Prométhée de l’île Visevica – Varoslav Mimica (1964)

Varoslav Mimica – Prométhée de l’île Visevica – Croatie – 1964 – 90 mn

À l’occasion de l’inauguration d’un monument à la mémoire des combattants de la Seconde Guerre mondiale, Mate retourne dans sa ville natale. Ce lieu convoque son passé, le mouvement partisan, leurs combats et leurs échecs. Visevica est un lieu fictif et l’intrigue est une adaptation moderne de Prométhée : l’électricité apportée à la population de son île natale

aff-promethee

Produit par la Jadran Film et récompensé d’un Arena d’or au festival de Pula 1965, c’est le cinquième long métrage de Vatroslav Mimica mais son premier dit « moderniste ». Etudiant en médecine, journaliste et critique littéraire avant guerre, il a rejoint les partisans yougoslaves en 1943. Devenu critique de cinéma après guerre, en 1949 il est nommé directeur du studio de production Jadran Film, établi à Zagreb. Il y restera deux ans pendant lesquels il s’initie au cinéma, après quoi la lourdeur bureautique le pousse vers le cinéma indépendant. Sans véritable formation au cinéma, il s’inspire de réalisateurs :

« J’ai analysé les films classiques en les regardant image par image sur la table de montage. Par exemple: les films de David Lean, dont j’appris la dramaturgie; ou Billy Wilder, dont j’appris la mise en scène, c’est un grand maître de la mise en scène. Donc, quand je faisais mon premier long métrage je n’étais pas préparé. Bien sûr, je n’avais pas d’assurance en ces choses, mais personne ne le savait à part moi-même. » (Varoslav Mimica, article-interview sur Kinoeye)

Après trois fictions c’est dans le cinéma d’animation qu’il s’exerce, au sein de la fameuse Ecole du film d’animation de Zagreb, une section du studio de production Zagreb film. Avec d’autres cinéastes d’animation, s’y développe un cinéma différent, audacieux qui « était une réaction à l’idéologie et à l’embrigadement du temps. Pour moi, ce fut une forme de résistance » (Mimica). Son court métrage Samac a eu un retentissement international, notamment au festival de Venise, et contribue à donner réputation à l’Ecole de Zagreb, ce qui favorisa une visibilité sans obstacles dans le pays. Samac fut également primé au Festival national de Pula.

Varoslav Mimica – Samac (Seul), 1958

(Cauchemar bureaucratique avec une forme tendant à l’abstraction)

Puis au tout début des années 60 il revient au long métrage de fiction. D’abord avec un film conventionnel tourné en Italie, puis réalisa Prométhée de l’île Visevica, son premier film « moderniste » dans le domaine.

 

Film intégral en VO non sous-titrée :

(pour voir le film avec sous-titres anglais : télécharger la video ICI, les sous-titres ICI, les synchroniser ICI)

 

Parmi les acteurs, il y a Pavle Vujisic (Zane) qui devient un visage familier du cinéma yougoslave à partir des années 50 jusqu’aux années 80 dans les premiers films d’Emir Kusturica, en général dans des seconds rôles. Par exemple il participa au Réveil des rats (1967) de Pavlovic, film relayé ICI sur le blog, et sera même le personnage principal de L’événement  réalisé par Mimica en 1969. La musique, très réussie, est réalisée par Miljenko Prohaska. Il composera également la musique de Lisice de Krsto Papic (en incluant un large répertoire traditionnel rural) ou encore le film suivant de Mimica, Lundi ou mardi (1966)

Parmi l’équipe du film, figure Tomislav Pinter comme opérateur. Il en a déjà été question dans la présentation du film Breza (ICI sur le blog) du cinéaste croate Ante Babaja. Pinter est un contributeur important dans le renouveau formel du nouveau cinéma yougoslave des années 60, à l’image de Prométhée de l’île Visevica où il s’associe à l’expérimentation visuelle.

Images tirées de Prométhée de l’île Visevica

(Mate et le passé : l’échec révolutionnaire)

souv1 souv2

En adéquation avec la structure du film qui effectue des sauts dans le temps (d’abord dans la confusion, sous forme de puzzle), Pinter a utilisé un négatif particulier causant une lumière éclatante afin d’exprimer le passé et le travail de la mémoire. Pinter récidivera une approche formelle inventive dans d’autres films des années 60 (dont Lundi ou mardi de Mimica). Il travaillera aussi avec Orson Welles sur Le marchand de Venise, soit un court métrage 1969 dont une partie des images a été volée, ou encore, d’après un article rédigé en serbe, sur un projet fou inabouti pour lequel Pinter devait filmer en caméra cachée la manière dont les italiens parlent avec leurs mains et comment ils considèrent les femmes. Une partie de ces rushes a été employée dans F for fake. 

Extrait du film :

(saut dans le passé)

La structure éclatée du récit est plutôt nouvelle pour le cinéma yougoslave de l’époque, bien il y ait eu quelques récents précédents dont Danse sous la pluie de Hladnik (relayé ICI sur le blog). Des souvenirs d’abord confus émergent dans le présent et le contaminent tel un puzzle à reconstituer. Un traitement de la mémoire qui n’est pas sans rappeler des approches – certes différentes – à l’oeuvre dans des films de Michelangelo Antonioni, Alain Resnais ou, plus à l’est, du cinéaste polonais Wojciech Has (il vient de réaliser L’art d’être aimée dont le récit est constituée de nombreux flash-back au préalable un peu confus, juste avant Le Manuscrit de Saragosse et sa structure narrative des plus « folles » ). Il y a aussi le cinéaste tchécoslovaque Jan Nemec, en particulier son formidable Les diamants de la nuit réalisé en 1963. Ce dernier va même jusqu’à rompre nettement avec la césure souvenirs – présent (le film de Mimica établit un lien organique mais la séparation demeure) : « Je n’ai pas voulu séparer la réalité et les souvenirs. L’ensemble doit transmettre une impression de rêve, peut-être comme dans L’année dernière à Marienbad, mais surtout comme dans une peinture de Chagall, où c’est l’ensemble du tableau qui donne une impression d’étrangeté… » (Jan Nemec). L’expérimentation de Mimica poursuivra de bousculer la structure du récit dans ses deux films suivants Lundi ou mardi et Kaja je vais te tuer ! (1967).

Séquence des Diamants de la nuit :

(deux juifs fuient un camp de concentration; le film mêle réalité et souvenirs)

 

Une séquence qui se rapproche des Diamants de la nuit :

(souvenirs et rêve hantent le héros, avec le travail somptueux de Tomislav Pinter)

 

Politiquement, sans être ouvertement très subversif (notamment par le dialogue final qui rentre dans le moule), Prométhée de l’île Visevica introduit un regard pessimiste, en contraste avec l’optimisme généralisé dans le cinéma yougoslave d’alors. Par exemple, dès l’après guerre se développe tout un pan de films de partisans, faits d’héroïsme, de gloire et d’optimisme. C’est un récit, un mythe national qui se met progressivement en place à travers le cinéma. Là dessus, il faut découvrir le documentaire Cinema Komunisto de Mila Turajlic (relayé ICI sur le blog)  qui questionne toute cette production officielle :  « Un pays comme un studio de cinéma (…), un récit officiel qui est devenu l’histoire de la Yougoslavie » évoque Mira Turajlic dans un débat intitulé « Quel rôle pour le cinéma dans l’histoire ?« . La superproduction La bataille de la Neretva (1969), un film de partisans qui eut un énorme succès, en est sans doute un des exemples les plus parlants.

Bande annonce Cinema Komunisto , avec extraits et témoignages sur La Bataille de Neretva :

« Juste avant de mourir, les derniers mots d’Hitler ont été : tuez Bata Zivojinovic » (propos de l’acteur qui a aussi tourné avec des cinéastes comme Zivojin Pavlovic ou Ante Babaja)

 

Le film de partisan prédomine largement la production de la période, mais des dissonances apparaissent à partir des années 50 et surtout 60. Car un des changements qu’apportent les cinéastes du nouveau cinéma yougoslave (« novi cinema »), en particulier ceux de la Vague noire, c’est d’ébranler l’optimisme officiel généré notamment par les films de partisans (une glorification qui justifie l’optimisme révolutionnaire à adopter) jusque dans des films traitant des partisans. Ainsi Prométhée de l’île de Visevica se révèle critique vis à vis de la révolution, tel un passage du film abordant l’écart entre la mise en place de la modernisation (électrification) sur le terrain et la bureaucratie, par voie de conséquence entre le peuple et le parti. C’est ainsi qu’une atmosphère mélancolique imprègne le film alors même que le personnage principal est censé honorer la révolution à l’occasion de l’inauguration du momument pour les partisans tombés. Or l’avant dernière séquence du film présente une commémoration officielle amère au vu de tout ce qui a précédé, au vu de ce qui fait mémoire dans le personnage principal et combien son état intérieur contraste avec le discours, avec les apparences de l’optimisme hérité de la glorieuse révolution. Finalement c’est la désillusion qui ressort d’un des derniers plans (quand bien même le tout reste très sobre et dans le ton officiel) : composé de la foule, des portraits des héros tombés et d’un drapeau « Vive Tito ! », la musique diégétique adaptée d’un chant russe révolutionnaire y frôle sinon l’ironie au moins la mélancolie de la défaite. Ici elle sonne comme un air funèbre : sommes-nous à un enterrement de la révolution ?

Extrait – Inauguration du monument aux partisans tombés

Si le film s’était terminé là, la conclusion en aurait été des plus amères. D’ailleurs le chant révolutionnaire dont est tirée la musique de cette inauguration a conclu un autre film des années 60, cette fois-ci sans rattrapage optimiste. Il s’agit du terrible Rani radovi (Travaux précoces) de Zelimir Zilnik (relayé ICI sur le blog). Réalisé en 1969, il est un des films déclencheurs de la réaction de Vladimir Jovičić dans le quotidien Borba (presse du parti communiste yougoslave) qui sous forme d’accusation appela « vague noire » la multiplication des films dits « pessimistes », « nihilistes » (ce qui précédait de peu une période de re-dogmatisation et de censure ayant touché les cinéastes trop critiques vis à vis de la réalité). De fait, Rani radovi aborde la désillusion révolutionnaire avec férocité. Or dans la séquence finale le même air musical que celui de la commémoration dans Prométhée accompagne la dépouille du personnage féminin « Yugolsava » (Yougoslavie), assassinée par ses compagnons révolutionnaires. En signe de renoncement à la révolution ils brûlent leur voiture, l’outil par lequel ils sillonnaient des contrées paysannes et ouvrières afin de changer le monde. De la théorie à la pratique, ces jeunes ayant participé aux manifestations de 1968 se sont butés à la réalité (incroyable séquence de lynchage dans la boue par des paysans), ont contredit leurs propres préceptes et se sont dévorés. Ici l’emploi du chant révolutionnaire est ravageur, nettement ironique par rapport à Prométhée. Bien que lié au contexte des récentes manifestations de 1968, Rani radovi fait écho à Prométhée par une révolution qui échoue par rapport à l’idéalisme qu’elle porte, les jeunes personnages du film condamnant eux-mêmes au départ une société qui ne vit pas un « vrai socialisme » tandis qu’est installée la « bourgeoisie rouge », terme en vogue en 1968 (la même bureaucratie du parti évoquée dans Prométhée) : « L’amélioration des conditions de vie des couches inférieures de la société ne peut être atteint simplement en simulant la révolution » (Zilnik à propos de Rani Radovi, interview)

Chant révolutionnaire à la fin de Rani Radovi (Zelimir Zilnik, 1969), film censuré :

(l’année où « vague noire » fut employé pour la première fois à l’égard des films « pessimistes »)

De Mimica à Zelnik, la désillusion s’est ainsi faite plus précise. En 1969, L’embuscade de Pavlovic établissait aussi un tableau cruel et sans concessions où symboliquement un autre cadavre de révolutionnaire, tué par des camarades partisans, concluait le film. Bien que moins ouvertement, en 1964 Prométhée de l’île Visevica portait déjà en germe cette dimension de la révolution dévorant ses enfants, en pointant un socialisme relevant plus de l’illusion que de la réalité. Une chose est certaine : ni le présent, ni les lendemains n’engageaient optimisme.

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Abounaddara (collectif syrien)

ABOUNADDARA (« L’HOMME AUX LUNETTES »)

(chaîne Vimeo ICI)

« What we want is nothing less than to change perception. »

« La société doit prendre en charge sa propre image pour s’émanciper de la tutelle d’un État qui écrase. La lutte remonte au minimum aux massacres de Hama en 1982, du temps de Hafez al-Assad. Internet nous est tout de suite apparu comme le seul espace disponible à cause de la censure, des autorisations à demander avant de faire un film, de notre désir d’être diffusés à l’international. Selon nous, la société doit pouvoir se défendre contre tous ceux qui veulent la représenter. Nous sommes critiques envers le régime, la révolution, l’Armée syrienne libre (ASL). Nous défendons les gens qui n’ont pas droit à la parole en proposant d’eux une image digne et diverse »

(Charif Kiwan, porte-parole du collectif de cinéastes Abounaddara)

La révolution syrienne déclenchée en mars 2011 et la guerre ravageant le pays ont donné lieu à de nombreuses images diffusées sur internet (You Tube etc). Reprises par les médias, parfois ces derniers s’appuient aussi sur des reporters-citoyens (ce fut le cas d’Arte avec « Journaux intimes de la révolution » à voir ICI). Les images peuvent être utilisées à des fins sensationnelles (tel un spectacle morbide) ou servir diverses propagandes médiatiques. La récente reprise d’Alep par l’armée syrienne et ses alliés russes (décembre 2016) a illustré combien de part et d’autre les médias (occidentaux, russes etc) cherchent à exploiter l’image pour légitimer une vue sur la situation. Parmi les traits communs de ce flot médiatique il y a la constance des victimes (les cadavres) et bourreaux, tandis que les catégorisations sont rigides (les barbus islamistes, etc) et la lecture géopolitique très prégnante sur la complexité d’une situation. L’humain et le peuple syrien comme sujet politique ne sont que rarement déclinés, tandis que domine la schématisation au service d’un discours (tel camp VS tel camp).

Avec un tel flot d’images, il est à questionner la place du cinéma. C’est ce que propose par exemple le master d’une étudiante française au niveau du documentaire et de sa diffusion sur les chaînes françaises : « Comment le documentaire peut écrire l’histoire simultanée d’un conflit non achevé ? Que doit-il et peut-il montrer de la Syrie en guerre ?« . Ailleurs Cécile Boex, maître de conférence et auteure d’une thèse sur le cinéma syrien, tenait un séminaire à l’EHESS intitulé « Usages de la video par les acteurs des révoltes dans le monde arabe« ; il s’agissait de « mieux comprendre la fabrique et la grammaire de ces images en mouvement produites par les acteurs aux prises avec les événements, tout en interrogeant les manières dont celles-ci façonnent une nouvelle culture de la révolte à travers les mises en récit du témoignage, des actions protestataires, du combat et du martyr. » En 2014, le séminaire  « La fabrique du regard cinématographique à l’épreuve de la violence et de la guerre » reçoit Charif Kiwan pour une journée intitulée : « Montrer et raconter la révolution. L’expérience du collectif Abounaddara« . En 2014, c’est aussi le saisissant documentaire Eau argentée, Syrie autoportrait réalisé par Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan, projeté au Festival de Cannes et diffusé sur Arte, qui questionne profondément le cinéma à travers son rapport à la situation syrienne (éclatement de la révolution et sa répression, siège d’Homs). Les images de la révolution tournées par des syriens et syriennes puis diffusées sur internet font partie du film, elles sont considérées comme du cinéma.

Bande annonce Eau argentée, Syrie autoportrait

 

Interview d’Ossama Mohammed, 9′

« La mort du premier manifestant syrien a correspondu à la naissance d’un nouveau cinema, une nouvelle conception de l’image, celle de You Tube. (…) C’est un film fait de 1001 images, tournées par 1001 syriens et syriennes (…) Les ennemis de l’humanité, à toute époque de l’histoire, ne se contentent pas de vous détruire, de vous tuer ou de vous mettre en prison, ils travaillent consciencieusement à la destruction de votre Histoire. Votre point de vue, votre version de l’histoire. Nous avons œuvrer à sauver l’histoire des victimes »

 

C’est dans un contexte d’images prolifiques saisies au vol ici et là, sans véritable attardement sur ce qui défilait sous mes yeux (sauf le documentaire Eau argentée), que tout récemment j’ai découvert nombreux courts métrages d’Abounaddara. Ils dépassent rarement les 5 minutes. La découverte de Syrie : instantanés d’une histoire en cours (2014, montage de plusieurs films d’Abounaddara), un texte du collectif intitulé « Face au spectacle«  (du massacre en Syrie) et quelques réalisations récentes qui opèrent une critique acerbe de la médiatisation m’avaient intrigué. Peu après je me suis plongé, en plusieurs sessions, dans le visionnage de la plupart de leurs films réalisés depuis les débuts en 2011 jusqu’à aujourd’hui (tous visibles ICI sur Vimeo, souvent avec sous titres). Eau argentée m’avait interpellé surtout par l’interrogation sur le cinéma qu’il générait, mais le corpus de courts métrages d’Abounaddarra m’a non seulement secoué par les parti pris formels (en opposition avec le film d’Ossama Mohammed par le refus de montrer les cadavres) mais aussi saisi autrement vis à vis de la situation syrienne. Il s’en dégage une multiplicité et complexité qui échappent à la rigidité des critères médiatiques habituels, souvent au service d’une grille de lecture préétablie. Parfois la ligne ténue entre documentaire et fiction sème le trouble, d’autres films se rapprochent du ciné tract ou donnent lieu à des collages percutants (avec des images provenant parfois d’internet, de reporters-citoyens ou de la TV). Ce sont surtout les témoignages filmés et leur dispositif de l’intime qui m’ont marqué. Leur succession donne à entendre un peuple syrien dans sa diversité, sans orienter notre regard en alimentant les clichés de représentation (par exemple un syrien passé chez Daesh n’a pas l’apparence attendue, notre regard critique se construit différemment) et ils sollicitent notre propre interprétation. En fait on peut perdre nos repères. Au début c’est même décontenançant de regarder ces films sans étiquettes préexistantes qui « définissent » les personnes, celles qui façonnent si souvent nos regards préalablement au voir et écouter. Dans les témoignages il n’y a pas de légende précisant la fonction des témoins (« rebelle », « islamiste », « sunnite » …) et nous sommes rarement situés dans l’espace et le temps par rapport à un événement précis. Aussi la situation paraît plus complexe, la polarisation simpliste laisse place à un portrait plus vaste et complexe.

« Il s’agissait de faire œuvre de contre-information en réalisant des petits films hebdomadaires qui proposent non pas une vérité alternative, mais une narration singulière susceptible d’impliquer le spectateur humainement, loin de toute considération politique ou nationale. Encore une fois, nous nous devions de donner à voir l’élan singulier de notre peuple en le préservant de toutes sortes de stéréotypes ou cases médiatiques préfabriquées »

Charif Kiwan, interview pour La Vie des idées 

Bien que le collectif apparaît de manière évidente comme opposé au régime de Bachar Al-Assad, des courts métrages témoignent par exemple des contradictions de la révolution, notamment dans son aspect militarisation. Of god and dogs, confession d’un jeune combattant de l’Armée Syrienne Libre (ASL) qui a tué un homme innocent, remporte le prix du jury au festival de Sundance 2014.

Trahir la révolution (2011) – 1’45

Of god and dogs n’est pas visible sur internet mais voici un autre film qui évoque une mise à mort dans le cadre de la révolution.

Ici il ne s’agit pas de diaboliser. Ni d’angéliser dans d’autres films. Le credo binaire « grands héros, grands méchants » n’est pas de mise. C’est plutôt la complexité à l’échelle humaine qui en ressort. Tel le précise un texte du collectif paru le 12 janvier 2015 dans Libération et intitulé A bas les héros de la révolution syrienne ! : « L’industrie des médias et du divertissement a commis un abus de représentation. Elle a réduit la révolution à une confrontation singulière entre gentils héros et de méchants soldats, alors qu’il s’agit d’une mobilisation sociale généralisée dont le régime de Bachar al-Assad s’efforce justement d’en réduire la portée. (…) Et ceux qu’on a consacrés héros pour les besoins du spectacle se révèlent méchants à présent. Ils apparaissent l’un après l’autre combattant sous l’étendard noir alors qu’ils ont été présentés aux téléspectateurs comme des chevaliers blancs de la démocratie. Ils se donnent à voir endossant le look et la logorrhée des illuminés du jihad, alors qu’ils ne juraient que par la liberté, la dignité et la fraternité. On pourrait, certes, blâmer ces renégats et décréter que seuls les rebelles respectant l’idéal démocratique méritent le respect. Mais peut-on décemment demander aux Syriens de s’en tenir à cet idéal alors qu’ils se font massacrer depuis quatre ans au vu et au su du monde entier ? (…) Il serait plus avisé d’arrêter le spectacle médiatique auquel donne lieu le massacre syrien en cours. »

Some like it great (2016) – 1’30

Du spectacle …

 

Ci-dessous une présentation succincte d’Abounaddara, suivie d’un relais de plusieurs films. Ils ont été regroupés en en thématiques (pour d’autres ne figurant pas ici) et qui de toute façon peuvent cohabiter dans un même film. Les mots surlignés renvoient à diverses sources glanées sur internet et dont les liens sont regroupés dans une troisième partie. Sauf mention contraire toutes les citations sont de Charif Kiwan, avec précision des sources.

 

1) PRÉSENTATION DU COLLECTIF

(à partir de divers articles et interviews glanés sur le net)

Abounaddara est un collectif anonyme de cinéastes syriens et syriennes dont la production a démarré avant la révolution syrienne. Initialement c’est une petite structure de production de cinéma documentaire, créée en 2010 par trois cinéastes à Damas. Elle donne lieu à deux séries de courts métrages, tous diffusés sur internet. Ce choix de diffusion permet non seulement d’éviter la censure mais aussi de sortir de l’impasse d’un cinéma documentaire syrien rarissime et confiné à un public confidentiel, visant à renouer avec un cinéma populaire de qualité. Le site internet d’Abounaddara (ICI) permet de visionner tous ces premiers petits films (avec sous titres français et anglais) et présente le projet documentaire comme privilégiant « les programmes courts et intimes. Il s’intéresse aux petites histoires plutôt qu’à la grande« . Son nom arabe est un sobriquet qui signifie « L’homme aux lunettes », adopté « selon l’usage dans la ville arabe où les humbles sont identifiés par leur profession ou par un sobriquet tiré de celle-ci« . C’est aussi une filiation avec Dziga Vertov (1896-1954), illustre cinéaste documentaire soviétique qui avait adopté le surnom « l’homme à la caméra », titre de l’un de ses films.

« C’est impossible de compter uniquement sur le flux de vidéos hors contexte avec le risque de manipulations et de théories du complot inhérent à ce type d’images. La force du cinéma documentaire, c’est de prendre du recul. Entre mars et juin 2011, nous avons travaillé sur des images prises avant la révolution. Les médias, comme les militants, ont été surpris par notre distance, notre langage qui se situait du côté de la poésie. »

Abounaddara devient un collectif à partir d’avril 2011, soit un mois après le déclenchement de la révolution. Il demeure anonyme exception faite de son porte parole Charif Kiwan. Quelques autres cinéastes ou collaborateurs occasionnels ont été mentionnés dans des films après assassinats ou arrestations/disparitions, tel Osama al-Habaly arrêté depuis … le 18 août 2012 ! D’autres noms de personnes assassinées ou arrêtées sont parfois évoqués dans les films. Ainsi l’actrice May Skaf qui fut arrêtée (puis relâchée) en 2011 lors d’une manifestation d’intellectuels et artistes à Damas

 

 

Dès avril 2011 Abounaddara sort un court métrage chaque vendredi, jour principal de manifestation, et tous sont à accessibles sur la chaîne Vimeo du collectif. Dans une interview de 2011, Charif Kiwan précisait les intentions des cinéastes :  « Nous nous sommes engagés à réaliser un film court tous les vendredis comme contribution à la révolution. Mais nous ne filmons pas notre révolution telle qu’elle se donne à voir sur You Tube à travers des images chaotiques ou insupportables. Nous cherchons plutôt à l’appréhender à travers des histoires d’êtres singuliers qui se tiennent dans le contrechamp de l’actualité. Il s’agit pour nous de faire un cinéma d’urgence sans céder à la tyrannie de l’actualité, de faire un cinéma politique sans céder aux facilités de la dénonciation« .

En mai 2014, lors d’une venue à l’EHESS dans le cadre du séminaire de Cécile Boex évoqué plus haut, voici comment Charif Kiwan décrit la manière de travailler du collectif :

« Nous voulons mettre l’événement dans une perspective historique. Les manifestations viennent de très loin. La colère du peuple aussi. Notre travail s’inscrit également par rapport à l’histoire du cinéma. Il consiste à mettre de la profondeur dans le champ. À l’origine, le film est muet. Ensuite, nous travaillons sur la bande son. Notre démarche est déconstructiviste. L’adoption d’un format court nous permet de concevoir nos films comme des balles. Nous cherchons l’impact maximum. Au montage, nous tentons de “penser contre nous-mêmes”.  (…)  Nous avons eu le temps, avant le déclenchement de la révolution, de nous accorder sur le fait que la deuxième réalisation du film s’effectue au montage. Y compris pour le montage de la parole. Cela s’apparente à un poème. Ainsi le spectateur ne peut pas s’installer dans le voyeurisme. Nous brouillons ses repères. Oui, nous faisons tout pour être elliptiques et pour vous mettre dans l’inconfort. Souvenez-vous aussi du film commandé à Jean-Luc Godard Ici et ailleurs sur la cause palestinienne : le soutien sans manipulation est possible. Nous faisons pareil. Nous nous appuyons sur lui. »

Jean-Luc Godard – Ici et Ailleurs (1974, extrait)

 

2) SÉRIE DE FILMS REGROUPÉS PAR THÉMATIQUES

« These are films that are absorbed slowly – their power accumulates through aggregation ».

Christy Lange (« Emergency cinema » sur Frieze)

Je rejoins cette impression de Christy Lange tant l’ensemble m’a contaminé par le cumul des films regardés. Ils prennent de la force par des thèmes, des problématiques, des tiraillements qui se font écho tandis que depuis 2011 – au fil du visionnage – on sent aussi l’évolution de différentes facettes abordées. A ce jour ce sont plus de 300 petits films qui ont été réalisés et à cet article-relais du blog il est préférable d’entamer le visionnage depuis les premiers jusqu’aux plus récents publiés sur la chaîne Vimeo du collectif. Car le fait même de regrouper des films par thème est fort réducteur, et je ne voudrais pas les cloisonner dans des grilles thématiques !

Au niveau de la diffusion, outre internet, certains films ont été montrés en festivals internationaux (Sundance, Mostra de Venise, Human Rights Watch Film Festival …) ou relayés dans les milieux universitaires et de la recherche, à l’image de séminaires de l’EHESS en France. Une exposition appelée « Le droit à l’image » s’était tenue à New York en 2015 avec la réalisation d’une série de films et la projection d’une sélection selon trois thématiques. Pour la télévision, à noter qu’Arte avait diffusé Syrie : instantanés d’une histoire en cours (=Abounaddara). C’était dans la même soirée que Eau argentée, Syrie autoportrait, soit deux documentaires qui chacun à leur manière questionnent aussi le cinéma mais avec des partis pris différents, pour ne pas dire opposés.

CRITIQUE DU SYSTÈME MEDIATIQUE (du média au spectateur)

« La télévision a vite imposé ses codes en reprenant à son compte certaines images diffusées sur les médias sociaux, puis en traitant directement avec les activistes à qui elle achetait leurs rushes et donnait des consignes précises en matière de tournage ou de choix des sujets. Elle a ainsi canalisé le flux d’images qui paraissait un temps lui échapper et a su imposer un certain formatage. Ce faisant, elle a réussi à créer une image tronquée de la révolution en la donnant à voir comme un conflit parmi d’autres, avec son lot d’images d’Epinal de souffrance et d’hémoglobine, sans compter qu’elle a consacré une catégorie de « porte-parole » et de « représentants » à la légitimité douteuse. Autrement dit, la télévision a fait son travail normal de nivellement par le bas, de formatage et de manipulation, en ôtant à la révolution ce qu’elle avait de plus original ou d’authentique… A tel point que les activistes qu’elle avait intégrés ou corrompus en faisant d’eux des sous-traitants commencent aujourd’hui à se rebiffer, comme le suggère le film Aux armes citoyens-reporters ! » (La Vie des idées

 

Aux armes citoyens-reporters ! (2012) – 2’06

D’abord en accord avec le fait de fournir des images aux médias, un syrien activiste dénonce le fonctionnement médiatique dont la recherche de sensationnalisme commandite les images et conforte le massacre. A noter que le témoignage vient d’Osama al-Habaly, citoyen-reporter qui a fait quelques films pour Abounaddara. Il n’y a plus de nouvelles de lui depuis qu’il a été arrêté en août 2012. Son nom a été communiqué plus tard en accord avec la famille et quelques films rappellent périodiquement la date de son arrestation.

De manière générale, le collectif démarche pour un « droit à l’image » où il est question de la dignité du peuple syrien. Ce combat a occasionné plusieurs textes dont « Montrons l’horreur en Syrie pour sortir de l’ignominie » (2015) paru dans Le Monde et  « la guerre au temps du télévampirisme » (2014) paru dans Libération. Se reporter aussi à une longue interview parue dans Art Press en 2016 :

« (…) il s’avère que le blackout décrété par l’État a le dos bien rond. Car les médias en profitent pour relayer les images aguicheuses postées sur Internet par les victimes, les bourreaux et autres filmeurs anonymes. Ces images, dont les conditions de production sont pour le moins douteuses, montrent essentiellement des corps meurtris ou humiliés. Elles tendent à réduire les Syriens au rôle de figurants dans un spectacle de l’humiliation ou de l’abjection. » (Abounaddara)

Syria today (2012) – 1′

Adresse au spectateur qui consomme le spectacle du massacre. « Nous avons toujours pris un malin plaisir à brouiller les pistes, là encore, en jouant des différences réelles ou supposées qui caractériseraient notre public d’ici et d’ailleurs. Ainsi, l’un des rares films dont le titre fait référence au nom de notre pays, Syria Today met en scène un train à vapeur semblable à celui qui hante la mémoire universelle depuis la seconde guerre mondiale » (Abounaddara). A noter que Jean Louis Comolli a récemment publié un livre intitulé Daech, le cinéma et la mort où il associe le spectacle des films de Daech à un pan plus large du cinéma du présent, notamment les blockbusters hollywoodiens. En revanche il prend l’exemple d’Abounaddara comme une démarche documentaire qui permet de véritablement regarder la Syrie. Je renvoie à « Daech et le cinéma » de Hors série (site internet d’entretiens filmés) où Jean-Louis Comolli fut invité en août 2016. Bien qu’il s’emmêle un peu les pinceaux, l’émission reste intéressante (extrait proposé qui porte sur le filmage des camps de concentration, abonnement nécessaire pour l’émission intégrale). Or Abounaddara fait régulièrement le rapprochement entre le fonctionnement médiatique et les images de Daech.

« Que faire donc face à cette «guerre vue de l’intérieur» qui bafoue la dignité des Syriens autant que celle des téléspectateurs, réduisant les premiers à des corps violés ou violeurs, et les seconds à des voyeurs obscènes ? La question est d’autant plus urgente que ce dispositif profite à des criminels de guerre, Bachar al-Assad et les jihadistes, qui œuvrent pour la banalité du mal. » (Abounaddara)

 

GoBro, the war from within (2015) – 30 sec

De la célèbre caméra GoPro dont l’usage important en Syrie fournit les écrans médiatiques. Une guerre vue de l’intérieur comme si vous y étiez, tel un jeu video. Frissons garantis. « Après la «guerre en direct», conçue lors de l’invasion de l’Irak en 1990-1991, la télévision est en train d’inventer la «guerre vue de l’intérieur» (…)  Il semble, d’ailleurs, que la guerre vue de l’intérieur intéresse d’autres secteurs de l’industrie des médias et du divertissement, à commencer par le cinéma et les jeux vidéo. (…) La guerre vue de l’intérieur offre à la télévision l’occasion d’assouvir la pulsion voyeuriste du spectateur en s’affranchissant de contraintes journalistiques, éthiques ou juridiques relatives au droit des personnes à leur image. Elle lui permet de diffuser des images sensationnelles à peu de frais et sans avoir à répondre de leurs conditions de production au prétexte que celles-ci proviennent d’un pays interdit, «le pays du Mal». Elle lui permet aussi d’exhiber des corps meurtris, humiliés, violés, au prétexte qu’il s’agit d’images réalisées par les Syriens eux-mêmes » (Abounaddara).

 

 

Kill them ! (2015) – 2′ 

« Cette terre des hommes barbus, qui se trouve être la nôtre, n’est pas plus la «terre du mal» que la France n’est «le pays des Lumières. » (…) Le mal réside surtout dans ce discours de l’éradication qui attaque notre monde commun, celui de la Déclaration « universelle » des droits de l’ homme, en annonçant deux mondes implacables, divisés entre EUX d’un côté et NOUS de l’autre. C’est un discours qui est maintenant écouté en prime time dans les médias du monde entier, pour le bonheur des annonceurs qui vendent des appareils ménagers » (Abounaddara, « An ideal, or we will all die »)

Kill them ! a été réalisé quelques temps après la fusillade de Charlie Hebdo. Il reprend en boucle des propos alors tenus par une journaliste américaine sur Fox News. Le collectif avait repris le hashtag « Nous sommes Charlie » car se sentant concerné par l’assassinat de dessinateurs, mais il y aurait eu hésitation. Les représentations des musulmans faites par le journal posaient problème tandis que le hashtag était repris jusque dans l’extrême droite. Dans un contexte de déferlante islamophobe et de vision binaire qui suivait la fusillade, avec ce film « nous voulions rappeler que la tragédie syrienne ne peut être traitée indépendamment de la représentation médiatique internationale » (How to work together)

 

Two minutes for Syria (2013-15) – 1’15

Un renvoi saisissant à la perception coloniale occidentale. Voici un large extrait d’une interview parue sur le site internet Thenation et qui situe précisément ce film : « Nous voulons changer la façon dont les gens représentent la Syrie. Saviez – vous que la première fois qu’un personnage syrien a été représenté dans un film, il était représenté comme un fanatique ? Son nom est  Suleiman al-Halabi et ce fut dans un film des Frères Lumière de 1897. Al-Halabi a tué le général Kléber français au Caire en 1800, et comme les philosophes des Lumières avant eux, les frères Lumière ne pouvaient pas comprendre pourquoi. Comment pourraient – ils nous tuer? Nous représentons la Révolution française ! Nous voulons vous civiliser ! Comment pourriez – vous nous tuer? Donc, ils ont trouvé l’explication. Ce n’est pas que les Syriens résistent à la colonisation, non ils sont fanatiques. Les Frères Lumière ont complètement dénaturé al-Halabi en lui donnant une barbe qu’il n’avait pas. Et les Français ont cherché la preuve scientifique du fanatisme. Ils ont exposé son crâne au Musée de l’Homme avec le mot «fanatique» inscrit sur elle. Nous devons faire avec de telles représentations. Voilà pourquoi  dans l’ un de nos films- deux minutes pour la Syrie – vous verrez les visiteurs de ce musée en train d’admirer les crânes et les os de ceux qui ont été tués au cours de la colonisation française, puis partir. Ceci est notre façon de dire au revoir à ces représentations. »

 

Watch your brain (2014) – 50 sec

Un autre renvoi, ici plus humoristique, au racisme scientifique qui forge la représentation occidentale de la Syrie.

 

RÉVOLUTION (ses contradictions, ses promesses etc)

Pacifique mais … (2012) – 3’05

Témoignage sur une mutation en cours de la révolution, soit le glissement d’une voie pacifique à la militarisation. Une problématique qui engendre plusieurs questionnements.

Le soldat inconnu, 1ère partie (2012) – 1’52

« Prendre les armes c’est une faute, mais le régime ne nous a pas laissés d’autres choix« . Témoignage d’un combattant qui exprime à nouveau la problématique de la militarisation.

Le soldat inconnu, 3ème partie (2012) – 2’20

« Mon corps l’a égorgé et mon âme a pleuré« . Après une deuxième partie qui témoigne des conséquences d’un siège de l’armée syrienne, cette troisième partie est la confession du combattant qui regrette sa propre violence au sein de l’Armée Syrienne Libre dont il prend ses distances. Le témoignage se rapproche d’Of god and dogs qui sera primé au festival de Sundance 2014, soit une autre confession sur cet acte de tuer. Le film présente un dispositif qui ne juge pas, c’est avant tout le tiraillement intérieur de la personne qui en ressort. En filigrane, le film porte une critique de la révolution.

Les affranchis (2013) – 2’10

Deux insurgés évoquent leur retrait du front.

Le déserteur ( 2013) – 2’56

Un insurgé témoigne des combats entre brigades opposées au régime, et les conséquences pour les civils. Avec d’autres compagnons, il s’est retiré de la lutte armée.

Quelle justice ? (2014) – 2’52

Un homme réfléchit sur la justice à adopter pour un tortionnaire.

Marcelle, 4ème partie (2014) – 3’02

Une femme engagée dans la révolution témoigne de la douleur et du ressentiment haineux causés par l’assassinat de sa mère et de la tentation de vouloir la mort des responsables. Mais elle résiste pour échapper à cette tentation humainement très partagée et qu’elle ne juge pas.

C’est ça qui nous tue (2012) – 2’43

Un témoignage qui lie les difficultés de la révolution à une passivité importante des syriens.

D’une révolution l’autre (2012) – 1’40

Témoignage à propos des femmes qui s’imposent dans la révolution.

Le régime n’est pas tombé à Alep, 1ère partie (2015) – 3’34

Une étudiante témoigne de son engagement dans la révolution, puis sa prise de distance et finalement son retrait.

Marcelle, 1ère partie ( 2014) – 3’50

Terrible témoignage par « une fille de la révolution » qui ne s’est pas résignée aux premières heures du soulèvement et qui s’est ensuite confrontée à une double résignation : d’une part celle de quitter la révolution et en oublier les compagnons tués et d’autre part celle de tourner le dos à la révolution en se soumettant aux milices armées qui lui imposent le port du voile pour poursuivre son engagement dans la révolution. Avec cette nuance que le problème ne vient donc pas de la population du quartier populaire qu’elle a rejoint dans la lutte, mais d’un pouvoir armé qui tend à imiter le régime.

 

Huis clos (2014) – 3’54

Ancien détenu dans une prison du régime, un membre du Centre de Documentation des Violations en Syrie (VDC) – non gouvernemental –  y a découvert l’hétérogénéité des individus qui composent la révolution, avec qui il ne partage aucune affinité. Après sa libération, son frère et son épouse Razan Zaitouneh, fondatrice du VDC, sont enlevés par une brigade .

 

Le temps de la prison, 2ème partie (2014) – 3’11

Un syrien du Croissant Rouge (organisation d’aide humanitaire) témoigne des difficultés d’accès à une prison assiégée par les brigades armées. Il ne soutient pas une révolution tenue par des étrangers.

 

Rec (2012) – 50 sec

C’est un des rares films à reprendre des images internet. Ici l’apport n’est pas décrié et plutôt mis en valeur comme un acteur de la lutte, au péril de sa vie. Le film installe une continuité historique avec le massacre d’Hama de 1982, ville où le régime écrasait la révolte initiée par les Frères Musulmans. Aujourd’hui des images accompagnent et font mémoire du soulèvement, à nouveau réprimé. « [Les] vidéos de militants anonymes cherchent généralement à exprimer un engagement, une douleur ou un appel au secours que nous essayons d’honorer comme tels, sans les idolâtrer ou y projeter nos envies cinématographiques. Notre collectif compte d’ailleurs dans ses rangs des gens qui réalisent occasionnellement des vidéos et les diffusent anonymement sur Youtube. » (La Vie des idées)

 

Letter from Deir Ezzor (2016) – 1’34

De nouveau un emploi d’images d’activistes, prises aux débuts de la révolution. Avec son insert de textes et le choix du noir et blanc, le montage débouche sur un film uppercut. »We are indeed sniper filmmakers creating “bullet films.”  » (The Brooklyn Quarterly)

 

LE RÉGIME 

From Syria with love (2014) – 1’39

La répression de la révolution se traduit par de nombreuses arrestations qui laissent souvent les proches sans nouvelles. Ce film maintient la mémoire des disparus : « Ce fut aussi un film très difficile à faire, car il dépeint des personnes disparues dont nous avons dû trouver des photos, souvent dans un état très fragile. Nous voulions honorer les disparus. Ils sont anonymes, comme nous. Ce film peut être vu comme un auto-portrait. Il a fallu beaucoup de temps pour trouver ces images. Nous avons dû chercher dans les pages Facebook des amis ou de la famille de chaque personne. Les sujets des photographies sont une sélection variée de personnes: certaines sont connues, mais la majorité ne sont connues que par leurs famille et amis. L’idée est de montrer l’ensemble de la société syrienne, de sentir sa diversité – nous avons trouvé des centaines d’images avant de choisir celles pour le film. Le régime veut que ces images disparaissent. » (How to work together)

 

Pause café (2012) – 3’28

Une réfugiée palestinienne témoigne de la menace qui pèse sur les personnes assistant des blessés, même en ne prenant pas part à l’opposition au régime. La mort de l’opposant est recherchée.

 

Palmyre maintenant – La fin (2015) – 2’06

Un ancien prisonnier du régime témoigne : « Pourquoi tant de torture ? Pourquoi t’acharner ? »

 

L’homme divisé, 1ère partie (2014) – 1’46

Un film intelligemment structuré en deux parties et dont la deuxième visible ICI aurait pu être relayée dans la thématique « Révolution ». Un soldat témoigne de son engagement initial dans l’armée syrienne pour libérer le plateau de Golan, puis de sa désertion pour l’ASL suite à la répression de la révolution. Une autre illusion fait surface.

 

Comment le régime n’est pas tombé à Alep, 2ème partie (2015) – 3’30

Bien que fragilisé, le régime garde le pouvoir sur le pays.

 

Etat de siège (2014) – 2′

Témoignage d’une assiégée : « J’ai le sentiment qu’on est comme les arabes d’Israël »

 

La sortie de Homs (2014) – 4’13

Un milicien témoigne de sa sortie lors du siège de Homs afin d’aller se soigner. L’accueil n’est pas comme prévu.

 

Syria always beautiful (2016) – 40 sec

Un autre emprunt aux images de propagande du régime. A un « détail » près.

 

ETAT ISLAMIQUE (ISIS / DAECH)

L’Etat Islamique pour les nuls, 3ème partie (2013) – 3’14

« Nous avons décidé de nous mettre en danger en critiquant le projet islamiste: nous avons interviewé ses défenseurs sans cacher notre propre position laïque. Les fonctions de la presse à travers les stéréotypes: quand les journalistes couvrent des histoires, ils visent à trouver des gens qui ressemblent aux histoires qu’ils racontent. Ils paient beaucoup d’argent pour un fixateur, quelqu’un pour les emmener là-bas. Nous ne disposions pas des fonds pour le faire, ni le désir de trouver quelqu’un qui ressemblerait au stéréotype d’un islamiste. Nous avons entendu de quelqu’un qu’une personne de nos villes avait récemment adopté l’idéologie islamiste. Elle a accepté d’être interviewée par nous parce que nous étions des amis d’amis. Nous avons tenu une position idéologique différente, mais nous ne sommes pas des étrangers » (How to work together). C’est un film où nous entendons aussi une réaction de la personne cinéaste qui tient la caméra : une femme qui rit à l’évocation d’un Etat islamique en Syrie. Cette manifestation d’un point de vue, soudaine et gardée au montage, est une exception notable. Deux autres parties sont visibles ICI et LA 

Comment le régime n’est pas tombé à Alep, 3ème partie (2015) – 3’44

Une jeune femme témoigne d’un passage à un barrage de Daech.

La femme au pantalon ( 2013) – 4’10

Une enseignante suspendue et opposée de manière visible à Daech témoigne du vivre sous sa coupe, du rapport qu’il a avec les civils syriens. Un regard critique qui se démarque des représentations plus traditionnelles de Daech, ici présenté comme venant de l’étranger et s’emparant des plus jeunes syriens avec qui une forme de proximité demeure.

 

Mon oncle, 1ère partie (2015) – 1’35

Un jeune homme qui a été arrêté par Daech témoigne de l’attitude de son oncle, militant de l’Etat Islamiste. « D’où est-ce que vous êtes sortis ? Quand nos enfants marchaient dans des manifestations sans peur, où est-ce que vous étiez ? Pourquoi vous nous commandez maintenant ? » Témoignage de la détention dans une deuxième partie ICI.

 

Voyage en Etat Islamique, 2ème partie (2015) – 2’55

Un homme témoigne de sa détention par Daech. Il évoque le conditionnement des prisonniers pour les videos des exécutions, indiquant une mise en scène élaborée en amont. Voilà qui rejoint ce qu’expose Jean-Louis Comolli à travers son livre Daech, le cinéma et la mort.

 

L’enfant qui a vu l’Etat islamique (2015) – 3’15

A noter que les enfants pourraient constituer une thématique mais je ne l’ai pas fait pour cet article du blog. Ici, un père témoigne d’une exécution publique et de l’impact sur un de ses enfants. Pas d’images de cette réalité syrienne, ici tout passe par le témoignage mais ça gagne en profondeur. « Nous ne pouvons pas accéder à ISIS pour les filmer – et de toute façon nous sommes intéressés par les détails de la vie quotidienne, pas par des soldats avec tout leur équipement militaire. Nous avons donc trouvé une autre façon de raconter l’histoire. Nous ne représentons pas la violence gratuite dans nos films. (…) Parce que nous ne vendons pas les films, ça nous permet de traiter le sujet de manière très différente. » (How to work together)

DE LA GUERRE (bombardements, snipers …)

The russian plane (2015) – 1’55

Un des films du collectif à employer des images de la télévision, au montage suggestif pour dénoncer les bombardements russes.

La bataille d’Alep (2016) – 10’09

Un plan séquence de 10 mn suivant le tir de missilles sur une autre partie de la ville, tandis que le jour se lève. Là je me suis longtemps demandé si c’était de la mise en scène relevant d’une fiction. Un des films les plus marquants d’Abounaddara.

Adieu Baba Amr (2016) – 1’38

Témoignage à propos de la guerre qui rase quartier et maison.

I will cross tomorrow (2012) – 3’40 

« Ce film, nous l’avons réalisé à partir d’images essentiellement tournées par Bassel lui-même, mettant en scène sa propre traversée d’une zone gardée par un sniper. Il se présente comme une lettre posthume du cinéaste à son assassin, disant en substance : « Tu peux me tuer, mais mes images seront toujours là pour témoigner ». » (Charif Kiwan sur La vie des idées). Bassel Shehadeh était un cinéaste et producteur syrien. Par exemple il a réalisé Streets of freedom (visible sur YT avec sous titrage anglais), un documentaire qui articule témoignages et images filmées sur les débuts du soulèvement dans quelques villes du pays, faisant figure de mémoire des débuts de la révolution. A l’origine il était conçu pour le premier anniversaire de la révolution mais suite à des problèmes techniques le film n’a pu être définitivement monté qu’avec l’aide d’un média indépendant syrien et fut diffusé après la mort du cinéaste. Bassel Shehadeh était présent dans la lutte dès mars 2011 et après un court séjour universitaire aux USA il était revenu en Syrie dans la ville assiégée de Homs. Non seulement il y filmait mais formait aussi des citoyens-reporters. Le 28 mai 2012 il a été tué par un sniper de l’armée syrienne. « Bassel Shehadeh n’était pas membre du collectif. Il était vraiment brillant et enseignait le cinéma quand il a été assassiné par le régime. Par amour pour lui, nous avons gardé certains de ses rushes et fait le film I will cross tomorrow, que nous avons présenté comme réalisé par Bassel. Nous voulions prouver au régime que Bassel n’est pas mort » (Thenation)

 

The sniper (2014) – 2′ – Sous titres anglais

Un exemple symptomatique de la démarche du collectif qui ne sert pas une vision tranchée. Bien que l’insert d’images de jeu video amène un élément critique « Le film est ambigu : (…) vous ne savez pas si Abounaddara appuie la personne qui parle ou la présente comme un criminel. Peut-être les deux à la fois. Ce n’est pas un film qui peut être présenté à la télévision grand public: la question de savoir si la personne interviewée est soutenue ou contestée est trop sensible pour la télévision. » (How to work together)

 

VICTIMES

Le collectif a pris pour principe de ne pas filmer les cadavres et les blessés (ou si peu) afin de ne pas toucher atteinte à la dignité des syriens et pour ne pas alimenter le spectacle pornographique autour de la guerre. Mais alors, comment évoquer les victimes ?

Zeina (2012) – 55 sec

C’est une réalisation d’Ossama al-Habaly, arrêté en août 2012 et évoqué plus haut. Les bombardements font des victimes mais le film s’oppose au traitement misérabiliste.

Le jour du jugement (2016) – 1’54

Témoignage sur des tirs de missiles et des souffrances endurées. Pas d’images tournées dans les débris, c’est la parole qui resitue ce cauchemar éveillé.

Apocalypse here (2012) – 2’20

C’est peut être le seul film qui montre des morts, à travers des images d’activistes. L’enterrement est privilégié. « Le principe est que la dignité des personnes doit être préservée au sein des images. Par conséquent, lorsque nous montrons les morts ou blessés, ce qui est relativement rare, nous respectons les règles en vigueur dans les médias américains et européens, qui, rappelez -vous, ne montraient pas d’images des victimes des attentats du 11 Septembre, 2001. Chaque fois que nous voulons représenter le massacre de nos compatriotes, nous pensons à Samuel Fuller qui a filmé un camp de concentration sans céder à l’envie de filmer les cadavres, et Jacques Rivette qui a dénoncé la banalisation du mal sur l’écran » (brooklynquarterly)

 

EXIL et RÉFUGIÉS

En attendant la Palestine (2012) – 2’43

Un couple de réfugiés palestiniens de 1948 témoigne des ravages de la guerre en Syrie et de la répression d’une manifestation.

 

L’exode ( 2013) – 2’59

Un enfant exprime son souhait de quitter la Syrie pour l’Italie…  et sa peur des gardes côtes.

 

Voyage en hiver (2016) – 2’41

Un homme en famille témoigne de la nécessité de l’exil et des nécessités de vendre pour financer le voyage : « Le prix du voyage baisse en hiver parce que la mer est plus dangereuse, ça devient plus abordable« .

 

 

Dialogue national (2013) – 1’52

Une couple de réfugiés (d’origine palestinienne ?) témoigne de l’exil causé par la guerre dévastatrice que mène le régime contre la révolution. Entre les parents, le visage d’une enfant.

 

RAPPORT INTERGÉNÉRATIONNEL

Des aspects reviennent périodiquement sans qu’ils soient forcément le sujet central d’un film. D’où la richesse de la production d’Abounaddara qui recèle une multitude d’aspects qui se font écho (en s’opposant, s’appuyant etc) tel un dialogue constant en fin de compte, et qui se traduit aussi par une évolution dans le temps. Parmi ces thèmes il y a le rapport entre générations. J’ai été marqué par les témoignages de jeunes investis dans la révolution qui évoquent la position de parents.

Comment le régime n’est pas tombé à Alep, 1ère partie ( ) – 3’34

Film déjà relayé plus haut, mais que je re-poste à nouveau ici pour son entame. « Les gens d’Alep ne voulaient pas s’en mêler. Les aînés n’arrêtaient pas de nous répéter : « vous n’étiez pas là dans les années 1980, ils sont si cruels qu’ils vont tous vous massacrer« . Pour nous, les jeunes, c’est irrecevable« .

 

 

La plante mystérieuse (2013) – 3’05

Une femme parle de ses parents hostiles à la révolution tandis qu’elle-même participait aux manifestations. Comme d’autres films relayés dans cet article du blog, elle témoigne aussi d’une tournure violente de la révolution et dont elle s’est distancée.

 

COEXISTENCE

Comme pour le « rapport intergénérationnel » relevé plus haut, la coexistence entre communautés est un aspect qui revient régulièrement dans les témoignages, sans forcément occuper la place centrale d’un film ou d’une série de films. Je glisse tout de même des films incluant ce thème.

« Mais d’où viennent donc ces “communauté religieuses ou ethniques” qui ne veulent pas coexister au grand regret de Barack Obama ? (…) On n’en trouve nulle trace dans ses propos précédents : en 2011, il déclare que “les Etats-Unis se trouvent inspirés par le peuple syrien qui poursuit sa transition pacifique vers la démocratie” ; en 2014, il évoque des “fermiers, enseignants, pharmaciens ou dentistes” qui combattent Bachar al-Assad. Il est vrai que parfois, “le cours de l’histoire peut changer bien des choses”, ajoute t-il en 2011 pour se féliciter que la société syrienne ait résolument choisi la démocratie. Mais est-il possible qu’une société qui a fait un choix aussi résolu régresse du jour au lendemain à l’état de communautés fratricides ? Nous n’avons malheureusement pas les titres universitaires requis pour répondre à cette question. Mais il se trouve que, depuis le début de notre révolution en 2011, Bachar al-Assad, auteur présumé de crimes contre l’humanité, va répétant qu’il a affaire à des fanatiques qui veulent entraîner la société syrienne vers la division et le sectarisme. Un storytelling qu’il continue depuis lors de servir urbi et orbi, et qui a fini par revêtir une certaine réalité du fait de la destruction méthodique du lien social syrien à coups de bombes chimiques et autres bombes barils. » (Abounaddara, texte intitulé « L’honnête homme et les communautés fratricides »)

La citoyenneté de l’ombre, 2ème partie (2013) – 1’45

Témoignage qui revendique la coexistence entre communautés comme une réalité préexistante au parti Baas.

 

Confession d’une femme, 2ème partie (2014 ) – 3’17

Une femme témoigne avoir intériorisé malgré elle une vision sectaire, situant l’origine de cela à la période du massacre d’Hama (1982) : « Lorsque quelqu’un disait du mal du régime ou l’insultait, je me disais inconsciemment qu’il était sectaire, si lui-même était sunnite. Je le soupçonnais de sectarisme« .

Je suis ce que je serai, 1ère partie (2014) – 4’52

Une alaouite « pro-révolutionnaire » témoigne de l’accueil d’un rassemblement dans la banlieue de Damas gagnée par la révolution, quelques temps avant l’écrasement par le régime.

Le soldat inconnu, 4ème partie (2012) – 2’18

La priorité est de faire tomber le régime mais un combattant témoigne de son opposition à une composante du front armé, souhaitant que l’après régime se construise dans un Etat qui ne nuise pas à la diversité syrienne.

DEUX LONGUES SERIES DE FILMS

Le collectif a donné lieu à deux séries de films qui se distinguent par leur longueur.

  • Le syrien qui voulait la révolution, la prison de Saidnaya (2016)

Cette série atteint presque une heure. Après une première partie consacrée à la révolution et notamment la question de la militarisation articulée au civil, un homme poursuit le témoignage sur son emprisonnement par le régime. Ci-dessous le 4ème épisode intitulé La Fête raconte un massacre collectif de prisonniers, planifié par la hiérarchie. Toute la série est visible sur la chaîne Vimeo d’Abounaddara.

 

  • L’histoire de l’équipe de foot syrienne libre (2015)

Une équipe de foot de joueurs opposés au régime s’est constituée. La série décline symboliquement 11 épisodes, chacun comprenant un témoignage individuel de joueur, inscrit dans le collectif. L’histoire individuelle rejoint l’histoire collective.

L’équipe, 1

Toute la série est également à voir sur la chaîne Vimeo d’Abounadarra.

 

LA VIE CONTINUE

Le jour d’après (2015) – 2’21

 

Breaking news (2016) – 55 sec

Aussi court que percutant.

« La tâche devant nous est énorme. Nous avons affaire à des crimes massifs contre l’humanité. Nous vivons une révolution. Nous avons une guerre. Nous croyons que nous avons la responsabilité de changer les règles de la représentation. Oui, nous devons lutter contre le régime. Mais en tant que cinéastes, notre principale préoccupation c’est l’image. Comment produire des images. Comment changer la représentation avec nos images. Notre priorité n’est pas de critiquer le régime. Nous ne sommes pas des politiciens. Nous sommes cinéastes. Tout d’abord, nous nous adressons à notre peuple avec nos images pour leur démontrer que leurs expériences et leur dignité importent. C’est la raison pour laquelle nos noms ne figurent pas dans les films. Il n’y a pas de voix off. Nous sommes invisibles. Nous sommes anonymes. Nous laissons nos images parler. » (Thenation)

 

3) ARTICLES SUR ABOUNADDARA 

Voici quelques liens d’articles/interviews approfondis où j’ai puisé en partie :

Des textes du collectif :

Cameroun, autopsie d’une indépendance – Gaëlle Le Roy, Valérie Osouf (2007)

« En 2005, la loi sur les « aspects positifs de la colonisation » dans les programmes scolaires, la mort de deux adolescents poursuivis par la police à Clichy-sous-bois, enfin l’attaque d’une mosquée à la bombe lacrymogène ont déclenché trois semaines de contestations dans de nombreux quartiers français et ont libéré dans le même temps des paroles ouvertement racistes tant chez des politiques que chez des intellectuels français. (…) C’est ce contexte de révisionnisme colonial qui m’a décidée à lancer ce travail. L’histoire du Cameroun étant à la fois emblématique de l’histoire coloniale, puis post-coloniale française, à travers ce qu’on a désigné comme la « Françafrique », et singulière avec un mouvement politique tel que l’UPC de Ruben Um Nyobé, Félix Moumié, Ernest Ouandié, Ossende Afana… Ces derniers initiant la lutte pour leur indépendance autour du statut particulier du Cameroun, qui a été un mandat confié à la France à la sortie de la première guerre mondiale, et non celui d’une colonie. »

Galle Le Roy, co-réalisatrice du documentaire Cameroun, autopsie d’une indépendance (interview)

 

EN ENTIER – Gaëlle Le Roy, Valérie Osouf – Cameroun, autopsie d’une indépendance – 2007 – 55 mn

« Entre 1955 et 1971, une guerre secret d’Etat s’est déroulée au Cameroun. Une guerre qui devait assurer à la France son indépendance énergétique. Cette guerre coûtera la vie à 1/10ème de la population camerounaise – des centaines de milliers de victimes pour la plupart civile dans le sud et l’ouest du pays. L’UPC – « Union des populations du Cameroun“, parti créé par Ruben Um Nyobé, qui lutte pour une réelle indépendance sera éradiqué, ses leaders assassinés, empoisonnés et exécutés publiquement. (…). Historiens, militants, politiques et survivants livrent leur version sur cette guerre de libération perdue. »

 

Voilà un documentaire qui a le mérite d’aborder la décolonisation en Afrique noire à travers cette histoire méconnue du Cameroun. Quasiment aucunes archives videos et photographiques n’existent sur la lutte de libération camerounaise à travers l’UPC, les massacres engendrés par le pouvoir colonial (puis néocolonial) et la politique de concentration des populations en camps (issue d’un « savoir-faire » acquis en Indochine). Par cette absence, il y a écho au documentaire plus récent et terriblement pertinent à l’égard de notre présent, intitulé Pays barbare (2013, relayé et présenté ICI sur le blog). Réalisé par Gianikian et Lucchi, Pays barbare évoque les massacres restés sans images du colonialisme de l’Italie fasciste et notamment les bombardements au gaz moutarde intervenus en Ethiopie.

Extrait de Pays barbare (2013) – Bombardement au gaz moutarde de l’Ethiopie (discours de Hailé Selassié interprété par Giovana Marini)

 

Ici, font également défaut les images et autres archives qui témoignent directement d’une part de la lutte d’indépendance camerounaise (la voix off précise par exemple qu’au niveau audiovisuel Ruben Um Nyobé n’a laissé pour traces qu’une video et trois photographies …), d’autre part de la terrible répression ayant engendré des milliers de morts (en écho à des chiffres qui restent encore très vagues de nos jours …). Mais le documentaire se livre au recueil de témoignages d’anciens militants et militantes de l’UPC. En parallèle témoignent également Pierre Messmer, ancien représentant du pouvoir colonial en tant que haut-commissaire de la France et directement impliqué dans les massacres perpétrés par l’armée française, ainsi qu’un ancien ministre de la Coopération qui donne une idée de la teneur néo-coloniale du régime camerounais une fois l’indépendance obtenue en 1960.

Les témoignages comblent donc partiellement le silence des archives et en révèlent la signification : à la volonté d’écraser la lutte d’indépendance menée par l’UPC qui une fois interdit gagne le maquis, répond l’effacement de toutes traces. Les morts de l’indépendance devenue une fausse libération correspondent à un trou dans l’Histoire, ou une « anecdote », pour ne pas dire un « détail » de la décolonisation; à l’instar du « c’est pas important » prononcés par Pierre Messmer à l’égard des éventuels bombardements au napalm (autre fait énigmatiquement flou ou absent de l’Histoire officielle). Le propos qui conclut le documentaire est sans appel : le sans importance du cadavre noir et la chape de plomb sur la guerre coloniale secrète en disent beaucoup quant à la « mission civilisatrice » de la France et les droits de l’Homme : pour « quels hommes ? » .

Ce documentaire interpelle sur le vide historique d’une facette essentielle de la décolonisation et l’effacement des luttes de libération dont dispose le pouvoir (néo)colonial. Et il indique clairement une des genèses de la Françafrique qui perdure de nos jours. Le titre du documentaire y prend tout son sens …

La co-réalisatrice Gaelle Le Roy a donné lieu à une riche interview autour du film, accessible en lecture ICI.

« Une des tragédies de cette histoire, c’est qu’Um Nyobé, assassiné dans son maquis en septembre 1958, est une figure majeure de l’histoire de l’émancipation africaine, un combat qu’il a amorcé avant Nkrumah, Cabral, Lumumba ou Mandela, mais au bout du compte, personne ne le connaît.
Il a été effacé de l’histoire, comme si en le faisant disparaître de leurs récits officiels, les pouvoirs français et camerounais réussissaient à endiguer les effets insurrectionnels de cette mémoire.
Si plusieurs ouvrages relataient donc déjà différentes séquences de ce conflit, la force du témoignage filmé, la densité des 52 minutes couvrant toute la période, a suscité d’abord beaucoup d’émotions chez de nombreux Camerounais qui connaissaient peu ou pas cette histoire. Comme chez certains français, qui se demandent comment les journalistes, chercheurs, cinéastes de l’époque ont pu passer à côté. »

Gaelle Le Roy, interview

 

Par ailleurs, découvrant cette histoire, j’ai cherché des compléments à ce documentaire qui a le mérite de présenter des témoignages filmés de militants de l’UPC ayant survécu ainsi que de révéler et questionner le vide orchestré (historique, mémoriel, audiovisuel etc) tant en France que, vraisemblablement, au Cameroun. Mais les 52 minutes ne permettent pas de plonger plus précisément dans l’aspect historique de la lutte d’indépendance camerounaise. C’est ainsi que je renvoie à des compléments audiovisuels pour approfondir l’aspect historique :

  • Un des volets audiovisuels du cours « Penseurs de la libération africaine » du Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaires (FUIQP), donné par le sociologue Saïd Bouamama. Il y est question de Ruben Um Nyobé, fondateur de l’UPC et assassiné en 1958.

 

  • Un autre retour sur le parcours de Ruben Um Nyobé et ses apports par le biais d’un extrait de l’émission « Sans rancune » sur la Chaîne TV Voxafrica

 

  • Un documentaire qui revient sur l’assassinat en Suisse en 1960 d’un autre leader de l’UPC, Félix Moumié. A noter que là encore on retrouve Pierre Messmer parmi les témoignages. Le documentaire a été publié en plusieurs parties sur dailymotion.

EN ENTIER – Franck Garbely – L’empoisonnement de Félix Moumié – 2008 – 52 mn

« Le 3 novembre 1960, le leader de l’opposition camerounaise,le Docteur Félix Roland Moumié, est empoisonné à Genève et meurt quelques jours plus tard. Activiste politique, cadre de l’UPC, il s’oppose depuis les années 1950 à la puissance coloniale française et à son influence en Afrique.Une période marquée par une répression féroce des mouvements indépendantistes, dans un contexte de lutte anti-communiste. La répression du parti UPC, l’Union des Populations du Cameroun, est sans doute une des plaies les plus honteuses dans la mémoire de la Françafrique. Entre le génocide dont parle François Xavier Vershave dans son livre « La Françafrique » , et les quelques centaines de victimes reconnues du bout des lèvres par Mesmer et Delauney, comment savoir ? Comme toujours quand il s’agit de l’Afrique, la désinformation et le silence, institutionnalisés, permettent au temps d’effacer les traces, de brouiller les pistes. » (Blog Prisma Canal International)

Creation for liberation – Ray Kril (1979-1981)

« Inside our ears the many wailing cries of misery. Inside our bodies, the internal bleeding of stifled volcanoes. Inside our heads, erupting thoughts of rebellion. How can there be calm when the storm is yet to come ? » Linton Kwesi Johnson

Ray Kril – Creation for liberation, parties 1 et 2 – 1979/81 – VO (anglais) – 62 mn – Angleterre 

Partie 1 (00 —> 30 mn) : Célébration du dixième anniversaire de la librairie et maison d’édition Bogle Louverture à Londres, déroulant danses, musiques – dont le chanteur de blues Jimmy James – poèmes dont deux du poète de reggae Linton Kwesi Johnson, le tout entrecoupé par des propos autour du rôle de la communauté noire en Grande Bretagne.

Partie 2 (30 mn —> fin) : Évocation des émeutes d’avril 1981 à Brixton, un quartier sud de Londres caractérisé de misère sociale (logements insalubres, taux de chômage élevé…) et où la police utilise les lois SUS pour réprimer la jeunesse noire. Une zone « Frontline » devient un lieu d’affrontement. Images également de la manifestation devant le County Hall à Londres où se déroulait l’enquête sur les treize adolescents noirs morts dans un incendie criminel d’une maison à New Cross lors d’une fête. La manifestation dénonçait la teneur raciste de l’incendie de New Cross, et le laissez faire ou les ignorances délibérées lors des enquêtes de la police quant aux attaques sur la communauté noire.

Ce documentaire est produit par une structure néerlandaise d’Amsterdam nommée Cultural Media Collective. Comme précisé dans le résumé plus haut, il se scinde en fait en en deux parties qui ont été réalisées à deux années d’intervalle par Ray Kril.

PREMIÈRE PARTIE, 1979 (Noir et blanc, 00 —> 30 mn) 

Tourné en 1979, ce premier volet porte sur la célébration des dix années d’existence d’une librairie et maison d’édition ouverte à Londres en 1969. Nommée Bogle Louverture, c’est une référence à deux esclaves devenus des illustres rebelles et combattants de la liberté, deux grandes figures de l’anticolonialisme : Paul Bogle et Toussaint Louverture. La librairie est fondée par Jessica et Eric Huntley. C’est un couple de militants originaires de Guyane qui au début des années 50 s’exile de la région coloniale britannique après que le gouvernement métropolitain ait décidé de faire obstacle au PPP élu au pouvoir et auquel participait Eric Huntley. Tout comme de nombreuses personnes des Caraïbes – dont de nombreux militants -, ils rejoignirent Londres où une mouvance anticoloniale se développa, notamment à l’oeuvre pendant la lutte d’indépendance du Ghana en 1957. Parallèlement le couple s’engagea contre les discriminations à l’égard des noirs qui ont cours en Grande Bretagne. C’est alors un climat particulièrement hostile caractérisé de racisme ambiant, de lois dirigées contre l’immigration et d’un arsenal juridique bien trop faible pour faire face au racisme. L’éducation fut un des aspects privilégiés par le couple tandis qu’ils contribuèrent à un dynamisme culturel noir, parmi d’autres acteurs et structures de l’époque. Ainsi la fondation en 1971 du Centre des Arts de Keskidee, premier centre des Arts pour la communauté noire et initiée par l’architecte et activiste guyanais Oscar Abrams. « Le côté culturel ne peut être ignoré dans une lutte politique » dit Eric Huntley dans article (en anglais) ICI et auquel je renvoie pour un retour détaillé sur le couple et la genèse de la création de la librairie.

Bogle Louverture édita un premier livre en 1969, écrit par l’érudit guyanais Walter Rodney et à qui la première partie de Creation for liberation est ici dédiée. Après avoir étudié à Londres, en 1968 il fut professeur spécialisé en histoire africaine à Kingstown en Jamaïque où il organise également des conférences officieuses dans les ghettos de la capitale, imprégnées d’anticolonialisme et de marxisme. Mais une interdiction de séjour en Jamaïque est prononcée à son égard en octobre 1968, ce qui provoque une manifestation initiée par des étudiants de son université et dirigée vers le centre ville, rejointe alors par des milliers de personnes. Des membres du BITU (syndicat allié de la Droite) tirent sur les manifestants, causant les émeutes appelées « Rodney riots » qui débouchent sur trois morts et des blessés. A son retour à Londres, le couple Huntley le rencontre et découvre qu’il a emmené avec lui des cours donnés en Jamaïque. C’est là que s’improvisa l’édition de ses écrits et dont le financement vint de dons. The groundings with my brothers fut ainsi publié en 1969, réunissant des essais portant sur ​​l’histoire africaine, le Black Power et les politiques réactionnaires de la Jamaïque. Par la suite, Rodney enseigne notamment à l’Université de Dar-es-Salaam en Tanzanie puis revient en Guyane en 1974 où il cofonde la Working people’s alliance, force d’opposition. Mais il est assassiné à Georgetown le 13 juin 1980. Bogle Louverture prend alors le nom de Walter Rodney en hommage au militant et intellectuel assassiné. Parmi ses écrits les plus importants figure Comment l’Europe sous-développa l’Afrique : Analyse historique et politique du sous-développement (1972), coédité par Bogle Louverture et la Maison d’édition de Tanzanie de Dar-es-Salaam. Un documentaire de 2011 a été consacré à Walter Rodney, intitulé W-(alter)A-(nthony)R(odney) stories. 

Je glisse ci-dessous deux trailers : un officieux composé d’une BO de Linton Kwesi Johnson suivi de la bande annonce officielle.

« … plus qu’une librairie, [Bogle Louverture] était un centre de la communauté » (Jessica Huntley). S’y tenaient des lectures de poésie, des lancements de livres, des conférences. C’était aussi un lieu de rassemblement de militants activistes. C’est pourquoi la librairie fut également le fruit d’attaques d’extrême droite. Mais finalement c’est à cause de la hausse des loyers que la librairie ferme en 1989 … En 1975 Bogle Louverture publie le recueil de vers Dread beat and blood de Linton Kwesi Jonhson (dit LKJ). A noter qu’un album en découle en 1978. D’ailleurs, le versant musical de Linton Kwesi Johnson est sans doute plus connu que sa composante poétique et engagée, écrite, récitée et chantée en créole jamaïcain. Si cette facette est partie prenante de sa production musicale elle n’est pas forcément conscientisée dans une réception consommatrice et simplement festive de son oeuvre.

« Writing was a political act and poetry was a cultural weapon » LKJ, dans une interview de 2008

Linton Kwesi Johnson apparaît dans le documentaire parmi les danseurs et danseuses, poètes et musiciens. Il fait partie intégrante de la scène culturelle associée à Bogle Louverture. Dans cette mouvance il y a l’inévitable Keskidee Centre créé en 1971 et mentionné plus haut. Y prend place le Keskidee Theatre workshop où parmi d’autres artistes, tel que le sculpteur nigerian Emmanuel Jegede en résidence, LKJ contribue à cet élan culturel. Il y donne lieu à son premier recueil de poèmes en 1973 intitulé Voices of the Living and the Dead (publié en 1974) à travers une performance sur scène (plusieurs voix composent ces poèmes, il y a une forme de scénographie). Je renvoie par ailleurs à la présentation faite ICI sur le blog du film Babylon de Franco Rosso (1980), où j’évoque Linton Kwesi Johnson.

Toute cette contextualisation pour signifier à quel point Bogle Louverture tient une importance particulière. Elle est ancrée en lien à une condition noire très difficile en Grande Bretagne tout en en contribuant à un dynamisme culturel et militant à vocation émancipatrice, où les origines culturels (telles afro-caribéennes) constituent un socle vivace et prenant une part active. A l’image d’un LKJ engagé et porteur d’un « patois » jamaïcain qui tient une place primordiale dans ses poésie et musique. Cette langue motrice de ses compositions, LKJ en dit que « The term ‘ Patois ‘ is unhelpful to describe the languages of the Caribbean. I prefer to use the term which the Barbadon poet Brathwaite uses which is the term NATION LANGUAGE. (…) Patois really is a term which really refers to broken French. It is sometimes used to describe what is spoken on the English Caribbean islands, but I think it’s an unhelpful term, because it is really basically refering to the French islands.(…) But to give you a simple answer to your question, the language I’m writing is mostly JAMAICAN. » (LKJ, interview). Le « patois » jamaïcain est à distinguer du « patois » rasta mais les deux peuvent s’imbriquer, s’influencer, se mélanger. Je renvoie ICI à une note instructive consacrée au langage en Jamaïque ( et plus particulièrement focalisée sur le rasta), illustrant bien l’importance de la langue, que son usage n’est pas anodin ni dépourvu de sens.

Quant aux échanges filmés dans l’espace quotidien de la librairie, ils rendent compte également des constats et réflexions en cours, de la nécessité d’influer politiquement sur une société inégalitaire. C’est sans aucun doute l’une des forces de ce documentaire que de faire témoignage en gardant trace de cette période depuis un point de vue interne à la communauté noire. Nous connaissons – malgré la censure -, une certaine vision de l’Angleterre donnée par les mineurs en lutte (je renvoie par exemple à Which side are you on ? de Ken Loach présenté ICI sur le blog ou encore à la série video Miners campaign tapes LA sur le blog). Nous avons ici la vision d’une communauté noire discriminée et ghettoisée dans la banlieue londonienne, issue parfois du colonialisme britannique (des Caraïbes par exemple). Cet aspect social et politique est renforcé dans la deuxième partie du documentaire, réalisée en 1981.

Des références à l’esclavage insérées dans le film rendent compte de l’actualité de la libération, l’esclavage et le colonialisme britannique qui se sont notamment implantés dans les Caraïbes (Jamaïque, Guyane …) sont vivaces dans les mémoires. Des artistes et militants sont issus de cette réalité coloniale, dont témoigne en particulier le Caribbean Artists Movement (CAM) qui de 1966 à 1972 réunit écrivains, poètes, dramaturges dont LKJ. Ce dernier évoque directement l’esclavage, l’histoire noire et ses luttes, dans son premier recueil de poèmes publié en 1974; il fait appel aux corps des ancêtres : « A harvest of the bodies of all who are dead, we who are alive will make » (LKJ, Voices of the Living and the Dead). Dans une certaine mesure comment ne pas voir dans cette première partie de Creation for liberation comme un écho au Festival Panafricain d’Alger de 1969 (et dont il est question ICI sur le blog) ? Un aspect d’autant plus à creuser que le colonialisme britannique reste – à ma connaissance en tout cas – un peu moins connu que celui de ses proches voisins européens (France, Belgique …). Je conclus la présentation de cette première partie en relayant ci-dessous une affiche du Manifeste Creation for liberation. Grossomodo il s’agissait donc d’un groupe d’activistes culturels basés à Brixton et organisant nombre de manifestations culturelles telles que expositions, danses etc aux racines africaines affirmées.

creation for liberation

DEUXIÈME PARTIE, Reflection in red, 1981 (Couleurs, 30 mn —> fin) 

Le titre de cette partie provient de l’album du même nom d’Oku Onuora sorti en 1979. Il constitue l’un des premiers artistes jamaïcains de DUB poetry à émerger. Ici la réalité sociale et politique apparaît plus nettement. D’entrée le film choisit de ne pas adopter le point de vue spectacle médiatique visant à condamner les « barbares » émeutiers. Pour avoir une petite idée du traitement médiatique en France des émeutes de Brixton en 1981 je renvoie à l’archive INA visible ICIpas très éloignée de certains comptes rendus plus récents… Reflection in red fait défiler des images que je suppose être reprises des médias d’alors (?) avec incrustations de sous titres victimisant la police et constatant les dégâts (blessés, voitures brûlées etc), mais l’accompagnement sonore en porte la germe sociale et politique à coups de « equal rights and justice » (musique composée par Oku Onuora), tel un écho à Equal rights de Peter Tosh. « Everyone is crying out for peace, yes None is crying out for justice Everyone is crying out for peace, yes None is crying out for justice I don’t want no peace I need equal rights and justice I need equal rights and justice I need equal rights and justice Got to get it, equal rights and justice »

Peter TOSH, Equal rights

C’est alors que le documentaire passe aux témoignages de celles et ceux qui vivent de l’autre côté de la Frontline, dans la foulée de propos édifiants de Margaret Thatcher. A l’encontre du point de vue du pouvoir, voilà des voix qui témoignent et s’opposent aux racisme, violences policières,  misère etc. Bienvenue au ghetto ! Dans un deuxième temps, le film traite plus précisément du comportement des policiers et de la vision qu’en ont les habitants noirs du quartier, à travers par exemple ce qu’ils subissent de la part de la police dont la présence constitue une menace permanente pour la population (des plans du film manifestent cette présence policière menaçante plus que « protectrice »). Il est à préciser qu’en 1978 l’Angleterre vote l’application d’une loi spéciale dite « SUS » (pour « Stop and Search« ), permettant aux policiers d’arrêter au bon vouloir sur la simple base du soupçon. La jeunesse noire des quartiers en devient une cible privilégiée. Pour situer ce contexte de l’émeute de Brixton 1981 (alors que d’autres éclatent dans le pays à la même période), je reprend un extrait d’un article consacré ICI aux banlieues anglaises : « A Brixton, l’émeute a été causée par une attaque contre un jeune Noir à Railton Road, la soi-disant frontière du quartier, où l’on peut trouver les jeunes Noirs les plus militants mais aussi la marijuana. Tout est parti d’une opération de police, «Swamp 81» (Inondation 1981), qui était supposée enrayer le crime dans Brixton. En une semaine, la tension avait atteint des niveaux records avec les raids de la police jusque dans des appartements privés et l’arrestation de nombreux Noirs. La situation empira lorsqu’un policier vit un jeune Noir qui avait été poignardé courir vers lui et s’enfuir en le voyant. La police commença une chasse à l’homme et le jeune fut trouvé dans une voiture en route vers l’hôpital. Ils arrêtèrent la voiture et appelèrent une ambulance, mais la foule qui commençait à se rassembler crut que la police mettait en jeu la vie du jeune en arrêtant la voiture : la confrontation commença. Le lendemain, ce fut l’explosion quand la police, qui continuait son opération Swamp 81, rencontra un barrage de pierres et de bouteilles. Il lui fallut deux jours pour reprendre la situation en main. Le rapport officiel sur l’émeute de Brixton conclut après coup que le chômage, la discrimination raciale, la pauvreté et le ressentiment vis-à-vis de la police ont été les principaux facteurs de l’émeute, couplés avec la presque universelle condamnation de la fameuse SUS. » Louise Bernstein, « Banlieues anglaises » sur le site de REFLEXes. L’album London calling du fameux groupe anglais The clash, sorti en 1979, a donné lieu à une chanson qui aborde les violences policières à l’oeuvre dans les quartiers populaires, notamment là où la population noire et immigrée est majoritaire. Or cette chanson est écrite par le bassiste du groupe Paul Simonon qui est originaire de Brixton. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard que la trame musicale y soit reliée au reggae, lui qui a vécu à Brixton. D’une certaine manière cette chanson de 1979 annonce l’explosion de 1981, tandis que les paroles renvoient aussi au contexte évoqué plus haut : la répression policière et l’injustice, la réponse de la rue qui en découle en constituent un volet important (extraits des paroles approximativement traduites ci-dessous)

« When they kick at your front door Quand ils frappent à ta porte d’entrée How you gonna come ? Comment vas-tu arriver ? With your hands on your head Avec les mains sur la tête Or on the trigger of your gun Ou sur la detente de ton flingue When the law break in Quand la loi rentre par effraction How you gonna go ? Comment vas-tu finir ? Shot down on the pavement Abattu sur le trottoire Or waiting on death row Ou en train d’attendre dans les couloirs de la mort [Chorus] [Refrain] You can crush us Vous pouvez nous detruire You can bruise us Vous pouvez nous meurtrir But you’ll have to answer to Mais vous devrez y répondre  Oh, the guns of Brixton Oh, les flingues de Brixton »

THE CLASH, Guns of Brixton (1979)

Une autre chanson, cette fois-ci Sonny’s lettah de LKJ, traduit bien cette période de racisme et de violences policières, appuyés par l’injustice. Composée en 1979, cette chanson est sous titrée « anti-SUS poem » et renvoie directement à la mesure répressive adoptée en 1978 (et, par là, à tous ses corollaires). Le texte consiste en une terrible lettre d’un fils qui s’adresse à sa mère, depuis la « prison » de Brixton. Pas très éloignée de Concrete jungle des Wailers par ce terne espoir d’entrevoir la lumière au sein d’un ghetto. La composition de Bob Marley évoque le ghetto Trenchtown de la capitale jamaïcaine Kingstown où l’urbanisme est en train de le transformer en prison de béton. Mais chez LKJ la réalité du ghetto est encore plus précise et violente …

LKJ, Sonny’s Lettah (1979)

The Wailers, Concrete jungle (1971) (version originale, produite par Lee Perry et avec la contribution au sax de Tommy McCook, le fondateur du groupe Skatalites)

Le film débouche ensuite sur la manifestation liée à l’incendie criminel (à motivation raciste) de janvier 1981 à New Cross et qui a causé la mort de treize adolescents noirs. La manifestation a lieu durant l’enquête et les témoignages visent une police complice ou laxiste, en plus d’une injustice latente. Dommage que mon anglais défaillant ne me permette pas de bien saisir tous les propos, même si le sens général m’en reste compréhensible. Finalement ce documentaire se termine sur la sensation d’une population considérée comme des citoyens de seconde zone. Ils sont marginalisés et ne disposent pas du même statut.

Les sujets abordés par ce deuxième volet ont également fait l’objet d’un autre documentaire mais trente ans plus tard. Il s’agit de Britain’s black legacy co-réalisé par  l’agence IM’media et Migrant media en 2011. On y retrouve Linton Kwesi Johnson. Ci-dessous un extrait qui dans un premier temps comporte un poème (et sous titré !) de LKJ portant sur l’incendie criminel de New Cross de janvier 1981 (évoqué dans Reflections in red), puis dans un deuxième temps est entrepris un retour sur le lieu de l’ancienne « frontline » de 1981 (celle dont il est aussi question dans Reflections in red) avec le témoignage de Linton Kwesi Johnson …

Extrait de Britain’s legacy, welcome to Brixton (2011)

Pour conclure, je poste deux morceaux musicaux :

D’abord, The great insurrection de Linton Kwesi Johnson. C’est une évocation des violences policières et de Brixton 1981

Puis, tel un pont entre Jamaïque et Brixton  – et d’autres contrées (y compris du présent)-, me vient en tête la chanson des Wailers intitulée Burnin’ and Lootin’. A noter d’ailleurs que les Wailers reprenaient parfois une iconographie Black Power, du moins durant leurs débuts (souvenir personnel d’une photo d’un des livrets accompagnant un fameux et gigantesque coffret des Wailers, réunissant de nombreuses versions d’une même composition, une multitude de bijoux d’avant vedettariat international – sans renier ici les albums plus tardifs des Wailers et dont par exemple est tiré le célèbre morceau ci-dessous … )

Post scriptum : ci-dessous un extrait de Brixton ou les ghettos de Sa Majesté de Karim Madani. Un passage qui porte un récit sur l’émeute de 1981 …

« Uncle Eddie est aujourd’hui en retraite anticipée. Il a longtemps été professeur de mathématique dans une ZEP de Brixton. À l’époque des émeutes, il était membre d’un groupuscule gauchiste qui prônait la révolution pacifique. Né a Brixton dans le milieu des années 50, il avait même son «quartier général» sur Atlantic Road : ……. «Les causes de l’émeute sont évidemment multiples, rappelle-t-il. Depuis des années déjà, les tensions entre les flics et les habitants de Brixton prenaient de sérieuses proportions. Les flics harcelaient quotidiennement les jeunes des quartiers. Une loi dite «Sus» avait été votée et permettait d’arrêter n’importe quel citoyen dans la rue sur simple suspicion. Evidemment, cette capacité à décréter qui était suspect et qui ne l’était pas était laissée à la libre appréciation d’officiers de police non dépourvus de préjugés. Lesquels embarquaient souvent un jeune Black juste parce qu’il avait eu la bonne idée d’être noir. Et puis le maire et le chef de la police ont mis au point une opération baptisée Swamp, et qui devait mettre fin à une série de vols qualifiés commis dans le secteur de Lambeth. Mais l’opération Swamp a vite révélé son véritable objectif : terroriser la population noire de Brixton. Plusieurs fois j’ai vu des jeunes gens jetés hors d’un fourgon de police, après avoir été sérieusement tabassés. C’était l’Angleterre de Thatcher, des coupes budgétaires. Je crois que l’Angleterre, au début des années 80, était vraiment la boite aux lettres des Etats-Unis de Reagan. Ça avait déjà pété dans les ghettos américains en 1965, en 1968. Et puis Brixton s’est embrasée. Je crois que les gens en avaient tout simplement ras-le-bol, ils n’avaient plus d’alternative. Dans le quartier, tu avais plein de marginaux, de militants gauchistes, de squatters… Et tout ce beau monde vivait en harmonie totale avec la communauté jamaïcaine de Brixton. Mais les médias conservateurs et populistes ne parlaient jamais de ça, ils insistaient plutôt sur le côté ghetto Noir, ultra communautaire, dans lequel il fait pas bon marcher la nuit si t’es Blanc. Enfin ce genre de conneries. Quand ça a explosé, j’étais dans la rue, j’étais allé à l’épicerie m’acheter une bière. Quand j’entends un énorme fracas. Je vois cette voiture de flics retournée, sur le toit, et je vois des gars du quartier courir avec un homme menotté à leur côté. Et deux flics qui courent comme des dératés, du sang sur la figure. Je rentre dans notre petit bureau, j’appelle des potes pour leur raconter l’incident. Je crois que je suis resté cinq minutes au téléphone. Et là, simultanément, j’entends des vitres se fracasser, des sirènes de police à te vriller le cerveau, des coups de feu qui claquent. Je vois au moins 300 flics casqués qui chargent sur Atlantic Road, des pompiers partout, et trois immeubles en flammes. Et à ce moment précis, des milliers de Brixtoniens armés de briques et de bouteilles de verre former une espèce de rempart humain entre Brixton Road et Atlantic Road. Quand les flics ont chargé, je me suis dit que c’était la fin du monde. Parce que une incroyable volée de briques s’est abattue sur eux, ça pleuvait, j’entendais le bruit mat de la brique qui percute un crâne. Planqué dans mon officine, je suis presque obligé à ce moment-là de sauter à terre. J’ai eu une peur dingue, et pourtant en 49 années sur terre j’avais pu voir pas mal de choses. L’atmosphère était totalement électrique. Je crois que si quelqu’un avait craqué une allumette à cet instant précis, l’air se serait enflammé, tout le quartier aurait explosé. Des centaines de briques ont encore fusé, et puis les flics se sont repliés. Les gens hurlaient leur victoire, des vieilles femmes pleuraient, les gamins vociféraient car leurs parents les faisaient rentrer de force à la maison. Et juste après, quand les scènes de pillage ont commencé, j’ai compris ce que c’était qu’être pris dans une émeute. Les pillards ont jeté de l’essence dans notre local, et je suis tout de suite sorti. Je scrutais les gens à la recherche d’un visage familier. Je connaissais pratiquement tout le monde et pratiquement tout le monde me connaissait. Mais j’ai quand même flippé car j’entendais des gars venus des cités alentour dire qu’ils allaient se faire un Blanc, dès que l’occasion se présenterait. Ils confondaient flics et Blancs. Le gars qui essayait de mettre le feu à mon local a été intercepté par des amis rasta. Un jeune lascar a tenté de me frapper avec une brique, j’avais le dos tourné, quand un énorme poing a fait sauter sa mâchoire et l’a envoyé au tapis pour quelques bonnes minutes. Jah m’avait encore sauvé (Jah est le dieu des jamaïcains pratiquant la religion rastafarienne, nda) ! Mon sauveteur, un rasta qu’on appelait Silver, m’a dit : «Eh mec, il faut vraiment que tu dégages de là, ça va devenir méchant dans pas longtemps.» À L’époque, je me souviens, on éditait une feuille de chou, un bulletin d’informations révolutionnaires qu’on distribuait aux gens dans la rue. Eh bien, je suis resté trois jours d’émeute durant dans mon local. J’ai vu des rastas se faire sauvagement matraquer par la police, et des flics qui pissaient le sang, le crâne à moitié ouvert. C’est moche une émeute. Je me souviens qu’à la nuit tombée, ils ont envoyé un hélicoptère «Night Sun» survoler Brixton. C’était la première fois qu’ils utilisaient cet hélicoptère capable d’éclairer un secteur de la taille d’un terrain de football, et équipé de caméras infra rouge. Les gens du quartier passaient la nuit à boire et à danser, épiés par une caméra à trois cent mètres d’altitude. C’était surréaliste. Le lendemain, une attaque policière que je qualifierais de fasciste, a été menée contre la Villa Road, un repaire de squatters et d’artistes anarchistes. Le commissaire Mac Nee parlait d’agitateurs extérieurs. Les médias bourgeois et la presse populaire évoquait, elle, une «conspiration anarchiste blanche» !». ……. Trois jours d’émeutes qui n’ont finalement servi à rien, puisque en 1985 Brixton va encore brûler : Une jeune femme trouve la mort lors d’une descente de police à son domicile. En 1985, c’est un jeune homme qui décède en garde en vue. Dans les ghettos de sa Majesté la police a résolument la main lourde.« 

Brixton ou les ghettos de Sa Majesté / Par Karim Madani

Tracing movements : documentaires (2011)

1) Présentation de Tracing movements

Récemment, à l’occasion de la lecture d’un article autour des migrants à Calais et intitulé Calais, les vivants et les mursICI sur le site Lille 43 000 -, je découvrais l’existence de « Tracing movements », soit un collectif réalisant des documentaires à propos de la forteresse UE au niveau de ses frontières extérieures et des luttes menées ici et là. Le collectif participe à quelques projections de films réalisés en 2011 – par exemple à Paris en décembre 2014 – et une présentation en est faite en anglais ICI sur le site de Tracing movements. La traduction est proposée ci-dessous (reprise d’Indymedia Paris). Ce collectif est en fait composé de trois personnes : Laura Maragoudaki (réalisatrice de Newcastle), Sylvie Plannel (chercheur et écrivain de Paris) et Matthieu Quillet (Documentariste de Valence). Ce dernier a notamment réalisé le documentaire Ce sont des hommes (2010), tourné à Calais en 2009 lors de la mise en place d’un camp No Border (présentation et liens de visionnage ICI) ou encore Corvéables (exploitation des sans papiers maliens autour de Montreuil et rôle de Bouygues et grandes entreprises).

« TRACING MOVEMENTS est un projet collaboratif de recherche audio-visuelle, de documentation des luttes politiques contre une Europe qui tente inlassablement d’entraver, filtrer, sélectionner et contrôles les mouvements de personnes à travers et à l’intérieure de ses frontières.

Dans le contexte d’une crise capitaliste, d’une montée de l’extrême-droite, d’un discours politique anti-migratoire et d’une sécurisation violente des territoires européens, de nombreuses luttes de migrants auto-organisées et mouvements de solidarité ont émergé et se sont développés

En tant qu’activistes et preneurs d’image, nous ressentons la nécessité de faire des connections entre les différentes luttes existantes, de documenter comment opèrent les systèmes de contrôle et domination qui nous divisent, et comment ils sont vécus et combattus.

La façon dont nous nous organisons contre les frontières, la forme que prennent nos luttes, les objectifs qu’elles se donnent et les connections qu’elles créent, sont des questions essentielles pour tous ceux qui sont impliqués dans des organisations politiques autonomes.

TRACING MOVEMENTS est une volonté de créer une plate-forme visuelle qui contribue aux discussions à venir et aux échanges entre les groupes qui sont activement engagés contre les politiques, discours et valeurs que produit ce système de frontières et de contrôle migratoire en Europe.

Durant l’été 2011, nous avons voyagé à travers la Grèce, la Bulgarie, l’Italie avec un cinéma ambulant et des documentations concernant de nombreuses luttes et le contexte de leur émergence. Cette façon de se rencontrer et échanger des expériences à travers des films et débats a constitué la base du matériel audio-visuel que nous avons collecté.

– nous ne sommes pas des journalistes intéressé à brosser une histoire basée sur une démarche d’investigation, nous collectons simplement des histoires de luttes en même temps que nous partageons nos expériences militantes propres. Dans chaque lieu que nous visitons, nous demandons aux personnes de contribuer à leurs témoignages, d’organiser les projections d’autres films de lutte et d’échanger des ressources écrites et visuelles avec des groupes locaux.

– nous documentons des histoires de résistance contre les politiques d’immigration et le système de contrôles frontaliers européen, non pas pour mettre en scène des portraits héroïques de personnes ou de groupe, mais pour créer une ressource audio-visuelle qui peut être utilisée collectivement pour illustrer les façons de résister ou les difficultés rencontrées en le faisant

– beaucoup de documentaires sur le sujet des migrations utilisent les témoignages des sans-papiers pour véhiculer l’image d’un migrant victime d’une réalité immuable. Le sujet de nos films est la résistance collective, et non pas de donner la parole à des personnes dont les discours et réflexions sont entendues ou connues. Dans le respect de cette démarche, nous avons choisi d’inclure seulement des histoires personnelles si la personne interviewée ressent qu’il est pertinent de transmettre et d’entendre son témoignage dans un contexte d’une lutte particulière.

– nombre d’individus interviewés ont souhaité rester anonymes. C’est souvent par peur de menaces d’arrestation et d’expulsion pour ceux qui sont sans statut légal, mais également les répercussions de groupes néo-fascistes qui ciblent des individus qui luttent contre le racisme, le nationalisme ou qui appartiennent à des groupes anarchistes ou d’extrême-gauche. »

2) Documentaires (EN ENTIER)

« Série de portraits documentant les luttes contre les manifestations du régime des frontières européen« 

Comme précisé plus haut dans la présentation du collectif vidéaste, cette série documentaire est le fruit d’un voyage de l’été 2011 à travers Italie, Grèce et Bulgarie sur la base de rencontres-échanges avec des migrants et divers militants impliquées dans les luttes sur le terrain, pour la libre circulation des migrants et l’abolition des frontières.

Sécuriser les frontières de l’Europe : mythes et réalités (Le long du fleuve Evros) – VO sous titrée anglais – 20 mn – Grèce/Bulgarie – 2011

« Sur les frontières extérieures de l’UE, la région frontalière entre la Grèce, Turquie et Bulgarie est de plus en plus militarisée, avec la construction de centres de détention, l’érection d’un mur et la présence des forces européennes de Frontex. »

Le tournage s’est effectué dans la région d’Evros, frontière gréco-turque. La frontière est quasi permanente, même quand les migrants sont de l’autre côté. Elle se manifeste ainsi par des barbelés récurrents (à la frontière, dans un centre de rétention, une zone militarisée), la contrainte géographique à traverser (le fleuve Evros), l’exposition de la militarisation Frontex à travers une carte ou encore par le projet d’un mur.

En fait les migrants sont confrontés à une porte fermée en permanence, y compris une fois entrés en territoire UE. Ce contexte est on ne peut plus clair par l’établissement de centres de rétention qui sont présentés comme des prisons, aux conditions inhumaines (entassements, police agressive, sanitaires déplorables …). L’enfermement se généralise en parallèle au développement de la militarisation et renforcements policiers.  Le passage en compagnie d’un militant grec présentant en voiture le projet de mur résume bien cette fermeture de l’espace (et des droits) aux migrants. Des airs de forteresse dont la logique est de multiplier les processus de « sécurisation » plutôt que de céder à la libre circulation. Ce choix appelle donc à renforcer le caractère militaire et policier des Etats européens, à l’image de Frontex. Comme un écho aux guerres menées ailleurs, en guise d’ « accueil » des réfugiés.

Nous ne sommes là qu’à une des portes de l’UE forteresse. Le dernier plan qui succède à une rencontre avec des migrants relâchés du centre-prison de Fylakio indique que le difficile parcours se poursuit. La « porte » d’ici n’était qu’une étape, et le fondu au noir laisse imaginer combien l’enfermement va encore peser dans la suite du périple, même quand une frontière d’Etat est franchie …

Post Scriptum : la victoire historique du parti grec Syriza aux législatives 2015 est censée permettre la mise en place d’un programme particulièrement prometteur sur l’immigration. Il prévoit  – initialement – la fermeture des centres de rétention ainsi que d’autres mesures tels que le droit d’asile effectif ou encore une baisse de la présence policière sur les frontières (et donc la répression qui va de pair) … L’avenir nous dira si ce ne fut qu’une promesse électorale.

 

Patra l’impasse – VO sous titrée anglais – 33 mn – Grèce – 2011

« Depuis la destruction des camps de migrants dans la ville portuaire de Patra, beaucoup de migrants sont encore coincés à Patra, sans droit réel a l’asile en Grèce et empêchés de continuer leur route vers l’Ouest. »

D’entrée le film justifie son titre : l’impasse. Patra est une ville portuaire au sud de la Grèce et est considérée comme une porte d’accès sur l’Italie via la voie maritime. Il n’est pas fortuit de penser à Calais qui est souvent perçu par les migrants – dans l’idéal – comme un passage vers l’Angleterre et non une fin en soi. Dans les deux cas aucun papier d’asile et droits annexes accordés pour des personnes dont est ainsi retirée la qualité d’humain. L’obtention de l’asile est quasi nulle à Patra, ayant pour conséquence l’impossibilité légale de poursuivre ailleurs en Europe. Comme l’écrasante majorité des queues devant les administrations de Patra est concernée par le refus, nombreux sont donc pris au piège. Par ailleurs la contextualisation est de mise car comme pour le précédent documentaire il est question d’une hausse de migrants en lien avec la guerre en Afghanistan (nombreux réfugiés voulant l’asile mais refoulés à Patra). La plupart des afghans perçoit Patra que comme un transit, au courant du refus quasi généralisé de l’asile et de l’impasse. Il faut tenter sa chance ailleurs, plus loin. Tel en Italie.

Tourné en 2010, comme pour La main d’oeuvre invisible le film a le grand mérite d’inscrire également les migrants dans une histoire récente, notamment marquée de luttes. Il est ainsi question d’un passé proche caractérisé par l’expulsion du centre de la ville d’un précédent camp lors des Jeux Olympiques en faveur d’un camp à la marge et très précaire (sans sanitaires etc). Mais peu à peu s’y est développé une vie auto-organisée. C’est ainsi qu’en plus d’un témoignage consistant d’un militant grec, de précieuses archives sont insérées à partir d’extraits du documentaire grec Khaima réalisé par Athanasios Karanikolas (2010) : vie du camp, sa destruction en 2007 et les manifestations de migrants dans les rues de Patra … Il est intéressant d’entendre la critique formulée par le militant grec a l’égard d’un certain paternalisme occidental et une image faussée du migrant – mais manipulant notre perception et notre comportement – que reflète notamment le traitement médiatique. Les migrants ne sont pas vraiment perçus comme des acteurs. Tracing movement s’inscrit en porte à faux par rapport à ça et nous retrouvons là un des éléments dont le collectif se revendique dans son travail audiovisuel : ne pas traiter du migrant sous l’angle d’un être passif, exposé à la seule bienveillance de l’occidental. Une distinction est établie entre solidarité et rapport de supériorité établi par les occidentaux qui excluent la dignité de la personne migrante en lui ôtant la dimension politique et sociale. Comme si seul « l’humanitaire » pouvait – dans le meilleur des cas – régenter la présence des migrants. Ces derniers n’auraient pas le droit de cité, et d’ailleurs ils n’ont pas de droits tout court. L’ironie veut que ce même « humanitaire » soit utilisé à toutes les sauces des politiques y compris dans les mesures d’expulsion et autres démolitions de camps de migrants. Or, à Patra, une politisation des migrants et des solidarités concrètes sont déclenchées face à l’annonce de la démolition du camp en 2007, celui-là même qui au départ était voulu comme un lieu à la marge, invisibilisant ces hommes et femmes en écho à leur « statut » ici en Europe : des sous êtres. Une invisibilité qu’on retrouve dans La main d’oeuvre invisible et qui là aussi est entretenue; autant dans la manière d’habiter (à la marge, hors des villages) que dans l’écrasement des luttes des migrants saisonniers. L’organisation des migrants – ainsi que l’expression concrète des solidarités –  introduit des filiations, une historisation, un ancrage des individus en faveur de droits les libérant de leur exploitation, soit pour s’émanciper d’une forme d’esclavage moderne. La démolition du camp de Patra en 2007 détruit cette dimension alors en cours. Une récurrence des répressions à l’égard des migrants en Europe est cette volonté de briser tout élan organisé des migrants, dont la teneur politique est perçue comme une menace. Les migrants doivent rester des victimes, quitte à les expulser pour leur bien.

La suite du documentaire inscrit donc les tentatives de mobilité des migrants (s’accrochant aux camions etc) dans la continuité logique de tout ce qui précède. Voilà comment il ne fait pas paraître les migrants comme de drôles d’ « animaux » aux curieux déplacements, quittes à y perdre la vie. Des réalités politiques y président.  L’impasse n’en prend que plus de sens, au gré de nombreux témoignages des premiers concernés. Notamment quand ils viennent d’un pays que les occidentaux viennent de bombarder. Là-bas ou ici, la politique de destruction persiste. C’est ainsi que par le biais de paroles de migrants, le documentaire termine par l’évocation de ces guerres menées par les pays occidentaux et de l’impérialisme toujours à l’ordre du jour.

 

La main d’oeuvre invisible – VO sous titrée anglais – 16 mn – Italie – 2011

« Établis dans les champs de l’Italie du sud, les travailleurs migrants saisonniers vivent ségrégués par la société italienne. Des efforts pour être organisés sont contrecarrés par de nombreux obstacles »

Ce petit film s’inscrit bien dans la continuité des deux précédents. Après la militarisation de l’UE et l’impasse à Patra (obtention d’asile impossible), place aux migrants exploités au sein de l’UE (ici en Italie). Le film insiste visuellement sur la vie à l’écart, le côté invisible des lieux où les migrants vivent. C’est le principe de la réalité invisible en quelque sorte, du caractère ségrégué de leur vie quotidienne, de leur « statut ». Ils vivent dans des  no man’s land, ou alors dans un ancien camp de travailleurs devenu un centre de rétention, une prison quoi. Le caractère esclavagiste de cette réalité est abordé.

Comme les précédents films, les migrants ne sont pas réduits à des êtres passifs suscitant la seule compassion. L’auto-organisation et la lutte (voire les solidarités militantes) contre un état de fait y sont ainsi présentés, ici en référence à une grève passée des migrants saisonniers sans papiers. Et on y saisit combien il est question de briser cette politisation des migrants, en exigence de droits et d’égalités pour sortir de l’esclavage dans lequel l’Etat et les propriétaires agricoles les maintiennent. Dans ce contexte la filiation, la mémoire des luttes se révèle importante. Mais ô combien obstruée et quasi impossible.

On pourrait imaginer une suite à ce troisième opus lorsqu’un militant italien parle de la politisation à venir des descendants des migrants. Plus ancrés dans le territoire (par la langue et autres repères), ils revendiqueraient plus fortement des droits. Pour l’heure, le combat à mener face à un esclavage qui demeure fait office de premier pas. De celui-là dépend sans doute la suite.

Quand les habitants prennent l’initiative – ACET/Video 00 (1981)

EN ENTIER – Quand les habitants prennent l’initiative – ACET/Video 00 – 1981 – 52 mn

« L’expérience de participation des habitants à la rénovation de leur quartier, l’Alma-Gare à Roubaix.
Dans les coures de l’Alma-Gare, les habitants luttent depuis plus de 15 ans pour prendre une part directe au projet de rénovation de leur quartier. Une nouvelle architecture est née. Sur place est créé un Atelier Populaire d’Urbanisme (APU) en 1974. En 1976, aidés par des techniciens, les habitants proposent un schéma d’urbanisme qui sera présenté à la mairie. Ce schéma s’entends au social et à l’économique. L’Alma-Gare se présente ainsi comme un laboratoire original d’expérimentation sociale. »

 

A PROPOS DU CONTEXTE DE RÉALISATION/PRODUCTION

Nous retrouvons ici le quartier de l’Alma-Gare à Roubaix et les résistances et initiatives impulsées par l’APU (Atelier Populaire d’Urbanisme), créé en 1974. Le présent documentaire fait suite à un précédent Quand les habitants ont des idées tout peut changer (relayé ICI sur le blog) qui fut réalisé en 1979 par Hubert Knapp, avec le concours de la Société Coopérative Ouvrière de Production (SCOP) ACET. C’était alors dans le cadre d’une émission en trois volets intitulée  « Mon quartier c’est ma vie » et diffusée sur TF1.

Cette fois-ci le documentaire est produit uniquement par la Scop ACET (Agence pour la Communication et l’Enseignement des Techniques), créée en 1976 et alors liée au groupe de vidéastes militants « Video 00 » dont elle découle. Video 00 fut formé en 1971 sur les bases d’un autofinancement, d’indépendance et déterminant lui-même ses champs d’investigation. En fait ce groupe s’inscrit pleinement dans l’émergence de la video militante et en constitue même un des tous premiers collectifs.  Le premier collectif de vidéastes militants fut en effet créé à cette époque, en l’occurrence par Carole et Paul Roussopoulos et prenant le nom de « Video out » (1970).

« La vidéo portable permettait de donner la parole aux gens directement concernés, qui n’étaient donc pas obligés de passer à la moulinette des journalistes et des médias, et qui pouvaient faire leur propre information. »

Carole Roussopoulos, vidéaste

Video 00 est d’abord issu de la rencontre de personnes travaillant en coopération en Algérie dans un ciné club militant durant les années 60 (1965-67): Monique Martineau et Guy Hennebelle (tous deux fondateurs en 1978 de la revue CinémAction !), Yvonne Mignot-Lefevbre et Michel Lefebvre, ainsi qu’Anne Couteau. Après un premier film (en 16 mm celui-ci) tourné en Inde en 1970 et obtention d’un prix, le couple Mignot-Lefebvre achète le matériel nécessaire pour se mettre à la pratique video. Le nom du groupe provient de la bande dessinée L’an 01 de Gébé (1970) – par ailleurs objet d’un film de Jacques Doillon en 1973 (visible ICI) – où il est question de tout arrêter et de réfléchir. Le collectif Video 00 se veut ainsi comme un travail préparatoire à l’an 01 « par sa démarche d’enquêtes réflexives » (Yvonne Mignot-Lefebvre), effectuant des suivis video de terrain et se voulant à la fois lanceur d’alertes et à la recherche de nouvelles solutions sociales et politiques. Leurs films traitent notamment des travailleurs immigrés (le couple Mignot-Lefebvre habitait à Ménilmontant à proximité d’une église où des travailleurs tunisiens furent en grève de la faim pour obtenir les mêmes droits que les travailleurs français), des énergies alternatives ou du refus du nucléaire (Flamanville-Erdeven, chroniques de la lutte antinucléaire, co-réalisé avec le groupe « Les cent Fleurs » en 1971). Des projets plus ambitieux et plus longs, comportant plusieurs volets, voient progressivement le jour tandis que l’autogestion y occupe un angle favorisé, en témoigne ainsi la série video Communes : le temps de l’autogestion (sur le partage du pouvoir entre élus et population) réalisée pendant les élections municipales de 1977, ou encore la série Alma-Gare déclinée sur trois volets voire composée d’un quatrième volet si on inclut Quand les habitants prennent l’initiative bien que le générique ici n’accrédite que l’ACET.

Les écrits d’Yvonne Mignot-Lefebvre et Michel Levebvre reviennent régulièrement sur l’autonomie, y compris en traitant de l’usage du matériel video et ce notamment dans le contexte d’une période plus récente où le développement d’internet multiplie les possibilités (de diffusion entre autres). Yvonne est par ailleurs sociologue et à cet égard il est à noter que Quand les habitants prennent l’initiative mentionne régulièrement la présence de sociologues s’associant à l’APU. Le suivi ne se limitait pas à la video, et on peut imaginer d’autres types d’approches en plus d’un engagement personnel.

Avec trois autres groupes video des années 70 (Cent Fleurs, Video Out et Videa), Video 00 contribue à la création de la structure de diffusion « Mon oeil », dont la vocation est de se spécialiser dans la diffusion de la video militante. Video 00 s’éteint en 1982. Une émission radio diffusée sur France Culture en 2006, intitulée « Naissance et illustration des premiers groupes de Video d’intervention » et écoutable ICI, revient sur cette période de foisonnement de collectifs militants de vidéastes. Nous y retrouvons non seulement Carole Roussopoulos (décédée depuis….) mais aussi Yvonne Mignot-Lefebvre, également auteure du documentaire Vivre à Ménilmontant (coproduit par Video 00 et ACET). Yvonne Mignot- Lefebvre a également consacré une thèse portant sur la « Place de la communication dans les enjeux de l’autonomie » où une partie est par exemple consacrée à une « vidéographie des mouvements et des initiatives populaires en France, avec la convergence d’une technique nouvelle, la vidéo et de phénomènes d’innovation sociale forts (1971-81) » – présentation de la thèse ICI.

A partir de 1977 le groupe Video 00 a donc réalisé la série Alma-Futur dont des images ont été reprises dans le présent documentaire (et la réalisation de Knapp en 1979). En voici le synopsis glané sur internet (à défaut d’avoir pu trouver et visionner cette série dont le regroupement  dure 90 mn) : « A Roubaix, ville textile, d’anciens quartiers de courées refusent de mourir. Leurs habitants veulent rester sur place, jouir d’un habitat décent tout en maintenant la vie sociale intense qui fait la richesse de ces quartiers ouvriers construits il y a un siècle. A l’Alma-Gare, l’un de ces quartiers, la population lutte depuis 15 ans. De juin à novembre 1977, le groupe Vidéo 00 a filmé régulièrement la vie de l’atelier populaire d’urbanisme. Ce film montre comment les habitants s’organisent et les moyens qu’ils mettent en oeuvre pour concevoir et imposer, face aux élus et aux différents partenaires sociaux, le plan de restructuration de leur quartier. Les habitants doivent, pour réaliser leur projet, disposer de moyens: des techniciens (architectes, sociologues) sont venus mettre leurs compétences au service de la population. « Pour la première fois – comme l’indique l’APU – des travailleurs ont osé collectivement être créateurs dans leur cadre de vie. C’est la population qui décidera du quartier où elle vivra demain.» » Dans le livre collectif La chance des quartiers Yvonne Mignot Lefebvre donne des précisions quant aux modalités entre suivi video et APU : « Dès mon premier séjour à Roubaix, en 1977, un contrat clair avait été passé avec les membres de l’APU sur les conditions d’observation participante avec la video. Chaque bande tournée pouvait être visionnée par les membres et il n’y avait pas de restriction au filmage, même en cas de désaccord ou de conflit entre les différents acteurs. Les membres de l’APU ont imposé la présence de l’équipe video lors des réunions de concertation à la mairie. Seul le voyeurisme lié à la misère était exclu, mais des courées encore habitées ont pu être filmées sans difficulté« . Plus loin elle précise également le contenu des volets consacrés à Alma-gare constituant la série Alma-futur : « premier film : Les étapes de la production du quartier par les habitants; deuxième film : Au jour le jour…, l’APU; troisième film : Des habitants urbanistes : la population et ses techniciens » Elle ajoute également Quand les habitants prennent l’initiative, considéré comme un quatrième film de la série, mais à distinguer de l’homogénéité de traitement des trois précédents (voir plus bas).

Le travail video autour de l’Alma-Gare stoppa au début des années 80 dès lors que le noyau moteur de l’APU s’estompa. Un autre support audio, et c’est une bonne nouvelle (!), permet d’entendre des témoignages autour de Video 00 et, pour ce qui nous concerne plus précisément ici, du film Alma-Futur. Cela a été enregistré lors d’un séminaire tenu en décembre 2012 et consacré à la « Video des premiers temps », là aussi avec la présence de Yvonne Mignot-Lefebvre ainsi que celle de Michel Lefebvre. Le lien audio pour écouter le séminaire est ICI (avec menu détaillé pour accéder directement aux différentes parties). Une partie de la présente note est ainsi tirée de leurs témoignages … Le séminaire dans son ensemble vaut aussi le gros détour quant à cette période, où est exposé par exemple le principe du film collectif n’impliquant pas du tout la même chose que celui d’auteur; on y retrouve aussi, comme ailleurs maintenant, des précautions ou des nuances dans l’association des termes « cinéma militant » …

La création de l’ACET fut l’initiative de Video 00 en 1976 et cela afin de disposer d’une coopérative de production et de distribution. Video 00 et l’ACET restaient indépendants l’un de l’autre tout en ayant bien sûr des liens. L’ACET réalisait aussi des films, ainsi pour des SCOP (dont la dynamique de développement est évoquée à la fin du présent documentaire), ou encore des films institutionnels. Les revenus apportés par ces réalisations permettaient un soutien financier à Video 00, tel en achat de matériel de montage. Par exemple Vivre à Ménilmontant, réalisé en 1982, mentionne ACET dans la coproduction. Lorsque Video 00 cessa d’exister, ACET poursuivit et la SCOP est toujours en activité de nos jours. En 2012, voilà comment Jean Pierre Corsia, également ancien membre du Groupe Video 00 (?), en résume la fondation : « ACET a été créé il y a 35 ans par des cadres supérieurs qui voulaient travailler autrement et s’épanouir dans leur activité. Ils se sont lancés dans la production audiovisuelle sous forme de Sarl (chaque fondateur a pris une part, pas forcément égale). Une partie de l’équipe voulait faire de la communication sociale. Minoritaire, elle a cherché un statut où l’égalité des voix ne repose pas sur le capital. La coopérative a été la solution. La Scop a accompagné le développement d’un quartier à Roubaix, si bien que la coopérative s’est spécialisée sur des sujets concernant l’habitat. Elle est devenue éditrice de supports multimédia pour les salariés du terrain (comme les bailleurs sociaux ou les gardiens), avant de s’orienter directement vers la formation sur le terrain. »

 

LE FILM

Le long préambule ci-dessus permet donc mieux de situer le contexte de la réalisation de ce nouvel opus consacré au quartier Alma-Gare et de comprendre pourquoi Quand les habitants prennent l’initiative témoigne plus directement des luttes des habitants du quartier que ne le faisait la réalisation de 1979, sans remettre en cause ici la valeur de témoignage et la trace laissée par ce document télévisé. Et cela se ressent à travers un traitement plus interne, moins extérieur que ne le fut la réalisation de Knapp malgré son credo de proximité et la place importante accordée à la parole. Le film prend par moments un ton un peu plus corrosif (sans être non plus franchement militant), tandis que cette fois-ci il y a un complément d’une voix off qui effectue occasionnellement la narration du fil historique, posant les jalons depuis les années 50. Il y a aussi une légère mise en scène autour d’un nouvel habitant faisant part de ses impressions auprès d’une ancienne, mais en fin de compte cet aspect n’apparaît qu’en début de film.

Globalement, le film serait tout de même moins ancré depuis le point de vue des habitants auto-organisés, se voulant plus analytique, moins subjectif. C’est pourquoi – bien que je le trouve plus « corrosif » sur certains points – il n’est pas non plus trop éloigné du film de 1979 diffusé à la TV. Un traitement ici qui serait bien différent des trois volets d’Alma-Futur tournés auparavant (mais dont des extraits sont tout de même repris) :

« [Le film, moins intimiste que les précédents, présente les points de vue des principaux acteurs, et tente une démarche globale d’évaluation de l’expérience nécessitant une approche plus distanciée, plus objectivante. Mais il a le défaut – comme toutes les synthèses – de montrer plus les résultats que la genèse. L’étude des processus démocratiques à l’oeuvre pour réaliser cette exceptionnelle maîtrise d’oeuvre collective à l’échelle d’un quartier est plus présente dans les trois premiers films »

Yvonne Mignot Lefebvre, La chance des quartiers 

Le film démarre sur les bases de la fin de Quand les habitants ont des idées, tout peut changer.  Après un extrait tiré d’Alma-Futur (l’annonce soudaine de la démolition du quartier en 1977),  nous retrouvons en effet les époux Leman de l’APU. Nous avons un discours inaugural d’une rénovation de quartier en cours, rappelant la nécessité de ne pas subir et au contraire d’agir par la réflexion collective et par les propositions et initiatives qui en découlent. Ainsi d’un quartier promis aux bulldozers, on passe à un quartier rénové et sauvé à la fois, dans le sens qu’ont voulu les habitants qui se sont concertés et ont proposé un plan de rénovation alternatif.

Comme pour Quand les habitants ont des idées tout peut changer, il y a des passages d’une terrible actualité dans ce documentaire. Ainsi par exemple la « gentrification » exposée en début de film à propos du changement à Roubaix, après une exposition aussi courte qu’intéressante quant à ce qui fait la particularité de la ville : usines et quartiers ouvriers la composent, jusqu’à son « centre ville ». Or parallèlement à la fermeture des usines (les filatures surtout), la municipalité rase des quartiers ouvriers depuis les années 60; la ville est souhaitée différente avec des quartiers pour employés. Nous sommes alors dans un contexte de grands aménagements à Roubaix, et le témoin de début de film de cette évolution mentionne un quartier emblématique, là où se construit alors le bloc Anseele (implantation de tours) sur les décombres d’une partie de l’ancien quartier de courées et d’usines appelé autrefois le quartier des Longues Haies (j’encourage à visiter la page ICI consacrée au quartier, sur l’excellent site internet Atelier mémoire de Roubaix). Les estaminets tels « au nom de Karl Marx et aux drapeaux rouges » ont disparu pour laisser place au centre commercial « Roubaix 2000 » dans le cadre d’un nouveau centre ville. Roubaix a beau toujours avoir été socialiste, « ça reste une ville comme les autres malgré ça« . Et alors on nous met en garde : face à cette vague de démolition des quartiers ouvriers et d’expulsion de ses populations, les habitants de l’Alma-Gare s’organisent. Rénovation oui, mais pas à n’importe quel prix. Voilà, le ton est donné…

 Habitante : « Vous n’allez pas démolir nos petites maisons quand même ?      

 – Élu : Je ne pense pas, je pense qu’ici on risque de faire un musée, garder quelques maisons quand même        

 – Un musée ?! Mais c’est pas ça qu’on veut nous » 

Extrait de Alma-futur, repris dans Quand les habitants prennent l’initiative

C’est l’actualité des problématiques qui m’a ainsi de nouveau marqué, tel ce dialogue ci-dessus qui s’avère être d’une terrible pertinence quand on songe à bien des développements mémoriels de nos jours. Le cinéaste belge Paul Meyer aussi mentionnait le musée dans son scénario de La mémoire aux alouettes … (voir ICI la note du blog consacrée à un entretien filmé avec Paul Meyer). Mais les habitantes, dans cette séquence du film, ont la ferme intention de ne pas subir, et leurs rires moqueurs guettant l’arrivée des élus lors d’une réunion est un grand moment qui en dit long sur la prise de conscience et la volonté de ne pas rester passifs face aux « spécialistes » qui imposent. D’ailleurs la place des personnes âgées est évoquée à un moment, là encore il me semble dans un rush issu de Alma-futur (lors d’une réunion habitants/élus) : on cherche à les parquer dans des bâtiments collectifs tels que des foyers, pour les dégager de leur logement, libérer quelque chose. De nos jours, dans les conventions des plans ANRU, et là je pense par exemple à ceux qui sont développées dans le bassin minier, on pousse souvent les personnes âgées vers d’autres structures collectives qui y prennent la forme de béguinage… Souvenons-nous de la vieille dame témoignant au début de Quand les habitants ont des idées tout peut changer à propos de sa volonté de rester dans le quartier, dans un tissu social qu’elle aime côtoyer.

« Le principal de l’Alma-Gare c’est que tout le monde demande pour avoir un relogement, du plus haut jusqu’au plus bas, du noir jusqu’au blanc »

Une habitante, extrait d’Alma Futur

Au niveau du fil historique ce film de 1981 est également plus volontaire et donc précis, nous sommes mieux situés, sans doute parce qu’on en est alors à une sorte de bilan de longues années de luttes, d’auto-organisation et de réflexion ayant mené à une victoire : les années 50 (1956) et la décision du conseil municipal de raser le quartier mais sans avoir  les moyens suffisants, la création de l’APU en 1974, les débuts d’une organisation collective dans le quartier (genèse de l’APU) en 1964,  accomplir les objectifs sur une échelle de 15 ans (1964 – 1980) à savoir éviter la rénovation par les bulldozers et maintenir la population dans le quartier, les alternatives proposées et le projet dégagé par les habitants … et toujours cette défiance de ne pas finir dans les « cages à lapin » des constructions en vogue et aux loyers plus chers.

La fin du film expose aussi le contexte des ateliers et des Scop qui se multiplient, telle celle de Réhabilitation et d’entretien d’immeubles (mais aussi d’imprimerie, de menuiserie etc). C’est donc l’une d’elles, l’ACET, qui réalise le présent film (le générique de fin mentionne en plus Plan construction et OPHLM de Roubaix pour la production).

Au niveau de l’APU, des militants forment progressivement des SCOP, parallèlement à d’autres qui entrent au CA du centre social sur proposition de la Ville, tandis que le noyau s’essouffle. En fait une page se tourne peu à peu, et comme le dit Michel Lefebvre lors du séminaire de 2012 : « ce quartier maintenant, c’est effroyable« . Tout comme un peu plus loin la zone de l’Union est devenue effroyable, bien qu’il y ait de la résistance du côté de Chez Salah ouvert même pendant les travaux (documentaire de Nadia Bouferkas et Mehmet Arikan, 2011).

Pour un retour écrit sur l’expérience APU au quartier Alma-Gare et sa fin, je renvoie à un article concis très intéressant, formidablement intitulé « Alma-Gare : actualité brûlante d’une lutte passée » qui a été publié ICI sur le site internet du journal lillois la Brique dans un numéro consacré à l’urbanisme en métropole lilloise « Logement, fabriquer l’embourgeoisement »