Rencontre – Patrimoine du cinéma palestinien avec KHADIJEH HABASHNEH (2018)

Rencontre avec Khadijeh Habashneh sur le thème : patrimoine cinématographique palestinien –  Ciné-Palestine Toulouse 2018 – Ensav

« Vous êtes la première parmi toutes les révolutions qui ont eu le cinéma pendant la lutte »

Santiago Alvarez (Cuba) à Mustafa Abu Ali lors d’un festival à Alger

A l’occasion de la 4ème édition de Ciné-Palestine Toulouse qui s’est déroulée en mars 2018, j’ai assisté à la venue de la chercheuse et cinéaste Khadijeh Habashneh dans le cadre d’une rencontre sur le patrimoine cinématographique palestinien articulée à la projection du documentaire Off frame, aka revolution until victory (2016) de Mohanad Yaqubi. Khadijeh Habashneh a participé à l’émergence du cinéma palestinien des années 70 et son compagnon cinéaste Mustafa Abu Ali (décédé en 2009) fut un des principaux initiateurs de ce cinéma né avec la Révolution palestinienne.  Habashneh a notamment dirigé le Palestinian Film Unite/Palestinian Film Institution de l’OLP établi à Beyrouth (environ 1970-1982) et fut en particulier responsable des archives et cinémathèque de l’Institut jusqu’aux bombardements israéliens de 1982 et la « disparition » des archives qui s’en ai suivie au cours des années 80 (en fait, archives volées par l’armée israélienne !). Alors qu’un film de Habashneh fait partie du corpus de films volés, de nos jours la cinéaste est responsable des archives du cinéma palestinien. Parmi les objectifs de ce projet d’archivage en cours : récupérer tous les films perdus et les restaurer.

Bien que j’avais déjà pu découvrir Ils n’existent pas (1974) de Mustafa Abu Ali, un film visible gratuitement sur internet, j’ignorais globalement cette histoire du premier cinéma palestinien qui fut précédé d’une poignée de tentatives isolées. Aussi cette venue de Habashneh a constitué une très bonne introduction historique de ce cinéma méconnu dont la (re)découverte et le travail de restauration se révèlent être très importants, y compris et surtout en Palestine occupée. Cela fut notamment évoqué dans les échanges avec la salle ayant fait suite à la projection du récent documentaire de Mohanad Yaqubi, film déroulant un montage d’extraits issus de films de ce premier cinéma. Par la suite j’ai parcouru internet et j’ai pu y lire des textes assez précis (cf les liens à la fin de cet article) ainsi que visionner d’autres films ou extraits en circulation.

Afin de garder trace de cette introduction orale à la genèse du cinéma palestinien et aux problématiques qui se posent autour de l’archivage et du patrimoine cinématographique palestinien, exposée par une personne historiquement liée à ce cinéma et à la résistance palestinienne, voici donc deux videos que j’ai réalisé avec des moyens techniques rudimentaires. Je renvoie aussi à des liens complémentaires (textes, videos/films) en bas d’article.

1ère partie : GENÈSE DU CINÉMA PALESTINIEN

Exposé historique de Khadijeh Habashneh où sont notamment présentés les « chevaliers du cinéma » palestinien : Sulafa Jadallah (palestinienne), Hani Jawhariyyeh et Mustafa Abu Ali

 

2ème partie : ARCHIVES DU CINÉMA PALESTINIEN et ÉCHANGES AVEC LA SALLE

Après la projection de Off frame aka Revolution until victory, Khadijeh Habashneh fait un point sur le projet d’archivage et de restauration du cinéma palestinien, suivi de réactions-questions de la salle sur le film et l’archivage du patrimoine cinématographique palestinien. Si certains passages seront plus évidents pour les personnes qui ont vu le documentaire Off frame, cette video demeure intéressante pour les autres car la discussion aborde le thème des archives sans se référer constamment au documentaire projeté.

 

BONUS  : DON D’UNE COPIE DU FILM EL FATAH À KADISHEH HABASHNEH

Guy Chapouillié, fondateur de l’ESAV Toulouse et président d’honneur de Ciné-Palestine Toulouse, remet une copie du documentaire El Fatah réalisé en 1970 par L. Perelli en collaboration avec le Fatah et produit par le PC italien.

 

LIENS INTERNET EN COMPLÉMENT :

  • « Palestinian Revolution Cinema » : texte synthétique rédigé en anglais par Khadijeh Habashneh, un éclairage complémentaire à l’exposé video ci-dessus (1ère partie).
  • « A brief history of palestinian cinema » : un autre texte historique qui cette fois-ci est rédigé par Khaled Elayyan, directeur du Al-Kasaba Theatre and Cinematheque à Ramallah en Cisjordanie (lieu de théâtre, cinéma, musique, danse qui fut ciblé par l’armée israélienne lors de l’invasion de Ramallah en 2002).
  • « Coming home : palestinian cinema » : texte historique publié sur le site internet Electronic Intifada par la cinéaste palestinienne Annemarie Jacir.
  • « Palestinian revolution cinema comes to NYC » : texte de l’artiste palestinienne Emily Jacir paru sur le site Electronic Intifada.
  • « Emily Jacir : letter from Roma » : sur la re-découverte de bobines du tournage de Tal al-Zaatar (1977) et le travail de restauration entrepris à l’Aamod en Italie (Archives Audiovisuelles du Mouvement Ouvrier et Démocratique). Il y a eu environ 9 heures de rushes pour Tal al-Zaatar, un documentaire d’un peu plus d’une heure réalisé par Mustafa Abu Ali, Jean Chamoun et Pino Adriano tandis que Khadijeh Habashneh a participé au film en menant des interviews. Le film porte sur le camp palestinien Al Zaatar au Liban qui fut massacré en 1976 et constitue la seule trace cinématographique de cette histoire (quelques images d’après massacre semblent avoir été aussi tournées par une télévision ou deux). Ce texte intéressant présente et contextualise la démarche de restauration initiée par Emily Jacir et la cinéaste allemande Monica Maurer qui a participé à la réalisation de films palestiniens au cours des années 70-80 et qui depuis quelques années travaille sur la restauration de films réalisés durant cette période. Surtout, cet article contient aussi des rushes du tournage également publiés sur la chaîne vimeo Emily Jacir.
  • « Pourquoi d’innombrables photos et films palestiniens sont-ils enfermés dans les archives israéliennes ? » : article d’un journaliste israélien qui s’appuie sur le documentaire Looted and hidden réalisé en 2017 par la chercheuse israélienne Rona Sela. Alors qu’il était supposé que les archives du cinéma palestinien établies durant les années 70-80 furent détruites par l’armée israélienne, Khadijeh Habashneh a précisé que Rona Sela les a prévenu de la possession des archives palestiniennes chez les autorités israéliennes. Je n’ai pas vu le documentaire et n’ai pas trouvé d’extrait ou bande annonce sur internet mais nul doute qu’il mérite le détour. Sur cette même thématique des archives, à noter aussi le documentaire Kings and extras qui fut réalisé un peu plus tôt par la cinéaste palestinienne Azza El-Hassan en 2004.
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Guerras e imagenes : greaser – Gregorio Rocha (1997)

Gregorio Rocha – Guerras e imagenes : Greaser – Mexique – 1997 – 27 mn

« J’étais à la bibliothèque Benjamin Franklin et j’ai trouvé un livre avec des dessins faits par des soldats américains lors de la guerre [mexico-américaine] de 1846-48; c’était de nouveau pour trouver des sources primaires, cette fois-ci des dessins, j’ai aussi trouvé les écrits des soldats, et j’ai décidé de faire un travail sur ce sujet. J’ai commencé à enquêter et j’ai réalisé qu’ils allaient célébrer les 150 ans de la guerre d’annexion et j’ai commencé à en savoir plus sur cette histoire de l’apparence. J’ai réalisé que je pourrais prolonger ce projet pour faire une histoire des images, pas des relations entre les deux pays, mais une histoire des images qui ont émergé dans les guerres entre les deux pays. Ce que j’ai fait n’était plus d’utiliser l’image comme une addition pour illustrer le texte, mais essayer de trouver l’importance de cette image comme un document, alors j’ai choisi de raconter l’histoire des images, plutôt que l’histoire des événements. Dans cette série, j’ai décidé de donner tout le poids que les images devraient avoir comme documents, pas seulement des images fixes, j’ai déjà inclus le cinéma depuis ses débuts, alors comment la télévision et la vidéo indépendante entrent-elles ?  »

Gregorio Rocha, interview en 2000 (traduction approximative)

Guerras e imagenes est une série documentaire de 108 mn abordant plusieurs aspects des représentations visuelles entre les États-Unis et le Mexique, en particulier dans le contexte des guerres (1846-48, Révolution mexicaine, seconde guerre mondiale…). Je propose ici le deuxième volet intitulé Greaser, la Révolution mexicaine et l’industrie des images dont le montage est composé de cartes postales, photographies et extraits de films (du cameraman indépendant Charles Pryor, des studios américains Kalem Film, Mutual Film…) qui se situent globalement entre 1910 et 1920. Ces images sont articulées à des récits d’époque (politiques, journalistes, écrivains etc). Bien que ce soit le hasard qui m’ait mené à découvrir Greyser, ce volet documentaire s’avère être complémentaire de Reed, Mexico Insurgente (1973), long métrage de Paul Leduc que j’ai relayé ICI sur le blog et où il est notamment question du rapport aux représentations iconographiques de la Révolution. A noter aussi la présence d’un passage qui associe des archives filmiques à la lecture d’extraits des écrits de John Reed.

Gregorio Rocha a d’abord étudié le cinéma à l’UNAM à Mexico avant d’initier une oeuvre documentaire fortement marquée par une articulation à une histoire des représentations iconographiques (cartes postales, cinéma etc). Dès son premier documentaire Tijuana entre deux mondes (1986, production du Colegio de la Frontera Norte) il a « appris à apprécier l’importance des documents graphiques. Surtout dans ce cas j’ai utilisé des cartes postales; J’ai étudié comment Tijuana avait été représentée sur des cartes postales à différents moments et j’ai commencé à essayer de démêler l’histoire qui était à l’intérieur d’une photographie, comment l’image elle-même présentait l’histoire. Cela nécessite sans doute une approche interdisciplinaire, ce que je n’ai pas, j’ai commencé à m’appuyer sur les historiens de la photographie et commencé à enquêter davantage dans l’histoire des façons de voir. Il est devenu important pour moi, primordial, d’utiliser les sources graphiques. » (interview avec Clara Guadalupe García, excellente interview parue en 2000 dans le magazine Our History, La Gaceta CEHIPO). Il a aussi consacré une émission radio de plusieurs volets sur l’histoire de la photographie au Mexique, précisant ainsi une orientation de plus en plus tournée sur un travail de recherche iconographique. C’est ainsi que dans ses documentaires il ne soumet pas l’image à un récit (voix off, intervenants…) et la creuse en profondeur pour ce qu’elle peut révéler ou refléter en soi. D’une certaine manière, sa démarche n’est pas très éloignée des orientations prises par des cinéastes comme le couple Gianikian-Lucchi (voir ICI sur le blog par exemple) ou encore Bill Morrison.

Greaser, la Révolution mexicaine et l’industrie des images (27 mn, VO) :

« Contrairement à ce qui est fait dans les documentaires d’histoire, qui sont basés sur un récit oral que les images tentent d’illustrer, je l’ai fait dans l’autre sens; ici les images sont le scénario et le son tente de justifier ces images: qui les a faites, comment les a-t-on faites, à quoi elles ont servi, comment cette photographie a été utilisée. Alors cet autre projet est sorti: Guerres et images, une histoire des regards entre le Mexique et les États-Unis. »(Gregorio Rocha)

Reed, Mexico Insurgente – Paul Leduc (1973)

Paul Leduc – Reed, Mexico Insurgente – 1973 – Mexique 

« J’ai voulu d’abord montrer l’aspect journalier, humain, de ce qu’on a trop coutume de considérer comme une glorieuse épopée, éviter le folklore, dénoncer l’antagonisme entre dirigeants politiques et militaires, faire ressortir enfin la crise et la prise de conscience du journaliste, témoin d’une réalité qui le dépasse, son attitude d’observateur, puis de participant engagé dans le combat. »

Paul Leduc ( http://www.quinzaine-realisateurs.com/qz_film/reed-mexico-insurgente/ )

C’est le premier long métrage de Paul Leduc dont l’excellent documentaire Etnocidio, notas sobre el Mezquital  (1976) qui porte sur l’ethnocide des Indiens Otomis du Mexique a été relayé ICI sur le blog. Reed, Mexico Insurgente est une adaptation partielle des écrits du journaliste américain John Reed qui avait suivi la Révolution mexicaine en 1913-1914, obtenant notamment une interview avec Pancho Villa. Ce journaliste avait également suivi des luttes ouvrières aux USA et quelques années après le Mexique il a voyagé jusqu’en Russie où son témoignage écrit de la Révolution russe a donné lieu au livre Dix jours qui ébranlèrent le monde. Ici le film se concentre sur la fin 1913 et premiers mois de 1914, jusqu’à la fameuse victoire militaire des troupes de Pancho Villa en avril 1914 avec la prise de Gomez Palacio (secteur de Torréon), une ville à l’extrême sud de l’Etat de Chihuahua et qui représentait un lieu stratégique important par sa situation ferroviaire (voir plus bas dans l’article sur l’importance du train dans la Révolution mexicaine et qui est brillamment traduite dans le film). Production à budget modeste, Reed, Mexico Insurgente a été tourné sur trois mois en décors naturels et fut un premier cas d’utilisation caméra 16 mm et de son en synchrone au Mexique. Cette pratique associée au cinéma dit « cinéma-direct » ou « cinéma-vérité », notamment liée à l’émergence d’un cinéma militant à l’échelle mondiale, est apparue dans les années 60. Mais Paul Leduc a témoigné que le procédé n’était pas pleinement maîtrisé lors du tournage de Reed, Mexico Insurgente, d’où une qualité sonore médiocre en guise de défaut majeur de cette oeuvre. Il serait intéressant de contextualiser ce film au regard du cinéma mexicain consacré à la Révolution et puisque cela n’est pas à ma portée j’encourage à lire le texte « Revolucion y extension reticular » de A. Yillah et R. Alvarado.

A ce jour il existe plusieurs versions du film mais je ne suis pas parvenu à identifier la version la plus souhaitée par Leduc : une version de 124 mn (vraisemblablement celle éditée en DVD), une version de 104 mn et une autre de 90 mn dite « restaurée » sur You Tube (il est vrai que la qualité image y est supérieure aux autres mais je doute que l’auteur soit en phase avec cette version réduite, par exemple ôtée de passages avec Pancho Villa).

FILM INTÉGRAL EN VO (version 104′, qualité correcte) :

UNE VERSION RESTAURÉE EN VO (90′, très bonne qualité image) :

Le style « cinéma-direct » donne au film un aspect documentaire et dégage même une proximité avec le néoréalisme, voire avec le cinéma latino-américain des années 60-70 issu en partie de ce même néoréalisme (cf le documentaire social de l’argentin Fernando Birri, manifeste publié ICI sur le blog). L’intrigue est sommaire avec quelques transitions abruptes et ce qui m’a particulièrement marqué c’est l’atmosphère révolutionnaire diffuse sans héroïsme individuel marqué. D’ailleurs la misère, le danger et la mort, la violence crue du contexte sont présents sans que cela ne soit exprimé par des élans romantiques déplacés. Par ailleurs des personnages historiques comme Pancho Villa et Carranza y apparaissent mais il n’y a pas de focalisation de type hollywoodienne.  Aussi cette prégnance de l’atmosphère exprime bien « la réalité qui dépasse » le journaliste Reed, cet étranger au pays qui peu à peu se fait contaminer par l’environnement révolutionnaire et change d’attitude. En adoptant son point de vue, d’où un certain hermétisme du cadre de l’histoire, le film traduit une perception à échelle humaine et évoque les prise de conscience et implication progressives de Reed pour mener à un geste final puissant dans ce qu’il suggère à la fois aux niveaux individuel et collectif. Ce basculement n’a pas pour autant nécessité un traitement visuel spectaculaire (il y a quelques mouvements de caméra remarquables mais en phase avec l’esthétique et les parti-pris du récit), ni un emploi de musique (idéal pour souligner ou suggérer le lyrisme et le romantisme de situations). C’est ainsi que le cheminement intérieur de Reed est le fruit d’une rencontre avec la réalité, de la même manière que le regard du spectateur est censé s’affranchir d’une représentation artificielle.

 « [Nous nous éloignons des] stéréotypes sur la Révolution mexicaine, à l’opposé de toute mythification, et si le son n’est pas toujours parfait, le sépia de l’image (tournée en 16 mm, gonflée en 35 mm) nous rapproche des images originelles tournées ces années-là. »

Monique Blaquière-Roumette et Bernard Gille, Films des Amériques latines

Images tournées en 1914 : la bataille d’Ojinaga

Sur ce montage de séquences tournées en 1914 par la Mutual Film Company, notons quelques similitudes qui peuvent apparaître dans Reed, Mexico Insurgente (bien que j’ignore si Leduc avait pu voir ces archives)

Plusieurs images de la Révolution mexicaine ont été tournées, notamment par l’indépendant Charles Pryor ou encore par la compagnie hollywoodienne Mutual Film. Vers 1914, cette société américaine signa en effet un gros contrat avec Pancho Villa pour suivre la bataille d’Ojinaga (celle-là même dont il est question à la fin de Reed, Mexico Insurgente), et fait notoire cela apporta un gros soutien financier à la Révolution. Il s’agissait de tourner des images de terrain dans le cadre d’une espèce de docu-fiction avant l’heure intitulé La vie du Général Villa. Un certain Raoul Walsh fut ainsi envoyé au Mexique avec un autre cameraman tandis que Griffith était le réalisateur. Mais non seulement une majorité de scènes en studio furent finalement incorporées au film (avec Walsh dans le rôle de Villa) mais il semblerait aussi que les images in situ relevèrent fréquemment de la mise en scène avec la complicité de Villa en personne, tel un cinéaste cherchant à faire part de sa vision de la Révolution. Le film sorti aux USA en 1914 a longtemps été perdu, puis les bobines ont été retrouvées et ont fait l’objet d’un documentaire en 2004. Pour plus de détails sur ce film et notamment le rôle de Villa, je renvoie au long texte publié ICI sur un site consacré au cinéma mexicain.

Outre le procédé du cinéma direct et la teinte sépia de l’image à l’allure archives d’époque, le registre iconographique fait écho à des images clés de la Révolution telles qu’elles ont été fournies par les photos de l’époque et érigées en symboles nationaux dans les décennies qui ont suivi, contribuant à la germe de mythes fondateurs par ailleurs instrumentalisés par le pouvoir post-Révolution. A cet égard, je rappelle l’excellentissime documentaire Mexico, la Révolution congelée (1970) réalisé par le cinéaste militant argentin Raymundo Gleyzer deux ans à peine avant Reed, Mexico Insurgente (film présenté et relayé ICI sur le blog).

Photo de la Révolution mexicaine : les révolutionnaires à l’assaut des trains

Une formidable séquence du film est similaire à ces photos récurrentes de la Révolution

Parmi les images fortes issues de la mémoire de la Révolution qui ont été reprises dans Reed, Mexico Insurgente, il y a notamment la relation stratégique des révolutionnaires avec le chemin de fer qui fut en effet un élément clé dans l’avancée des troupes et les approvisionnements. A cet égard il y a une séquence particulièrement réussie où le train incarne en quelque sorte le mouvement révolutionnaire. En quelques plans, le cinéaste esquisse un portrait du peuple qui au départ de Chihuahua prend d’assaut le train en direction du secteur de Torréon et exprime métaphoriquement le mouvement révolutionnaire qui gagne le pays. La scène est aussi brève que puissante par l’impression qu’elle transmet. Comme Reed nous sommes témoin de ce mouvement et à l’image des enfants qui courent après le train il y a comme une envie de l’accompagner. De la même manière que Reed est au départ étranger à une réalité qu’il découvre et dans laquelle il s’engage peu à peu (lien fraternel avec un soldat etc), nous nous rapprochons d’une époque par le biais du cinéma sans que celui-ci doive en rester à une position de spectacle nostalgique, esthétique ou narratif. Il s’agit donc de prendre le train en marche et c’est à bord de ce même train que Reed se voit proposé un taco par une Soldadera, autre icône de la Révolution.

Photos de la Révolution mexicaine : les Soldaderas

Présentes à quelques reprises dans le film mais pas au travers d’une glorification romantique de la femme soldat

« La Soldadera était le rôle le plus typique joué par les femmes dans la contribution à la révolution mexicaine. C’était typique dans la mesure où elle impliquait un grand nombre de femmes et qu’elles suivaient les rôles les plus reconnus des femmes en tant que dispensatrices de soins. Bien qu’elles se battent occasionnellement au combat, ces femmes voyageaient généralement avec les armées révolutionnaires pour chercher de la nourriture, préparer des repas, soigner les blessés, laver les vêtements et d’autres services non fournis par l’armée. Bien que certains auteurs ne fassent pas la distinction entre les Soldaderas et les femmes combattantes, Andrés Reséndez Fuentes établit une distinction claire entre les femmes qui ont servi de support vital aux combattants et celles qui ont réellement participé aux combats. Les Soldaderas ont enduré des conditions de vie misérables, la malnutrition, et même la maternité dans un environnement inhospitalier. Les Soldaderas dont les maris sont morts au combat continuaient souvent dans leurs rôles de Soldadera d’un autre soldat. Alors que «aucune armée de la révolution ne s’est battue sans les femmes, mais que chacune a organisé la participation féminine d’une manière distincte», les Soldaderas restaient généralement anonymes et n’étaient jamais reconnues pour leur contribution indispensable à la révolution. »

Extrait d’un article mexicain relayé sur le site Mexfiles (traduction approximative !)

Les Soldaderas sont devenues une représentation majeure de la Révolution et d’ailleurs un film intitulé La Soldadera fut réalisé en 1966 par le mexicain Jose Bolanos. Je ne l’ai pas regardé mais je glisse un lien de visionnage ci-dessous pour qui s’y intéresse.

La Soldadera, Jose Bolanos (1966, VO)

Il semblerait que La Soldadera partage quelques parti pris formels avec Reed, Mexico Insurgente et soit aussi (partiellement) adapté des écrits de John Reed qui donnent une version moins romantique des Soldaderas que l’icône des femmes-soldats vraisemblablement la plus répandue de nos jours (mais je me trompe peut-être). Bien sûr les femmes soldats révolutionnaires ont existé, ont contribué aux batailles (ce qui est montré dans le film de Leduc à travers le personnage d’une Soldadera armée) et comme d’autres révolutions cela n’apparaît pas forcément de manière positive dans la mémoire des luttes, mais comme le précise la citation ci-dessus la participation active des Soldaderas ne peut se réduire à la dimension « romantique » des femmes armées et à cette fonction. La réalité des Soldaderas fut plus complexe et plus sombre que ne le laisse suggérer certaines réductions iconiques (dans un sens « femme épouse » comme dans un sens « femme soldat »). De ce point de vue Reed, Mexico Insurgente déroge à la mythification et au folklore comme pour d’autres composantes de la Révolution présentes dans le film. Sur la formation d’icônes de la Révolution et leur instrumentalisation politique, j’encourage à la lecture du texte intitulé « la photographie au service d’un mythe fondateur de la révolution » (rédigé en français) qui propose une analyse synthétique sur l’utilisation de la photographie dans les décennies de post-révolution, comment par exemples certaines icônes se sont imposées au gré des contextes politiques (telle la Soldadera qui fut longtemps perçue avant tout comme la femme du soldat, et non comme un soldat). Ce texte est complémentaire de celui plus haut consacré au cinéma mexicain dans son rapport à la Révolution.

Photo de la Révolution mexicaine (1915) : des partisanes de Zapata prisonnières

Si ce film m’a donc fait forte impression, de nombreux aspects m’échappent ne serait-ce que par ma méconnaissance du Mexique et de la Révolution mexicaine. A mon humble avis (et c’est logique), ce film doit davantage parler aux mexicains et mexicaines. Je pense notamment qu’il y a un propos sur la mémoire et l’approche de la période révolutionnaire mexicaine parallèlement à un dispositif cinématographique qui se refuse à une forme commerciale et purement nostalgique de la Révolution. Mais peut être que plus qu’un film sur la Révolution, il s’agit d’un film sur le rapport à la lutte révolutionnaire et notre propre engagement. J’ai commencé à songer à quelques mises en abîme ici et là mais il me faudrait revoir le film pour davantage creuser cette sensation.

Le rôle de ma famille dans la révolution mondiale – Bahrudin Cengic (1971)

Bahrudin « Bato » Cengic – Le rôle de ma famille dans la révolution mondiale (Uloga moje porodice u svjetskoj revoluciji) – 1971 – 85 mn – Bosnie/Yougoslavie

Il s’agit du deuxième long métrage de « Bato » Cengic, sorti trois ans après Les enfants d’après (1968) qui est relayé et présenté ICI sur le blog. Déjà dans ce premier opus le cinéaste avait témoigné d’une démystification à travers un scénario qui traite de la contamination guerrière et idéologique sur des enfants orphelins d’après guerre. Ici il se focalise davantage sur la portée révolutionnaire de la guerre de libération en adaptant le roman Le rôle de ma famille dans la révolution mondiale publié par l’écrivain serbe Bora Cosic en 1969 et récompensé par le prix littéraire yougoslave NIN.

FILM INTÉGRAL EN VO SOUS-TITRÉE ANGLAIS :

(c’est la seule version en circulation sur internet, de qualité image médiocre)

Synopsis : Après la Seconde Guerre mondiale, un groupe de partisans vient dans une famille bourgeoise pour leur apprendre à chanter et à déclamer de nouvelles chansons. La famille oublie bientôt ses coutumes et principes pour rejoindre le chemin du socialisme.

Cette adaptation produite par la Bosna Film adopte un ton parodique et proche de la farce, à la narration peu conventionnelle sans doute dans un esprit assez proche du surréalisme du roman où « par le truchement d’une voix d’enfant, et sa puissance comique, Bora Cosic fait passer une féroce critique du pouvoir en marche et un portrait humain de la peur » (J.B Harang, Libération). Outre l’écrivain Bora Cosic c’est un certain Branko Vučićević qui a également travaillé sur le scénario du film, soit un contributeur important de la Vague Noire yougoslave qui a par exemple collaboré avec Dusan Makavejev (Une affaire de coeur, 1967), Zelimir Zilnik (Rani Radovi, 1969) ou encore le cinéaste slovène Karpo Godina. Ce dernier a également participé au Rôle de ma famille dans la révolution mondiale en tant que directeur de la photographie et l’aspect « surréaliste » du film n’est pas éloigné du Radeau de la méduse (ICI sur le blog) que Godina a réalisé en 1980, film auquel Branko Vučićević a aussi été associé comme scénariste. Par ailleurs la présence de chants révolutionnaires n’est pas sans rappeler La litanie des gens heureux réalisé la même année par ce même Karpo Godina (ICI sur le blog) où des chants ironisent sur la fraternité et l’unité supposées au sein de la fédération yougoslave. Dans les deux cas l’emploi des chants révèle les illusions portées par l’optimisme de l’idéologie officielle et dont le cinéma national a le plus souvent entretenu les mythes, tel que cela a été évoqué par la cinéaste serbe Mila Turajlic à travers son excellent documentaire Cinema Komunisto (2011, ICI sur le blog) qui ramène à cette Yougoslavie « mise en scène » par le titisme et désormais elle-même en voie d’oubli. A noter que l’équipe du Rôle de ma famille dans la révolution mondiale se compose également de Dragan Nikolic et Milena Dravic, deux acteurs majeurs du cinéma yougoslave.

Image du Rôle de ma famille dans la révolution mondiale :

Le film met aussi en scène des aspects sombres sans passer par le registre comique, tel ici un pouvoir à l’accent totalitaire qui surgit dans l’intimité du couple formé par le partisan Vaculic (D. Nikolic) et Devojka (M. Dravic)

Tandis que Le Mystère de l’organisme de Makavejev fut interdit lors du Festival de Pula 1971, Le rôle de ma famille dans la révolution mondiale y fut récompensé par un Arena d’argent. Néanmoins le film suscita de fortes critiques communistes pour la représentation critique du socialisme et l’image véhiculée des partisans. C’est principalement la scène où un gâteau formé d’une réplique de Staline est mangé par les personnages qui a semble-t-il été à la source d’une censure officieuse (mais je ne suis pas parvenu à obtenir des informations précises sur cette censure).

Image du Rôle de ma famille dans la révolution mondiale :

Une des scènes les plus célèbres du film où est servi et mangé un gâteau décoré d’une tête de Staline (l’immédiat après guerre n’est pas encore consommé par la rupture Tito-Staline).

L’année suivante Cengic poursuit son oeuvre de démystification de la Yougoslavie socialiste en réalisant Scenes form the life of shock workers (1972), de nouveau avec la contribution de Branko Vučićević au scénario. Cette fois-ci Cengic tourne en dérision l’enthousiasme de l’industrialisation d’après guerre à travers un bosnien mineur de charbon comme personnage principal. Là encore le film a vraisemblablement fait l’objet d’une censure officieuse et surtout Cengic ne fut plus autorisé à la réalisation pendant dix ans : « J’étais un réalisateur proscrit, j’étais un exemple pour toute la Yougoslavie » (Cengic). Son oeuvre semble avoir des résonances thématiques avec la filmographie de Pavlovic dont plusieurs opus ont également ébranlé des mythes du titisme : la collectivisation, les partisans etc (se rapporter par exemple aux quelques films de Pavlovic présentés et relayés sur le blog).

« Je pense que les fanatiques communistes sont morts avec le développement du mouvement de libération nationale, et ceux qui sont restés en vie se transformaient en quelque chose d’autre. (…) Vous savez une génération de la révolution disparaît. Elle ne parle pas des vérités que nous ne connaissons pas (…). Si la génération qui a participé à la guerre de libération du peuple disparaît simplement, je pense que c’est leur obligation de dire la vérité et même sur ce qui est désagréable. C’est une dette envers l’histoire, et c’est leur obligation morale. (…) Jusqu’ici notre histoire a toujours été romancée. »

« Bato » Cengic (une interview de 1990)

 

Mangrove Nine – Franco Rosso (1973)

Franco Rossso – Mangrove Nine – 1973 – Grande Bretagne

Synopsis officiel : Mangrove Nine raconte l’histoire d’un conflit entre la police et la communauté noire de Notting Hill au début des années 1970. L’incident central de l’affaire Mangrove a eu lieu lors d’une manifestation de 150 personnes noires qui ont protesté contre le harcèlement policier à long terme du restaurant populaire Mangrove à Ladbroke Grove. La manifestation – encadrée par 500 policiers et un photographe de police en civil – a conduit plus tard à neuf arrestations et 29 accusations. Les neuf étaient Barbara Beese, Rupert Boyce, Frank Critchlow, Rhodan Gordon, Darcus Howe, Anthony Innis, Althea Lecointe Jones, Rothwell Kentish et Godfrey Millett. Les accusations vont de la bagarre, de l’incitation à l’émeute, de l’agression d’un policier à la détention d’arme. 22 des accusations contre les neuf ont été rejetées, incluant toutes les accusations graves. Seulement sept éléments mineurs ont été prouvés. Le procès au Old Bailey a duré deux mois pour se terminer en décembre 1971 avec cinq des accusés complètement acquittés. Plus frappant, l’affaire a fait l’histoire du droit lorsqu’elle a prononcé la première reconnaissance judiciaire de « preuve de la haine raciale » dans la police métropolitaine. Mangrove Nine présente des interviews avec les accusés qui ont été filmées avant que les verdicts définitifs n’aient été rendus au procès, ainsi que des propos de Ian Macdonald (avocat des accusés) et d’autres.

Mangrove Nine, extrait (VO, 11′)

Après avoir relayé le documentaire de Franco Rosso consacré à Linton Kwesi Johnson (Dread beat an’blood, ICI sur le blog), voici un film militant l’ayant précédé de quelques années, produit par Rosso lui-même et John La Rose. A défaut d’avoir pu le découvrir dans son intégralité, il y a donc cet extrait des 11 premières minutes du film en circulation sur la toile. Mangrove nine revient sur l’événement de 1970 et sa genèse avec un point de vue qui tranche avec le traitement médiatique de l’époque (épinglé dans l’extrait ci-dessus), équivalant par exemple à la couverture médiatique « neutre » du début des années 80 quant à la lutte des mineurs anglais mais que Ken Loach traita avec une subjectivité ouvrière assumée à travers Which side are you on (1984). La thématique et le contexte de Mangrove Nine sont complémentaires de ce qui est développé non seulement dans Dread beat an’blood (1979) mais aussi dans le documentaire Creation for liberation réalisé par Ray Krill en 1979/1981 (relayé ICI sur le blog). L’ensemble constitue une bonne approche documentaire en témoignant et faisant mémoire de diverses manifestations du racisme britannique et ses conséquences ainsi que les résistances et luttes des communautés noires pour obtenir le changement socio-politique, incluant une place importante de la culture (écriture, musique, théâtre etc).

Flyer de 1970 apparaissant dans le documentaire

Il fut distribué autour du tribunal et à Notting Hill lors de la dixième semaine du procès

Le restaurant Mangrove – établi par l’activiste caribéen-britannique Frank Crichlow – était un centre intellectuel, culturel et d’activisme politique noir situé dans le quartier Notting Hill de Londres. Ciblé par des assauts policiers à répétition, le restaurant accueillait notamment des réunions des Black Panthers britanniques, du Collectif Race Today ou servit encore de base à l’émergence du Carnaval de Notting Hill. Créé en 1958 suite à une série d’agressions racistes sur les caribéens du quartier, le carnaval a compté Darcus Howe parmi ses co-fondateurs (il en fut même président), soit un membre du Race Today (rédacteur en chef du journal) et des Black Panthers qui a figuré parmi les accusés de 1970. Prochainement le blog abordera plus précisément le carnaval de Notting Hill, déjà évoqué dans la présentation consacrée à Dread beat an’blood. En attendant, je relaie la video ci-dessous qui se compose d’extraits d’un entretien avec Darcus Howe réalisé en 1991 par Mogniss H. Abdallah de IM’media dans le cadre du documentaire Britain’s legacy. Howe y revient sur les luttes des années 70 et 80.

Darcus Howe « As i see it ! » (VOSTFR, 6′)

« Darcus Howe (1943 – 2017), né à Trinidad et Tobaggo, installé à Londres depuis 1961, journaliste et homme de télévision, a été un farouche militant pour l’égalité raciale et la justice sociale, impliqué dans de multiples campagnes politiques marquées par le souci de l’auto-organisation hérité du Black Power’s Mouvement. » (IM’Media)

Dread beat an’blood – Franco Rosso (1979)

Franco Rosso – Dread beat an’blood – 1979 – 45 mn – Angleterre

« Le spoken word a plus d’instantanéité : il atteint plus de gens que la poésie écrite ne pourrait le faire. (…) J’ai trouvé la langue anglaise trop morte, trop stérile, donc j’ai recouru à ma langue maternelle – le créole jamaïcain »

Linton Kwesi Johnson in Dread beat an’blood

Synospis : documentaire portrait du poète dub et activiste Linton Kwesi Johnson en lutte contre le racisme dans les rues du Brixton des années 70. Sa tentative de créer une nouvelle poésie orale à partir du patois et de la musique reggae de sa Jamaïque natale l’a propulsé dans un rôle de porte-parole de la communauté noire britannique.

DOCUMENTAIRE INTÉGRAL (VO avec option sous-titrage anglais automatique, 45′)

(si une personne chope des sous-titres français, je suis preneur !)

Si les liens ci-dessus ne fonctionnent plus

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Dread beat an’blood a été réalisé par Franco Rosso dans le cadre d’Omnibus de la BBC, une série documentaire télévisuelle consacrée à l’art (à laquelle a contribué un grand cinéaste comme Ken Russell). Il semblerait que par son contenu contestataire exprimé à travers la figure de Linton Kwesi Jonhson, la diffusion du film ait été retardé par la BBC qui exigea un travail de réécriture constant jusqu’à ce que les Elections Générales de 1979 soient passées (élections du parlement britannique). Longtemps difficile à trouver, Dread beat an’blood a été inclus dans l’unique édition DVD (anglaise) de Babylon (1980), fameux long métrage de fiction réalisé par le même cinéaste. Ce dernier est né en Italie mais a grandi en Grande Bretagne où il a décliné un cinéma souvent focalisé sur des marginaux et des minorités, notamment la condition noire et les résistances engendrées. Dans plusieurs interviews Rosso a attribué son attirance pour les minorités et marginaux par son statut d’immigrant italien en Grande Bretagne (où il est arrivé à l’âge de 8 ans). Bien qu’il ait établit des nuances entre sa condition et celle des Noirs et minorités exposées au racisme ordinaire et institutionnel, c’est donc une dimension biographique qui l’a acheminé vers un cinéma en partie engagé sur la thématique raciale, au point de se faire censurer pour au moins un film (House on the hill, interdit par son producteur télé ATV dans les années 70). Le blog aura l’occasion de revenir sur d’autres films de Rosso qui fut d’abord assistant de Ken Loach sur le tournage de Kes (1969), une fiction traitant de la jeunesse ouvrière anglaise. Ces premiers pas dans le cinéma sont révélateurs car d’une certaine manière Rosso a proposé une vision de l’Angeleterre complémentaire de celle de Ken Loach : d’un côté un tableau engagé des réalités et des résistances de la classe ouvrière, et de l’autre une peinture exposant davantage le racisme britannique issu de l’empire colonial et ses conséquences sur la vie des minorités amenées également à la résistance.

Né en Jamaïque, Linton Kwesi Johnson – plus connu comme LKJ – est un poète, chanteur, musicien, documentariste et enseignant ayant suivi des études en sociologie dont la carrière musicale a été interrompue par un cancer de la prostate survenu au cours des années 2000. Après le traitement médical LKJ a mis un terme à sa carrière poétique et musicale ainsi qu’à son activisme militant déjà plus modéré au début des années 2000.

Je suis un grand fan de LKJ et j’ai eu la chance d’assister à un concert donné en France, mais c’est après mon adolescence que j’ai vraiment réalisé la portée politique de son oeuvre par-delà sa qualité musicale (notamment la présence de la basse particulièrement marquante). Par exemple « Sonny’s lettah » se présente comme un « Anti-sus poem », à savoir un poème opposé à la Loi SUS (pour « suspicion ») appliquée en Angleterre des années 70 aux années 2000 et qui permettait de fouiller et arrêter quiconque sur la simple suspicion policière « de vagabondage », permettant ainsi les emprisonnements arbitraires basés sur les préjugés racistes et ciblés en particulier sur les minorités ethniques. Cette chanson-poème de LKJ traduit l’injustice à travers la lettre écrite d’un jeune prisonnier pour sa mère où il relate l’arrestation et le tabassage ayant précédé l’incarcération.

Chanson « Sonny’s lettah » de l’album Forces of Victory (1979)

« Ils l’ont frappé au ventre à le réduire en bouillie
Et encore dans le dos et dans les côtes
Lui ont tabassé la tête mais elle est dure comme du plomb
Lui ont cogné dans les dents et ça a saigné

Mamma, je ne pouvais pas rester là à rien faire
Et un coup dans l’œil et il s’est mis à pleurer
Et un coup dans la bouche et il s’est mis à crier
Et un coup dans le tibia et il s’est mis à vaciller
Et un coup dans le menton et il s’est cogné à une poubelle
Il s’est écroulé, il était mort

Des renforts sont arrivés
Et m’ont frappé à terre
Inculpé Jim de présomption de culpabilité
Et m’ont inculpé de meurtre »

LKJ, extrait traduit de « Sonny’s lettah »

Membre des Black Panthers britanniques dans les années 70 et du Collectif Race Today qui regroupait des noirs, Indo-paskistanais et asiatiques pour lutter contre le racisme en Grande Bretagne, LKJ a décliné un art imprégné par son engagement militant. En témoigne son premier album musical Dread beat an’blood (1978), du même nom que le recueil de poèmes édité en 1975 par la maison d’édition noire Bogle Loverture. La couverture de l’album présente une photo de LKJ récitant un poème au mégaphone lors d’un rassemblement qui exigeait la libération de George Lindo, un noir de Bradford injustement emprisonné pour un soi-disant vol commis.

Couverture de l’album Dread beat an’blood (1978)

Le film Dread beat an’blood se situe l’année où LKJ réalise son deuxième album musical Forces of Victory dont des passages d’enregistrement studio apparaissent dans le documentaire. Aussi, en lien avec cette création musicale le début du film donne à voir et entendre un poème lu par LKJ  – le spoken word – au siège du Race Today Collective à Brixton.

Image de Dread Beat an’blood :

Le Race Today Collective – éditeur d’un journal auquel ont collaboré Darcus Howe, LKJ, Leila Hassan… – était implanté dans un bâtiment situé dans le secteur de Railton road de Brixton qui abritait de nombreux foyers de contestation comprenant entre autres une presse anarchiste, un syndicat de « Claimants » (regroupant des personnes s’entraidant et se battant pour leurs droits aux aides sociales), un collectif homosexuel (Icebreakers) ou encore un collectif de squatters. Railton road a été le lieu de départ des émeutes de 1981.

Le poème/spoken word de LKJ applaudi à Railton road au début du film est repris dans Forces of Victory sous le titre « Time come ». Plus loin le documentaire articule création musicale et poésie par un spoken word au Railton road qui prend la suite de la version musicale (il s’agit de « Five nights of bleedings » de l’album Dread beat an’blood). Par ce va et vient le documentaire établit nettement une filiation tandis que LKJ lui-même présente la contamination réciproque de la musique et du texte. Voilà qui éclaire la genèse de l’oeuvre de l’artiste surtout mondialement connu par ses albums musicaux. Le contexte socio-politique et le militantisme exprimés par l’écriture ont leur traduction poétique, soit « une arme culturelle » au service des luttes avec un travail sur le rythme et le langage qui apparaît comme un socle de l’oeuvre musicale. Le va et vient concerne aussi l’activité militante et pédagogique de LKJ (telle une scène de lecture dans une classe ou encore son activité au centre communautaire Keskidee à Londres) et c’est ainsi que militantisme, liens communautaires, poésie et musique sont réunis et articulés dans le documentaire. A noter qu’à la fin du film LKJ nuance la nature militante de sa poésie en affirmant que les sujets pourraient être autre chose mais que dans cette Angleterre sa tête est forcément travaillée par la condition noire. Ainsi il s’agit d’une création poético-musicale répondant à une urgence, tout en étant conscient de ses limites en terme de contribution au changement social et politique (« Je ne crois pas que la poésie change quoi que ce soit, je ne crois pas que l’art change quoi que ce soit (…) les changements viennent des luttes du peuple« , LKJ dans le documentaire).

« Time come » de l’album Forces of Victory (1979)

« it soon comeit soon comelook out! look out! look out! fruit soon ripefe tek wi bitestrength
soon comefe wi fling wi mite it soon comeit soon comelook out! look out! look out!
wi feel badwi look sadwi smoke weedan if yu eye sharpread de vialence inna wi eyewi
goin smash de sky wid wi bad bad blood it soon come it soon comeis de shadow walkin
behind yuis I stannup rite before yulook out! but it too late now
I did warn yu when yu fling mi inna prison
I did warn yuwhen yu kill Oluwale
I did warn yuwhen yu beat Joshua Francis
I did warn yuwhen yu pick pan de Panthers
I did warn yuwhen yu jack mi up gainst de wallha didnt bawlbut I did warn yu now
yu si fire burning in mi eyesmell badness pan mi breatfeel vialence, vialenceburstin
outta milook out! it too late now
I did warn yu »

Linton Kwesi Johnson, Time come

Ce poème-chanson évoque le temps de la révolte face au racisme de la Grande Bretagne qui s’exprime par les emprisonnements, tabassages et meurtres, annonçant quasiment les émeutes de Brixton de 1981. David Oluwale est mentionné, un noir sans abri d’origine nigériane qui mourut en 1969 noyé dans une rivière à la suite d’une poursuite policière, voire jeté à l’eau par les policiers. Un meurtre qui n’est pas sans rappeler des « morts accidentelles » plus récentes du côté des banlieues en France. Oluwale fut criminalisé et sali durant le procès des policiers qui furent jugés d’homicide… involontaire.

Une couverture du Race Today parue en 1976, journal du Collectif Race Today qui a publié le premier recueil de poésie de LKJ (The living of dead)

C’est bel et bien dans cette Angleterre raciste que s’ancrent l’activisme, la poésie et la musique de LKJ. Le contexte musical lui-même est abordé dans le documentaire à travers le sound system né dans les années 50 en Jamaïque (à ce sujet voir la petite série documentaire visible ICI sur Arte). Tel en témoigne LKJ dans le film, son fameux « dub » (spoken word + musique) est lié à cette culture sound system ayant largement véhiculé un reggae où le DJ mélange vers et musique, une culture sound system par ailleurs issue de la pauvreté située à la marge des lieux huppés et qui s’est bien répandue parmi les communautés noires de Grande Bretagne, notamment lors du Carnaval annuel de Notting Hill (un quartier de Londres). Celui-ci fut créé par des caribéens et caribéennes en réponse aux agressions racistes survenues en 1958 sur des habitants noirs de Notting Hill, suivies par des émeutes raciales. Le carnaval fondé l’année suivante a donné lieu durant les années 70 et 80 à une grosse présence policière et des émeutes, en particulier en 1976.

Images du Carnaval de Notting Hill (petit historique francophone à lire ICI )

Amplis et esprit festif dans les rues

Ainsi qu’encadrement-assauts policiers et des émeutes tel en 1976

Les arrestations, brutalités policières et émeutes sont également abordées dans le documentaire, avec la mention d’un épisode semble-t-il déroulé à Notting Hill (le documentaire n’a pas de sous-titrage français…) où pour « la première fois de notre histoire la police britannique subit une défaite militaire. Et c’était juste de jeunes noirs des rues de Notting Hill » (LKJ). Les émeutes noires sont clairement évoquées comme une révolte contre le racisme et ce qu’il implique en misère, inégalités sociales etc.

Image de la fin de Dread beat and blood 

Le documentaire se termine sur la lutte pour la libération de George Lindo (évoqué plus haut) avec une séquence qui réunit diverses facettes déroulées dans le film : poésie, musique, militantisme… La couverture de l’album musical Dread beat an’blood y trouve tout son sens.

 

LKJ apparaît également dans un autre documentaire contemporain de Dread beat an’blood, réalisé en 1979-1981 par Ray Krill et intitulé Creation for liberation (relayé et présenté ICI sur le blog, j’encourage vivement à se rapporter à cet article pour approfondir le contexte politique et culturel des débuts de l’oeuvre de LKJ); la première partie de Creation for liberation porte sur l’anniversaire des dix ans de la librairie et maison d’édition Bogle Loverture située à Londres, également lieu d’activité culturelle articulée à une mouvance anti-coloniale issue des immigrés des Caraïbes. La deuxième partie revient sur les émeutes de Brixton dont il est question plus bas dans le présent article.

Bien qu’à certains égards la production de LKJ a pu davantage séduire et finalement surtout trouver un public blanc de gauche (la réception consumériste du reggae peut aussi contribuer à une portée politique moins offensive), j’encourage vivement la lecture de l’article anglophone intitulé Linton Kwesi Johnson et l’éloquence des émeutiers, écrit par l’universitaire français Raphael Costambeys-Kempczynski (publié ICI sur Popmatters) qui fait un retour intéressant sur l’articulation du politique et de l’artistique dans l’oeuvre tant écrite que musicale de LKJ. Il y a notamment une introduction au langage oral et écrit de LKJ, au rythme musical qui s’y développe et au fond politique antiraciste. Cet article a le mérite de prendre en considération à la fois le fond militant et la forme artistique aux racines culturelles bien ancrées. Son usage du créole jamaïcain ayant débouché sur un spoken word charismatique a aussi été présenté dans le court métrage Spoken words de Rudolf Mestdagh où LKJ témoigne de sa vision politique.

Extrait de Spoken Word, Rudolf Mestdagh (VO)

LKJ est également apparu dans le documentaire Britain’s black legacy (1991), co-réalisé par IM’media et Migrand Media. Ce film revient sur les luttes en Angleterre des Noirs, Caribéens et Indo-pakistanais depuis les émeutes raciales de 1958 à Notting Hill jusqu’à l’institutionnalisation du Carnaval qui fut initié par des immigrés issus des Caraïbes.

Extrait de Britain’s black legacy (1991, VOSTFR)

Dans la foulée des émeutes qu’évoque l’extrait ci-dessus, je propose également la lecture d’un petit article publié ICI sur Article 11 où il est encore question du rapport de LKJ aux émeutes de 1981, période anglaise trop souvent réduite à un antagonisme de lutte des classes en mettant de côté l’aspect racial.

Avec le cancer de la prostate dont il est parvenu à se remettre, LKJ semble sans doute avoir tourné une page mais ce qu’il a créé demeure un commentaire et un témoignage importants de l’histoire récente britannique. S’il a raccroché l’écriture, le spoken word et le dub, il semblerait qu’il n’ait pas renoncé à la composition instrumentale basée sur la basse. Guettons un éventuel album qui sortirait un de ces prochains jours…

Enfin, en guise de compléments filmiques situés dans l’Angleterre de Thatcher et développés sous un angle lutte de classes, je rappelle l’article consacré ICI au documentaire de Ken Loach Which side are you on (1984) ou encore celui ICI consacré à la réalisation collective Miners campaign tapes (1984).