Mouton 2.0. La puce à l’oreille – Antoine Costa, Florian Pourchi

EN ENTIER – Mouton 2.0 – La puce à l’oreille – Antoine Costa, Florian Pourchi – 2012 – 77mn 

« La modernisation de l’agriculture d’après guerre portée au nom de la science et du progrès ne s’est pas imposée sans résistances. L’élevage ovin, jusque là épargné commence à ressentir les premiers soubresauts d’une volonté d’industrialisation. Depuis peu une nouvelle obligation oblige les éleveurs ovins à puçer électroniquement leurs bêtes. Ils doivent désormais mettre une puce RFID, véritable petit mouchard électronique, pour identifier leurs animaux à la place de l’habituel boucle d’oreille ou du tatouage. Derrière la puce RFID, ses ordinateurs et ses machines il y a tout un monde qui se meurt, celui de la paysannerie. Dans le monde machine, l’animal n’est plus qu’une usine à viande et l’éleveur un simple exécutant au service de l’industrie. Pourtant certains d’entre eux s’opposent à tout cela … »

 

Qui n’a pas été séduit, au détour d’une randonnée traversant un alpage, sous la vigilance de patous alertes, par la présence d’un troupeau de vaches ou de moutons ? Voici un documentaire qui amène un regard dépassant notre simple plaisir de randonneur de passage pour aborder le monde de l’élevage depuis les obligations de puçage des troupeaux.  Auto-produit et diffusé sous licence libre, à vocation  de circulation indépendamment des circuits de diffusion classiques du cinéma, un tel documentaire appelle donc sans doute à la prise en main de l’objet pour gagner l’espace public sans contraintes d’auteur et au service d’échanges collectifs. Comme l’indique son titre emblématique, il porte surtout sur le fichage des moutons, amené conjointement par l’industrialisation, la technologie déshumanisante, le business et une société de contrôle et surveillance appelée à s’élargir bien au-delà du secteur agricole.

Le film démarre sur le plaisir de l’élevage, depuis le terrain, et les avantages qu’il procure de manière contrastée, par exemple, à la vie urbaine. C’est ainsi qu’un des principaux intervenants du documentaire explique comment il a quitté Marseille pour cette nouvelle vie. Ça n’est pas pour autant une idéalisation du métier, qui comporte des aspects difficiles en soi, mais voilà un juste prologue qui fait le point sur un certain élevage… euh avant sa disparition imminente ! Et on ne peut aussi qu’apprécier les nombreux plans tournés dans la nature en compagnie des bêtes et des hommes et femmes y travaillant : on y envierait presque leur place !

C’est à coups d’archives audiovisuelles hallucinantes (mais vraiment hallucinantes !) que le film avance par étapes. C’est une progression dans un certain enfer annoncé. Le combat des éleveurs et éleveuses opposés au puçage des moutons, et effectivement en résistance par le refus d’obéir, s’avère ainsi bien plus qu’une petite lutte de « paysans arriérés » et attirant la seule sympathie de bobos écolos. Chaque archive fait état d’une « avancée » technologique en lien avec l’élevage, où le contrôle de la reproduction (en lien avec le contrôle génétique) n’est pas la moindre. Nous mesurons les motivations de ces « avancées » dans un présent où des éleveurs et éleveuses expriment leur opposition à un certaine industrialisation ravageuse, face à un nouveau « progrès » annoncé : le puçage.

Les arguments du bien fondé du puçage sont tout d’abord énumérés dans un pôle de traçabilité (pôle en liquidation judiciaire, nous apprend le générique de fin) : raisons sanitaires, facilitation du métier etc. Nous apprécierons au passage les autres fichages en cours, via du matos très diversifié (et ingénieux, nous précise son publicitaire); ça concerne les transports en commun, les fréquentations de service (de stations de ski par exemple), les marchandises … Et la liberté, dans tout ça ? Ces mêmes arguments sont démontés par les personnes engagées contre le fichage, tout en rappelant les intentions mercantiles et de contrôle en amont. Surtout ça répond à de pseudos risques qui découleraient du travail de l’éleveur : les graves crises sanitaires ne viendraient -elles pas, justement, de cette même industrialisation qu’on impose partout dans le secteur agricole et notamment par le puçage ? Un certain cercle vicieux est de mise. D’autant plus que cette soi-disant « facilitation » du métier est imposée… dans l’intérêt des personnes, bien sûr. Un éleveur résume bien la situation :  « C’est une volonté de contrôle total (…) Mentalement, c’est contrôler tout« .

Le documentaire n’est pas qu’un exposé du rejet légitime du puçage suscité chez des éleveurs et éleveuses qui refusent de plier, c’est aussi quelques aspects « pédagogiques » : ainsi le rapport à l’animal (non dénué d’affection) et le milieu naturel dans lequel évolue le métier. Ainsi par exemple un superbe retour quant aux pâturages : soit un équilibre entre sauvage et main de l’homme, qui a gagné la bio diversité. Cet aspect – important – permet aussi de mieux mesurer le désastreux rapport au milieu et à l’animal qu’entraîne la technologie et tout ce qui sous-tend la volonté de « progrès ». Ce qui est appris autrement par la technologie, désapprend toute une tradition et une manière de faire ne découlant pas de la science et ses avatars technologiques. C’est d’une véritable mutation qu’il s’agit, et bientôt il n’y aura plus possibilité de composer autrement que par le prisme industriel qui avale toute une dimension héritée de pratiques traditionnelles, non chiffrables et théoriques. Le rapport de l’homme à la nature prend un tournant terrible, et c’est un ensemble de possibles rapports intimes à la nature, divers et empiriques, qui est aussi menacé de disparaître dans les plus brefs délais.

La résistance a sa part dans le film, et nous prenons un malin plaisir à écouter la discussion téléphonique avec un « responsable » lors d’une action collective d’occupation. C’est toute une séquence autour de la « démocratie » et la riposte citoyenne et collective, dite « illégale » et « non représentative », qui est en jeu. Comment ne pas penser à d’autres secteurs de la société, où on nous renvoie toujours à des leaders, partis, syndicats censés nous représenter, alors même, qu’ils co-gèrent les décisions qu’on nous impose, que nous subissons et que nous voulons combattre. Et la résistance nous concerne toutes et tous, voilà ce à quoi nous amène progressivement le film. A la fois pour le monde qu’on nous prépare, mais aussi pour l’urgence de créer des liens entre différents secteurs de la société.

En conclusion, le documentaire, sans s’inscrire dans une démarche des plus originales (si ce n’est celle, importante, de donner la parole aux éleveurs et éleveuses rebelles !), a le mérite d’interpeller sur ce qu’induit le puçage en terme de surveillance et contrôle de nos sociétés, tout en accélérant le processus de destruction de la nature via industrialisation et changement de nature dans notre rapport à l’environnement. De puçage, nous passons à fichage généralisé et aux nanotechnologies. Je ne peux néanmoins finir cette note sans penser à un très grand film des années 70, édité en DVD que depuis quelques années, et qui va bien plus loin que le présent, en guise de véritable boulet de canon face à une société-porcherie : Cochon qui s’en dédit (1979), de Jean Le Tacon. Je renvoie à la chronique du film ICI sur Kinok, et à l’édition DVD Montparnasse ICI (avec rapide bande annonce). Ce documentaire, un temps censuré donc, dégage déjà tout le processus industriel déshumanisant, la logique de contrôle d’un système capitaliste ravageur, la place de l’individu qui s’y trouve dévoré et assommé par un système économique qu’on lui impose et qu’il applique lui même, le corps-porc qu’on nous promet… A propos de ce film, réalisé quelques années après l’impitoyable Salo de Pasolini dont Porcherie n’était finalement pas le plus terrible, le cinéphile belge Patrick Leboutte écrit : « Quarante minutes au sein d’un élevage industriel de porcs. Il y a Maxime, emmuré seul avec mille bêtes assourdissantes. Il y a des tombereaux de merde, il y a ses rêves inavouables. Il n’y a rien d’autre à voir, il y a seulement à éprouver. (…). On ignorait alors à quel point il préfigurait les temps que nous vivons, telle une métaphore implacable. Semblable réquisitoire, en effet, appelle l’émeute. » Quasi 25 ans plus tard, c’est un documentaire comme Puce 2.0 qui voit le jour, où il est question de changement fondamental dans le rapport au vivant, et d’une société déshumanisante et de contrôle imposé à toutes et tous.

Site internet du film ICI : où sont notamment relayées de nombreuses actualités en lien avec les thématiques du documentaire. 

Exemple d’initiative :

pucage et transhumance

 

Pour se faire une idée de ce qu’implique plus largement le puçage des moutons, voici un spot publicitaire diffusé aux USA depuis 2012. Si la propagande y est effrayante, la France n’échappe pas au conditionnement; ainsi par exemple dans le cas du suivi biométrique des identités, les relais médiatiques appuient sur les mesures de sécurité que ça comporterait pour l’individu (fraude d’identité), ou les moyens d’identification en cas d’accident… Toute une propagande se généralise quant aux pseudos-avantages des différents fichages en cours, qui se mettent en place ici et là dans différents aspects de nos vies, et c’est tout un argumentaire de bien fondé du fichage qui est à démolir. C’est un peu  ce qu’entreprennent fort lucidement les éleveurs refusant le puçage des moutons, et les solidarités/accompagnements/réseaux de résistance qui s’expriment (collectifs etc), y compris dans la sphère publique via projections-débats de films comme Moutons 2.0.

 

Enfin, ci-dessous RFID la police totale, avec un petit retour sur les nanotechnologies (au marché mondial très fructueux dans les années à venir) et aux processus donc de surveillance et contrôle généralisés.

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Trou story – Richard Desjardins, Robert Monderie (2011)

Trou story – Richard Desjardins, Robert Monderie – 2011 – 76 mn – EN ENTIER

« «Vous ne connaissez rien des mines? Normal. Les mines ne parlent pas beaucoup. Surtout pas de leur histoire…» Cette histoire, Richard Desjardins et Robert Monderie nous la racontent dans Trou Story, leur plus récent documentaire, produit par l’Office national du film du Canada, dans lequel ils renouent avec la veine pamphlétaire de L’erreur boréale.

L’histoire minière au Canada, c’est une histoire de profits fara- mineux au mépris de l’environnement et de la santé des travailleurs. Une histoire obscure où en pleine Première Guerre mondiale, le nickel de Sudbury est vendu à l’armée allemande qui en fabrique des balles qui serviront, à la bataille de Vimy, à tuer des soldats de Sudbury. Les affaires sont les affaires…

Une sale histoire où la population de Cobalt crève de la typhoïde dans une ville où on ne ramasse pas les déchets, tandis que les premiers magnats canadiens de l’industrie minière s’enrichissent en vendant à l’Angleterre la production d’argent de la quarantaine de mines qui ceinturent la ville. »

Le chanteur québécois et par ailleurs réalisateur de documentaires, s’est de nouveau associé à Robert Monderie, dans la foulée de l’excellent Le peuple invisible de 2007 (relayé ICI sur le blog).  Trou story a beaucoup été comparé à L’erreur boréale, le documentaire des deux compagnons le plus diffusé et aux répercussions les plus concrètes. L’angle d’attaque est en effet similaire, puisqu’il vise de nouveau de grandes compagnies, dont l’un des pires fléaux est à la fois de piller les ressources canadiennes et de causer des dégâts environnementaux irréversibles dans notre présent d’humanité. Il est fort dommage que Le peuple invisible, pour ma part le plus percutant du duo, n’ait pas suscité autant de réactions concrètes; le parti pris y est très éclairant sur les populations indiennes massacrées, parquées dans des réserves et dont on a dépouillé droits et terres, au profit, justement, d’intérêts privés. Mais pas seulement, puisque l’Etat (et ses provinces) y trouvent leur compte vraisemblablement. Cet écrasement des droits des populations autochtones est peu traité au Canada, qui se prévaut plus généralement, dans ses élans contestataires, de porter critique sur les multinationales et colonialismes (notamment anglais) venus piller la nation. Le paradoxe est que ces critiques ne tiennent que rarement compte – en tout cas dans ce qui est le plus diffusé et connu du grand public – de la place des populations amérindiennes qui sont également particulièrement positionnés sur les désastres environnementaux, en plus d’exiger des droits sociaux qui y sont articulés. Il est important aussi de rappeler que cette brave nation canadienne, pillée par les multinationales, fait partie de la poignée de pays ayant voté CONTRE la présence de l’Etat Palestinien à l’ONU.

Comme pour Le peuple invisible, les réalisateurs s’appuient ici sur un gros travail d’archives et la narration comporte un volet historique très important. Il est intéressant aussi que les ambivalences des revendications soient suggérées : la mine comme à la fois présence souhaitée (emploi etc) et nocive (exploitation des hommes et des ressources, désastre environnemental…). L’un des aspects qui m’a le plus saisi est l’effort de guerre soutenu par des mines du Canada (la production de Nickel) à la 1ère guerre mondiale (en forunissant des ennemis !) et la deuxième guerre mondiale; dans les faits elles contribuèrent donc à deux fronts de tués : d’une part la guerre en elle-même (les canadiens massacrés à la célèbre bataille de Vimy de la 1ère guerre mondiale, dans le Nord pas de Calais en France, l’ont été par une armée allemande fournie en nickel des mines du Canada !!), d’autre part les mineurs tombés non seulement dans les « accidents » mais aussi par maladies (beaucoup plus nombreux ceux-là et mis à l’écart des « comptes » officiels). L’approche du syndicalisme dans les mines et des immigrations européennes est également fort pertinente, et rarement abordée à ma connaissance pour les Amériques.

Bien entendu, le gros objet est surtout d’ordre environnemental dans la deuxième partie du documentaire. Le TROU qui figure dans le titre… Mais ce TROU c’est aussi, sans doute, le trou de la mémoire collective et d’une certaine histoire de la mine, soit l’officieuse, évitée dans les relais médiatiques, audiovisuels, gouvernementaux… TROU comblé ici par the TRUE story. A ce sujet, Desjardins (voix off) avertit le spectateur avec la formule : « Vous ne connaissez rien des mines? Normal. Les mines ne parlent pas beaucoup. Surtout pas de leur histoire… ». Elles laissent juste un TROU, pas seulement physique et lié à la nature de l’industrie, mais également social et mémoriel. Elle passe et repart. Quelque soit le pays, la région, c’est un aspect récurrent de la mine (argent, charbon, or…). Elle laisse des mutilés et des morts, des villes fantômes, une mémoire falsifiée. La réception du documentaire en dit long : de très nombreux représentants des compagnies minières établies au Canada se sont manifestés contre ce film; il est désigné comme caricatural, ne s’intéressant qu’aux aspects négatifs de la mine, que le passé est le passé et que le présent serait doté d’un bien meilleur fonctionnement minier, autant pour les travailleurs que pour l’environnement. On peut comprendre ici l’importance de Trou story : remplissez ce trou de mémoire et d’histoire cachée, et on vous le retire. Pourquoi ? Pour bien entendu justifier les mines actuelles. Et son éternelle répétition en terme d’exploitations environnementales et humaines, et son lot de désastres « naturels » et de morts, et son pillage économique. Récemment il était question sur le blog (ICI) des mines à ciel ouvert en Amérique Centrale (et du Sud) : les exploitations y semblent beaucoup plus dénuées de principes environnementaux et de prise en compte des volonté de la population civile et surtout des peuples indiens. Ces derniers, après tout, ne sont-ils pas les invisibles ? Leurs discours revendicatifs sont par ailleurs, le plus souvent, beaucoup plus tranchants que l’hypothèse de résistance développée ici dans le documentaire : il ne s’agit pas d’une meilleure mine avec de meilleurs règlement respectueux des travailleurs et de l’environnement, et plus collaborateur aux finances nationales; les peuples indiens ont tendance à exiger LE DEPART pur et simple des industries minières. Ni pillage, ni exploitation humaine, ni assassinats, ni massacres naturels et pollutions contaminant les personnes. Quant aux « enrichissements » affichés dans les propagandes d’Etat, ces derniers sont d’une part minimes et retombent encore plus rarement dans les poches des populations autochtones. L’Etat, après tout, ce n’est pas les indiens.

En tout cas, encore un excellent documentaire de Desjardins, surtout dans sa première partie je trouve, contenant ce volet d’archives et historique très peu approché à ma connaissance. Je connaissais l’oeuvre musicale de Desjardins, et bien maintenant j’ai découvert son oeuvre documentaire, et ça vaut le détour ! le plus réjouissant ? Ses documentaires sont souvent suivis, par leurs projections publiques, de quelques élans collectifs après un ébranlement général lors des diffusions. Des discussions qui ont tendance à amener du concret dans les luttes. Le documentaire n’est bien sûr pas tout, mais il est une contribution non négligeable.

Amériques : exploitations minières contemporaines et résistances

Il est question ici de quelques implantations minières aux Amériques (centrale et du sud), à travers quelques documentaires. Il serait intéressant de voir s’il y a eu des productions audiovisuelles quant au passé minier de ces pays à travers les siècles, connoté de colonialismes. Car s’il est aujourd’hui question, ici et là aux Amériques (notamment au Mexique) de candidatures et reconnaissances UNESCO dans certaines zones marquées par le passage minier, il semblerait que le plus souvent la mémoire et le passé sont davantage structurés par les instances institutionnelles autour de l’art colonial. Le chapitre « Héritages de l’époque coloniale » d’une page consacrée au patrimoine UNESCO au Mexique, 6ème au monde en nombre de lieux/monuments classés, est en tout cas, à cet égard, assez symptomatique (Lire ICI).

Peu de choses, vraisemblablement, autour des populations minières exploitées et de leur quotidien, exceptés quelques musées, qu’elles soient indigènes – notamment des temps de l’esclavage – ou issues des immigrations (européennes surtout). Si certains lieux miniers sont aujourd’hui abandonnés aux Amériques – laissant place à un tourisme conséquent autour de villages fantômes quasi désertés -, d’autres reprennent leurs activités par la venue de multinationales minières (en particulier canadiennes), dans le cadre d’accords obtenus avec les gouvernements locaux. La suite de documentaires ci-dessous révèle les conséquences de ces reprises minières, l’absence de considération du choix des populations indigènes ancestrales par les gouvernements nationaux (bien que leurs droits, là-dessus, sont en principes inscrits dans les constitutions) et, parfois, les mécanismes d’implantation et de division des populations locales. Tout cela arrive alors que la mémoire des exploitations passées ne semble pas constituer une place majeure dans les opérations de patrimonialisation (UNESCO etc), plus axées autour des marques coloniales du paysage (notamment artistiques et d’habitat) qu’à propos des mémoires indigènes; la place de ces derniers (bien que le tourisme autour de certains sites indiens explose… parfois au détriment des premiers concernés !) dans les opérations mémorielles se pose sérieusement. Elles ne peuvent en effet se figer dans l’immobilisme muséographique et se réclament souvent d’une vivacité toujours présente ou à reprendre, malgré les génocides (au Guatemala par exemple). J’essaierai donc de consacrer un prochain volet quant à d’éventuels films revenant sur les histoires des exploitations minières, et de la place des mémoires à ce titre aujourd’hui, notamment au regard des opérations touristiques en vogue et d’autres lieux, eux, strictement abandonnés. En attendant, peu de travaux universitaires ont eu l’air de se décliner là dessus, mais il est vrai que mon non espagnol m’a sans doute pas permis de trouver la piste de travaux. En Europe, il semblerait que la Belgique, par des études transversales liées à la mine, a occasionné quelques travaux concernant les histoires minières aux Amériques, y compris du point de vue patrimonial/mémoire . A suivre…

 

GUATEMALA

El oro o la vida – ReColonización y Resistencia en Centro América 
- Caracol Producciones – 2011 (Guatemala) – 57 mn – EN ENTIER – VO sous titrée anglais

Ce documentaire a été récompensé dans plusieurs festivals, notamment au XIème Festival de Cine y Video de los Pueblos Indígenas de Bogota, Medellin 2012 (meilleur doucumentaire dans la catégrie “Défense du territoire et des sites sacrés”) et au  VIIème Festival Latinoamericano Contra el Silencio todas las Voces de México (2012). Il est produit par Caracolproducciones (avec le soutien des Amis de la Terre International), soit un organisme alternatif du Guatemala de vidéo indépendante et de documentaire social, tentant de concilier défense des droits du peuple, expression artistique et communication populaire.

Ici, El oro o la vida examine les conséquences de la vague d’implantations récentes de mines à ciel ouvert en Amérique Centrale : non seulement au Guatemala, mais aussi au Salvador et au Honduras. Il choisit de s’attarder notamment sur Goldcorp, compagnie canadienne la plus importante dans cette partie des Amériques. Outre le constat terrible et les mensonges des multinationales (pollutions, exploitation, puis abandon des lieux), le film aborde les résistances locales qui refusent les présences minières. Un mode de résistance qu’incarne régulièrement la chanson « pas à vendre » : malgré le chômage, les conditions de vie précaires etc, les populations refusent de payer de leur vie et de la dégradation environnementale les propositions d’embauche et le soi-disant enrichissement qui leur est profitable – ces derniers arguments, qui plus est, sont souvent faussés par les réalités de cet enrichissement (à sens unique) bien qu’ils participent parfois à la division, et à la légitimation du point de vue gouvernementale. Les résistances des populations indigènes, accompagnées parfois d’activistes, sont réprimées et le générique de fin rappelle tous les noms connus de personnes assassinées dans les trois pays. Leur autonomie n’est pas non plus respectée, malgré l’inscription dans la constitution de leurs droits à s’opposer à toute emprise sur leur territoire le mettant en péril. Des consultations populaires sont ainsi organisées au Guatemala, mais ignorées par le gouvernement qui n’y voit pas une décision mais un avis à « prendre en considération », tandis qu’il est envisagé, dès lors, de leur faire changer d’avis, mieux leur faire comprendre leur bien être possible en lien avec les compagnies minières. Je renvoie ICI au post consacré aux documentaires sur les anciens Mayas, où il est question de la place des peuples Mayas du présent dans la société guatémaltèque. Bien que le documentaire manque d’approche, je trouve, dans les mécanismes de mise en place des compagnies minières, il reste un témoignage important de ces désastres humains et environnementaux, tout en mettant en lumière les principes d’auto-organisation des peuples indigènes. Il est bel et bien question de néo-colonialisme, dans la foulée de plusieurs siècles d’esclavage, de génocide, de pillage des richesses…

 

MEXIQUE 

Le Mexique est lui aussi concerné par des activités minières, qui ont tendance à reprendre… sur d’anciens lieux miniers ! L’une des zones les plus célèbres concernée dans ce pays est sans doute le Chiapas, tant cet état suscite nombreux écrits altermondialistes et solidarités internationales. Nous y retrouvons des compagnies canadiennes (notamment la Goldcorp articulée au précédent documentaire), dont l’implantation est fortement permise par l’ALENA et ses tournures néo-libérales.

A partir de trois vidéos, il est question ci-dessous de la région de la Sierra Catorce, dans l’Etat San Luis Potosi du Mexique. Voilà une région marquée par la colonisation et l’exploitation minière (coloniale et post-coloniale), en particulier à Real Catorce, désormais haut lieu touristique, et autrefois l’un des plus importants centres d’exploitation d’argent. Real Catorce, qui doit être un endroit tout particulier à découvrir (ville abandonnée à plus de 2700 m d’altitude), est passé à 2 000 habitants.  Sa réputation « mystique » en a fait un centre touristique important, tandis que des tournages de films internationaux s’y sont déroulés (tel Le trésor de la sierra madre).

Or la Sierra de Catorce est également le lieu ancestral de la communauté amérindienne Huichol (ou Wixarica, Huirikita), territoire sacré, lieu de naissance du Soleil, et où elle effectue notamment un pèlerinage annuel où il s’agit de recueillir les peyotl (champignons hallucinogènes dont la récolte est interdit pour les non Huichol). Tandis que Real de Catorce, marqué par la culture Huichol, voit son présent quelque peu modifié par des opérations de promoteurs privés (hôtels etc), tout autour ce sont les concessions minières qui menacent à la fois la communauté et l’environnement. Une région qui constitue « la seule réserve historico-culturelle et naturelle du Mexique » précise un guide touristique francophone…

– In defense of wirikuta and Sierra de Catorce – Edurado Ustarroz – 2011 – 13 mn – EN ENTIER – Version anglaise

Documentaire de sensibilisation quant à la menace pesant sur la communauté Wirikuta face aux exploitations minières d’argent.

 

– Message du peuple Wixarika – Octobre 2012 (Wirikuta) – 3 mn – VOSTFR

 

– Huicholes: los últimos guardianes del peyote – Hernan Vilchez (Mexique, Argentine) – 2013 – 75 mn – Bande annonce

Le documentaire aborde le conflit entre le peuple wixarika, le gouvernement mexicain et l’emprise des multinationales minières autour de la préservation de Wirikuta, territoire sacré d’une culture millénaire.

Je ne l’ai pas encore vu, et je me suis contenté de la bande annonce… intrigante.

 

ARGENTINE 

A ciel ouvert – Ines Compan – 2010 – 94 mn 

« Sur les hauts plateaux du Nord-Ouest argentin, les populations indigènes Kollas sont en lutte. La communauté de Cerro Negro cherche à attirer l’attention du gouvernement argentin pour que la construction de son école, débutée il y a quinze ans, soit enfin achevée. Dans un village proche, la population est confrontée à la réactivation de son ancienne mine par une multinationale canadienne, avec pour objectif de devenir l’une des plus grosses mines d’argent à ciel ouvert du monde !
Deux histoires parallèles qui nous plongent dans un territoire grandiose et malmené, théâtre de conflits faisant résonner de nombreux mythes... »

Je n’ai pas encore pu découvrir ce documentaire, mais comme pour les précédents pays il s’agit d’une implantation de mines à ciel ouvert. La cinéaste, qui vit régulièrement dans des contrées d’Argentine, souvent en contact avec des communautés indigènes, semble aussi avoir privilégié le rapport filmant-filmé. Par ailleurs, d’après les retours critiques et quelques interviews (notamment ICI ), elle ne se limite pas à un credo ONG qui, de fait, contribue souvent au statu-quo : d’une part en se suppléant parfois aux communautés (dans son rôle d’intermédiaire) et d’autre part en maintenant le principe du discours bienfaiteur, humaniste, au détriment des résistances concrètes mises en oeuvre dans certaines résistances indigènes. Les ONG participent au jeu communicatif et aux langues de bois, si l’on se confronte à certaines réalités vécues sur le terrain. Et, à l’instar de certains comportement de Greenpeace (notamment au Canada, qui valut un gros coup de gueule du cinéaste-chanteur Richard Desjardins), elles peuvent décliner des intérêts qui plantent dans le dos les revendications et l’autonomie des populations en lutte (indigènes, mouvements sociaux plus larges). A chacun sa part du gâteau, mine de rien, dans les luttes de pouvoir autour de l’environnement, dirait-on… Il est donc intéressant de voir à quel point A ciel ouvert développe (ou non) cet aspect des choses.

Extraits d’une discussion avec la réalisatrice, après projection à la cinémathèque suisse (il y a juste à passer l’introduction de l’organisateur) :


ET POUR FINIR EN MUSIQUE 

Nos cousins les singes (suite et FIN).

Parmi les quelques documentaires/reportages consacrés à nos cousins les singes, relayés dans une première partie ICI sur le blog, l’un d’eux mentionnait un aspect essentiel de leur extermination en cours : la déforestation et la mondialisation. De quoi rappeler que pleurnicher sur nos braves singes est indissociable du monde dans lequel nous vivons. Je re-poste le reportage Champions de la nature – L’Orang-Outang tant il m’apparaît comme le plus réussi des épisodes consacrés aux singes (et quelles images !); il va nous lancer dans cette deuxième partie, cette fois-ci plus axée sur la mise à mort de nos cousins  :

Biruté Galdikas est sans doute la plus importante primatologue actuelle vis à vis des Orangs-Outangs – Petite interview ICI, très intéressante. Dans le présent reportage, elle fait bien le lien entre système économique mondial et la déforestation, premier facteur de disparition programmée des grands singes. En Asie, la déforestation est la plus importante au monde, et l’orang-outang est le prochain grand singe qui disparaîtra de la vie sauvage. D’après le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement (PNUE), en 2030 l’habitat actuel des gorilles et chimpanzés (Afrique) sera sauvegardé entre 8 et 10%, celui du bonobo (Afrique) à 4%, et celui de l’orang-outang à moins de 1% !  Il s’agira alors de rassembler progressivement tous ces grands singes dans des sanctuaires de protection (mais quel devenir, puisqu’ils sont censés permettre l’intégration des individus à la vie sauvage ?!), et d’en exposer quelques vestiges dans les zoos, tandis que des labos continueront d’ expérimenter sur quelques spécimens. Pour nous rendre compte à quel point ce qui se passe en Indonésie (comme en Afrique) est clairement lié à la mondialisation et à des formes de colonialisme, j’encourage à lire ICI cet article évoquant le rôle, par exemple, du FMI dans le pillage des ressources naturelles Indonésiennes, et notamment la forêt tropicale, soit l »habitat des grands singes… La mise à mort des grands singes est une horreur ô combien significative qui va de pair avec notre propre autodestruction, celle-là même qui est alimentée par un système économique imposé partout, par la dépossession de leurs droits et de leur autonomie des populations locales, par le culte de la consommation etc. Nous trouvons un dossier des différents facteurs d’extermination ICI sur le site Universcience.

Ci-dessous, petit cheminement en documentaires sur le désastre… et les quelques résistances de terrain.

 

1) Isabelle Roumeguere – 20 ans avec les chimpanzés – 1999 – France – 50 mn

« Ce film traite des chimpanzés en Guinée et en Gambie et plus particulièrement de leur sauvegarde, grand combat mené par Janis Carter depuis une vingtaine d’années. A travers Janis, nous vivrons une aventure extraordinaire en la suivant jour après jour dans sa passion et nous tenterons de comprendre sa stratégie de protection des chimpanzés. Janis Carter a décidé de quitter la Gambie pour s’établir en Guinée où elle mettra en place un programme de recensement des chimpanzés. Elle veut mobiliser la population locale afin de sensibiliser les guinéens à la sauvegarde des chimpanzés en voie d’extinction. »

Un documentaire très bien construit, par une cinéaste qui met en avant le travail accompli par Janis Carter, et en nette collaboration avec les populations locales. Le point de vue adopté est celui d’une voix off représentant la primatologue. C’est ainsi qu’il ne s’agit plus d’une question occidentale et de soulagement des consciences, avec imposition aménagée permettant l’exploitation des personnes et la continuité du saccage (j’y reviens plus tard). Nous dépassons la condamnation verbale et morale extérieure avec ici un travail de terrain prenant en compte la contribution des locaux, notamment de chasseurs traditionnels. Malheureusement, les fonds de la commission européenne que Janis Carter nous apprend être stoppés dans le film, ont amené son départ : un article ICI faisant le point.  Quelques années plus tard, en 2004, la cinéaste est revenue en Guinée et a réalisé un petit film intitulé Nos frères de la forêt; VISIBLE ICI sur Universcience.tv. Nous y apprécierons la mention de l’articulation traditionnelle de peuples locaux avec les chimpanzés, considérés comme des « frères », d’où le titre du documentaire, ainsi que l’explication d’une gouvernance guinéenne associant ses habitants au maintien de ressources agricoles, sans ruiner la forêt, avec le concours d’ONG. Une façon aussi, nous démontre le film, de ne pas oublier qu’il y a aussi des personnes qui doivent vivre en Afrique, et que la sauvegarde des grands singes ne peut se concevoir sans elles. Nous rejoignons un tout, plus complexe que les seuls slogans « sauvons les grands singes » venus d’occident, alors que nous consommons les produits acheminés par les exploitations destructrices des ressources africaines. Enfin, Isabelle Roumeguere, qui a vécu parmi les Maasai, livre ICI sur TV5 une interview intéressante.

Un documentaire, plus proche du domaine « film de recherche », a été réalisé en 1980 par Alain Devez. Bien que la voix off aborde la déforestation, le début ne met en images que le braconnage à travers le portrait d’un lieu, dans un climat très malsain. Il s’attaque également aux préjugés entretenus vis à vis des grands singes. Comparativement aux réalisations d’Isabelle Roumeguere, le documentaire est limité et privilégie un regard nettement occidental, sans vouloir en retirer l’importance des témoignages d’établissement de sanctuaires et des images en milieu sauvage. Pour le voir, c’est ICI sur le site du CERIMES (37 mn).

 

2) Sam Roberts – Chimpanzés dans le couloir de la mort – Royaume Uni – 1999 – 49 mn

« Depuis des décennies l’homme utilise et martyrise des animaux pour ses expériences en laboratoire. Ce film s’intéresse plus particulièrement aux recherches dans le domaine de l’aéronautique. Dans les années 50, la Nasa a énormément utilisé les chimpanzés pour étudier leur résistance à l’apesanteur, la vitesse, la pression notamment au moment du décollage des fusées. Les images d’archives nous montrent les tortutes et souffrances infligés aux chimpanzés et dans quel état d’esprit ces recherches étaient effectuées. Du fait de leur proximité avec l’homme les chimpanzés étaient vraiment les « candidats » idéaux. Mais au fur et à mesure des découvertes biologiques et paléontologique établissant un cousinage de plus en plus patent entre cette espèce et l’espèce humaine, les scientifiques concernés par ces recherches ont commencés à avoir des scrupules mais n’en continuaient pas moins a envoyer ces animaux en enfer. Dans ce film certains d’entre eux reconnaissent qu’ils ne pourraient plus soumettre les chimpanzés aux expériences traumatisantes qu’ils ont subies. Prise de conscience éthique certes mais trop tardive. Mais surtout témoignage de l’évolution de notre rapport aux animaux, particulièrement avec ceux qui nous sont le plus procheLa France et et l’URSS n’ont pas fait mieux, mais dans ces pays, à la différence des Etats-Unis, il y a peu d’investigations officielles donc moins de documents ouvert au public. »

En 6 parties :

20 ans avec les chimpanzés est constitué d’un passage horrible, soit lorsque nous sommes confrontés aux ruines d’un ancien labo d’expérience sur les chimpanzés. Nous apprenons alors que l’Institut Pasteur de France effectuait en Guinée des expérimentations sur les singes emprisonnés dans les cages, ces dernières témoignant encore de cette apport « positif » de la colonisation française. Des vaccins ont été créés à partir de ce sombre passé. J’ai ainsi cherché des documents audiovisuels témoignant de cela, mais je n’ai trouvé que le présent film… très renversant. En s’attaquant aux expériences américaines de la NASA, le documentaire donne à voir les conséquences de telles pratiques : emprisonnements dans des cellules et morts, d’où ce titre symptomatique. Des questions se posent ici sur l’usage des êtres vivants à des fins humaines (santé etc). Tandis que les raccourcis ont des échos très réceptifs quand il s’agit de condamner le terrible braconnage et les mangeurs africains de viande de brousse (ne pas y éclipser le trafic international qui dépasse largement la pratique individuelle et aux conséquences plus lourdes !), n’oublions pas que les recherches ayant abouti aux vaccins et à la conquête de l’espace, entre autres victoires du progrès, ont été obtenues par des massacres de singes… qui se perpétuent. Assassinés, mais aussi emprisonnés, sans retour accompagné à la vie sauvage. A noter les interventions de la célèbre primatologue Jane Goodall.

Les expériences (encore actuelles ici et là par des laboratoires) ont concerné et concernent de nombreux pays autres que les USA. Ainsi la France, par exemple, mais aussi la Russie, dont un certain Ilya Ivanov (biologiste) avait initié quelques expériences dans l’Institut Pasteur de Guinée, en vue d’obtenir un individu croisé du chimpanzé et de l’homme ! Il finira par poursuivre cela dans le centre de recherches sur les primates de Soukhoumi en Géorgie. L’aérospatial et sa bataille entre USA et URSS a d’ailleurs été matérialisée également par la mise à contribution des chimpanzés: j’invite à lire cet article, « La colonie perdue » d’ Abkhazie ! Nous y apprenons d’ailleurs la plus grande évasion de chimpanzés d’un centre d’emprisonnement scientifique ! Un film a été réalisé par la néerlandaise Astrid Bussink en 2008 sur ce centre scientifique passé, abordant aussi, vraisemblablement, l’histoire de la Géorgie à partir de ce lieu :

Astrid Bussink – La colonie perdue – 2008 – Bande annonce (VO sous titrée anglais) :

 

3) Thomas Wartmann – Le massacre des singes – 2004 – 30 mn

« Les multinationales du bois qui percent des saignées dans la forêt camerounaise parlent d' »extraction sélective » sous prétexte qu’elles ne coupent qu’un ou deux très grands arbres par hectare. Mais une fois que les bulldozers ont acheminé les troncs géants jusqu’à la piste la plus proche, la parcelle est dévastée à plus des deux tiers. Et à chaque fois, le territoire des Pygmées est amputé d’autant. De plus, ces saignées encouragent une autre forme d’exploitation, puisque les braconniers peuvent pénétrer toujours plus avant dans la forêt. Ils abattent sans discernement tout ce qui est susceptible d’être vendu sur les marchés, en particulier les gorilles, dont la viande est très prisée dans la brousse. Le photographe suisse Karl Amman vit en Afrique depuis vingt-cinq ans. Il consacre sa vie à la protection de la forêt vierge et des singes : « Les primates sont les plus proches parents de l’homme. Nous ne pouvons assister sans réagir à leur extermination. » Mais il n’est pas aisé de convaincre les populations locales, qui ne comprennent pas pourquoi il faudrait protéger les grands singes. Selon le chef d’une tribu camerounaise, « la viande de gorille a un goût sucré, surtout les doigts. Nous mangeons du singe depuis toujours. La viande de gorille donne des forces aux petits garçons. Nous refusons que les Blancs viennent se mêler de nos affaires. » De quel droit Karl Amman et les autres défenseurs de la forêt tropicale interviennent-ils ? Ont-ils des chances de mener à bien leur entreprise ? »

En 3 parties sur you tube :

Diffusé sur Arte, ce reportage qui se déroule au Cameroon est très moyen. Et nous allons voir, un peu plus bas, comment Arte a fait bien plus fort dans le domaine ! Le reportage a le mérite d’aborder de front, sur le terrain, le braconnage. Et une idée forte, ici, est de représenter à quel point la déforestation permet une intrusion facilitée du braconnage. Il y a également des nuances importantes : de petits usages braconniers (cellule familiale par exemple) et de plus grands usages destinés à trafic urbain… et international ! Karl Amman est plutôt clair là-dessus, et en veut à un système. Sans partager les assassinats par les braconniers, il ne donne pas dans la morale en guise de sauvetage des singes. Il s’associe à un ancien chasseur, à base de revenu garanti pour une collaboration au sauvetage des gorilles et autres chimpanzés (un aspect de collaboration avec les locaux, sans tutelle et paternalisme, au contraire à base d’échanges, qui est davantage mis en avant dans 20 ans avec les chimpanzés). La présence des Pygmées est elle aussi abordée, et c’est très important : leur expulsion de la forêt a des conséquences terribles sur leur vie et donne lieu à des maladies, pauvreté, alcoolisme etc (de quoi nous rappeler un réel du côté de l’Amérique du Nord avec les les peuples indigènes, dont l’extermination est également associée à l’écocide et à la disparition, par exemple, du loup – celui-là, on peut le chasser, c’est pour « la bonne cause » des éleveurs ! ). Le gros défaut du reportage est sans doute, je trouve, la teneur morale qui prend le dessus, au final. Il y a un acharnement à démontrer le côté barbare du braconnage à petite échelle (pour le côté international du trafic et des consommateurs : lire ICI), alors même qu’Ammann le relativise au regard du reste. Qui plus est, on expose ironiquement les réponses de locaux face à la « pédagogie » et au rappel des lois de protection des singes, sans aller plus loin. Ce sont donc des choix de mise en scène… Combiné aux autres documentaires, ce reportage peut néanmoins valoir le coup d’oeil. A propos des Pygmées, http://lewebpedagogique.com/environnement/2007/04/02/des-pygmees-chasses-par-les-bulldozers/.

 

4) Thomas Weidenbach – Gorilles du Congo : sauvetage à la tronçonneuse – Allemagne – 2011 – 52 mn

« A une journée de voyage de Brazzaville dans le nord du pays, Ngombéo et ses 8.000 habitants vivent grâce au groupe forestier germano-suisse Danzer et sa filiale IFO. Chaque arbre du domaine de ce groupe est inventorié sur une carte et on n’y « récolte » en moyenne que 0,6 arbre par an et par hectare soit l’équivalent d’un arbre sur une surface grande comme deux stades de foot. Les bûcherons sont formés pour réduire au minimum l’impact sur la zone autour de l’arbre coupé. Et les gorilles semblent s’être parfaitement adaptés à cette gestion durable instaurée par la législation congolaise. Un bémol toutefois: les voies d’accès pour récupérer le bois favorisent le braconnage au coeur de la forêt. Mais des écogardes d’IFO tentent d’y remédier. »

Nous avons là un parfait exemple de propagande où la destruction « raisonnée » de la forêt opérée par les compagnies (ici du groupe germanosuisse Danzer) est un leurre. Ce documentaire semble bien partir quand il évoque les réalités locales à travers les propos d’un congolais qui explique le chômage et la position tranquille de l’écolo occidental appelant à la fin des travaux etc. Mais ça part vite en vrille ! Une apologie est faite de la société IFO, et j’ai appris qu’elle a même obtenu un certificat très important. Ce que nous comprenons, c’est que la médiatisation des méfaits de déforestation nuit au marché et qu’acquérir des certificats de déforestation « durable » est très bon pour le marché ! C’est donc obtenir des labels internationaux qui fait aussi les belles affaires. L’autre volet assez dingue, c’est cette espèce de colonisation positive : apport de structures sociales etc. Or, il en a rien été au Congo, y compris avec cette société qui en gérait les 2/3 je crois de forêt tropicale ! Non seulement des populations locales ont été confrontées à la société, mais en plus il y a eu répression. J’invite à lire ces documentations de Greenpeace, sachant que c’est bel et bien de la société traitée dans le présent documentaire dont il s’agit… : ICI  et pour ce qui est de maintenant (hum, hum) ou comment Danzer s’en va et qu’une compagnie américaine va la remplacer, sans le label certification de déforestation « durable » : ICI

Et là je renvoie à un documentaire nettement plus engagé que la promotion du précédent documentaire allemand, consacré à un groupe germanosuisse, et diffusé en France et en Allemagne, sur LA chaîne culturelle pas vraiment pro-Union Européenne dans sa programmation :

 

5) Les Amis de la terre – Déforestation durable, une enquête sur la face cachée de l’exploitation forestière dans le bassin du Congo – 2011 – 38 mn

POUR VISIONNER LE DOCUMENTAIRE, C’EST ICI

Un documentaire qui est l’antithèse du précédent, en brisant ce mythe de la « déforestation durable » qui permet deux choses : le saccage continu (et donc l’extermination des grands singes) et l’exploitation des populations locales associée aux belles paroles d’émancipation et de développement.

6) Richard Desjardins et Robert Monderie – L’erreur boréale – Canada – 1999 – 78 mn

Je m’éloigne ici des grands singes, mais ce documentaire co-réalisé par l’excellent chanteur Richard Desjardins est une référence sur le sujet, notamment en terme d’expropriations des terres et des forêts par les compagnies. Ce qui enlève par ailleurs toute voie écologique et de sauvetage face à l’écocide, accompagné de ravages auprès des populations locales, y compris les indigènes. L’exclusion des populations vis à vis de leurs décisions en développement local et en matière de préservation écologique est une aberration totale. Les professionnels de l’écologisme ont ainsi signé avec des compagnies. Nul doute que les droits et paroles des indigènes y sont ignorés, et qu’ils n’ont pas de place dans le monde. Les spécialistes, financiers, compagnies, bien pensants de l’écologisme auront toujours droit aux chapitre de la vie, contre les autochtones. Desjardins le rappelle dans un coup de gueule, adressé notamment aux écolos de Greenpeace : LIRE ICI SUR RADIO CANADA« Cette entente a été faite au sujet d’une richesse collective, entre des groupes écologistes et des entreprises, alors qu’aucune de ces personnes n’est propriétaire de cette ressource » (…) « On a été gardés dans l’ignorance de ces tractations, qui ont été tenues par des groupes internationaux qui sont devenus des genres de Walmart écologiques ». Comme quoi l’écologie est un buisness comme un autre, et que les destructions sont une aubaine pour se donner une place, contre les indigènes.

Pour rappel, Desjardins n’a pas fait qu’un travail condamnant largement les compagnies multinationales; il a également contribué à réaliser un documentaire, Le peuple invisible (2007), traitant du peuple indigène les Algonquins, dont la colonisation a pillé territoires et massacré/assimilé les populations, quand ils ne sont pas parqués misérablement dans des réserves. Comme tant d’autres peuples indigènes d’Amérique du Nord (et si investis également dans la lutte environnementale, très liée à leur histoire et à leurs luttes d’indépendance et de conquête des droits), ils sont bouffés par les gouvernances nationales, y compris au Québec dont les revendications d’autonomie sont paradoxales quand on y apprend la situation scandaleuse des autochtones, dégagés de leurs droits et de leur autonomie :

En 10 parties sur you tube :

CONCLUSION :

Sombre parcours que ce dernier post consacré aux origines de l’humanité et à l’évolution de l’Homme, à travers documentaires et reportages, plus ou moins « réussis ». Comme j’abandonne temporairement ce cycle de visionnage, il est vrai renvoyant aussi à quelques lectures, je propose de donner le dernier mot à  Kurt Russell du film Los Angeles 2013 de John Carpenter. Le final est tout à fait saisissant; il est question d’un retour à l’obscurité, dans la foulée d’un « progrès » dévastateur au sein d’un monde totalitaire. Une manière de conclure notre cycle, où l’invention du feu ne fut pas de moindre conséquence pour le devenir de l’espèce humaine. La voilà la prédiction de fin d’un monde. Sur ce, bonne année 2013 :

 

 

Baraka – Ron Fricke (1992)

USA – EN ENTIER – 97 mn

Un défilé d’images de notre monde, des espaces vierges et sauvages jusqu’aux jungles urbaines. Avec des musiques de Dead can dance (groupe évoqué ICI sur le blog).

Présentation de Virgile Dumez (A voir à lire) :

Ron Fricke a été un collaborateur de Godfrey Reggio sur le magnifique Koyaanisqatsi (1983) dont il a signé la photographie. Il décide donc en 1992 de reprendre à son compte le procédé développé par la trilogie des Qatsi et réalise seul ce défilé d’images de notre monde. Le principe est strictement le même avec une totale absence de commentaire. Une magnifique musique de Michael Stearns et du groupe Dead Can Dance accompagne et sublime des images somptueuses. 
Chaque plan est d’une beauté incroyable, nous donnant à voir le monde tel qu’il est. La force de ce métrage vient du fait que, malgré l’absence de commentaire, les images font sens. Ainsi, le cinéaste passe une première demi-heure à contempler la beauté de la nature et à nous plonger dans les cultures ancestrales de l’humanité. On assiste à des cérémonies de tribus africaines, amazoniennes et bien d’autres. Puis, le film amorce un net virage en se concentrant sur les grandes métropoles du monde asiatique. L’accélération des images provoque en nous une impression étrange, comme si cette vie moderne n’avait finalement aucun sens dans son désir constant de productivité et de vitesse. Les scènes les plus dures sont celles qui se concentrent ensuite sur les inégalités entre les pays développés et ceux du tiers-monde. Les exclus de cette croissance mondiale aveugle sont filmés alors qu’ils cherchent désespérément de quoi manger dans les décharges publiques. Le tout sur une musique absolument déchirante. 
Le cinéaste évoque ensuite les différents génocides (juif et cambodgien entre autres) avec beaucoup de pudeur. La boucle est bouclée lorsque le film se termine sur des images de ruines grecques et romaines, qui rappellent que chaque civilisation est périssable. 
On sort de la projection admiratif devant tant de beauté, mais aussi avec le sentiment amer que l’homme est capable de tout gâcher par son désir d’exploiter au maximum les ressources de la planète et ses semblables.

L’erreur boréale – Richard Desjardins, Robert Monderie (1999)

EN ENTIER – 69 mn

Quatrième film de Richard Desjardins (co-réalisé avec Robert Monderie), voir aussi ICI SUR LE BLOG

« L’Erreur boréale dénonce les coupes à blanc pratiquées dans la forêt nordique du Québec, forêt qui se trouve comparée aux bancs de morues éliminés par la surpêche industrielle. La forêt boréale est une ressource collective dont l’exploitation par l’industrie privée est permise par le gouvernement du Québec. Mais que sait le public des droits de coupe octroyés par ce gouvernement, et de l’usage qu’en font les entreprises privées? Les automobilistes sont bernés par l’interminable défilé des arbres qui longent les routes de l’Abitibi. En les survolant, on s’aperçoit que ces rubans sont bien minces, et qu’ils ne font que masquer la réalité : les compagnies forestières sont en train de transformer l’Abitibi en désert.

Le documentaire L’erreur boréale dénonce la mauvaise gestion de la forêt québécoise, qualifiant celle-ci de gaspillage, voire même de pillage. Sa présentation suscitera un débat de société houleux entre les citoyens, les compagnies d’exploitation et les représentants du gouvernement. »