Race d’EP, un siècle d’images de l’homosexualité – Lionel Soukaz, Guy Hocquenghem (1979)

Race d’EP, un siècle d’images de l’homosexualité – Lionel Soukaz, Guy Hocquenghem – EN ENTIER – 1979 – 90 mn

C’est tout à fait par hasard que je viens de découvrir Lionel Soukaz. Adepte du super 8 depuis les années 70, outil cinématographique qui permet notamment d’échapper à la censure, il utilise également, depuis les années 90,  la DV et le téléphone portable : « Avant le super 8 était un outil idéal pour filmer et montrer les sujets tabous comme l’homosexualité: hors commerce, hors censure, on avait une véritable liberté. C’est sans aucun doute ce qu’on retrouve avec le portable aujourd’hui. »

Lionel Soukaz développe une part importante de ses réalisations quant à l’homosexualité et a également milité au sein de collectifs comme le FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) et le MLAC (Mouvement de Libération de l’Avortement et de la Contraception). Il contribue à la mise en place de festivals de films gays et subit la répression. Déclinant son oeuvre dans une certaine marginalité, qu’on pourrait qualifier d’ « underground » et/ou d’ « expérimental », il ne faut pas en tirer une espèce de satisfaction de « ghettoisation » des minorités. Dans une interview, à propos des festivals gays et lesbiens, il s’exprime ainsi : « C’est très bien oui, et je les soutiens tous mais le côté « ghetto » m’ennuie un peu. À l’Étrange Festival, ça me plaît de voir un public varié. Les films sexuels sont politiques, les films politiques sont sexuels, on ne peut pas les différencier comme on ne peut pas différencier la pensée du corps. Avant tout, je pense que toute sexualité est une éternelle possibilité de changement. » Puis, à la question « est-il encore besoin de se battre ? « , il répond : « En ce moment, je suis très proche de collectifs comme Existrans. Ce qui se passe aujourd’hui avec les transsexuels, c’est un peu ce qui se passait avec nous à l’époque. Nous, on témoignait du rapport avec les Arabes, de l’homosexualité, d’une autre manière de vivre. Quand on voit les female to male et les male to female aujourd’hui, ils ont d’autres revendications, d’autres raisons de se révolter. On est bien loin d’Herculine Barbin, qui n’a vu d’autre solution que le suicide. » J’en profite pour renvoyer à la note consacrée au film « Beware » abordant les trans, à la campagne « Voilà les T » et à une interview de Lalla Kowska Régnier, qui a par ailleurs publié un article fort intéressant tout récemment, intitulé Echappées belles et accessible ICI. Nous y trouvons notamment des propos discordants avec certains slogans du collectif Existrans (évoqué par Soukaz), tel le « des papiers si je veux quand je veux », qui est un « pied de nez à la lutte des sans papiers, a été comme un crachat aux visages de toutes celles et de tous ceux qui subissent la précarité sociale, affective, sanitaire. Précarité qui résulte de la clandestinité dans laquelle sont forcées les personnes trans en attente de changement d’état civil. Alors que cette sous citoyenneté acculent des personnes au suicide, je trouvais ça indigne d’en faire le dildo politique d’une communauté queer qui par ailleurs exclut les personnes transexuées » précise par ailleurs Lalla Kowska Régnier.

Soukaz semble aborder, par ailleurs, de nombreuses thématiques. En témoigne par exemple Texas chain political massacre (cliquer ici), court métrage percutant, qui, je le confesse, a été en fait ma première découverte de Soukaz. Sa proximité avec certaines luttes sociales, trajectoires philosophiques (ainsi René Shérer), ou encore certains cinémas (telles les oeuvres de René Vautier ou encore de Carole Roussopoulos, qui fut l’une des pionnières de l’usage video militante)… sont palpables également en jetant un oeil sur sa chaîne you tube qui relaie énormément de documents visuels intéressants. Pour poursuivre cette présentation toute sommaire (je ne vais pas faire mon « spécialiste » du parcours et de l’oeuvre de Soukaz, je découvre à peine), je renvoie à cette interview vidéo très intéressante (20 mn) et postée sur le site internet Culturopoing (cliquer ICI). Avec un excellent retour, par exemple, sur une citation de Pasolini, que je vous laisse découvrir. Il y revient aussi sur l’usage de You tube, et ses limites. On y apprend que des parties de Race d’EP ne peuvent y figurer, à cause de la censure…

Race d’EP est co-réalisé en 1979 avec Guy Hocquenghem, qui écrit et joue pour le film. Le film connut une censure à sa sortie, officiellement à cause de la présence des sexes, et fut classé « X ». Dès lors un soutien se manifeste de la part, entre autres, de Foucault, Simone de Beauvoir, Deleuze, Sartre, Barthes… Bien que finalement autorisée à la diffusion sans la classification « X »,  l’oeuvre a été ôtée de certains passages, lui conférant toujours un statut de film censuré. Lionel Soukaz a publié sur you tube des « rushes retrouvés » mais je ne saurai dire s’ils correspondent à la censure établie. Toujours est-il que cette censure tenace le conduira à réaliser son film suivant sous le titre « Ixe« .

Le film, qui se consacre à un « siècle d’images de l’homosexualité », se divise en quatre grandes parties : Le temps de la pose – Des années folles à l’extermination –  – Royal Opéra… et une parie dont je n’ai pas retrouvé le titre. Il semblerait que la diffusion de la version de l’oeuvre « acceptée » ait été largement modifiée, et je ne sais dans quelle mesure elle englobe l’ensemble des parties.

J’en poste ci-dessous les parties trouvables sur you tube, dans l’ordre chronologique des parties, tandis que le film, après une introduction, démarre à l’invention du terme « homosexuel », en 1860.

Introduction 

 

Le temps de la pose 

Rushes retrouvés 1

Rushes retrouvés 2

 

Les années 30 – 1

Les années 30 – 2

Les années 30 – 3

Rushes retrouvés Les années 30 

 

Royal Opera 1

Royal Opera 2

 

Final

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Trans : Beware – WTF (2012) // Moati – Mes questions sur les trans (2011) // Vlà les T! (2012) // Interview de Lalla Kowska Régnier

EN ENTIER – 7 mn

Un documentaire-reportage assez récent, diffusé sur France 5 et réalisé par Serge Moati en 2011, a suscité des réactions hostiles de la part de trans. Mes questions sur les trans a occasionné une diffusion dans un créneau de grande écoute et pointe quelques aberrations. Et puis, c’est toujours ça, comme on dit souvent lorsque le traitement audiovisuel « grand public » est quasi absent sur certains sujets (il est visible en entier ICI sur dailymotion). Néanmoins il est plus que contestable dans son fond, tandis que les personnes trans continuent de se faire infantiliser, traitées de « malades », non libres de leurs choix etc, dans un fonctionnement médical, juridique, etc bref institutionnel, qui relève de la transphobie. Je vois là un problème principal dans ce reportage : bien qu’il ait visé à y associer les premières personnes concernées, il a été réalisé sous la mainmise d’un seul individu, qui plus est qui se dit « fasciné » par la communauté trans… Voilà qui ouvre toutes les dérives possibles, où « délire » et vision personnelle sont potentiellement capables de nuire à la représentation des trans par eux-mêmes : de ce qu’ils et elles vivent face à un fonctionnement qui leur est ouvertement hostile, où la notion de personne disparaît au profit d’objets valant tous les discours et représentations possibles. Pour un compte-rendu exhaustif autour du film, je vous recommande vivement cette page sur Yagg.com (avec liens etc) ainsi qu’au long mais très percutant et intéressant texte d’Hélène Hazera intitulé « Basta avec vos phantasmes sur les trans« 

Sur la prise en main des représentations, des images à l’encontre des dominations, des médias, des politiques, des fonctionnements de pouvoir, etc je renvoie à deux autres posts de blog, à savoir ICI (les précaires et l’image) et LA (Un racisme à peine voilé,  Les indigènes de la République, les représentations et la prise en main de la parole pour affirmer une existence).

Ce qui nous amène au film qui nous intéresse ici : Beware. C’est un court métrage réalisé par une association de cinéma militant créée en 2011, intitulée « What the Film! ». Les deux réalisateurs sont Samuel B. Atman et Bruce. Ce film attaque de front la transphobie, avec humour et subtilité. Il contribue par ce biais au lancement d’une campagne. Je ne peux que vous renvoyer au site du film qui se trouve ICI. J’en reprend un extrait de la présentation du court-métrage:

« Beware est un film volontairement transphobe [1] : en reproduisant un discours qui fait des trans des personnes malades qui menacent la société, nous avons voulu montrer à quel point les thèses soutenues par la plupart des institutions médicales dans le monde sont d’un autre âge. En France par exemple les personnes trans doivent encore renoncer à leur liberté de penser et d’être car c’est le corps médical qui a la toute puissance de les déclarer aptes, ou non, à avancer dans leurs parcours de transition. Les personnes trans sont ainsi infantilisées, souvent humiliées, et ne sont tout simplement pas considérées comme des personnes libre de choisir pour elles-mêmes.

Nous avons pensé le film comme un support divertissant à un discours militant : à l’heure où le DSM [2] va être révisé, ce spot est le moyen d’informer le grand public de la main mise de la psychiatrie sur les personnes trans à travers le monde. De fait, en France comme dans la plupart des pays les parcours trans sont toujours soumis à l’arbitraire des psychiatres. Ce spot a donc pour vocation de sensibiliser sur cet aspect en particulier, sans pour autant oublier que les personnes trans sont aussi traitées de façon méprisante par la majorité des institutions (étatiques, juridiques, médicales).

1. Le retrait du « trouble de l’identité sexuelle » des manuels internationaux de diagnostic : DSM IV et CIM 10. »

 

Une autre campagne a eu lieu récemment, intitulée Voilà les T! Visant à informer et prévenir, elle s’adresse aux trans et porte en sous titre « Les trans’ prennent la parole », ce qui est essentiel. La comédienne joue impeccablement bien des aspects de la réalité des institutions que dénoncent souvent les trans « engagés », entendre par ce dernier terme la nécessité vitale de résister et exister face à une société transphobe, avant le « militantisme » supplémentaire qui répond davantage à une vision plus large de la société et les convictions qui dépassent l’engagement premier, celui qui découle d’un vécu. Les aspects ici abordés témoignent d’une urgence certaine et d’un climat institutionnel hostile et dangereux. La série de vidéos est accessible sur Dailymotion, axées sur des thématiques – cliquer ci-dessous sur les mots en surbrillance orangée :

1 – Voilà les T! Introduction, avec présentation des intervenants et la seule comédienne du dispositif filmique.

2 – La transition

3- Les infections

4- Sexualités

5- Les médecins spécialistes

6- Ne pas rester seul face au système de santé

Je conseille aussi l’approche  des écrits de Françoise Sironi, entre autres psychothérapeute. Elle a publié notamment Psychologie(s) des transsexuels et des transgenres. De manière générale  « Ses recherches en Psychologie clinique et en Psychopathologie portent sur les sujets suivants : Psychopathologie des violences collectives, psychothérapie et traumatismes intentionnels, psychologie des auteurs de violences collectives et leur suivi psychothérapique, maltraitance par les théories et les pratiques cliniques et sociales inadéquates, approche géopolitique de l’identité, métissages et métamorphoses de l’identité, transsexualité et identités transgenres. » (Wikipedia). Une très bonne émission sur France-Culture accessible ICI, où elle revient notamment sur les ravages de la « normose » ! Elle remet en cause beaucoup de fonctionnements bien qu’elle pèche sur un point, lorsqu’elle évoque le médical AVANT les droits, ainsi dans un texte que je cite : « Les théories et les pratiques cliniques que nous créons, doivent obligatoirement être adaptées aux problématiques de nos patients, et non l’inverse. C’est pourquoi, nous sommes tenus d’élaborer, sans relâche, de nouveaux outils et dispositifs thérapeutiques qui soient réellement en adéquation avec les problématiques des sujets dont nous nous occupons. C’est un défi passionnant, surtout lorsque les cliniciens et les personnes concernées sont associés, et oeuvrent ensemble en bonne intelligence et dans une réelle réciprocité. » Les « nouveaux outils » laissent entendre que le problème à résoudre est avant tout médical, et non une question de droit. Le combat des trans’ devrait en principe remettre la priorité du droit, tandis que des apports d’une Françoise Sironi laissent penser qu’une certaine vigilance puisse s’exercer sur le terrain quant aux traitements transphobes et ne respectant pas les personnes. 

 

Mais pour finir, je conclue donc avec une interview excellente de Lalla Kowska Régnier, qui est notamment à l’initiative du Manifeste Trans’ Notre corps nous appartient (2007)accessible ICI, tandis qu’elle intervient dans le court métrage et la campagne Voilà les T! Publiée ICI sur le site l’émilie, je glisse le contenu en entier ci-dessous afin d’en favoriser la lecture tant je trouve les propos très importants. En cas de souci de publication, « volée » car sans accord demandé au préalable, je n’en laisserai qu’une partie du contenu ici même, en vous invitant néanmoins à lire sur le site source l’interview ! ! 

« La pensée queer, blanchiment postmoderne »

L’émiliE: Tu disais qu’être trans c’est se libérer du féminin et du masculin, comment es-tu aujourd’hui?

Lalla: Je dirais assez fem, oui une fem version trans hétéra. Mais avec talons non obligatoires et de pas plus de 7 cm. C’est dans ces accessoires de la féminité que je me sens moi. Et peut-être qu’un jour, si je devais me convertir au monothéisme, ce sera avec un voile que je toucherai à ma puissance. Et je continue à penser qu’être trans c’est d’abord une question d’être soi en s’inscrivant dans un sexe social qui n’est pas celui assigné à notre naissance. En cela, je suis binaire. Et peu importe que ce sexe social corresponde au genre communément assorti, il y a beaucoup de femmes trans butch et d’hommes trans efféminés.

Tu poses un regard critique sur le militantisme et tu préfères parler d’engagement. Pourquoi?
C’est compliqué un peu de répondre, car j’imagine que mes propos pourraient être repris par des gens qui méprisent toute forme d’engagement et de militantisme. Ce que je pense c’est que le militantisme – comme à peu près tous les espaces de pouvoir censés « représenter » les gens, comme la politique, le journalisme mainstream, les experteurs, les banquiers et tout ceux qui de près ou de loin nourrissent nos oligarchies modernes (des hauts fonctionnaires d’Etat aux « fils et filles de » dans les arts et la culture) – devrait être régi par un contrat de durée déterminée. Sinon, le risque d’embourbement est très élevé et ce qui est dénoncé et subi se trouve alors renforcé.
Quand je vois des gens apparaître dans l’espace politique avec juste un post-it « subversif » sur le front, je trouve ça incompréhensible.
Aujourd’hui par exemple, si je suis très proche du Parti des Indigènes de la République, outre ma propre histoire familiale, c’est aussi que les gens qui l’animent depuis sept ans sont engagés par et dans leur corps social, dans leur vie, avant d’être des militants pour « la cause » qui couraient après un diplôme ès contestation. Le PIR est un modèle d’autonomie des luttes et des résistances à soutenir. 

Act Up c’est de l’histoire ancienne?
J’aimerais bien.
Mais voilà typiquement l’exemple d’un groupe qui n’a pas su s’arrêter et a fabriqué des fonctionnaires de la colère. Et par exemple les derniers communiqués de la commission trans sont scandaleux. Laissant entendre que les personnes trans sont des assistées ou encore en adoptant une stratégie à minima de demande de changement de numéro de sécurité sociale au lieu d’exiger le changement d’état civil. 
Plus largement, il reste a déplier cette histoire en fait: comment le groupe s’est maintenu en vie, a fait allégeance à Pierre Bergé, l’homme qui enferma Yves Saint Laurent dans sa douloureuse mélancolie et qui avorta l’émergence d’un mouvement autonome des jeunes des banlieues  (la marche pour l’Égalité en 1983) en créant SOS Racisme. Comment ce groupe a pu avoir une présidente hétérosexuelle et séronégative capable de considérer que la parole d’un pédé séropositif dans un débat sur la prévention n’était pas légitime. Comment une partie des militants de la première, deuxième ou troisième heure se sent autorisée à verrouiller aujourd’hui encore la mémoire du groupe. Comment en est-on arrivé là?
Militer à Act Up il y a 20 ans a été une expérience hyper dense pour beaucoup d’entre nous,  personnellement il m’a fallu tout ce temps pour m’alléger un peu des blessures que la vie en groupe avait laissées. C’est à la mort de Philippe Labbey (1) cet été que j’ai réalisé que je m’accrochais encore à des illusions. Cette histoire d’Act Up-Paris manque, celle des militants qui après la mort de Cleews Vellay (2) pensaient qu’il fallait passer à d’autres modes d’actions et qui se sont retrouvés pris dans un étau à quatre mâchoires: Didier Lestrade, Guillaume  Dustan, les idéologues normaliens (la revue Vacarme) et Act Up qui continuait. 

Le manifeste que tu as initié en 2007 (intitulé notre corps nous appartient) reste fondamental pour les féministes encore aujourd’hui. Comment l’expliques-tu?
En fait ce manifeste, initié avec Jihan Ferjani et Elsa Dorlin, est un hommage et une filliation directs au manifeste des 343 salopes tant il est évident que les problématiques trans sont des problématiques féministes. Ce que nous vivons aujourd’hui – la mise sous tutelle psychiatrique par les médecins bourreaux de la Sofect, la soumission au bon vouloir des magistrats aux affaires familiales pour pouvoir exercer notre citoyenneté en ayant des papiers adaptés, la dépendance à des médecins juges quand ceux-ci devraient juste être des partenaires de santé et de bien être –  correspond très exactement à ce contre quoi les femmes bios on dû (et doivent encore) se battre. Mais pour moi ce manifeste est un peu un échec, une féministe « historique », signataire des 343, a même refusé de le signer et de le faire circuler     (ce qui à mon sens est le plus grave), nous reprochant un « glissement sémantique ». Du coup, j’étais vraiment fière quand il a été publié sur le site du collectif Les Mots Sont Importants et dans la revue NQF.
Et c’est rigolo de voir que les même journaux, comme les Inrocks, qui n’ont pas diffusé ce texte, ont trouvé plus d’intérêt à un autre manifeste sur les question trans, quelques années plus tard, mais rédigé cette fois ci par un homme bio gay.

Je crois que le blocage de certaines féministes bios est le même que celui qu’elles ont avec les paroles de femmes musulmanes voilées ou encore des travailleuses du sexe. Comme si elles ne pouvaient imaginer d’autres formes d’incorporation possibles que la leur. C’est vraiment dommage. Je pense que le miroir que nous (femmes et hommes trans, mais aussi les femmes indigènes et les travailleuses du sexe) tendons aux féministes blanches et bourgeoises est pourtant muni de plusieurs facettes et leur permettrait de faire le deuil d’une approche bien peu subtile des mécaniques d’oppression et ainsi de retrouver une énergie émancipatrice. Combien de fois je me suis entendu dire, « mais comment avoir envie de passer dans le camp des oppressées » (sur un ton comme si je volais leurs cassettes à bijoux) ? Si vraiment vous pensez que ça se passe aussi facilement que ça, pourquoi alors de votre côté ne pas passer du côté des dominants ? La testostérone, ça se trouve assez facilement.

La transphobie la plus violente vient des homos, dis-tu. Tu leur fais  peur? Tu les déranges?
Bon c’est un peu comme avec ces féministes. Il y a toujours sous-jacent quelque chose du rappel à l’ordre, à l’ordre du « vrai », et d’une certaine idée de la nature (en tant que petite sorcière dédiée à l’Immanence je m’inscris évidemment dans une forme de naturalisme). 
Étais-je un vrai mec? Suis-je une vraie femme? Suis-je un faux travelo? Une vraie hétéra? Étais-je un vrai pédé? Et quid de mes relations amoureuses et amicales d’alors? Et celles d’aujourd’hui? Qui sont mes amants? C’est quoi ce désir anomal que je suscite?
Qu’est-ce que sont ces corps qui me dégoûtent de mon fétiche libidineux? Ce pénis à cette femme? Ce vagin à cet homme? C’est là l’insupportable, l’indépassable pour les straights, homos ou hétéros. Je pense que précisément parce qu’on va dé/reconnecter le désir au sexe génital (et heureusement, il n’est pas obligatoire d’être trans ou trans lover pour ça), on va  permettre à l’essence désirante de circuler un peu plus dilatée, un peu plus de biais. Je crois que la pierre d’achoppement – et le pont avec les identités bisexuelles, est surtout là. Nos corps effraient et/ou fascinent. Comme celui des femmes voilées. 
Plus spécifiquement sur les homos qui se sont montrés violents avec moi, je crois qu’il y avait sentiment de trahison (« mais je désirais ce petit mec moi! Mais qu’est-ce que je désirais?! »), et sûrement un rappel parfois d’une proximité de vie enfantine (les jeux à la poupée pour les garçons ou aux petites voitures pour les filles) qui bouscule ce qu’ils sont. Et pour être précise, j’ai surtout ressenti cette violence dans des endroits très situés : le milieu militant LGBT/queer où par exemple avant c’était « la JC » et quand j’ai annoncé ma transition, étrangement l’usage du pronom « il » s’est imposé à mes interlocuteurs; et puis le monde de la nuit où trop souvent on affiche queer comme le hype plus ultra de la soirée réussie, mais où on se fout bien de savoir si les Dj vont aussi mixer à l’ump. Le fait de rappeler dans ces espaces « élus » qu’être gay ne les empêchaient de faire partie de la maison des hommes et des oppresseurs, ce que j’appelle l’hétérhomopatriarcat (3) en a froissé plus d’un. Le fait de dénoncer leur copine Caroline Fourest pour ce qu’elle est, une islamophobe cachée derrière une laïciste frelatée, et enfin d’affirmer aussi une forme d’identité indigène en même temps que mon « être-femme » a fini par épuiser les autres.

Les transidentités ne sont pas uniquement questionnables par le biais du genre. La pensée queer a-t-elle des limites?
Je pense vraiment que ce travail de questionnement reste à faire, même s’il a été entamé ici où là, à Lyon avec Chrysalide, à Lille avec C’est pas mon Genre, à Marseille avec l’Observatoire des transidentités, à Bordeaux avec Mutatis Mutandis, ou plus loin au Canada, avec les travaux de Viviane Namasté, mais c’est encore trop souvent à travers le prisme queertranspédégouine que ça se fait. Par exemple, pour revenir à mon expérience, ma transition n’a pas été seulement d’aller vers moi en m’incarnant socialement en tant que femme mais aussi de renouer avec mon algérianité.  J’ai aussi envie de questionner ça, que nous développions nos propres généalogies.
Et puis je crois vraiment qu’il faut arrêter avec la confusion genre et sexe social. Oui je suis une femme avec un pénis (si tant est que ça en soit un) et mon sexe n’est pas masculin, mais de naissance.  Je le sens d’ailleurs très féminin puisque c’est le mien et il ne le sera pas plus quand j’aurai subi ma vaginoplastie. L’essentiel, (l’essocialement?) c’est que je suis une femme. 
Et puis je suis désormais convaincue que masculin et féminin sont des notions trop volatiles pour être utilisées à ce point politiquement. Je comprends bien qu’en se focalisant sur masculin/féminin, on peut faire une longue carrière littéraire  mais honnêtement je ne vois pas l’intérêt. Tout un chacun, homme ou femme, bio ou trans, homo ou hétéro, blanc ou indigène, sommes traversés de masculin et de féminin, et ce constat est sans fin puisque ce que chacun de nous met dans ces termes diffère de l’autre, selon les temps et selon les lieux. On va continuer à couper les cheveux jusqu’à ? Mais par contre, du coup, on oublie de pointer les endroits où se jouent effectivement les oppressions et notamment les rapports d’oppression de sexe sociaux. En fait, on ne peut plus dire sexe comme on ne peut plus dire race. C’est plus facile alors pour les sexistes et les racistes.

Pour moi queer limite dès lors que ça qualifie. Je crois que le problème, c’est son mauvais usage français républicain et universaliste : là où nous devrions avoir une multitude de corps machines désirantes, capables de former des alliances ici, d’autres ailleurs, et encore à un autre moment ; quand nous devrions avancer en soi et continuer avec les autres, on nous propose un vaste néant identitaire, ce qui après tout peut être une forme de grâce, mais qui à force de nager dans les sphères postlumineuses de la pensée avec comme seul revendication le badge « subversif » de tout à l’heure sur le front (attention les gars, j’arrive et je suis subversive, mais quelle blague…) dématérialise complètement les rapports d’oppression sociale. Je trouve les postures de celles qui écrivent qu’il faut se « libérer » des identités (par exemple trans ou lesbiennes) bien luxueuses, parce que pour la très grande majorité des trans, des lesbiennes ou des femmes indigènes nous savons assez l’hostilité du monde dans lequel nous évoluons pour nous débarrasser par la magie de la performativité des oppressions subies. 
Et puis je suis aussi  circonspecte sur l’émergence de nouvelles identités « transqueer », de celles et ceux qui vont affirmer leur transidentité en refusant le « diktat » de l’hormonothérapie et ou de la chirurgie. (Je ne parle pas ici des personnes trans qui, pour des raisons de santé, se voient contraintes à ne pas prendre d’hormones, mais bien des personnes qui refusent l’hormonothérapie ou la chirurgie). Peut-être est ce à mon tour de reprocher un glissement sémantique, mais il me semble qu’il y a là une acrobatie qui mérite d’être critiquée. D’abord parce que pour les personnes trans, il est inimaginable de survivre (socialement ou physiquement) sans l’hormonothérapie ou la chirurgie. Qu’il y dans nos démarches quelque chose de l’ordre de l’instinct de survie, d’animal. Ensuite parce que pour moi, ce discours, en plus de nous renvoyer dans le coin du savoir, avec le bonnet d’âne sur lequel il est inscrit « binaire » sur une oreille et « essentialiste » sur l’autre, sert mot pour mot les arguments des psychiatres et médecins des hôpitaux du service public français qui n’entendent qu’une chose : freiner par tous les moyens nos transitions.
Pour moi, il ne fait aucun doute que la pensée « queer » en France n’est rien d’autre qu’une vaste opération civilisatrice et de blanchiment post moderne. En fait, si je n’avais pas autant de respect et de solidarité pour la lutte du peuple palestinien, j’oserais dire que les trans sont en quelque sort les Palestiniens des queers : des identités niées, bafouées, usurpées et exploitées.
Pour moi, la pensée queer est un cheval de Troie du blantriarcat.

(1) Fin d’Act Up-Paris par Philippe Labbey

(2) http://www.actupparis.org/spip.php?article2672

(3) http://lmsi.net/Le-coq-et-le-tas-de-fumier

©  Jules Faure – http://cargocollective.com/julesfaure « 

Tarnation – Jonathan Caouette (2003)

Dernièrement est sorti Walk away Renée de Jonathan Caouette, que je n’ai pas eu l’occasion de voir. Ce qui constitue peut être un malheureux raté, tant Tarnation (2003) m’avait agréablement surpris.

Film autobiographique du réalisateur, il constitue une espèce de journal filmé, notamment à partir de séquences tournées depuis l’âge de 11 ans. Plusieurs registres d’images composent le film, accompagnées d’enregistrements audio : super 8, VHS et DV, abordant le garçon, puis l’homme, à la fois retour sur le passé et le présent. L’ensemble développe des aspects expérimentaux avec des images retouchées tandis que le montage nous captive à suivre la narration. L’annonce sur répondeur, en début du film, de l’overdose de lithium de Renée, la mère de Jonathan Caouette, correspond au déclencheur d’un retour sur le passé.

Les thématiques du film évoquent notamment l’homosexualité aux USA (l’hostilité homophobe au Texas), les hôpitaux psychiatriques (où séjourne régulièrement Renée), l’abandon, un certain milieu underground… La bande originale du film est superbe et n’a pas une valeur de remplissage, de décoration. Elle relève d’ailleurs en partie d’une tendance rock folk et d’un univers culturel dans lequel a évolué quelques temps Jonathan Caouette, sur lesquels le film fait aussi office de témoignage. Film très sensible également, on peut être pris d’un malaise général, d’une sensation d’horreur, tout en nous touchant par sa beauté, non seulement plastique, mais aussi par le personnage qui en ressort, dont la relation avec sa mère est également très forte; cette dernière m’a fasciné tout le film. Quand on la rencontre pour la première fois, c’est un grand moment. Le cinéaste a dit : « L’idée de Tarnation est d’imiter mon processus de pensée pour que le public puisse aussi avoir l’impression d’être dans un rêve vivant qui peut être effrayant et intense mais aussi magnifique et sensationnel« . Je trouve qu’il résume bien l’effet potentiel de ce film. Vu à une heure tardive de la nuit, il me mit dans un « drôle » d’état. Ça dépasse le simple récit d’une vie, et le film percute sans se faire oublier dans la foulée de la projection : il laisse des traces…

 

Bande annonce :

Deux extraits :

(En VOSTF) :

« Tourner des films est devenu pour moi un moyen de dissociation et de fuite. En prenant une caméra quand j’étais gosse, j’ai trouvé un moyen de survivre à ce que je subissais. La caméra était une arme, un bouclier et une illumination de ce que je ressentais sur mon environnement. »

 

Quatre morceaux de la BO du film :

 

La bande annonce de son dernier film, après quelques années de silence, Walk away Renée (sorti en mai 2012 en France) :

 

Enfin, interview avec le cinéaste ICI sur Film de culte.

Women in revolt – Paul Morrissey (1971)

Avec Candy Darling, qui joue dans Flesh du même Morrissey en 1968, premier opus de sa fameuse trilogie Flesh, Trash (1970), Heat (1972). Elle est aussi l’un des personnages décrits par Lou Reed dans sa célèbre chanson Walk on the wild side (Candy came from out on the island/In the back room she was everybody’s Darling/But she never lost her head/Even when she was giving head). Candy Darling a beaucoup contribué à faire connaître publiquement la réalité d’un mouvement tabou et rejeté. 

Bel extrait de Flesh de Paul Morrissey :

 

EXTRAITS de Women in revolt (90 mn):

Une satire du féminisme, mettant en scène un trio de travestis:  Candy, Jackie et Hollie. Ensemble, ils rejoignent un groupe de militantes féministes : le FEP (Filles Engagées en Politique), mais cette nouvelle émancipation ne les rendra pas plus heureux pour autant.

Séquence finale du film :

 

 

Tenue de soirée – Bertrand Blier (1986)

EN ENTIER – 80 mn

L’un des meilleurs Blier en intégralité et d’une seule traite 

 

Culture et débats : « Bertrand Blier ne s’est pas contenté de jouer la provocation. Au-delà du délire, de la folie et du bon mot, sans omettre l’outrance du propos (Gérard Depardieu en pute, manteau de vison et lipstick dégoulinant), le cinéaste parle tout simplement du besoin d’amour.

La forme a peu d’importance : un homme, une femme ; un homme, un homme ; une femme, une femme. Quelle importance ? La quête est la même, le désir est identique : l’amour, aimer, être aimé. Point.

La première scène de « Tenue de soirée » est à cet égard très significative. Monique (Miou-Miou) insulte avec véhémence son mari, une cloche, fou amoureux de la garce qui lui crache son venin à la gueule, un « Pauvre con ! Tu n’es qu’un nul, une merde ! ». Elle n’en peut plus. Qu’est-ce qu’elle fout avec cette lopette d’Antoine (Michel Blanc) ? Il n’est même pas capable de gagner du fric, tout juste bon à lui adresser des mots tendres, à la regarder vitupérer contre lui. Un mâle arrive à la rescousse. Jean-Claude, alias Bob (Gérard Depardieu en voleur de charme), complet taille large et une écharpe de soie. Excédé par tant de haine, il balance une paire de baffes en plein dans la tête de Monique, un rien décontenancée : « Connasse ! Pouffiasse ! Tu n’as pas honte de parler ainsi à ton homme ? Tiens prends ça ! » Et il lui tend 5.000 ou 10.000 balles, peu importe, de quoi lui clouer le bec.

Et voilà le spectateur embarqué dans la plus grande des folies, le plus exaltant des délires : Monique n’en veut qu’au fric de Bob. Lui n’en veut qu’à son mec, Antoine.

– Antoine [Michel Blanc] : « Tu vas m’aimer toi au moins ? »

– Bob [Gérard Depardieu] : « Bien sûr que je vais t’aimer, je vais faire de toi une reine ! »

Un dialogue qui en dit long sur les surprises incessantes du film…

Michel Blanc a joué son personnage avec une très grande sincérité. Quand il devient femme, c’est assez étonnant. Aucun artifice, seulement une petite robe misérable et une malheureuse perruque.

« Tenue de soirée » est un film qui n’a rien à démontrer. L’homosexualité n’y est pas enfermée dans un ghetto, on en rigole comme on rigolerait de l’adultère, sans en faire un monde à part. C’est une histoire d’amour comme les autres… à la condition d’accepter de suivre ce trio pendant un moment, sans chercher de pourquoi, de logique sur les réactions de ces crapules sympathiques et douloureuses.

Il y a une scène émouvante quand Depardieu en string léopard dit à Antoine qui est dans le lit :

« Où est-ce que tu vois Monique ? Il n’y a pas de Monique. Tout ce que je vois, ce sont deux hommes merveilleusement faits l’un pour l’autre comme le ciel et la mer. Monique, ce n’est rien qu’une mouette. Tu enlèves la mouette, ça ne change rien au tableau. »

Une autre scène, celle de la dispute entre Antoine et Gérard est étonnante ; le dialogue est hallucinant, à en pleurer de rire alors que là l’envie de rire n’est pas au rendez-vous :

Antoine : « – Dehors c’est le printemps, tu ne m’as même pas emmené voir les bourgeois.

Et Gérard répond : – T’as rien foutu, tu t’es encore bourré de chocolats toute la journée. »

Cette scène ne se passe pas comme une blague, mais comme un cri de désespoir. On est vraiment là dans un archétype de la scène de ménage. C’est très fort. Et le dialogue se poursuit :

« Regarde ! Bientôt je vais avoir une culotte de cheval, et tu ne t’en apercevras même pas. Tu me traites comme la dernière des dernières.»

Le film se termine sur un « cul-de-sac », tout en restant drôle et en ne se fermant pas. Il passe à un cran supérieur dans l’onirisme et la folie : les personnages s’en vont en disant :

« On vous a raconté notre histoire. Bonjour chez vous ! » »

Un chant d’amour – Jean Genet (1950)

EN ENTIER – 25 mn

Depuis leurs cellules, deux prisonniers arrivent à communiquer grâce à un trou percé dans le mur qui les sépare. Avec la complicité silencieuse du gardien qui les observe par le judas, ils vont établir un contact amoureux et érotique en utilisant divers objets tels qu’une cigarette, une paille…

Au début des années 50, l’homosexualité était considérée comme une déviation sexuelle et sa manifestation publique était sévèrement réprimée. Tout contrevenant était passible d’emprisonnement. C’est pour cette raison que le film fut censuré et dut attendre vingt-cinq ans avant d’être distribué.