is crying out for justice I don’t want no peace I need equal rights and justice I need equal rights and justice I need equal rights and justice Got to get it, equal rights and justice »

Peter TOSH, Equal rights

C’est alors que le documentaire passe aux témoignages de celles et ceux qui vivent de l’autre côté de la Frontline, dans la foulée de propos édifiants de Margaret Thatcher. A l’encontre du point de vue du pouvoir, voilà des voix qui témoignent et s’opposent aux racisme, violences policières,  misère etc. Bienvenue au ghetto ! Dans un deuxième temps, le film traite plus précisément du comportement des policiers et de la vision qu’en ont les habitants noirs du quartier, à travers par exemple ce qu’ils subissent de la part de la police dont la présence constitue une menace permanente pour la population (des plans du film manifestent cette présence policière menaçante plus que « protectrice »). Il est à préciser qu’en 1978 l’Angleterre vote l’application d’une loi spéciale dite « SUS » (pour « Stop and Search« ), permettant aux policiers d’arrêter au bon vouloir sur la simple base du soupçon. La jeunesse noire des quartiers en devient une cible privilégiée. Pour situer ce contexte de l’émeute de Brixton 1981 (alors que d’autres éclatent dans le pays à la même période), je reprend un extrait d’un article consacré ICI aux banlieues anglaises : « A Brixton, l’émeute a été causée par une attaque contre un jeune Noir à Railton Road, la soi-disant frontière du quartier, où l’on peut trouver les jeunes Noirs les plus militants mais aussi la marijuana. Tout est parti d’une opération de police, «Swamp 81» (Inondation 1981), qui était supposée enrayer le crime dans Brixton. En une semaine, la tension avait atteint des niveaux records avec les raids de la police jusque dans des appartements privés et l’arrestation de nombreux Noirs. La situation empira lorsqu’un policier vit un jeune Noir qui avait été poignardé courir vers lui et s’enfuir en le voyant. La police commença une chasse à l’homme et le jeune fut trouvé dans une voiture en route vers l’hôpital. Ils arrêtèrent la voiture et appelèrent une ambulance, mais la foule qui commençait à se rassembler crut que la police mettait en jeu la vie du jeune en arrêtant la voiture : la confrontation commença. Le lendemain, ce fut l’explosion quand la police, qui continuait son opération Swamp 81, rencontra un barrage de pierres et de bouteilles. Il lui fallut deux jours pour reprendre la situation en main. Le rapport officiel sur l’émeute de Brixton conclut après coup que le chômage, la discrimination raciale, la pauvreté et le ressentiment vis-à-vis de la police ont été les principaux facteurs de l’émeute, couplés avec la presque universelle condamnation de la fameuse SUS. » Louise Bernstein, « Banlieues anglaises » sur le site de REFLEXes. L’album London calling du fameux groupe anglais The clash, sorti en 1979, a donné lieu à une chanson qui aborde les violences policières à l’oeuvre dans les quartiers populaires, notamment là où la population noire et immigrée est majoritaire. Or cette chanson est écrite par le bassiste du groupe Paul Simonon qui est originaire de Brixton. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard que la trame musicale y soit reliée au reggae, lui qui a vécu à Brixton. D’une certaine manière cette chanson de 1979 annonce l’explosion de 1981, tandis que les paroles renvoient aussi au contexte évoqué plus haut : la répression policière et l’injustice, la réponse de la rue qui en découle en constituent un volet important (extraits des paroles approximativement traduites ci-dessous)

« When they kick at your front door Quand ils frappent à ta porte d’entrée How you gonna come ? Comment vas-tu arriver ? With your hands on your head Avec les mains sur la tête Or on the trigger of your gun Ou sur la detente de ton flingue When the law break in Quand la loi rentre par effraction How you gonna go ? Comment vas-tu finir ? Shot down on the pavement Abattu sur le trottoire Or waiting on death row Ou en train d’attendre dans les couloirs de la mort [Chorus] [Refrain] You can crush us Vous pouvez nous detruire You can bruise us Vous pouvez nous meurtrir But you’ll have to answer to Mais vous devrez y répondre  Oh, the guns of Brixton Oh, les flingues de Brixton »

THE CLASH, Guns of Brixton (1979)

Une autre chanson, cette fois-ci Sonny’s lettah de LKJ, traduit bien cette période de racisme et de violences policières, appuyés par l’injustice. Composée en 1979, cette chanson est sous titrée « anti-SUS poem » et renvoie directement à la mesure répressive adoptée en 1978 (et, par là, à tous ses corollaires). Le texte consiste en une terrible lettre d’un fils qui s’adresse à sa mère, depuis la « prison » de Brixton. Pas très éloignée de Concrete jungle des Wailers par ce terne espoir d’entrevoir la lumière au sein d’un ghetto. La composition de Bob Marley évoque le ghetto Trenchtown de la capitale jamaïcaine Kingstown où l’urbanisme est en train de le transformer en prison de béton. Mais chez LKJ la réalité du ghetto est encore plus précise et violente …

LKJ, Sonny’s Lettah (1979)

The Wailers, Concrete jungle (1971) (version originale, produite par Lee Perry et avec la contribution au sax de Tommy McCook, le fondateur du groupe Skatalites)

Le film débouche ensuite sur la manifestation liée à l’incendie criminel (à motivation raciste) de janvier 1981 à New Cross et qui a causé la mort de treize adolescents noirs. La manifestation a lieu durant l’enquête et les témoignages visent une police complice ou laxiste, en plus d’une injustice latente. Dommage que mon anglais défaillant ne me permette pas de bien saisir tous les propos, même si le sens général m’en reste compréhensible. Finalement ce documentaire se termine sur la sensation d’une population considérée comme des citoyens de seconde zone. Ils sont marginalisés et ne disposent pas du même statut.

Les sujets abordés par ce deuxième volet ont également fait l’objet d’un autre documentaire mais trente ans plus tard. Il s’agit de Britain’s black legacy co-réalisé par  l’agence IM’media et Migrant media en 2011. On y retrouve Linton Kwesi Johnson. Ci-dessous un extrait qui dans un premier temps comporte un poème (et sous titré !) de LKJ portant sur l’incendie criminel de New Cross de janvier 1981 (évoqué dans Reflections in red), puis dans un deuxième temps est entrepris un retour sur le lieu de l’ancienne « frontline » de 1981 (celle dont il est aussi question dans Reflections in red) avec le témoignage de Linton Kwesi Johnson …

Extrait de Britain’s legacy, welcome to Brixton (2011)

Pour conclure, je poste deux morceaux musicaux :

D’abord, The great insurrection de Linton Kwesi Johnson. C’est une évocation des violences policières et de Brixton 1981

Puis, tel un pont entre Jamaïque et Brixton  – et d’autres contrées (y compris du présent)-, me vient en tête la chanson des Wailers intitulée Burnin’ and Lootin’. A noter d’ailleurs que les Wailers reprenaient parfois une iconographie Black Power, du moins durant leurs débuts (souvenir personnel d’une photo d’un des livrets accompagnant un fameux et gigantesque coffret des Wailers, réunissant de nombreuses versions d’une même composition, une multitude de bijoux d’avant vedettariat international – sans renier ici les albums plus tardifs des Wailers et dont par exemple est tiré le célèbre morceau ci-dessous … )

Post scriptum : ci-dessous un extrait de Brixton ou les ghettos de Sa Majesté de Karim Madani. Un passage qui porte un récit sur l’émeute de 1981 …

« Uncle Eddie est aujourd’hui en retraite anticipée. Il a longtemps été professeur de mathématique dans une ZEP de Brixton. À l’époque des émeutes, il était membre d’un groupuscule gauchiste qui prônait la révolution pacifique. Né a Brixton dans le milieu des années 50, il avait même son «quartier général» sur Atlantic Road : ……. «Les causes de l’émeute sont évidemment multiples, rappelle-t-il. Depuis des années déjà, les tensions entre les flics et les habitants de Brixton prenaient de sérieuses proportions. Les flics harcelaient quotidiennement les jeunes des quartiers. Une loi dite «Sus» avait été votée et permettait d’arrêter n’importe quel citoyen dans la rue sur simple suspicion. Evidemment, cette capacité à décréter qui était suspect et qui ne l’était pas était laissée à la libre appréciation d’officiers de police non dépourvus de préjugés. Lesquels embarquaient souvent un jeune Black juste parce qu’il avait eu la bonne idée d’être noir. Et puis le maire et le chef de la police ont mis au point une opération baptisée Swamp, et qui devait mettre fin à une série de vols qualifiés commis dans le secteur de Lambeth. Mais l’opération Swamp a vite révélé son véritable objectif : terroriser la population noire de Brixton. Plusieurs fois j’ai vu des jeunes gens jetés hors d’un fourgon de police, après avoir été sérieusement tabassés. C’était l’Angleterre de Thatcher, des coupes budgétaires. Je crois que l’Angleterre, au début des années 80, était vraiment la boite aux lettres des Etats-Unis de Reagan. Ça avait déjà pété dans les ghettos américains en 1965, en 1968. Et puis Brixton s’est embrasée. Je crois que les gens en avaient tout simplement ras-le-bol, ils n’avaient plus d’alternative. Dans le quartier, tu avais plein de marginaux, de militants gauchistes, de squatters… Et tout ce beau monde vivait en harmonie totale avec la communauté jamaïcaine de Brixton. Mais les médias conservateurs et populistes ne parlaient jamais de ça, ils insistaient plutôt sur le côté ghetto Noir, ultra communautaire, dans lequel il fait pas bon marcher la nuit si t’es Blanc. Enfin ce genre de conneries. Quand ça a explosé, j’étais dans la rue, j’étais allé à l’épicerie m’acheter une bière. Quand j’entends un énorme fracas. Je vois cette voiture de flics retournée, sur le toit, et je vois des gars du quartier courir avec un homme menotté à leur côté. Et deux flics qui courent comme des dératés, du sang sur la figure. Je rentre dans notre petit bureau, j’appelle des potes pour leur raconter l’incident. Je crois que je suis resté cinq minutes au téléphone. Et là, simultanément, j’entends des vitres se fracasser, des sirènes de police à te vriller le cerveau, des coups de feu qui claquent. Je vois au moins 300 flics casqués qui chargent sur Atlantic Road, des pompiers partout, et trois immeubles en flammes. Et à ce moment précis, des milliers de Brixtoniens armés de briques et de bouteilles de verre former une espèce de rempart humain entre Brixton Road et Atlantic Road. Quand les flics ont chargé, je me suis dit que c’était la fin du monde. Parce que une incroyable volée de briques s’est abattue sur eux, ça pleuvait, j’entendais le bruit mat de la brique qui percute un crâne. Planqué dans mon officine, je suis presque obligé à ce moment-là de sauter à terre. J’ai eu une peur dingue, et pourtant en 49 années sur terre j’avais pu voir pas mal de choses. L’atmosphère était totalement électrique. Je crois que si quelqu’un avait craqué une allumette à cet instant précis, l’air se serait enflammé, tout le quartier aurait explosé. Des centaines de briques ont encore fusé, et puis les flics se sont repliés. Les gens hurlaient leur victoire, des vieilles femmes pleuraient, les gamins vociféraient car leurs parents les faisaient rentrer de force à la maison. Et juste après, quand les scènes de pillage ont commencé, j’ai compris ce que c’était qu’être pris dans une émeute. Les pillards ont jeté de l’essence dans notre local, et je suis tout de suite sorti. Je scrutais les gens à la recherche d’un visage familier. Je connaissais pratiquement tout le monde et pratiquement tout le monde me connaissait. Mais j’ai quand même flippé car j’entendais des gars venus des cités alentour dire qu’ils allaient se faire un Blanc, dès que l’occasion se présenterait. Ils confondaient flics et Blancs. Le gars qui essayait de mettre le feu à mon local a été intercepté par des amis rasta. Un jeune lascar a tenté de me frapper avec une brique, j’avais le dos tourné, quand un énorme poing a fait sauter sa mâchoire et l’a envoyé au tapis pour quelques bonnes minutes. Jah m’avait encore sauvé (Jah est le dieu des jamaïcains pratiquant la religion rastafarienne, nda) ! Mon sauveteur, un rasta qu’on appelait Silver, m’a dit : «Eh mec, il faut vraiment que tu dégages de là, ça va devenir méchant dans pas longtemps.» À L’époque, je me souviens, on éditait une feuille de chou, un bulletin d’informations révolutionnaires qu’on distribuait aux gens dans la rue. Eh bien, je suis resté trois jours d’émeute durant dans mon local. J’ai vu des rastas se faire sauvagement matraquer par la police, et des flics qui pissaient le sang, le crâne à moitié ouvert. C’est moche une émeute. Je me souviens qu’à la nuit tombée, ils ont envoyé un hélicoptère «Night Sun» survoler Brixton. C’était la première fois qu’ils utilisaient cet hélicoptère capable d’éclairer un secteur de la taille d’un terrain de football, et équipé de caméras infra rouge. Les gens du quartier passaient la nuit à boire et à danser, épiés par une caméra à trois cent mètres d’altitude. C’était surréaliste. Le lendemain, une attaque policière que je qualifierais de fasciste, a été menée contre la Villa Road, un repaire de squatters et d’artistes anarchistes. Le commissaire Mac Nee parlait d’agitateurs extérieurs. Les médias bourgeois et la presse populaire évoquait, elle, une «conspiration anarchiste blanche» !». ……. Trois jours d’émeutes qui n’ont finalement servi à rien, puisque en 1985 Brixton va encore brûler : Une jeune femme trouve la mort lors d’une descente de police à son domicile. En 1985, c’est un jeune homme qui décède en garde en vue. Dans les ghettos de sa Majesté la police a résolument la main lourde.« 

Brixton ou les ghettos de Sa Majesté / Par Karim Madani

Autre Italie, autre musique – Antoine Bordier (1982)

EN ENTIER – Antoine Bordier – Autre Italie, autre musique – 1982 – 53 mn

« En mars 1980, l’équipe de Dimanche soir rencontre Giovanna Marini, célèbre musicienne, chanteuse et chercheuse en ethnomusicologie italienne. Elle raconte son parcours, de ses études en guitare classique à sa découverte du folk, de la musique populaire et du chant social qui l’ont passionnée.

Giovanna Marini est née le 19 janvier 1937 à Rome dans une famille de musiciens. Elle étudie la guitare classique avec le plus grand guitariste d’alors, Andrès Segovia, puis découvre les musiques populaires et le chant social italien. Elle rompt alors avec la musique lisse diffusée à la télévision italienne, et fait scandale dans les années 60 en reprenant des chansons sociales, comme «Bella Ciao», chant de protestation né dans les rizières et devenu hymne des partisans.

Giovanna Marini se réclame de la tradition des Cantastorie, les chanteurs d’histoires d’avant l’alphabétisation des campagnes italiennes, qui diffusaient les nouvelles par l’intermédiaire des chansons. Elle répertorie aussi les chants traditionnels et folkloriques dans toute l’Italie pour contribuer à leur conservation à l’Institut Ernesto de Marino de Florence, tout en participant à des spectacles avec son quatuor de chanteuses. »

 

Réalisé pour une émission TV suisse intitulée « Dimanche soir », ce documentaire revient donc sur le parcours de la grande Giovana Marini et il est intéressant d’avoir ainsi des témoignages de son travail situés au début des années 80. Quelques passages (en couleur) sont extraits d’un même concert donné alors en Suisse, dans une maison de quartier qui existe toujours de nos jours et où a été projeté ce film à l’occasion des 40 ans du lieu.

En plus de la rapide biographie proposée plus haut dans le résumé, je précise que Giovanna Marini a aussi créé quelques bandes musicales de films, notamment du duo cinéaste Gianikian – Lucchi, ainsi par exemple pour la trilogie autour de la guerre et relayée ICI sur le blog.

Le titre du documentaire est symptomatique, à la fois du travail de Marini mais aussi d’une certaine évolution culturelle en Italie. Je renvoie là, pour « planter le décor », à un passage télévisé du cinéaste italien Pier Paolo Pasolini à propos de la langue italienne et son uniformisation – aspect qui touche évidemment les expressions musicales populaires italiennes :

 

Dans cette autre Italie, il est aussi question d »engagement social et politique porté par le répertoire musical, et là encore Marini et ses compagnes de route n’y sont pas insensibles; en témoignent par exemple les nombreuses touches d’humour vis à vis de la bourgeoisie italienne, qu’il ne s’agit pas alors d’imiter dans un idéal d « ‘émancipation ». Le documentaire ne fait pas l’impasse dessus, et rappelle par exemple les contributions du « Nouveau chant italien » dans les années 60 qui redécouvre et reprend, entre autres, Bella ciao, soit avant sa « routine » ou plutôt sa « normalisation » d’aujourd’hui, à un moment où un tel répertoire ravive plus nettement de l’adversité au pouvoir, en pleine démocratie chrétienne.

Bella ciao, par Giovana Marini :

 

Giovana Marini c’est aussi de la chanson engagée, sous forme de reprise ou composée par soi-même, ce qui est donc un pendant développé largement dans le documentaire. Avec son groupe des années 60, elle réalise l’album « le canzoni di bella ciao » qui s’ouvre sur le magnifique Addio Amore, soi disant chant paysan populaire redécouvert mais en fait c’est un faux composé par elle-même… parmi d’autres !

Addio addio amore :

 

Récemment, elle poursuivait toujours ce versant, par exemple en compagnie du Quarteto urbano. Une ballade musicale et politique qu’elle a composé en 1973, intitulée I treni per Reggio Calabria, est devenu un de ses classiques :

 

Marini ne vend pas non plus le chant populaire et traditionnel au superficiel, avec le sauvetage des apparences (utiles au slogan commercial) au détriment du fond, procédé utilisé ici et là dans d’autres répertoires d’autres pays (et  son lot de titres aguicheurs tels « les voix de … », « l’âme de… »). Ce type de « sauvetage » d’un répertoire populaire et traditionnel a été évoqué de manière très intéressante à travers un exemple des Balkans, ICI sur l’excellent  blog musical « Noreille », où nous avons la balance entre d’une part un bon travail musical et de recherche sur la tradition, d’autre part l’usage commercial OU propagandiste de cette même tradition musicale. On peut être séduit par l’artifice; moi même j’ai succombé à un chant bulgare – à travers une fin d’épisode de la regrettée série inaboutie Carnivale – mais en fait quelque peu dévitalisé si on en croit la chronique musicale recommandée plus haut.

Mir stanke le (album Mystères des voix bulgares), associé à un épisode de la série Carnivale  :

 

« Je cherchais des sons, j’ai trouvé des personnes. Et j’ai compris que cette musique leur appartenait. »

Giovana Marini

La musicienne et chanteuse grecque Savina Yannatou – évoquée ICI sur le blog – s’inscrit en quelque sorte dans une démarche similaire à Marini et travaille énormément sur du répertoire traditionnel, notamment sicilien (mais aussi grec, balkan etc). Elle a également repris Addio amore, devenu pour de bon un chant populaire :

Addio amore, interprétation de Savina Yannatou :

Mais Marini semble encore plus soucieuse de travailler en fidélité au répertoire traditionnel, sans réinterprétation ou mixité avec des apports modernes. Et surtout elle se revendique d’un véritable travail de mémoire, également à dimension ethnologique, et mêlé à des déplacements sur le terrain.

« Mais c’est vrai que souvent notre intrusion, parfois brutale, dans les endroits les plus hors du monde réveille la mémoire. La dernière fois que c’est arrivé, c’était à Montadoro, un village de Sicile où ne vivent plus que quatre hommes et quatre chèvres. J’y étais allée dans les années 60 pour apprendre les chants. Et lorsque j’y suis retournée il y a deux ans, tout avait changé. Les habitants oubliaient. Ils s’oubliaient eux-mêmes. C’est terrible comme mouvement. Alors, on a demandé aux hommes de nous raconter leur vie, de chanter avec nous. Et là-bas, c’est reparti, je crois. »

Giovana Marini, interview pour Périphéries

Chant traditionnel sarde :

 

Autre Italie, autre musique ne relaie pas une folklorisation nostalgique, figée dans du patrimoine sans substance et sans portée sociale et politique. En cela le documentaire effectue donc un bon retour – avec des éclairages contextuels à l’aide d’archives – sur l’oeuvre de Marini et ses compagnes, et que je trouve en partie faire écho à un certain Pasolini. Elle lui a d’ailleurs consacré un album en plus d’en avoir été proche.  Bref, une bonne introduction, à nous d’aller approfondir en musique…

Lamento per la morte di Pasolini :

 

Festival Panafricain d’Alger – William Klein (1969)

EN ENTIER/extraits – Film collectif/William Klein – Festival Panafricain d’Alger – 1969 – 90 mn – Algérie  

« Festival Panafricain possède plusieurs points communs avec L’heure des brasiers. Il est divisé en plusieurs parties, comme des chapitres d’un essai ou d’un traité. Quatre en l’occurrence : « Premier festival Panafricain de la culture », « Préparatifs », « Mouvements de libération à Alger », le quatrième chapitre apparaît sans titre, ouvre le questionnement (après une « fantasia », succession de concerts filmés dans divers lieux) pour terminer sur le pari suivant : « la culture africaine sera révolutionnaire ou ne sera pas ». Par ailleurs, comme le tandem Solanas et Getino de L’heure des brasiers, William Klein (et ses collaborateurs) affectionne l’intertitre bondissant, le recours à des citations de textes (Fanon etc.) et d’images (Madina Boe de José Massip, Algérie en flammes de René Vautier, L’Aube des damnés de Rachedi, Sangha de Bruno Muel, Nossa Terra de Mario Marret…), qui sont ainsi mises en perspective et insérées dans une histoire – méconnue ? – du cinéma associé à la libération de l’Afrique. » Olivier Hadouchi (texte paru sur Cinéfabrika)

 

J’avais relayé une première fois ce film aux débuts du présent blog, tandis que la toile ne mettait alors qu’un seul extrait à disposition (celui posté ci-dessus). Je m’étais alors contenté en guise de présentation de reprendre le texte d’Olivier Hadouchi paru sur le site Cinéfabrika. J’encourage vivement, sans en poster donc intégralement le contenu ici même, à la lecture de ce texte disponible ICI. Il est notamment très intéressant pour un certain contexte cinématographique d’alors, en lien avec les luttes de libération (« culture et politique« ).

Pourquoi cette note mise à jour sur le blog ? Tout simplement parce que désormais le film (pour combien de temps ?) est accessible sur la toile.

FILM ENTIER [qualité visuelle et sonore médicore] :

 

C’est le récent visionnage d’une intervention filmée intitulée Esthétique et libération(s) qui m’a donné la curiosité de (re)voir ce film de Klein.

A partir de la figure de Franz Fanon (dont il est question dans le texte référencé plus haut) et des liens qui ont pu apparaître avec lui dans les cinémas de libération, en particulier ici latino-américain, Olivier Hadouchi y mentionne la « version un peu expurgée » de l’édition DVD par Arte du film de 1969 (vers la 5ème mn).

La version d’Arte a quelque peu réduit le film à ses expressions musicales et dansées, le traduisant davantage comme « un Woodstock » (exotique). « Culture et politique » y a été modéré en quelque sorte … C’est d’autant plus paradoxal que le film porte ces intertitres en début de film (extrait publié en début de note) : « Mais que veut dire Festival ? Que veut dire Panafricain ? Que veut dire CULTURE ? » L’édition d’Arte semble avoir répondu en partie à cette question, dans ce qu’il a été choisi d’en garder principalement. La version originale est en partie tronquée à la lumière de critères « esthétiques » reléguant quasiment dans l’oubli des aspects des déclinaisons décoloniales et révolutionnaires approfondies dans le film, notamment culturelles, en en simplifiant ainsi les expressions et en en privilégiant, quelque part, une réception folklorique. Considérées comme excès de bavardages (?), des interventions parlées ont ainsi été retirées, bien qu’elles renvoyaient, semble t il, plus profondément au contexte que les intertitres-slogans (la coexistence des deux sont intéressants, pas la suppression de l’un ou l’autre, les deuxièmes se rapprochant de l’agit prop). Ce sont des moments parlés que résume en partie le texte plus haut d’Olivier Hadouchi, exprimant des singularités, des débats, des problématiques, des nuances … au-delà de l’opposition unanime au colonialisme/impérialisme.

EXTRAIT [bonne qualité] :

Mouvements de Libération

 

Un choix qui s’explique peut être par le côté « artistique » en vogue de nos jours où le politique/engagement dans le cinéma est dissocié de l’esthétique. Je renvoie à un texte du cinéaste argentin Ernesto Ardito (ICI) qui à sa manière décrypte une tendance « artistique » (et économique) contemporaine qui dissocie cinéma engagé socialement et esthétique, vide le politiquement engagé de valeurs artistiques ou le connote de valeurs négatives, tout en le reléguant dans un ghetto cinématographique (ce que dépeint aussi le cinéaste bolivien Jorge Sanjines pour les années 60-70, ICI); les conséquences nuisent à la fois au potentiel cinématographique du cinéma qui se veut engagé mais aussi la portée sociale du cinéma, notamment dans son articulation au public. Pour ce qui est de Festival Panafricain des éléments ont été retirés car jugés peut être comme attardant trop le film politiquement parlant (?), auxquels aurait été préféré un autre rythme. Mais c’est ainsi non pas un dogmatisme révolutionnaire et des lourdeurs qui sont retirées, mais au contraire des passages reflétant les débats du moment, des nuances etc. En cela c’est donc une perte vis à vis d’un film dont O. Hadouchi rappelle à ce titre une des composantes de la substance vraisemblablement otée au film :

« Dans le cas de films aussi liés à une époque, aussi « localisés » dans le temps que Festival Panafricain d’Alger ou L’heure des brasiers, on a peut-être trop insisté sur leurs côtés lumineux, sur l’espoir sans doute sincère et mobilisateur dont ils ont su se faire l’écho, en oubliant parfois leurs zones d’ombre, leur caractère malgré tout « inachevé », à parfaire sans cesse, qui, lui, demeure très vivant. » « Festival Panafricain d’Alger« 

Ça reste bien sûr un film à voir dans cette version (et d’ailleurs, personnellement, je n’ai vu que celle là !). Il semblerait, par ailleurs, que le film soit relativement boudé malgré son édition DVD. Je suis en tout cas très curieux vis à vis de la version originale … Elle gagne sans doute dans les articulations « culture et politique », cette association n’étant pas prise ici dans les termes de son acception négative contemporaine.

Et pour finir en musique, puisqu’il est question de la colonisation portugaise dans le film de Klein, ci-dessous l’album Sol Maior Para Comanda du groupe Super Mama Djombo de Guinée Bissau :

Bill Morrison – Films (USA)

« Morrison propose une recherche troublante sur le sens de l’histoire et de la mémoire des images, et sur l’impact de l’image en mouvement sur nos sens. Ses « films d’archives », tout particulièrement, appellent une réflexion sur la « mémoire de la pellicule » qui, en se décomposant superbement, révèle l’importance de sa préservation… et du temps propre au cinéma. » André Habib

FILMS ENTIERS ou EXTRAITS

Alors que nous bouffons de plus en plus d’images filmiques, surtout en cette ère de numérisation contaminant les circuits de diffusion, notamment via internet (et dont le présent blog profite largement pour relayer films et vidéos), il est toujours très intéressant de mesurer les apports de cinéastes créant à partir d’images filmiques du passé, sans les reléguer dans le simple usage illustratif et consommateur. Des décombres surgissent ainsi des témoignages filmiques passés, mais non réduits à un simple objet. La manière même de traiter ces archives est un travail sur la mémoire des événements, personnes et lieux filmés, avec de potentielles articulations au présent.

La filmographie de Bill Morrison, cinéaste expérimental dont les films sont surtout diffusés dans des festivals ou dans des centres d’art et musées, se caractérise ainsi par l’emploi du found footage, soit le remontage et le retraitement d’images et de sons pour la création d’un nouveau film. Une pratique qui n’est pas isolée et nous pouvons penser par exemple, sans rapprocher excessivement les démarches, aux films du duo Gianikian-Lucchi (voir ICI sur le blog); ou encore à un certain Karl Lemieux qui oeuvre, entre autres, pour le groupe de rock Godspeed You Black Emperor (et dont il est question ICI à la fois pour la performance musicale et les films projetés en concert). Ce n’est par ailleurs pas un hasard que la chaîne YT de Bill Morrison relaie ainsi cet extrait d’un concert du groupe de rock canadien :

 

Extrait du site internet Hors-Champ , auquel je renvoie pour le gros dossier consacré au cinéaste Bill Morrison :

 « Le cinéma, disait André Bazin, est une « momie du changement », vouée à conserver le temps et la mémoire des hommes qui l’ont habité. La pellicule cinématographique, toutefois, loin d’être une garantie d’immortalité comme l’ont pensé les premiers critiques, s’est révélée avec le temps aussi fragile que les vies qu’elle recueillait. 80% du cinéma des premiers temps est aujourd’hui perdu, et ce qui demeure souffre de lacunes et de scories, est toujours menacé de disparition, d’autant plus que, pour certains, la pellicule deviendrait sous peu obsolète avec l’arrivée des supports numériques. La pellicule, dénichée dans les archives, dormant dans les voûtes, a ainsi acquis pour plusieurs cinéastes (Peter Delpeut, Jürgen Reble, Angela Ricchi-Lucchi et Yervant Gianikian) une « valeur d’ancienneté » qui, conjuguée avec les vertus plastiques des photogrammes décomposés, donne lieu à une véritable « esthétique des ruines ». Les films de Bill Morrison participent activement de cette esthétique.

Arrivé au cinéma par le détour de la peinture, c’est en plasticien qu’il envisage son travail cinématographique. Depuis le début des années 90, il poursuit, souvent en collaboration avec le Ridge Theater de New York, la Fabrica en Italie, ou avec des compositeurs-musiciens (Michael Gordon, Bill Frisell, Basel Sinfonietta), une œuvre singulière qui exploite, entre autre, les textures et les qualités poétiques de la pellicule détériorée, créant une fusion des images et des sons fantomatique et hypnotique. Morrison propose une recherche troublante sur le sens de l’histoire et de la mémoire des images, et sur l’impact de l’image en mouvement sur nos sens. Ses « films d’archives », tout particulièrement, appellent une réflexion sur la «mémoire de la pellicule » qui, en se décomposant superbement, révèle l’importance de sa préservation… et du temps propre au cinéma. »

Série de films ci-dessous, dont quelques uns visibles en entier. A mon grand regret, Footprints (1992) n’est toujours plus disponible sur le net, le premier film que je découvris de Bill Morrison : ce fut une véritable claque, vue et revue !! Une réflexion et mise en images de l’inéluctable mort de la pellicule, en parallèle à l’Homme.

 

Dans le cadre d’un retour sur sa filmographie,  se rapporter à une longue INTERVIEW de Bill Morrison ICI (en anglais)

LONGS MÉTRAGES

– Decasia : the state of decay – Extrait – 2002 – 67 mn (avec Michael Gordon)

« Utilisant des éléments de nitrate souffrant d’une détérioration avancée, Decasia est une réflexion sur la lutte de l’homme pour transcender sa finitude, cependant que le tissu de son monde se désintègre devant nos yeux » B.M

Bande annonce :

Sans doute le chef d’oeuvre de Bill Morrison à ce jour, où il s’est associé au musicien Michael Gordon. La composition musicale de ses œuvres ne sont pas prises à la légère et, comme le confirment ses longs métrages plus récents, des compositeurs-musiciens importants sont sollicités, suscitant parfois l’édition annexe de la composition musicale des films.

Présentation sous forme vidéo de Decasia, via interview radio du duo (réalisée en anglais) :

 

Extraits :

 

– The great flood – Extrait – 2011 – 80 mn  (Avec Bill Frisell)

« La crue du printemps 1927, la plus dévastatrice qu’a connu les Etats-Unis, a considérablement bouleversé le paysage culturel et géographique du pays. L’une des conséquences fut un exode massif des métayers. Des milliers d’habitants, la plupart afro-américains, trouvent refuge dans les grandes villes du nord. Le blues acoustique de la région du Mississippi se transforme progressivement au contact des guitares électriques de Chicago. Musicalement, la « Great migration » des Noirs ruraux du sud aux villes du Nord a vu le Blues de Delta s’électrifier et réinterprété comme le Blues de Chicago, le Rhythm and blues et le Rock ‘n’ roll. Les images d’archives réunies par le cinéaste Bill Morrison témoignent de cette période charnière de l’histoire américaine. »

Bande annonce :

Fidèle à son travail, le cinéaste n’y inclut aucun dialogue. Et encore une fois l’association du film de  Morrison à un musicien ne relève pas du hasard et de la simple illustration. Bill Frisell est un fameux guitariste de New York, explorant plusieurs styles, et notamment passé du côté du groupe Naked city de John Zorn. A signaler qu’en 2013 Bill Morrison en a proposé une nouvelle version et faisant l’objet d’une édition DVD.

En lien avec The great flood (que je n’ai pas vu dans son intégralité), à découvrir sans hésitation le percutant court métrage What we build que Bill Morrison a réalisé en 2005 et dont la musique est composée par Michael Gordon. Les images portent sur les inondations de cinq Etats et quatre pays entre 1923 et 1929, tandis que la musique de Gordon porte des intonations alarmistes et oppressantes, pour ne pas dire cauchemardesques, voire apocalyptiques. Et ces images qui nous reviennent comme d’outre tombe, avec des usures des pellicules, mais non sans nous rappeler, cependant, quelques désastres naturels contemporains …

What we build – Entier – 2005 – 11 mn (Avec Michael Gordon)

 

COURTS MÉTRAGES

Lost avenues – En entier – 1991 – 6 mn :

 

Nemo – Extrait – 1995 – 6 mn :

« No man, no one » B.M

 

Moda – Entier – 1996 – 8 mn :

 

Ghost trip – En entier – 2000 – 23 mn :

« Le chauffeur d’une Cadillac voyage d’un bout à l’autre du film, embarquant puis libérant une âme égarée. Combinant un style de cinéma vérité et un design visuel hautement stylisé, Ghost Trip tisse un portrait hallucinant de la route américaine, suspendue dans les limbes » B.M

 

Light is calling – En entier – 2003 – 8 mn :

« Une courte scène du film The Bells (1926) de James Young a été réimprimée et remontée à l’aide d’une tireuse optique sur une pièce de 7 minutes de Michael Gordon. Une méditation sur le caractère aléatoire et fugace de la vie et de l’amour, fixée à partir de l’émulsion bouillonnante d’un film ancien »

 

The Mesmerist – Extrait – 2003 – 16 mn :

« Dans ce remontage du film de James Young The Bells (1926), un aubergiste (Lionel Barrymore) ayant commis un meurtre fait un rêve au cours duquel il visite une fête foraine où il est démasqué par un hypnotiseur (Boris Karloff) » B.M

L’extrait proposé est tiré d’un live. Les films de Bill Morrison suscitent de terribles accompagnements musicaux. Voir par exemple une partie de la note consacrée au groupe The Kilimanjaro Darkjazz Ensemble ICI sur le blog. :

Maurice Jaubert : musique et cinéma (années 30)

« C’est précisément le rôle du musicien de film de sentir le moment précis où l’image abandonne sa réalité profonde et sollicite le prolongement poétique de la musique. (…) La rupture d’équilibre sensoriel qu’elle produit chez le spectateur doit être soigneusement prévue par le réalisateur, soit, dans un moment spécialement dramatique, qu’il utilise le choc d’une intrusion brutale (un fortissimo d’orchestre enchaîné sur un cri, par exemple), soit qu’il fasse entrer insidieusement le son musical par le truchement du son non musical (le bruit d’un train engendrant un rythme qui lui-même donne naissance à la symphonie proprement dite, des violons dans l’aigu se substituant insensiblement au sifflement du vent, etc.)«  Maurice Jaubert

EXTRAITS –

Il est question ici d’une évocation rapide de Maurice Jaubert, compositeur important du cinéma français des années 30. Maurice Jaubert a considérablement impacté sur l’apport de la musique au cinéma et a contribué ainsi à des grands films.

Je renvoie à une présentation concise et intéressante, ICI sur le forum des images

Hôtel du nord – Marcel Carné – 1938

Ce film injustement réduit à son image de marque « atmosphère, atmosphère » prononcé par Arletty est un chef d’oeuvre. La séquence que je relaie réunit non seulement Henri Jeanson (dialogues) et Louis Jouvet (acteur), duo dont il a été question ICI sur le blog à travers Entrée des artistes, mais aussi le chef de décor Alexandre Trauner, le réalisateur Marcel Carné et, pour ce qui nous intéresse particulièrement là, le compositeur Maurice Jaubert.

L’extrait choisit est l’ultime séquence du film. C’est sciemment que j’ai fait démarré l’extrait à l’entrée en scène de Louis Jouvet (M. Edmond) : écoutons les trois coups de pétard qui sonnent comme un lever de rideau, et comme le départ d’une marche funèbre, du départ vers le dernier soupir de M. Edmond, tandis que le thème musical de Maurice jaubert s’ensuit durant toute la séquence d’adieu à Annabella et à la vie.  Et la séquence, magistrale, s’achève sur un coup de feu et cette fameuse réplique « font chier avec leurs pétards…« …

C’est un thème musical qu’on retrouve également dans L’Atalante (en 1934) et Le quai des brumes, avec le trait commun que ce thème est associé au caractère festif d’un rassemblement (soit le bal du 14 juillet, un bal musette, une fête foraine). L’extrait concernant L’Atalante n’est pas disponible sur internet et les droits d’auteur  d’exploitation ne me permettent pas de publier sur YT l’extrait en question (pour un p’tit historique de l’exploitation et différentes versions de L’Atalante, une note brève ICI). Le même problème est attesté pour Le quai des brumes (cette fois-ci l’exploitant est Studio Canal, même pas fichu de proposer le petit extrait sur la toile, et c’est juste avant le passage du baiser ICI).

 

 A propos du travail et des apports de Maurice Jaubert, quelques témoignages ci-dessous  :

René Clair (metteur en scène) :

Je préparais à ce moment là le film « 14 juillet » et un jour par hasard, mon ami Jean Grémillon, metteur en scène comme moi, mais également musicien distingué, me joue au piano quelques valses de sa composition et dans l’une je trouve l’idée que je cherchais. J’en parle (cela était un peu embarrassant) à Maurice Jaubert et dès nos premières conversations, je m’aperçois que je suis tout à fait d’accord avec ce qu’il pense sur la collaboration de l’auteur du film et du compositeur. Cette homme voyait avec ce sérieux qui le caractérisait, ce que devait être la musique au cinéma ; une musique qui n’était pas au premier plan, qu’il fallait en supplément de l’action, de l’atmosphère du film ; donc notre collaboration pour « 14 juillet » commença et la partie musicale fut construite en somme par une seule chanson, un seul air appelé « la valse du 14 juillet ».

Julien Duvivier (metteur en scène) :

La musique dans les films est un peu la parente pauvre. On la considère en général comme un élément sonore destiné à occuper les oreilles, lorsque pèse pour de rares instants la dictature des mots ; et c’est sans doute pour cette raison que la critique et derrière elle le public ne s’attarde guère à discuter la qualité d’une partition musicale d’un film. J’ai toujours pensé que la musique était un des éléments essentiels du spectacle cinématographique. J’ai toujours apporté beaucoup de soins dans le choix du compositeur et dans notre collaboration.

C’est à René Clair que je dois d’avoir rencontré Maurice Jaubert, Je le vis un matin arriver au studio « François 1er » dans la poussière et le vacarme des décors que nous plantions pour le film « Carnet de bal ». Je recherchais un thème musical, celui-ci devait être en accord avec le fond dramatique du film ; une mélancolique confrontation entre le présent et les espoirs déchus du passé. J’expliquais mon sujet en quelques mots à Maurice Jaubert. Je désirais quelque chose comme la valse triste de Sibelius, une musique poignante et évocatrice. Le lendemain même, Jaubert m’apporta la valse que le film et surtout le disque ont rendue célèbre. Cette valse, on ne peut l’entendre sans être plongé tout vif dans un monde féerique, qui plus encore que l’image, ressuscite toute la tristesse des amours passés.

Marcel Carné (metteur en scène) :

Il venait constamment au tournage, ce qui est rare pour un musicien. Il disait s’imprégner de l’atmosphère du film. Il demandait qu’on lui projette les « rushes » (ce sont les scènes « brutes » tournées le jour même sans montage). Il venait le plus souvent possible, puis il commençait à prendre les minutages des séquences du film. A ce moment là, il travaillait de son côté jusqu’au jour où il me jouait au piano certains des thèmes qu’il avait imaginés. Jaubert apportait dans son travail un sérieux, une gravité indéniable comme dans « Quai des brumes ».

Jacques Prévert (scénariste, dialoguiste) :

Il faisait la petite bouche et la sourde oreille, un garçon tellement doué. Il travaillait comme un ouvrier. Les metteurs en scène l’appelaient pour travailler avec lui. Sa musique devenait de plus en plus belle. Une musique pleine d’amour, de tendresse, de compassion pour les plaisirs et les malheurs du monde ; pleine de révoltes aussi pour la misère des hommes. Parce qu’il comprenait le cinéma, le cinéma devenait plus sûr de lui… alors, ceux qui méprisaient le cinéma, ceux pour qui le cinéma n’était pas un art, s’intéressaient quand même à lui, car bien que n’étant pas un art, le cinéma c’est tout de même, ce qui n’est pas à négliger, une industrie. Ils se résignèrent alors en haussant les épaules et en soupirant, en proposant à leur tour de la musique de films, de la musique de droit d’auteur.

Jean Lodz (metteur en scène) :

J’avais eu l’idée de faire plusieurs films documentaires sur les fleuves de France. Evidemment, je m’étais attaqué au premier qui était sous la main… la Seine. Une fois le film terminé, je repris contact avec lui, car les conversations que nous avions eus auparavant me fit penser immédiatement que nous possédions pas mal d’affinités. Il visionna le film et il composa une musique de film qui est certainement une de ses plus belles, une suite orchestrale qui rehaussa la qualité propre de mes images.

 

Pour finir, quelques liens video et audio disponibles comprenant des passages musicaux de Maurice Jaubert :

L’atalante – Jean Vigo – 1934

 

– Zéro de conduite – Jean Vigo – 1933

 

Le quai des brumes – Marcel Carné – 1938

La séquence finale du film constitue une grande contribution musicale, qui est nuancée par rapport au thème d’entame semblable, en lien avec la fin tragique du film, avec un prolongement de l’idée de destin (thématique du sombre destin qu’on retrouve régulièrement dans le film noir aux Etats Unis dans les années 40-50). Mais cette séquence n’est malheureusement pas présente sur le net.

 

Le million (1931) et Quatorze juillet (1933) – René Clair –  Interprétation de Marc Perrone

 

La fin du jour – Julien Duvivier – 1939

On remarquera que la musique ne survient qu’en toute fin, laissant place au préalable à l’image et au monologue (dialogues de Charles Spaak). Le film Panique (1946) de Duvivier est relayé ICI sur le blog.

Matana Roberts : 1er volet – Les gens de couleur libres

Dans la foulée de The Rustle of the stars et Godspeed You Black Emperor, une troisième parenthèse musicale estivale sur le blog.

Allez, je propose sans tarder de découvrir l’univers de Matana Roberts via un premier lien, qui présente également un intérêt visuel via la réalisation de Radwan Moumneh :

J’ai eu le plaisir de découvrir Matana Roberts en première partie de concert de Thee Silver Mt. Zion (groupe constitué de membres de GYBE), en fin 2012 à Tourcoing.  Elle est saxophoniste et compose elle-même ses morceaux, tout en donnant beaucoup dans l’improvisation. Il est judicieux de signaler que son label n’est autre que Constellation records, soit un label indépendant basé à Montréal, aux tendances ouvertement anticapitalistes et voulant se différencier des majors de l’industrie musicale; signalons ainsi, parmi d’autres artistes de Constellation records : GYBE, Tindersticks ou encore HRSTA.

Le concert donné par Matana Roberts à Tourcoing fut particulier car elle était seule sur scène, à la différence de son premier album, intitulé Coin Coin chapter one : Les gens de couleur libre,  inaugurant une série de 12 volets pour 12 albums consacrés à l’histoire de Marie-Thérèse « Coin Coin » Métoyer, femme noire éancipée de l’Amérique des 18 et 19èmes siècles. Basés sur une histoire particulière, il s’agit aussi de revenir sur la grande Histoire, par le biais de la musique afro-américaine mais aussi à travers une forme de théâtre et le spoken word.

J’ai bâti Coin Coin sur mes fascinations d’enfant, celles que j’avais pour les fantômes, les esprits et les apparitions, et sur mon amour des mélodies et de la transe. Ce langage sonore m’aide à communiquer et me permet de revenir sur l’histoire des Africains en Amérique. J’ai un intérêt profond pour les vieux objets, antiques de l’existence humaine, surtout à cause de la variété d’histoire qui peut être créée, factuelle ou pas, des possibilités de leur existence. Ce projet est une combinaison de ces intérêts aussi bien que mon plaisir dans la communication musicale, l’ornement rituel et l’histoire généalogique d’Africains en Amérique du 20ème siècle. Dans quelques cas j’utilise des informations que j’ai glanées de la recherche dans ma propre histoire héréditaire, comme l’inspiration et le domaine créatif. La racine musicale d’une grande partie de ce travail provient aussi de mon attraction/répulsion continue à certains aspects de la tradition de Jazz américain avec laquelle je suis profondément impliqué comme saxophoniste d’alto.«  (Matana Roberts)

J’ai longuement écouté le premier opus de la série, et c’est le genre de baffes dont on a dû mal à se détacher. L’improvisation, la variété de styles, le contenu des textes, les choeurs et la voix de Matana sont tout à fait remarquables. D’où que sa prestation solo lors de son passage à Tourcoing me surprit au départ, tant je m’attendais à une sortie collective, en lien avec l’album que je venais de découvrir. Matana s’excusa d’ailleurs avec beaucoup d’humour, en anglais, de sa présence en solo. Très communicative avec le public, elle développait un rapport simple tandis que beaucoup attendaient surtout la venue de Silver Mt. Zion. Soucieuse de communion avec le public, coupant avec une disposition de simple consommation auditive qu’on lui confère souvent, Matana réussissait peu à peu à faire du public son compagnon de musique, le sollicitant notamment dans la reprise de certains morceaux chantés. Ainsi par exemple sur l’incontournable « Libation for Mr Brown : Bid em in » (en écoute ICI).Parmi ses propos, l’artiste nous faisait également sentir l’aspect biographique de sa démarche. Ainsi en rappelant, par exemple, l’importance de sa mère quant au morceau, MAGNIFIQUE, « How much would you cost ? » (en écoute ICI) et chanté alors à capella si mes souvenirs sont intacts. Matana Roberts consacre énormément d’importance au chant, à la parole, au-delà des instruments, et où l’émotion contamine énormément. Sans doute que sa sortie à Tourcoing a permis de nous faire vivre plus précisément cette facette de son oeuvre en cours. On la retrouvait en fin de concert, jouant cette fois-ci avec Silver Mt. Zion lors de son dernier morceau: tout simplement sublime. Matana Roberts a contribué par ailleurs à un morceau studio de GYBE et nul doute que les membres se connaissent bien, en plus de jouer pour le même label, ce qui entend une complicité certaine avec les orientations de Constellation records.

Un live de 2011 ci-dessous, indépendant de l’album inaugurant la série Coin Coin. De quoi ici découvrir une performance de Matana Roberts en compagnie de musiciens et ses déclinaisons possibles – avec une forte déclinaison de l’improvisation, devant un dispositif de projections d’images  :

Je ne peux en tout cas qu’encourager à découvrir en profondeur l’incroyable Coin coin chapter one : Les gens de couleur libre et dont les suites sont très prometteuses. Il faut bien avouer que pour qui s’est fait prendre par l’album, il est difficile de ne pas revivre cette première traversée du premier volet en intégralité. C’est ainsi qu’un seul morceau m’incite souvent à me re-plonger dans l’album… Ca prend parfois aux tripes, notamment sur les cris de Matana. Une expression artistique, dans sa diversité, qui à elle seule témoigne d’une grande vitalité et ne laisse pas indifférent, y compris par rapport au sujet développé, et une certaine violence de l’Amérique à l’égard des noirs. ET 11 volets sont censés s’enchaîner… ! Ci-dessous, le morceau Kersaia de l’album :

Je finis ce post en renvoyant, d’une part, à des intéressantes chroniques musicales (et non pompeuses) de l’album ICI et LA d’autre part aux 2 petites interviews ci-dessous en anglais, histoire d’appréhender plus en profondeur les approches de Matana Roberts  – Vivement les suites ! :