La vieille école du capitalisme – Zelimir Zilnik (2009)

EN ENTIER – La vieille école du capitalisme – Zelimir Zilnik – VO sous titrée anglais – 120 mn – Serbie

« [La vieille école du capitalisme c’est] quand le capitalisme a commencé à être appliqué après que [Slobodan] Milošević ait perdu le pouvoir en 2000. J’ai pensé que l’économie serait récupérée. J’ai été curieux et patient pendant de nombreuses années. (…)

Alors j’ai pensé, « Attendons le capitalisme s’installer ici en Serbie. » Progressivement, j’ai commencé à lire sur la privatisation infructueuse. Au début, j’ai pensé que ce devaient être les anciens sentiments des travailleurs issus du temps socialiste quand l’Etat a prenait soin de leur vie. Nous sommes allés dans les usines où les travailleurs protestaient, tête basse. Étonnamment, nous avons découvert que la plupart des nouveaux propriétaires étaient des escrocs et des profiteurs de guerre. Ils utilisaient la force brutale contre les travailleurs pour arrêter la production et les expulser des usines.

J’ai découvert que la légalité de la nouvelle propriété est en question. C’est aussi la raison pour laquelle la Serbie est peut-être le seul pays à ne pas avoir rendu la propriété aux anciens capitalistes d’avant la Seconde Guerre mondiale. De nouvelles lois ont seulement reconnu la propriété de l’État au lieu de reconnaître la façon dont les travailleurs avaient été auto-investis dans le développement des usines. Tout a été privatisé et alors donné aux nouveaux acheteurs capitalistes et la plupart de ceux qui, comme nous pouvons le voir maintenant, avaient été des criminels ou qui ont acquis leur richesse dans le système de Milošević, quand les sanctions de l’état ont accordé des privilèges à certains fonctionnaires. Ces nouveaux propriétaires sont conscients que la légitimité de leur propriété est discutable. Ce qui se passe maintenant en Serbie est très proche d’une lutte de classe.

Nous avons commencé à faire des documentaires dans les usines de Zrenjanin [Serbie]. J’ai alors décidé de faire ce film, la vieille école du capitalisme, comme une œuvre semi-fictionnelle. »

Zelimir Zilnik, interview.

 

POUR ACCEDER AU FILM SOUS TITRE EN ANGLAIS,

CLIQUER ICI

Quelques films de Zelimir Zilnik ont été relayés sur le blog, que ce soit dans la période du Nouveau Cinéma Yougoslave (ou « Vague Noire ») à travers Les chômeurs (court métrage, 1968) et Rani Radovi (Travaux précoces, 1969), ou d’une plus récente à travers sa trilogie autour de Kenedi et la problématique des personnes Rroms en Europe (qui échappe au traitement folklorique, et à l’habituel vide socio-politique dans la représentation de la personne Rrom !).

Le cinéaste revient longuement sur La vieille école du capitalisme en interview audio ICI (50 mn), dans un anglais très accessible. Parallèlement (ou à la place), je propose une interview retranscrite, d’où a été tiré le propos cité plus haut – et accessible intégralement ICI (encore  en anglais).

Le film a la particularité de se structurer autour de deux registres : une part fictionnelle jouée, mais dans leurs propres rôles pour les ouvriers jetés d’une usine et les jeunes anarcho-syndicalistes à leur rencontre. Une autre part plus documentaire,  issue surtout d’images tournées en avril 2009 lors d’un grand rassemblement contre le chômage initié par l’ancien syndicat d’Etat. Le film opère un va et vient entre ces deux registres, et les renforce ainsi mutuellement. Les échanges filmés lors de la grande manifestation syndicale sont particulièrement saisissants, et c’est d’ailleurs à celle-ci que Zilnik rencontre les jeunes anarcho-syndicalistes;  il en filme par exemple un dans un dialogue assez percutant avec un ancien communiste, où ils s’affrontent notamment autour du nationalisme et des massacres qui ont ravagé la Serbie (vers la 52ème mn du film). C’est à la suite de cette journée qu’ils intègrent la partie fictionnelle :

« J’ai prévu de filmer lors de la manifestation parce que je pensais qu’il y aurait beaucoup de gens dans les rues. Après une trentaine de minutes, j’ai vu que certains des anciens, des communistes sentimentaux sont sortis. Nous avons créé une scène entre eux et les héros de mon film, que j’avais apporté des usines de Zrenjanin. (…) Lors du tournage des manifestations, j’ai vu un groupe d’intellectuels du journal Republika – l’ancienne génération – analysant l’ensemble de l’événement. A côté d’eux était une jeune génération d’anarcho-syndicalistes qui imprimaient un mensuel appelé Direktna akcija – excellent travail, qui analyse la situation du capitalisme dans toute la région, et pas seulement dans les usines, mais aussi dans les établissements scolaires. Quand j’ai vu leur magazine, je suis entré en contact avec eux et proposé qu’ils soient dans le film. »

Il est à signaler que Zilnik a été arrêté par la police lors de la visite du vice-président américain Joseph Biden en 2009; comme le cinéaste le précise dans l’interview dont sont tirées les quelques citations de la présente note :

« Ratibor, l’un des anarchistes, m’a dit que quand Biden vient il manifestera en brûlant le drapeau américain. J’ai dit : «Regarde, ce n’est pas bon si je viens avec une équipe de tournage, car alors ton acte ne serait pas authentique. Il serait pour le film.  » Donc en fait, je n’ai pas filmé la scène. Je lui ai dit d’avoir certains de ses amis pour le filmer. Ce que nous avons utilisé dans le film était leur vidéo amateur. Mais elle a travaillé. »

C’est néanmoins à l’occasion de cette manifestation devant le palais « Albanija », à initiative anarcho-syndicaliste, que Zilnik a été pris par la police avec son compagnon cameraman tandis… qu’un drapeau américain commençait à brûler.

Zilnik, comme on  a pu le voir avec des films précédents, nous lance là à la gueule un film très en lien avec son présent, et sans lâcher prise avec des questionnements et des contradictions qui sont réguliers dans ses films. Ainsi par exemple le rapport entre intellectualisme et ouvriers, discours et changement révolutionnaire concret; dans ses interviews il revient souvent au mai 68 yougoslave et à la répression qui s’est abattue dans le milieu universitaire où vraisemblablement de très fortes articulations se sont établies avec les travailleurs. L’humour n’est pas non plus absent du film, comme souvent, bien que la fin soit pessimiste et rude, 40 ans après celle de Rani Radovi qui portait un échec révolutionnaire dans la foulée d’un lynchage mémorable dans la boue.

En parlant de présent plus haut, regardons du côté de la Bosnie où un mouvement de grande ampleur, opposé entre autres aux privatisations, se développe dans un contexte de chômage ravageur, avec des formes de démocratie directe dans ses expressions (voir ICI par exemple) … Dans La vieille école du capitalisme, un des militants oppose une « véritable organisation » aux processus qui ont amené et entretenu le nationalisme, et pour une « vraie révolution » (cette fois-ci) . Un article évoque ICI l’unité des Musulmans et Croates dans la ville Mostar en Bosnie. Les pouvoirs n’y seraient-ils pas sérieusement menacés ?

Enfin, je remercie YOUGOSONIC pour m’avoir signalé la présence sur le net du film de Zilnik ( euh… sous titré !), depuis le temps que je voulais le découvrir ! Nulle sortie en France à ma connaissance, et sans doute aucune édition DVD à venir comportant des sous titres français. J’encourage en tout cas à découvrir ICI le blog Yougosonic qui porte sur l’ex-Yougoslavie, notamment pour ses nombreux relais documentés, parfois depuis « là-bas », et à contre courant de ce qu’on lit le plus souvent dans les raccourcis médiatiques et autres représentations bancales qu’on peut avoir par chez nous.

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The inheritance – Harold Mayer (1964)

EN ENTIER – The inheritance – Harold Mayer – VO – 1964 – 59 mn – USA

« Ce documentaire, patronné par The Amalgamated Clothing Workers of America, fait la chronique de l’histoire des travailleurs du textile de 1900 à 1964. S’ouvrant sur le flot des immigrants qui sont arrivés par Ellis Island au début des années 1900, le film poursuit  en évoquant les ateliers clandestins du Lower East Side, les mines de charbon et les usines textiles remplies d’enfants, les champs de bataille de la Première Guerre mondiale puis les années incertaines de la Dépression. Avec cette structuration, nous voyons la lutte des immigrants pour devenir une partie de leur nouveau pays et la lutte brutale de la main-d’œuvre pour s’organiser dans un mouvement uni pendant les années 1930. 

La séquence réelle du Massacre du Memorial Day à Republic Steel apporte la puissance d’authenticité à ces événements. Puis le film évoque la Deuxième Guerre mondiale et la lutte pour les droits civiques des années 1960, comme  le combat de chaque génération pour préserver et étendre sa liberté. » Harold Meyer

Extrait de L’émigrant, de Charles Chaplin (1917) :

Inheritance :

Le documentaire est commandé par un grand syndicat du textile des USA, The Amalgamated Clothing Workers of America (ACWA), créé en 1914 contre la tendance conservatrice de l’United Garment Workers (UGW), affilié alors à l’AFL (American Federation of Labour) qui domine le paysage syndical américain. L’ACWA célèbre en 1964 ses 50 ans de création, d’où cette commande. Que ce soit dans « l’enquête » menée ICI autour d’images de répression et de défense des grévistes en 1937, ou ICI avec Matewan de John Sayles, ou encore LA avec The wobblies, il a déjà été question sur le blog de films abordant des tendances syndicales industrielles aux USA se démarquant du majoritaire AFL, aux élans grossomodo corporatistes et réformistes  (des nuances sont de mises), se revendiquant d’un apolitisme certain. Il y a d’une part l’IWW (syndicat INTERNATIONAL !) dès 1905, soit un anarcho-syndicalisme aux tendances nettement révolutionnaires tandis que noirs et immigrés y sont organisés dans de nombreux syndicats; d’autre par le CIO (Congress of Industrial Organizations) , découlant d’une scission avec l’AFL en 1935. Tandis que les noirs sont rarement impliqués dans les syndicats de l’AFL, dont nombreux syndicats comportent des clauses raciales, le CIO  est davantage ouvert et animé par des syndicats composés de noirs. Après guerre, une loi interdit aux dirigeants syndicaux l’adhésion au PC, ce qui touche beaucoup le CIO et le rapproche de l’apolitique AFL. Une réunification est opérée en 1955 entre AFL et CIO, devenus l’AFL-CIO…

L’Amalgamated Clothing Workers of America (ACWA) a également contribué activement aux luttes de 1937 qui s’éloignent des corporatisme et apolitisme de l’AFL et de sa relative passivité y compris dans ses formes de mobilisations; ainsi les grèves à la General Motors et la reconnaissance du syndicat United Auto Workers (UAW) qui met en place des occupations d’usine (les fameuses grèves sit-down); ou encore la grande grève des métallurgistes de la Republic Steel. Ces grèves apparaissent notamment dans des images dont il est question dans la note consacrée à Ambridge, Pensylvannia. Si le « vigilante man » y apparaît comme très imposant dans les dynamiques de répression des grèves, la riposte des ouvriers n’est pas exempte d’unité et de solidarité (mais pour laquelle le montage du documentaire Can you spare a dime brother ?  peut prêter à confusion – euh…volontaire ?!); plutôt que de s’arrêter à la violence des ouvriers en lutte, comme le ferait n’importe quel média dominant aujourd’hui, un film comme Matewan de John Sayles a ce grand mérite de resituer la violence des mineurs par rapport à celle, initiale et permanente, des compagnies minières, s’exerçant tant dans la vie quotidienne et le travail, que par la répression des rebellions. A ce propos, sur cette question de violence des ouvriers quand ils se défendent et mettent en place des moyens pour changer la donne, je relaie ci-dessous l’appel à souscription de Gilles Balbastre pour son dernier documentaire en projet : « Nous avons des armes« . La video de présentation du projet donne à mesurer le conditionnement médiatique sur « la violence des ouvriers » qui luttent (de PSA notamment), tandis que des syndicalistes le critiquent depuis leur vécu. Le principe est de remonter aux exégèses médiatiques de la violence du début de ce siècle – la barbare d’en bas, et la noble d’en haut (ainsi par exemple le retour sur la répression de Fourmies, que le socialaud Harlem Desir est venu commémorer en 2013 !). Ça rappelle que le principe n’est pas nouveau, et que d’anciennes luttes syndicales, ouvrières, d’émancipation, etc ont eu ce traitement médiatique, ses propres chiens de garde.

Nous avons des armes Appel à souscription pour le nouveau film de Gilles Balbastre :

On pourrait tout autant songer, bien sûr, aux conditionnements médiatiques vis à vis des précaires et des chômeurs, des immigrés, des personnes des quartiers populaires, des musulmans, des Rroms etc quand ils et elles s’osent s’organiser : les médias dominants (et parfois de gauche, voire certains « alternatifs » sur certaines dimensions de ces résistances populaires) les criminalisent tout aussi fortement dans le prisme opposé à leurs revendications, en ignorant (ou en fermant les yeux sur) la violence, réelle et non « fantasmée » ou « instrumentalisée », qui s’abat sur ces personnes. Ainsi l’exemple des Rroms qui osent survivre en faisant la manche ou récupérant de la ferraille, et par ailleurs voleurs et agresseurs. Ou comment retourner la violence et également « essentialiser » les personnes. On peut penser également aux musulmans par nature terroristes, intolérants et contrôlant les femmes (à moins de les éduquer et les civiliser par la « laïcité » à la française, générant il est vrai quelques résistances des barbares, si caractéristiques d’une violence intolérante et communautariste et envahissante). Les pauvres sont souvent sales, fainéants et des « cas sociaux ». Dans divers secteurs et pour diverses populations, les oppressions sont justifiées par les médias qui traitent les résistances comme les manifestations d’un comportement  anti-social et, ontologiquement, la marque d’une décadence barbare qu’il convient de maîtriser par l’ordre, la loi… et la matraque si besoin. Cet ordre peut être capitaliste, mais aussi (post)colonial etc. C’est là aussi que la répression basique (celle qui fait l’événementiel) est à considérer depuis ses sources et d’un certain existant qui prolifère de violences, celles si peu relayées par les médias, entre autres larbins (coucou le cinéma !).

Je poste ci-dessous, pour conclure cette longue parenthèse, Les barbares de Jean-Gabriel Periot (5 mn) :

Bon, revenons-en à The inheritance.

Ce dernier a été autorisé par son auteur à circuler librement sur le net (et ailleurs) notamment parce que « We are making it available in its entirety to the public now because we are concerned about the current attacks on Unions and workers. (…) We retain the copyright to the film, but give permission for the film to be used for educational purposes, in support of the right to collective bargaining. » (texte de Harold Mayer disponible sous les vidéos You Tube). Il est donc question du droit et de la nécessité de se défendre collectivement pour obtenir des droits et de meilleures conditions de vie. Un principe qui par ailleurs ne déplairait peut-être pas à un Guédiguian qui dans son récent Les neiges du Kilimandjaro pose un regard critique sur les jeunes générations peu soucieuses des luttes passées (de leurs parents, grands-parents), et ignorant par exemple ce qui a généré leurs acquis du présent, et dont une certaine forme de « privilège » les tiennent éloignées d’autres réalités, tout en méprisant les valeurs ayant généré leurs propres acquis… telle que la solidarité.

Le film a le parti pris de rappeler la réelle syndicalisation des immigrations (surtout européennes) ayant eu cours parmi l’ACWA. L’aspect des droits civiques, en revanche, reste discutable, du moins pour l’ensemble de l’AFL-CIO : en 1964 c’est la loi des droits civiques qui est votée, et  parmi l’AFL-CIO ça ne fait pas l’unanimité. On peut donc aussi voir dans cette commande documentaire une espèce de sollicitation de l’ACWA à cet égard (?). Bref, là-dessus sans doute que des films approchent plus profondément le syndicalisme du point de vue des afro-américains ? Toujours est-il que dans le présent film, la lutte pour les droits civiques est mise en filiation des précédentes, et qu’elle fait partie de ces luttes à mener « pour chaque génération« . La répression des noirs et leurs soutiens défilant dans la rue y fait écho à celle du Memorial day Massacre de 1937 à Chicago.

Le film de Mayer privilégie un certain syndicalisme , et l’angle général reste très patriote, et finalement complètement dépourvu d’angles internationalistes et émancipateurs larges qui ont pu exister ailleurs dans l’histoire syndicale des USA (impasse par exemple sur IWW). En contraste avec les passages de guerres mondiales d’Inhéritance, IWW s’est par exemple distinguée en refusant le chantage lors de la 1ère guerre mondiale qui voulait faire renoncer au droit de grève durant tout le conflit, par patriotisme (ce qui favorisa une grande répression, amoindrissant ses effectifs – Peut-être que lorsqu’un personnage de Matewan dit « C’était un grand syndicat » en 1920, il se réfère à cette répression-représailles… ). Le film reste au moins instructif par rapport aux immigrations génératrices de luttes syndicales et d’acquis, qui est l’idée forte. C’est globalement une réalisation intéressante aussi par rapport à l’ACWA et la vision qui en est donnée par le message véhiculé.

Le montage associe photos, brefs témoignages off, et extraits de films divers; certaines images sont assez rares et il est certain que le passage de la répression des métallos de la Republic Steel en 1937 à Chicago (Massacre du Memorial Day) – issu d’un film initial de 20 mn – est très percutant et donne une idée de la violence répressive. La bande originale est  soignée, avec par exemple la contribution du chanteur-compositeur folk Pete Seeger.  Premier documentaire important de Mayer pour la télévision, ça marque le lancement de sa carrière dans le domaine.

Post scriptum : un article très intéressant de Mathieu Bonzom intitulé « Syndicats et immigrés aux Etats-Unis » a été publié ICI sur le site du GISTI.

The wobblies – Stewart Bird et Deborah Shaffer (1979)

USA – EN ENTIER – VO (anglais) non sous titrée – 89 mn

Documentaire réalisé à propos du syndicat ô combien important des Industrial  Workers of the World (IWW), créé aux USA… en 1905 ! Toujours existant, comptons parmi ses membres actuels un certain Noam Chomsky.

Film intégral en VO non-sous titrée :

(sous-titrage anglais automatique avec le lecteur You Tube)

Il s’agit du seul documentaire conséquent, à ma connaissance, sur ce sujet. Il est tourné autour de témoignages de travailleurs organisés dans ce syndicat lors son époque la plus importante (et aussi la plus violemment réprimée), alors assez âgés en 1979, à défaut d’avoir des témoignages de « leaders » historiques du mouvement (qui se défiait d’avoir des chefs, en correspondance concrète avec ses principes et modes d’organisation). Il y a aussi des images d’archives. Au niveau formel, le documentaire ne présente pas d’atouts véritables, malgré le sujet énorme et la superbe initiative que d’avoir pu retrouver trace d’acteurs expérimentés dans ce syndicat. Noter qu’il a tout de même été tourné en 16 mm et que les deux cinéastes se disent avoir été inspirés par le film terrible et incontournable de Marcel Ophüls Le chagrin et la pitié, chronique d’une ville française sous occupation, documentaire fleuve et véritable boulet de canon à tout point de vue, auquel même Woody Allen, à mille lieux d’un cinéma engagé socialement, fait référence (je renvoie d’ailleurs à une fameuse séquence, très drôle, présente dans son magnifique Annie Hall). 

Syndicat oeuvrant grossomodo pour l’abolition du salariat, la démocratie ouvrière, l’autogestion, l’action directe, la syndicalisation sans frontières et ne prônant aucun critère de race, langue, religion et origine sociale, il est tout simplement incontournable dans le champ des luttes sociales et d’émancipation. Je renvoie dans un premier temps, par fainéantise et aussi parce que je suis loin d’en maîtriser « l’histoire », à l’article de wikipedia.

En terme de fiction, le suédois Bo Widerberg a réalisé Joe Hill en 1970, prenant pour sujet la vie de ce militant (suédois) de l’IWW. Je n’ai malheureusement pas encore eu l’occasion de le voir et reste intrigué par ce film; Bo Widerberg a réalisé quelques autres films liés aux luttes sociales et à la politique, sans lâcher le côté formel au profit du seul sujet et en dégageant des réflexions de fond sur les pouvoirs : j’ai notamment pu voir Adalen’31 (1969) où le manichéisme n’a pas lieu même si je suis tout de même perplexe pour quelques aspects, et Un flic sur le toit (1976) très intéressant sur la social démocratie (historiquement et politiquement très importante en Suède), avec une séquence très marquante lorsqu’un hélico s’écrase…

Musicalement, les IWW ont donné lieu à des chants de lutte très riches, qui ont donné lieu en 1909 à l’édition du Little red songbook par un comité d’unions locales. Soit des chants écrits entre autres par Joe Hill, mais aussi T-bone Slim etc, dont voici quelques reprises :

Interprétation live du grand guitariste folk Utah Phillips, décédé en 2008 et fils d’un syndiqué aux IWW de Chicago, il en rejoint aussi les rangs…

Billy Bragg et le fameux chant There is power in a union (de Joe Hill), ici en live. J’en profite pour conseiller la discographie de ce cher Billy Bragg, qui joint qualité musicale, interprétation vocale et textes, tout en effectuant de nombreuses reprises et en multipliant de bonnes collaborations, y compris avec la fantastique Natalie Merchant dont je suis fan !

Et ci-dessous la même, non pas en festival, mais aux côtés des luttes sociales… en 2011 !

 

Bon, j’en reviens au documentaire. Nous y noterons donc les archives visuelles, les témoignages conséquents et la voix off qui n’est autre que celle d’un certain Roger Baldwin, membre des IWW et aussi fondateur de l’Union américaine pour les libertés civiles. Documentaire intéressant par sa rencontre avec les bases, à un moment où le syndicalisme est plus que jamais rongé ici et là par le carriérisme, la bureaucratie et les complicités de pouvoir et de partis. Y sont narrées leurs participations, entre autres, à de grosses grèves des années 1910. Bien que le documentaire soit ici en anglais sans sous-titres, il y a moyen sans être grand anglophone d’en saisir les grandes lignes et d’apprécier les témoignages. Sans doute pas le documentaire du siècle, mais il a le mérite d’exister et de constituer un document important de luttes dont le flambeau ne doit pas péricliter dans notre présent aux allures de défaites collectives… Les intervenants n’ont pas perdu, en 1979, leurs convictions et sans être rongés de militantisme professionnel; un certain humour semble aussi en témoigner.

Benoît Broutchoux, anarcho-syndicaliste CGT, Nord-Pas-de-Calais (1879-1944) – CNT Vidéo

« Au début du 20° siècle, Benoît Broutchoux fut un véritable héros populaire dans le bassin minier du Pas-de-Calais. Anarcho-syndicaliste et co-fondateur du syndicat CGT des mineurs, il se bagarra sans trêve contre l’ordre des compagnies minières et la mollesse des socialos réformistes. Militant original et gouailleur, Benoît Broutchoux anima en 1906 la grande grève qui suivit la catastrophe de Courrières et ses 1100 victimes. Benoît Broutchoux fut aussi un défenseur avant l’heure de la « libre maternité » « .

Pour en savoir sur Benoît Broutchoux, il y a ce site qui lui est consacré…

Nestor Makhno, paysan d’Ukraine – Hélène Chatelain (1996)

France – EN ENTIER – 60 mn

Un documentaire consacré à Nestor Makhno, un paysan anarchiste ukrainien qui leva une armée pour résister tant à l’armée blanche qu’aux bolchéviques. Un regard sur les expériences libertaires, parallèlement à la révolution de 1917.

 

UNE INTERVIEW COMPLETE avec la cinéaste ICI, sur le site Chroniques rebelles

 

Et puis ci-dessous un petit clip réalisé à partir des quelques rares images d’archives existantes sur la Makhnovchtchina, mouvement insurrectionnel « qui combattit en Ukraine contre les rouges et les blancs » (comme dit la chanson d’Etienne Roda-Gil).

L’an 01 – Jacques Doillon (1973)

France – EN ENTIER (9 parties) – 87 mn

« ON ARRÊTE TOUT ET ON RÉFLÉCHIT »

Le film est tiré de la série en BD L’an 01 de Gébé (1970), présentée et VISIBLE ICI

Avec Cabu, François Cavanna, Georges Wolinski, Gérard Depardieu, Miou-Miou, Gérard Jugnot, Coluche, Jacques Higelin, Christian Clavier, Thierry Lhermitte, Romain Bouteille, François Béranger, Jean-Paul Farré, Henri Guybet, Patrice Leconte, Daniel Prévost, François Cavanna, Professeur Choron, Stan Lee, Georges Wolinski, Gébé.

L’AN 01, ça commence d’abord par un pas de côté. Lorsqu’on est devant sa fenêtre, on ne voit plus alors que le mur ou, lorsqu’on est dans une queue, celle-ci ne passe plus par la caisse. Ça commence aussi par l’échange des cartes d’identité, donc des noms, des âges. Puis, c’est la démobilisation générale, on arrête tout. Les voitures évidemment, le travail aussi.

Dans la rue, enfin, on se parle. On a rien à se dire mais rien qu’à chercher de quoi on va parler, voilà les idées qui viennent. Pour certains, la Bourse de New York par exemple, c’est la catastrophe : il y a plein de capitalistes ruinés qui se jettent du haut des gratte-ciel. Mais on s’en fiche. Maintenant on a le temps : on cultive sur les trottoirs, on visite le musée des objets inutiles : tondeuses à gazon, cuisinières électriques caddies, luminaires ou métro. La propriété est abolie, on jette les clés, on ouvre tout. Il n’y a rien à voler puisque rien n’est à personne.

Et puis il y en a qui se trouvent des occupations : collectionner les billets de banque ou transformer en énergie le désir sexuel. Il y a aussi les conspirateurs qui cherchent les moyens de tout faire repartir, mais ils ne sont pas dangereux car leurs conciliabules sont retransmis en direct par la TV. On fait des manifs à vélo, on chante, on pense, on rit. On en avait ras-le-bol. Maintenant c’est l’An 01.