Trois mélodrames de Chung Jin-Woo (1966)

Jung Jin-Woo, Corée du Sud, 1966

Après un long break, retour au patrimoine cinéma coréen via la chaîne You Tube Korean Classic Film. C’est avec intérêt que j’ai découvert ces trois films réalisés la même année par Chung Jin-Woo : Early rain, A student boarder et Gunsmoke. C’est en fait la découverte du formidable A day off (1968) de Lee Man-hee, cinéaste majeur d’après guerre, qui m’a fait bifurquer sur ce « triptyque » mélodramatique de Jin-woo par sa thématique sociale maussade : chômage, frustration, solitude, inégalité économique en période de modernisation. Les trois mélodrames de Jin-woo partagent une photographie soignée (notamment pour les séquences tournées dans la nature), une mise en scène dynamique et inventive tout en dégageant des similitudes dans leurs thématiques sociales.

Chung (Jung) Jin-woo a entamé une filmographie assez conséquente au début des années 1960, et a aussi été producteur en fondant la Woojin films en 1969. Alors que le cinéma coréen enregistrait le son de manière séparée en rejouant les dialogues etc (cela est flagrant dans nombreux films visibles sur la Korean Classic Film), Jin-woo a été un pionnier de l’enregistrement simultané. Si ses films sont surtout marqués par une emprise du mélodrame, il a aussi intégré d’autres genres comme l’érotisme. De manière générale son oeuvre comporterait une fibre sociale affirmée avec des thèmes comme les différences de classe, la séparation des deux Corée ou encore des problématiques féminines.

Classes sociales et modernisation

Au niveau des trois mélodrames relayés ci-dessous et que j’ai découvert sur deux jours, la teneur sociale est particulièrement frappante. D’une part la misère (Early rain contient une séquence de vol visuellement violente faisant penser au Voleur de bicyclette) et les disparités sociales (la maison bourgeoise et ses barbelés de Early Rain m’a fait penser au récent Parasite de Bong Joon-ho), d’autre part le conflit latent amené par la modernisation et l’américanisation provoquant finalement une explosion dans le film. Ainsi par exemple dans A student boarder où le conflit intérieur du personnage féminin principal se matérialise physiquement lors d’une séquence particulièrement saisissante filmée en nocturne dans une rue dominée par les enseignes du développement capitaliste. Cette implosion du personnage féminin découle du fort ressentiment du héros masculin vengeur. La confrontation avec la modernisation serait un aspect récurrent dans le mélodrame coréen de type shinpa apparu dans les années 1920 et plus ou moins présent dans les films des décennies suivantes (à part entière ou dans certains aspects mélodramatiques). A cet égard j’invite à parcourir un texte précieux de Lee Soon-jin, intitulé « The genealogy of Shinpa Melodramas in Korean Cinema » et traduit ICI sur le blog. Il est à noter que certains textes interprètent la résistance au cinéma de valeurs traditionnelles (incluant parfois le maintien du patriarcat) comme une incarnation de la résistance au colonialisme (puis à la modernisation capitaliste ?).

Personnages féminins en souffrance

Les souffrances féminines sont très présentes dans ces mélodrames avec des femmes qui subissent violemment le conflit provoqué par la modernisation et l’américanisation. La fin d’Early rain est particulièrement violente à cet égard, l’héroïne incarnée par la sublime Moon-hee y payant le prix fort de la désillusion, jusqu’à prendre de fouet la frustration du personnage masculin. D’ailleurs Early rain tend à indiquer un amour de l’héroïne plus sincère que l’homme pour qui la relation semble essentiellement envisagée comme une promotion sociale. Dans Gunsmoke, l’héroïne est écartelée entre d’une part un homme de la bonne société coréenne issue de la modernisation (là aussi incarnée par une maison bourgeoise à la Parasite) dans laquelle elle ne sent pas à l’aise, et d’autre part un homme à la marge et dont elle se sent socialement plus proche mais en même temps blessée par son désespoir. Dans A student boarder l’héroïne est condamnée par son ancien amant qui en quelque sorte, au-delà de la rupture amoureuse, la culpabilise d’avoir choisi la société bourgeoise et l’américanisation, une modernité dont il se tient résolument à l’écart tel que l’incarnent les deux plans ouvrant et terminant le film.

Mélodrames et hybridité des genres

Associé à « L’Âge d’Or » du cinéma sud-coréen, le mélodrame a été le genre dominant des années 1950 à 1972 avant de décliner avec la montée de l’autoritarisme du régime de Park Chung-hee qui s’est aussi appliquée à la production cinématographique par un renforcement de la censure. Si le mélodrame hollywoodien (mais réapproprié) et le shinpa ont pu influer sur le mélodrame coréen d’après guerre, des sources évoquent aussi l’impact de la notion coréenne du « Han ». C’est un terme non traduisible mais cette notion complexe est souvent décrite comme un fort sentiment d’amertume et flirtant avec l’esprit de révolte, soit au cinéma un pathos exprimé en résonance aux souffrances liées à la période coloniale (1910-1945), à la Guerre de Corée, à l’oppression du pouvoir étatique sud-coréen ou encore à la mutation sociétale brutale des décennies post guerre (modernisation, capitalisme …). Des auteurs mettent en avant le Han pour dégager un mélodrame spécifiquement national, d’autres le rapprochent de notions similaires présentes dans d’autres pays. Par ailleurs ce mélodrame sud-coréen d’après guerre, surtout à partir des années 60, inclut des incursions tel que le néoréalisme et le film noir, donnant lieu à une hybridité qui est ainsi présentée dans un texte de Kelly Y. Yeong :

« Les mélodrames de l’Âge d’Or sont en réalité pleins d’expérimentation, de déviation et d’énergie subversive. Ils regorgent de fissures narratives, de ruptures et d’hétérodoxie liées au genre et aux normes culturelles; avec intérêt, ils sont combinés avec des techniques narratives et de réalisation avancées ou inhabituelles. En d’autres termes, il semble que de telles narrations fascinantes de subversion culturelle vont de pair avec une maîtrise de la technologie cinématographique. Dans le même temps, les récits se déroulent à travers une hybridité des genres, allant encore une fois à l’encontre de nos conceptions reçues des conventions de genre pour créer plus d’œuvres nuancées qui semblent se refléter ou même jouer de manière subversive sur les règles de genre et les conventions du mélodrame.(…) Le mélodrame [post guerre] en tant que mode narratif n’est pas contraire au réalisme dans le cinéma coréen. Les « mélodrames » d’après-guerre sont en fait des films de genre indigénisés de cette catégorie occidentale. »

Kelly Y. Yeong, The spectacle of affect : postwar South Korean melodrama films

Dans les trois mélodrames de Jin-woo relayés ci-dessous, des ruptures de ton s’expriment à travers cette hybridité et le plus flagrant est l’incursion du film noir (c’est particulièrement manifeste dès les premières scènes post générique de A student boarder).

Casting de prestige

Pour ces trois mélodrames de 1966 Jin-woo dispose d’un casting vedette. Pour chacun, le héros masculin est incarné par Shin Seong-il, soit un monument du cinéma coréen. Le cinéaste contemporain Park Chan-wook le présente comme un incontournable de l’histoire du cinéma national : « S’il y a Toshiro Mifune au Japon, Marcello Mastroianni en Italie, Gregory Peck en Amérique et Alain Delon en France, nous avons Shin Seong-il. Pour tous les temps et lieux, il n’y a jamais eu de pays où l’industrie cinématographique et l’art dépendent tellement d’une seule personne. Sans comprendre Shin Seong-il, il est difficile de comprendre l’histoire du cinéma coréen ni l’histoire culturelle moderne coréenne. » (cité sur Wikipedia). Au niveau des personnages féminins, là aussi ce sont des actrices à la carrière importante et prolifique. Early rain, film étiqueté « jeunesse » et auréolé d’un gros succès à sa sortie, a lancé la carrière de Moon hee (alors âgée de 19 ans) mais stoppée dès 1971. Nam Jeong-im de Gunsmoke en est aussi à ses débuts en 1966 puisqu’elle tourne cette année là ses premiers films. Plus d’une centaine ont suivi jusque la fin des années 1970. Pour A student boarder, Kim Ji-mee était alors plus expérimentée que les précédentes avec déjà une cinquantaine de films à son actif et elle fait aussi partie des actrices phares de l’âge d’or du cinéma sud coréen.

Musique originale et chanson pop

Si le mélodrame de tendance shinpa a utilisé avec surenchère de la musique pré-existante, le mélodrame des années 60 semble avoir pris un tournant dans l’emploi musical avec la création de partitions originales. Ici, par exemple, Park Chun-suk a composé la musique de Early rain et Gunsmoke. L’autre point fort musical de ces mélodrames c’est la présence de la chanson pop et du jazz, par ailleurs un autre marqueur de l’américanisation de la société sud coréenne et dont on pourrait étudier l’éventuelle mise en tension avec l’emploi d’une musique plus traditionnelle, moins connotée de l’industrie du divertissement. Des chanteurs et chanteuses à succès de l’époque sont associés plus ou moins directement à ces trois films en partie destinés à la jeunesse. Dans Early rain se distingue dès l’ouverture, avec un retour périodique dans le film, une superbe chanson (mais non sous-titrée) de Patti Kim, de son vrai nom Kim Hye-ja, une chanteuse pop parmi les plus populaires en Corée dans les années 60-70 et qui se produisait même aux USA. Deux chanteuses interviennent dans Gunsmoke : Choi Yang-sook et Lima Kim. La seconde est même mêlée à la diégèse du film en interprétant sa chanson sur scène dans une séquence. Quant à A student boarder, c’est le chanteur Choi Hee-jun surnommé « le Nat King Cole de Corée » qui occupe une partie de la bande musicale. Musicien de swing jazz, il chantait parfois des chansons de ballades pop et était également très populaire. C’est sa chanson « A homestay student », sortie en 1965 et un des plus grands succès des années 60, qui est utilisée dans le film en accompagnement de l’errance du héros masculin. Les paroles disent (traduction approximative) : « La vie est un voyage sans fin. Nous sommes comme des nomades qui suivent la route qui nous attend, tout comme les nuages ​​se déplacent progressivement dans le ciel. Ne laissez pas vos émotions ou vos regrets vous retenir. Parcourez la route comme si les nomades suivaient la route devant eux. »

Je ne peux qu’encourager à découvrir ces trois opus de Chung Jin-woo qui personnellement me sont restés en mémoire après visionnage, au point de m’avoir incité à creuser sur l’équipe du film, le contenu thématique et l’expression formelle.

Early rain, 1966

Un jour de pluie, Cheol (Shin Seong-il), qui est un modeste mécanicien automobile, et Yeong-hui (Moon Hee), qui travaille comme femme de ménage au domicile de l’ambassadeur de France, se rencontrent par hasard. Cheol a un grand désir de réussir dans la vie. Il dit à Yeong-hui qu’il est le fils d’un homme d’affaires et prétend être le propriétaire d’une berline de luxe. Attirée par Cheol, Yeong-hui prétend également être la fille de l’ambassadeur de France, et les deux promettent de ne se rencontrer que les jours de pluie, lorsqu’elle pourra cacher sa véritable identité en portant un imperméable français cher. Cheol et Yeong-hui continuent de se rencontrer pour des rendez-vous romantiques sous la pluie et leur amour s’approfondit de jour en jour

 

A student boarder, 1966

Un homme est quittée par sa petite amie pour un autre homme après que son visage soit défiguré. L’homme subit une chirurgie plastique, puis retrouve sa vieille petite amie pour lui faire regretter ses actions passées.

 

Gunsmoke, 1966

Jin-u d’une famille riche et une tutrice privée chez lui sont amoureux, mais sa famille est contre leur mariage et l’envoie en Amérique. Avant son départ pour l’Amérique, ils organisent leur propre mariage et jurent d’aimer pour toujours.

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