Cameroun, autopsie d’une indépendance – Gaëlle Le Roy, Valérie Osouf (2007)

« En 2005, la loi sur les « aspects positifs de la colonisation » dans les programmes scolaires, la mort de deux adolescents poursuivis par la police à Clichy-sous-bois, enfin l’attaque d’une mosquée à la bombe lacrymogène ont déclenché trois semaines de contestations dans de nombreux quartiers français et ont libéré dans le même temps des paroles ouvertement racistes tant chez des politiques que chez des intellectuels français. (…) C’est ce contexte de révisionnisme colonial qui m’a décidée à lancer ce travail. L’histoire du Cameroun étant à la fois emblématique de l’histoire coloniale, puis post-coloniale française, à travers ce qu’on a désigné comme la « Françafrique », et singulière avec un mouvement politique tel que l’UPC de Ruben Um Nyobé, Félix Moumié, Ernest Ouandié, Ossende Afana… Ces derniers initiant la lutte pour leur indépendance autour du statut particulier du Cameroun, qui a été un mandat confié à la France à la sortie de la première guerre mondiale, et non celui d’une colonie. »

Galle Le Roy, co-réalisatrice du documentaire Cameroun, autopsie d’une indépendance (interview)

 

EN ENTIER – Gaëlle Le Roy, Valérie Osouf – Cameroun, autopsie d’une indépendance – 2007 – 55 mn

« Entre 1955 et 1971, une guerre secret d’Etat s’est déroulée au Cameroun. Une guerre qui devait assurer à la France son indépendance énergétique. Cette guerre coûtera la vie à 1/10ème de la population camerounaise – des centaines de milliers de victimes pour la plupart civile dans le sud et l’ouest du pays. L’UPC – « Union des populations du Cameroun“, parti créé par Ruben Um Nyobé, qui lutte pour une réelle indépendance sera éradiqué, ses leaders assassinés, empoisonnés et exécutés publiquement. (…). Historiens, militants, politiques et survivants livrent leur version sur cette guerre de libération perdue. »

 

Voilà un documentaire qui a le mérite d’aborder la décolonisation en Afrique noire à travers cette histoire méconnue du Cameroun. Quasiment aucunes archives videos et photographiques n’existent sur la lutte de libération camerounaise à travers l’UPC, les massacres engendrés par le pouvoir colonial (puis néocolonial) et la politique de concentration des populations en camps (issue d’un « savoir-faire » acquis en Indochine). Par cette absence, il y a écho au documentaire plus récent et terriblement pertinent à l’égard de notre présent, intitulé Pays barbare (2013, relayé et présenté ICI sur le blog). Réalisé par Gianikian et Lucchi, Pays barbare évoque les massacres restés sans images du colonialisme de l’Italie fasciste et notamment les bombardements au gaz moutarde intervenus en Ethiopie.

Extrait de Pays barbare (2013) – Bombardement au gaz moutarde de l’Ethiopie (discours de Hailé Selassié interprété par Giovana Marini)

 

Ici, font également défaut les images et autres archives qui témoignent directement d’une part de la lutte d’indépendance camerounaise (la voix off précise par exemple qu’au niveau audiovisuel Ruben Um Nyobé n’a laissé pour traces qu’une video et trois photographies …), d’autre part de la terrible répression ayant engendré des milliers de morts (en écho à des chiffres qui restent encore très vagues de nos jours …). Mais le documentaire se livre au recueil de témoignages d’anciens militants et militantes de l’UPC. En parallèle témoignent également Pierre Messmer, ancien représentant du pouvoir colonial en tant que haut-commissaire de la France et directement impliqué dans les massacres perpétrés par l’armée française, ainsi qu’un ancien ministre de la Coopération qui donne une idée de la teneur néo-coloniale du régime camerounais une fois l’indépendance obtenue en 1960.

Les témoignages comblent donc partiellement le silence des archives et en révèlent la signification : à la volonté d’écraser la lutte d’indépendance menée par l’UPC qui une fois interdit gagne le maquis, répond l’effacement de toutes traces. Les morts de l’indépendance devenue une fausse libération correspondent à un trou dans l’Histoire, ou une « anecdote », pour ne pas dire un « détail » de la décolonisation; à l’instar du « c’est pas important » prononcés par Pierre Messmer à l’égard des éventuels bombardements au napalm (autre fait énigmatiquement flou ou absent de l’Histoire officielle). Le propos qui conclut le documentaire est sans appel : le sans importance du cadavre noir et la chape de plomb sur la guerre coloniale secrète en disent beaucoup quant à la « mission civilisatrice » de la France et les droits de l’Homme : pour « quels hommes ? » .

Ce documentaire interpelle sur le vide historique d’une facette essentielle de la décolonisation et l’effacement des luttes de libération dont dispose le pouvoir (néo)colonial. Et il indique clairement une des genèses de la Françafrique qui perdure de nos jours. Le titre du documentaire y prend tout son sens …

La co-réalisatrice Gaelle Le Roy a donné lieu à une riche interview autour du film, accessible en lecture ICI.

« Une des tragédies de cette histoire, c’est qu’Um Nyobé, assassiné dans son maquis en septembre 1958, est une figure majeure de l’histoire de l’émancipation africaine, un combat qu’il a amorcé avant Nkrumah, Cabral, Lumumba ou Mandela, mais au bout du compte, personne ne le connaît.
Il a été effacé de l’histoire, comme si en le faisant disparaître de leurs récits officiels, les pouvoirs français et camerounais réussissaient à endiguer les effets insurrectionnels de cette mémoire.
Si plusieurs ouvrages relataient donc déjà différentes séquences de ce conflit, la force du témoignage filmé, la densité des 52 minutes couvrant toute la période, a suscité d’abord beaucoup d’émotions chez de nombreux Camerounais qui connaissaient peu ou pas cette histoire. Comme chez certains français, qui se demandent comment les journalistes, chercheurs, cinéastes de l’époque ont pu passer à côté. »

Gaelle Le Roy, interview

 

Par ailleurs, découvrant cette histoire, j’ai cherché des compléments à ce documentaire qui a le mérite de présenter des témoignages filmés de militants de l’UPC ayant survécu ainsi que de révéler et questionner le vide orchestré (historique, mémoriel, audiovisuel etc) tant en France que, vraisemblablement, au Cameroun. Mais les 52 minutes ne permettent pas de plonger plus précisément dans l’aspect historique de la lutte d’indépendance camerounaise. C’est ainsi que je renvoie à des compléments audiovisuels pour approfondir l’aspect historique :

  • Un des volets audiovisuels du cours « Penseurs de la libération africaine » du Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaires (FUIQP), donné par le sociologue Saïd Bouamama. Il y est question de Ruben Um Nyobé, fondateur de l’UPC et assassiné en 1958.

 

  • Un autre retour sur le parcours de Ruben Um Nyobé et ses apports par le biais d’un extrait de l’émission « Sans rancune » sur la Chaîne TV Voxafrica

 

  • Un documentaire qui revient sur l’assassinat en Suisse en 1960 d’un autre leader de l’UPC, Félix Moumié. A noter que là encore on retrouve Pierre Messmer parmi les témoignages. Le documentaire a été publié en plusieurs parties sur dailymotion.

EN ENTIER – Franck Garbely – L’empoisonnement de Félix Moumié – 2008 – 52 mn

« Le 3 novembre 1960, le leader de l’opposition camerounaise,le Docteur Félix Roland Moumié, est empoisonné à Genève et meurt quelques jours plus tard. Activiste politique, cadre de l’UPC, il s’oppose depuis les années 1950 à la puissance coloniale française et à son influence en Afrique.Une période marquée par une répression féroce des mouvements indépendantistes, dans un contexte de lutte anti-communiste. La répression du parti UPC, l’Union des Populations du Cameroun, est sans doute une des plaies les plus honteuses dans la mémoire de la Françafrique. Entre le génocide dont parle François Xavier Vershave dans son livre « La Françafrique » , et les quelques centaines de victimes reconnues du bout des lèvres par Mesmer et Delauney, comment savoir ? Comme toujours quand il s’agit de l’Afrique, la désinformation et le silence, institutionnalisés, permettent au temps d’effacer les traces, de brouiller les pistes. » (Blog Prisma Canal International)

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Trou story – Richard Desjardins, Robert Monderie (2011)

Trou story – Richard Desjardins, Robert Monderie – 2011 – 76 mn – EN ENTIER

« «Vous ne connaissez rien des mines? Normal. Les mines ne parlent pas beaucoup. Surtout pas de leur histoire…» Cette histoire, Richard Desjardins et Robert Monderie nous la racontent dans Trou Story, leur plus récent documentaire, produit par l’Office national du film du Canada, dans lequel ils renouent avec la veine pamphlétaire de L’erreur boréale.

L’histoire minière au Canada, c’est une histoire de profits fara- mineux au mépris de l’environnement et de la santé des travailleurs. Une histoire obscure où en pleine Première Guerre mondiale, le nickel de Sudbury est vendu à l’armée allemande qui en fabrique des balles qui serviront, à la bataille de Vimy, à tuer des soldats de Sudbury. Les affaires sont les affaires…

Une sale histoire où la population de Cobalt crève de la typhoïde dans une ville où on ne ramasse pas les déchets, tandis que les premiers magnats canadiens de l’industrie minière s’enrichissent en vendant à l’Angleterre la production d’argent de la quarantaine de mines qui ceinturent la ville. »

Le chanteur québécois et par ailleurs réalisateur de documentaires, s’est de nouveau associé à Robert Monderie, dans la foulée de l’excellent Le peuple invisible de 2007 (relayé ICI sur le blog).  Trou story a beaucoup été comparé à L’erreur boréale, le documentaire des deux compagnons le plus diffusé et aux répercussions les plus concrètes. L’angle d’attaque est en effet similaire, puisqu’il vise de nouveau de grandes compagnies, dont l’un des pires fléaux est à la fois de piller les ressources canadiennes et de causer des dégâts environnementaux irréversibles dans notre présent d’humanité. Il est fort dommage que Le peuple invisible, pour ma part le plus percutant du duo, n’ait pas suscité autant de réactions concrètes; le parti pris y est très éclairant sur les populations indiennes massacrées, parquées dans des réserves et dont on a dépouillé droits et terres, au profit, justement, d’intérêts privés. Mais pas seulement, puisque l’Etat (et ses provinces) y trouvent leur compte vraisemblablement. Cet écrasement des droits des populations autochtones est peu traité au Canada, qui se prévaut plus généralement, dans ses élans contestataires, de porter critique sur les multinationales et colonialismes (notamment anglais) venus piller la nation. Le paradoxe est que ces critiques ne tiennent que rarement compte – en tout cas dans ce qui est le plus diffusé et connu du grand public – de la place des populations amérindiennes qui sont également particulièrement positionnés sur les désastres environnementaux, en plus d’exiger des droits sociaux qui y sont articulés. Il est important aussi de rappeler que cette brave nation canadienne, pillée par les multinationales, fait partie de la poignée de pays ayant voté CONTRE la présence de l’Etat Palestinien à l’ONU.

Comme pour Le peuple invisible, les réalisateurs s’appuient ici sur un gros travail d’archives et la narration comporte un volet historique très important. Il est intéressant aussi que les ambivalences des revendications soient suggérées : la mine comme à la fois présence souhaitée (emploi etc) et nocive (exploitation des hommes et des ressources, désastre environnemental…). L’un des aspects qui m’a le plus saisi est l’effort de guerre soutenu par des mines du Canada (la production de Nickel) à la 1ère guerre mondiale (en forunissant des ennemis !) et la deuxième guerre mondiale; dans les faits elles contribuèrent donc à deux fronts de tués : d’une part la guerre en elle-même (les canadiens massacrés à la célèbre bataille de Vimy de la 1ère guerre mondiale, dans le Nord pas de Calais en France, l’ont été par une armée allemande fournie en nickel des mines du Canada !!), d’autre part les mineurs tombés non seulement dans les « accidents » mais aussi par maladies (beaucoup plus nombreux ceux-là et mis à l’écart des « comptes » officiels). L’approche du syndicalisme dans les mines et des immigrations européennes est également fort pertinente, et rarement abordée à ma connaissance pour les Amériques.

Bien entendu, le gros objet est surtout d’ordre environnemental dans la deuxième partie du documentaire. Le TROU qui figure dans le titre… Mais ce TROU c’est aussi, sans doute, le trou de la mémoire collective et d’une certaine histoire de la mine, soit l’officieuse, évitée dans les relais médiatiques, audiovisuels, gouvernementaux… TROU comblé ici par the TRUE story. A ce sujet, Desjardins (voix off) avertit le spectateur avec la formule : « Vous ne connaissez rien des mines? Normal. Les mines ne parlent pas beaucoup. Surtout pas de leur histoire… ». Elles laissent juste un TROU, pas seulement physique et lié à la nature de l’industrie, mais également social et mémoriel. Elle passe et repart. Quelque soit le pays, la région, c’est un aspect récurrent de la mine (argent, charbon, or…). Elle laisse des mutilés et des morts, des villes fantômes, une mémoire falsifiée. La réception du documentaire en dit long : de très nombreux représentants des compagnies minières établies au Canada se sont manifestés contre ce film; il est désigné comme caricatural, ne s’intéressant qu’aux aspects négatifs de la mine, que le passé est le passé et que le présent serait doté d’un bien meilleur fonctionnement minier, autant pour les travailleurs que pour l’environnement. On peut comprendre ici l’importance de Trou story : remplissez ce trou de mémoire et d’histoire cachée, et on vous le retire. Pourquoi ? Pour bien entendu justifier les mines actuelles. Et son éternelle répétition en terme d’exploitations environnementales et humaines, et son lot de désastres « naturels » et de morts, et son pillage économique. Récemment il était question sur le blog (ICI) des mines à ciel ouvert en Amérique Centrale (et du Sud) : les exploitations y semblent beaucoup plus dénuées de principes environnementaux et de prise en compte des volonté de la population civile et surtout des peuples indiens. Ces derniers, après tout, ne sont-ils pas les invisibles ? Leurs discours revendicatifs sont par ailleurs, le plus souvent, beaucoup plus tranchants que l’hypothèse de résistance développée ici dans le documentaire : il ne s’agit pas d’une meilleure mine avec de meilleurs règlement respectueux des travailleurs et de l’environnement, et plus collaborateur aux finances nationales; les peuples indiens ont tendance à exiger LE DEPART pur et simple des industries minières. Ni pillage, ni exploitation humaine, ni assassinats, ni massacres naturels et pollutions contaminant les personnes. Quant aux « enrichissements » affichés dans les propagandes d’Etat, ces derniers sont d’une part minimes et retombent encore plus rarement dans les poches des populations autochtones. L’Etat, après tout, ce n’est pas les indiens.

En tout cas, encore un excellent documentaire de Desjardins, surtout dans sa première partie je trouve, contenant ce volet d’archives et historique très peu approché à ma connaissance. Je connaissais l’oeuvre musicale de Desjardins, et bien maintenant j’ai découvert son oeuvre documentaire, et ça vaut le détour ! le plus réjouissant ? Ses documentaires sont souvent suivis, par leurs projections publiques, de quelques élans collectifs après un ébranlement général lors des diffusions. Des discussions qui ont tendance à amener du concret dans les luttes. Le documentaire n’est bien sûr pas tout, mais il est une contribution non négligeable.

Wadi Khaled – Christophe Karabache (2008)

EN ENTIER – Liban

Cela fait un moment que j’ai eu l’occasion de voir des bribes de films et de lire quelques interviews de ce cinéaste/vidéaste franco-libanais fort intriguant. J’ai bien essayé de faire commander à une médiathèque certains de ses films, ce n’était pas possible, tandis qu’il a sorti en salles, en 2011, un long métrage intitulé Beirut kamikaze, désormais disponible en DVD. Depuis peu il est un film accessible en ENTIER sur le net. J’en ai profité pour la découverte, au-delà des propos forts intéressants qu’il développe dans ses interviews, que ce soit sur la situation du Liban, le milieu du cinéma, les réactions devant ses films ou encore les auteurs qui l’ont marqué (Pasolini, Fassbinder…). Ce film est donc Wadi Khaled.

16 mn- VO sous titrée anglais

Situant la région en voix off, le film nous plonge dans une réalité brute, avec un support filmique volontairement constitué de pellicules abîmées. Aucune intention de construire ici un documentaire en mode témoignages/interview des personnes filmées. Aux images brutes, quasi surréalistes parfois, notamment quand les panoramiques des paysages nous renvoient à un espace sans identité (tel un no man’s land), se superpose une voix off qui joue un tantinet la provocation je trouve. J’ai comme une impression que le cinéaste cherche à provoquer le regard porté par le spectateur sur la réalité filmée de ces bédouins de la frontière libanaise avec la Syrie; il rajoute une deuxième couche, amenant le documentaire sur des voies particulières et pouvant décontenancer. Un double processus d’approche documentaire à la limite de l’expérimental : d’une part des images brutes, sans recherche esthétisante. où le cinéaste se refuse à toute approche policée des lieux qu’il filme, ce que j’apprécie; le travail du point de vue se situe beaucoup dans le montage. D’autre part la voix off constitue parfois une charge amère-ironique, en tout cas je l’interprète comme telle. Non pas qu’elle se moque de la réalité ou s’en joue, mais plutôt qu’elle en travaille la perception du spectateur. En cela elle donne au film une dimension d’interrogation vis à vis de notre regard et semble vouloir nous pousser à réagir, dépasser le simple spectacle d’une réalité. Le cinéaste évoque dans quelques interviews Terre sans pain de Bunuel pour la construction de ce film (notamment la voix off). Bon, je n’ai toujours pas vu ce film de Bunuel (et oui), en revanche j’ai plutôt pensé au film d’Ivens et Storck Misère au borinage

Le final renvoie à un contexte de guerre, comme écho responsable de cette réalité de vie aperçue à la frontière. Le plus terrible, finalement, ce ne sont pas les gens filmés et leur vie, c’est cet hors champ rappelé par le bruit des bombes et les ruines ultimes. Une misère et une réalité violentes, non figées cependant dans la mort (on y rit par exemple et il faut bien vivre), comme écho à un monde en guerre. Cet hors champ de la guerre en action renvoie bien entendu à toute une histoire du Liban, tellement concerné, y compris par la guerre civile, aux causes et manifestations diverses. Mais ici ce n’est pas l’analyse d’une situation qui dépasse wadi kahled qui est développée, plutôt ce qui se vit à la marge des conflits. Les petites gens en quelque sorte. Au fracas de la guerre, répond cette vie à la marge, que le cinéaste ne juge pas. 

Christophe Karabache dispose par ailleurs d’un compte sur Vimeo où quelques unes de ses réalisations sont accessibles par de nombreux extraits. J’ai donc visionné l’ensemble, et c’est ici une manière de rebondir vis du final de Wadi Khaled (zone particulièrement tendue, de nouveau, depuis quelques temps ceci dit !). La guerre et ses bombardements (que de ruines, et la bande sonore…), la personne à son contact (les invisibles et marginaux notamment), le chaos, l’errance… sont très prégnants dans ces extraits. Ici, nul détour par une démarche sophistiquée, conceptuelle, policée… Il y aborde régulièrement de front le Liban, tel qu’il semble être. Et il n’est pas sans la guerre : celle-ci y est une référence quasi constante. En cela Karabache semble s’inscrire dans une dimension des films libanais qui se refusent à faire l’impasse sur cette mémoire. Le Liban semble vouloir se reconstruire souvent en fuyant la guerre et ses causes et ses conséquences , cherchant notamment la reconstruction immobilière à l’abri des cadavres du passé… et des survivants du présent à la marge [- à noter que  le confessionnalisme et les identités qui en découlent stricto sensu sont souvent pointées du doigt, mais c’est beaucoup plus compliqué que cela : j’éviterai de faire comme Charlie hebdo lors d’une couverture particulièrement ignoble concernant le « conflit israelo-palestinien » en indiquant « arrêtez tout, Dieu n’existe pas« ; cette façon de procéder est une fuite des raisons politiques et un raccourci flattant la « supériorité » et l' »éclairage » de l’oeil extérieur, à la défaveur d’une approche plus complexe et inquiétante, tandis qu’il dédouane une situation de toute articulation au reste du monde – ]. Les films libanais témoignent au contraire d’un retour régulier, comme s’il s’agissait de ne pas oublier et d’aborder au contraire un passé qui, finalement, revient sans cesse dans le présent. Et comme si les conséquences de la guerre continuent, et continuent, jusqu’à en devenir « mort vivant » dans le présent (voir Le dernier homme de Salhab). Comment ne pas penser par exemple à Beyrouth fantôme de Ghassan Salhab où un moment donné un personnage s’adresse à la ville, sous un bruit de bombardements, en disant que c’est le coeur de la ville qui bat ? 

Cette insistance sur la guerre démontre d’une part le « traumatisme » de celle-ci, d’autre part sans doute une réponse à un silence général là-dessus au Liban (?) alors qu’elle revient (ou presque, en menaçant) de manière quasi cyclique. Il est à noter que ces films libanais des auteurs plus ou moins connus en France et ailleurs (dans les festivals, etc) sont peu diffusés dans le pays si j’en crois quelques lectures parallèles. En tout cas, sur cette permanence de la guerre dans un certain cinéma libanais, je renvoie à un bilan video de l’édition 2007 du Festival International du Film Indépendant de Lille (FIFI), où une rétro du cinéma libanais a eu lieu (ma première découverte de films libanais, alors). Nous y avons là quelques paroles de cinéastes  : 

Par rapport à tout cela, Karabache n’y va pas de main morte. Il fait exploser à la tête du spectateur une réalité violente, toujours articulée à un passé et à ses déclinaisons présentes (divisions, tension de l’appartenance identitaire religieuse, « conflit israélo-palestinien »…). Son Beirut Kamikaze, au vu des extraits proposés, semble être un incroyable condensé, quelque part, de son travail. Mais n’ayant pas vu ce film en entier, je ne veux pas trop m’avancer là-dessus. Il est d’ailleurs invité le 23 novembre à la Médiathèque de Levallois-Perret qui a donné carte blanche à Guillaume Massart pour organiser une projection autour de la thématique »Vivre et témoigner des brûlures de l’histoire ». Beirut Kamikaze au programme donc, ainsi que Pompéi (nouvelle collection), court métrage réalisé dans le cadre du film collectif Outrage et rebellion. Les deux cinéastes ont ceci de commun que le passé est une constante de leur cinéma; c’est sans doute un fond commun pour les deux démarches. Mais à l’aspect plus conceptuel de l’un, s’oppose l’aspect brut de l’autre. Karabache développe un travail cinématographique très évocateur d’une urgence, rendant plus présent l’horreur d’un présent et, je pense, plus percutant en termes de réactions du public qui n’est pas là pour passer le temps ou philosopher des formes filmiques. Je poste ci-dessous le texte d’une réaction dans la foulée du film Outrage et rebellion –  celle-ci pose le problème du cinéma et de sa capacité à s’articuler avec le réel. Non pas que je défende un dogmatisme militant qui enfermerait l’expression cinématographique dans le seul giron de la revendication et de faits (le texte s’en défend aussi), mais ici le texte a ce mérite de décrier les formules cinématographiques qui s’enferment à priori dans l’opacité et le détour formel sans même parler au présent qu’elles sont censées approcher. L’importance du parti pris formel trahit (malgré les bonnes intentions « engagées »), pour les auteurs du texte, une réalité qui est absente des films, dépassant la simple répression policière. Comme si le point de vue et le mode d’expression était plus important en soi que ce qui est regardé, quitte finalement à ne pas aller voir ce que la police réprime. A la répression policière, répondrait un aveuglement artistique sur les formes de vies et de résistance qui s’opposent à un présent dévastateur ? Je n’ai pas vu le film collectif, si ce n’est le court de Massart Pompéi ; intéressant, il est vrai que le film ne semble pas répondre à l’urgence de la commande, mais il a le mérite de dégager une réflexion de fond quant au présent. Il renvoie notamment à une société de consommation sur fond de vente d’usine aux enchères. Le texte n’est donc pas à prendre comme une critique de ce film de Massart, mais plutôt du film collectif dans son ensemble, montrant les difficultés du cinéma à exprimer le réel :

« Colère – En réponse au projet « Outrage & Rébellion »

(…)

Le cahier des charges de cet appel ressemblait à : « Un jeune cinéaste, Joachim Gatti, perd un œil à cause d’un tir de flashball à Montreuil ; à vos machines, il faut répondre par les moyens du cinéma ». C’est à cette injonction qu’ont répondu les auteurs de ces films. Or déjà l’énoncé de la commande était partiellement vrai. Les flics ne visaient pas un cinéaste, mais tous ceux qui étaient rassemblés devant la Clinique ce soir-là. Et, au delà, ils ont tiré sur les expérimentations politiques qui s’y menaient depuis des mois : occuper des maisons vides, lutter contre les arrestations de sans-papiers, tenir une permanence sociale, occuper des pôle-emploi et des CAF, organiser des concerts, faire un ciné-club et un magasin gratuit, une radio de rue les jours de marché, une cantine collective, écrire un journal mural chaque semaine, tisser des liens avec d’autres collectifs à Paris et dans d’autres villes…

Lorsque nous avons reçu la première moisson de films du projet « Outrage & Rébellion », nous nous sommes réunis dans une maison occupée à Montreuil pour les regarder. Beaucoup furent agités dans la nuit par ces quasi-horreurs.

Peu de cinéastes ont cherché à prendre position depuis l’événement. Quand on regarde ces films, ce qui apparaît au premier plan, ce sont les réalisateurs, leurs noms, leurs tics, leurs problèmes, leur stylistique, leurs compagnons, leurs appartements, leurs lubies, leurs banques d’images, leurs disques, leurs livres préférés et finalement leurs Curriculum Vitae en ligne sur Médiapart. Le sentiment qu’ici, on se donne à voir plus que l’on ne donne à voir.

L’accumulation fait sens et l’absence absolue de réflexion commune aussi. Ces films finissent par produire une réponse collective paradoxale : ce qui fait « collectif », c’est l’effet collection, l’effet exposition conduite par une commissaire. Ces objets mis bout à bout donnent à voir les dispositions stylistiques que nous sommes invités à choisir sur le grand marché des tendances culturelles.

Ici point de surprises, ces gestes cinématographiques s’inscrivent en rab sur l’événement et se distinguent soit par une plus value narcissique, soit par un surplus de jouissance, soit les deux. La plupart de ces objets sont dédicacés à Joachim puis signés par les auteurs avec un copyright. Ainsi, le caractère tristement public de ce qui s’est passé retourne, par le cinéma, dans la sphère du droit des usages et de la propriété. C’est aussi de pornographie qu’il s’agit : de l’exhibition de la toute puissance de la police – « Mon dieu, toute cette police costumée quand même, quelle horreur… » – à la turgescence ridicule d’un Georges Bataille lue par une jeune fille en fleur, le pas a été franchi ; honte sur eux.

Ce qui spécifie ces réponses, c’est qu’elles ne se tiennent même pas à la hauteur d’un compte rendu de paparazzi. Nous pourrions nous en réjouir, mais non. Chaque film présenté nous vend une salade vaguement formelle, vaguement politique, vaguement révoltée, plutôt compassionnelle, jusqu’au document interminable sur les difficultés de travail de la police racontées par un syndicat de gauche. La figure principale, récurrente jusqu’à la nausée, est la puissance de la police. Au fil des films la vacuité de sa détestation s’impose. Ce qui est sûr, c’est que le monde sensible qui s’exprime dans ces travaux n’est pas le nôtre. Pas tout à fait. Cela ne serait pas un problème si ces films pouvaient nous aider à penser. En réalité, ils ne font que nous rabattre sur les mêmes pauvres visions du réel qui déjà nous étouffaient et contre lesquelles nous essayons de lutter.

Que les choses soient claires : chacun est libre de répondre avec les outils qu’il se donne aux sirènes qu’il entend. Le problème c’est que tout cette « matière filmique », montée et accumulée, va à l’encontre de ce qui se cherche à Montreuil et ailleurs, jusqu’à le rendre absent.

Depuis quelques années, le capitalisme s’est fait remarquer par une disposition à coudre deux affects considérés jadis comme inconciliables : l’opportunisme et la sincérité. Ces travaux sont une des monstrations possibles de cet état de faits. Ils nous attristent et nous révoltent aussi pour cette raison.

Des spectateurs non réconciliés
(ceux à qui ces films rendent hommage) »

Tout cela pour dire ici à quel point le travail de Karabache semble plutôt éloigné des critiques ci-dessus, bien que n’étant pas du tout dans une optique militante (loin de là !). 

Je suis un peu à côté de la plaque concernant le Liban (dont je méconnais beaucoup « l’Histoire » tandis que je n’y suis jamais allé), mais l’approche des ruines et éléments de vie à son contact (aussi « laide » soit elle) m’intéresse fortement chez Karabache; il expose un réel sans fioritures, tout en y mettant une patte personnelle, bien entendu. Et c’est d’autant plus fort qu’il tourne à petit budget, rendant possible le cinéma même avec 4 fois rien, sans en perdre la pertinence et la capacité de concerner un public face à un réel.  J’apprécie ce rentre dedans sans détour, sans tomber non plus dans le commerce de l’horreur et le spectaculaire. Comment vivre dans le chaos ? Ce qu’il met en avant, en tout cas dans les extraits vus pour ce qui concerne le Liban, c’est un chaos dans lequel on compose, qu’on ne peut ignorer (en tout cas pour une frange de la population ?). Il ne faut pas se voiler la face : impossible de se faire hypocrite et de fuir un réel, celui que Karabache choisit de filmer sans cesse quand il erre dans les rues de Beyrouth ou dans d’autres zones du pays (Wadi Khaled). Au-delà d’un constat, j’imagine que d’autres choses ressortent de ses films. Là-dessus, j’attend de voir en entier ses oeuvres, puisqu’à ce jour je n’ai vu que Wadi khaled et des extraits. Ce qui donne peut être une certaine superficialité aux lignes de ce post c’est que je me base avant tout sur des extraits et pas sur les films. Et j’ai aussi davantage orienté mes visions sur ce qu’il filme des lieux du Liban et du rapport engendré aux gens qui y vivent. 

Je conseille une interview très intéressante ICI sur le site Cinéfabrika, qui permet un peu de situer le travail du cinéaste, tandis que pour un retour général sur l’oeuvre du  cinéaste il y a  ICI  son blog internet (articles, interviews…) .

Quelques vidéos publiées sur Vimeo, parmi mes favorites :

Trans Society

L’alternance consommation d’images médiatiques (et bruit off d’un café semble t il) avec les images prises dans la ville par Karabache est très frappante 

Zone frontalière

Beirut Kamikaze

Morts à cent pour cent – Jean Lefaux/Agnès Guérin (1980)

Morts à cent pour cent – Jean Lefaux, Agnès Guérin – EN ENTIER – 1981 – 55 mn – France

Etant éloigné pour encore un petit temps des salles obscures et autres visionnages de films, ce qui explique la suspension provisoire du blog, petit passage éclair. Et oui une personne m’a fait part d’une initiative géniale, et je l’en remercie beaucoup : le film Morts à cent pour cent, dont il était question ici il y a quelques mois, a été publié en intégralité sur daily motion ! C’est d’autant plus appréciable que l’exemplaire VHS n’existe plus en médiathèque municipale de Lille, puisqu’elle s’est débarassée, semble-t-il, des films sur ce support.

Je m’aperçois aussi en relisant le texte publié ici que j’ai omis d’évoquer la chappe de plomb entretenue par partis et syndicats vis à vis de certains aspects de la mémoire minière. Certains mythes sont entretenus, ou ont été entretenus. Ainsi le démontre un certain fil directeur entre la productivité du temps des compagnies et celle de l’immédiat après guerre où le mineur-soldat était poussé à la production patriote, quitte à en mourir ou à en souffrir avec la silicose après coup. Bref, là dessus le film est bien évidement fort éloquent et peut-être que ceci explique également sa diffusion absente de nos jours et sa quasi disparition du patrimoine cinématographique régional; c’est une supposition personnelle, sans oublier les difficultés d’un lieu central dans le nord pas de calais d’archivage /restauration /sauvetage / diffusion de films régionaux même si officiellement il y existe une cinémathèque régionale. Nous vanterons plus aisément un Germinal avec Depardieu et Renaud, que ce documentaire « boulet de canon », accompagné d’une mémoire qu’il est important de maintenir, à l’heure où après l’exploitation liée au charbon, nous en exploitons le potentiel touristique et commercial dans un cadre carton pâte sur quelques places fortes. Le LIEU disparaît dans les limbes des bureaux et autres officines de décision, tandis que le secteur immobilier profite de l’éjection dans les cités et corons des héritiers de cette histoire ouvrière, quand ce ne sont pas les ayant droit eux-mêmes qui s’en font indirectement délogés : dégagés de leur lieu de vie, comme de leur histoire, assez symptomatique d’une mémoire appropriée par d’autres mains que les premières concernées.

Film quasi introuvable à part un ou deux exemplaires en VHS en médiathèques de la métropole lilloise…

« J’ai voulu démystifier ceux qu’on appelle les «  »héros du sous-sol » ». Quelle invraisemblance! Il est difficile d’être un héros en consentant au sort d’esclave » Constant MALVA (Ma nuit au jour le jour – 1938)

Ce documentaire a été produit par Les films du village, alors coopérative de production parisienne et aujourd’hui disparue. Son catalogue est distribué depuis 2009 par la société de diffusion/production Zaradoc, dont la directrice de production est Moïra Vautier, fille de René vautier, figure incontournable du cinéma militant et anticolonialiste. 
     Mort à cent pour cent est un film rare, qui n’est plus projeté et à priori absent du catalogue de Zaradoc. Il fait donc partie de ces nombreux films disparus (ou presque) du patrimoine audiovisuel régional à portée critique quant au travail du mineur, mais aussi hors travail, parmi lesquels Ahu, Ahu ! et le diaporama 4 000 mineurs marocains dans les mines du Nord-Pas-de-Calais (l’Agave-Nord), Le cirque sang et or (Yves Jeanneau), On est une force (Olivier Altman) ou encore Les congés payés de Christian Deloeil. Le festival audiovisuel L’Acharnière projette parfois des films de ce patrimoine lorsque le format original est retrouvé; ce fut ainsi le cas il y a quelques années avec la diffusion en 16 mm de Poumons noirs, ventres d’or d’Eric Pittard (1977). Allez, je me prend à espérer : si quelqu’un a vent d’une copie en mm de ceMorts à cent pour cent, me contacter ou contacter le festival L’Acharnière…De même pour les autres cités !
Le documentaire retrace la vie de mineur, à travers les témoignages de retraités : la jeunesse et la prédestination au travail de mineur, le travail en tant que tel. Surtout il revient aussi sur La bataille du charbon. Ces paroles des personnes rencontrées, dont certaines isolées dans leur maison, font la richesse du film. Les femmes ne sont pas absentes et prennent part. Parallèlement à ces témoignages, le film leur oppose les discours idéologiques, de Simonin à Maurice Thorez, et les monuments…aux morts, célébrant les guerriers et les mineurs soldats. Le tournage a lieu du côté de Divion-Bruay principalement.
Après avoir situé le travail comme « chez nous pour manger, il faut travailler« , le film annonce la couleur par le biais d’un témoignage à voix off – « un mineur y a tout donné din sa vie. Y a donné pendant la guerre, parfois d’être prisonnier. Pour les 100 000 tonnes, c’était rebelotte, à r’donner, à r’donner. Ché bo d’être courageux, maintenant on s’interroge quoi. On a donné trop à la vie, on l’paye » – TITRE AU GENERIQUE – Voix off « On l’paye même très cher« . Le panoramique de début de film est superbe : pris depuis le terril de la cité 30 de Divion (que je connais bien pour y avoir passé ma jeunesse…), il cadre le lieu de vie des personnes, à savoir terrils et corons-cités minières. On saisit l’enfermement des mineurs dans un cadre de vie rigoureusement déterminé par l’exploitation du charbon. Pour l’anecdote, il ne serait plus possible de tourner un tel panoramique aujourd’hui, car le terril, un des plus importants alors de la région, est très bas et le paysage a muté (par exemple la première rangée de maisons apparaissant au début du pano n’existe plus, il s’agissait de la rue du soleil de la cité 30. Sans doute le dernier témoin audiovisuel de cette rue intégrale…).
Très vite les mineurs témoignent de la dureté du travail dans le souterrain où « l’être humain est transformé (…) Vous n’êtes plus du tout le même bonhomme qu’à la surface« . Le montage précède ces vécus par l’imagerie du soldat-mineur : musique entêtante, monuments aux soldats morts, et extraits de discours : « Saluez en eux les obscurs et virils combattants de l’abîme, les pionniers du monde souterrain. Aujourd’hui mineur au coeur fier, tu restes vaillant comme hier, contre le péril qui terrasse, tu montres l’ardeur de ta race « , « le houilleur une sorte d’ouvrier-soldat discipliné, plein d’énergie » (Simonin 1902), « Des gens magnifiques. Un beau métier, métier terrible. Du combattant ils n’empruntent pas seulement la posture, ils en possèdent la ténacité, le courage, l’esprit d’équipe, l’entraide » (Thorez 1945). Défilent ces discours en voix off célébrant le sacrifice au travail, et le montage est terrible de par l’association évidente avec la glorification du soldat et de son sacrifice à la guerre, avec leur répétition et une musique aliénante. La force de la propagande est ici nettement abordée : le conditionnement à l’exploitation par l’usage d’une imagerie permanente. Le mythe du soldat mineur…
C’est la partie consacrée à la bataille du charbon et l’objectif de 100 00 tonnes par jour lorsque le PC était au gouvernement, qui est la plus dure et la plus véhémente du film. Partie inaugurée par une chanson de mineur de la Loire de 1948, en avant gueules noires, faisant l’apologie de la patrie des travailleurs… Chanson qui démontre toute une intériorisation du mythe, à la faveur de la productivité. Un mythe nocif aux premiers concernés qui est démontré dans le film comme un fil directeur entre le temps des compagnies minières et celui de la nationalisation; le PCF au gouvernement inscrit une suite au mythe pour « la relève de la France. »

Les témoignages y reprennent de plus belle, de plus en plus durs. Il n’y a plus de vie intime, le mineur bosse, mange et dort, tandis que « ses mains sur mon corps, c’était plus une caresse, c’était une rape« . Le mineur se meurtri au travail et la propagande incessante entretient le dévouement, l’aveuglement. Les paroles de femme de mineur font écho au « délire » du travail, impossible à fuir, tant tout est fait pour cloisonner la famille autour des fosses, avec des incitations à faire travailler les femmes à la surface, et pas dans le textile, le mineur doit rester (« encore une pelletée, encore une pelletée (…) Les hommes se sont usés, crevés à travailler« ).  Discours de Thorez, affiches d’époque : « Ce dur métier est moins un métier qu’une destinée (…). Certains acquis héréditaires. Franchement il faut qu’on atteigne le chiffre (…) Le travail est non seulement une nécessité mais encore une joie. Le vieux mineur regrette la mine et voudrait y retourner. Le travail n’est pas une punition pour ceux qui l’ont dans le sang« . La propagande fait dire aux témoins qu’elle était si prenante qu’elle a tout fait accepter et que « toute carotte elle éto bonne (…) C’éto incroyable. Y en qui pissaient dans leurs culotttes en travaillant« . La fierté du mineur est sans cesse en jeu. Un témoin admet l’aveuglement, et a du mal à réaliser comment ça a pu se passer ainsi : « quand on pense, c’était dingue c’qu’on faisot« . Les accidents, la silicose, une vie sacrifiée au travail, tout cela suscite la colère. Un mineur exprime , quasi le poing sur la table : « La main d’oeuvre humaine on l’a gratuite. Elle est là pour demander du travail et ils peuvent en faire tout ce qu’ils veulent. C’est à nous de ne pas se laisser faire, de ne pas se laisser briser par l’Etat major, par les quelques poignées de gens qui nous gèrent sur terre« . La désillusion est évidente. Les dirigeants du PC s’étaient déclarés comme représentants de la classe ouvrière « on avait eu foi » et en fin de compte l’exploitation a eu le dernier mot « on s’en est rendus compte par nous-mêmes (…) Ils ont eu des places parmi les capitalistes« . Un retraité conclut « on nous a presqu’obligé avec cette propagande qui a marché« .

Ci-dessous, deux images saisissantes de continuité – La première c’est une illustration de l’Assiette au beurre de 1906, suite à la « catastrophe » de Courrières, et qu’à l’époque on appelait encore « crime » parmi les mineurs et tendances syndicales plus radicales. La deuxième c’est issu de la bataille du charbon. Dans les deux cas (et par satire dans le premier !), l’appel patriotique est la base du dévouement sacrificiel, quitte à employer le langage ayant trait au champ de bataille, ainsi « la bataille du charbon » sur laquelle reviennent les mineurs de Morts à cent pour cent. Un autre crime ?

« La viande creuse – Victime de la prospérité financière de votre pays, vous êtes morts comme des soldats, au champ d’honneur. Vous êtes morts pour la patrie !! » :

Assiette au beurre  1906 - patrie

Thorez-bataille-du-charbon

 

Bilan : hausse des silicosés, souffrances, cimetière… Un nouveau champ d’honneur, après celui des compagnies minières.

Les puits sont désormais fermés, des travellings prennent pour témoin les friches industrielles de la mine. Le dépit, la rancune, la tristesse… d’avoir donné sa vie à ça, « pour donner ça« . A la différence du temps du travail, où un retraité dit qu’ils ne pouvaient plus penser, maintenant ils peuvent penser à la vie : « On r’passe la vie quoi. Ce que c’était la vie pour nous (…). Elle nous a fait crever la mine, elle nous a tout demandé. Pour en arriver à quoi ? Avoir un million et demi de chômeurs ? (…) ON L’A BRADE SA VIE !  »

Un film terrible, qui donne un autre son de cloche au folklore régnant autour de la mine, à la nostalgie d’un temps dont il est bon ton maintenant d’en faire une muséification. Le charbon étant fini, l’heure en est aux opérations financières à en tirer. La mémoire se fait vide, figée, ne restent que les images d’un dur labeur mais qui faisait la fierté. On ne retient que quelques coups de grisou, quelques images de grève et des terrils encore résistants au temps. Même les cités minières disparaissent; on les démolit en les laissant se dégrader ou on les adapte à une nouvelle population, tout en retouchant le « design ». Oui tout est bon à vendre. On exploita les mineurs, aujourd’hui on en exploite l’image et la mémoire. Rien de tout cela ne se sauvegarde réellement. La mémoire est avant tout institutionnelle et sous l’angle économique, sans réelle mise à contribution des gens héritant de ce passé. Certaines chapes de plomb persistent également dans la mémoire partisane, transmettant davantage de l’ordre mémoriel que de la réflexion; le présent n’est pas inscrit dans une articulation  au passé  qui se disloque, qui s’efface davantage qu’il entretienne une transmission vivante, en travail de mémoire.

Je songe à ces multitudes cités minières rasées et la mémoire de la vie locale avec. On y dés-historise les lieux, ou alors on y plaque l »Histoire et la Mémoire officielle, à des fins économiques ou idéologiques, sans mémoires VIVANTES. Les cités situées à proximité des lieux de tournage du présent film : combien de petites cités ont été effacées des mémoires collectives ici et là ?  Combien de films possibles sur la destruction du lieu – non pas seulement physique !, mais aussi du point de vue de la mémoire – ici et là ? Je me souvins qu’on me dit, lorsque je proposa un sujet sur une cité minière et cherchant des conseils d’écriture en plus de matériel, ceci : « il fait trop gris dans votre sujet, mettez du bleu« …C’était alors le succès de Bienvenue chez les ch’tis, et les financements régionaux conséquents étaient triomphants. Voilà, semble-t-il, « l’avenir »…

Mort à cent pour cent n’a pas perdu de son actualité, c’est un film indispensable dans le patrimoine audiovisuel local et devrait être projeté régulièrement. Pour la mémoire, la mise en parallèle troublante entre le temps des compagnies minières et la bataille du charbon, et pour ses témoignages percutants qui tranchent avec une vision unanime de la mine. Ils nous rappellent davantage un Constant Malva, poète de la mine qui ne fait pas de l’asservissement et de son conditionnement une apologie, bien au contraire.

Histoires autour de la folie – Paule Muxel et Bertrand de Solliers (1993)

EXTRAITS

1Première partie :

Quel énorme premier volet ! Documentaire portant sur le traitement de la folie, il prend pour base l’histoire de l’asile de Ville-Evrard, fondé en 1868 en région parisienne. Revue de la portée inhumaine du traitement psychiatrique du 19ème siècle et de ses continuités jusqu’au tournant post 68, marqué par l’ avènement de l' »anti-psychiatrie » et des apports de la psychothérapie institutionnelle.

Bienvenue dans l’enfer du milieu d’enfermement psychiatrique issu de la société disciplinaire occidentale, à travers une première partie très axée sur les paroles d’anciens internes, médecins et patients, sur fond d’images tournées pour beaucoup sur des lieux vides de mémoire qui ne revit que par la parole. La parole tient un lieu essentiel ici. Véritable sauvetage d’une horreur disciplinaire et donnant la primauté à l’humain dans le traitement de la folie.

L’asile apparaît comme l’issue d’une double erreur institutionnelle, aux terribles conséquences humaines: l’utopie d’amener une société pacifiée et d’y résoudre les problèmes en en y excluant les fous, d’autre part en guérissant ces mêmes aliénés par l’enfermement qui ne résous aucunement leur souffrance, incroyablement passée sous silence pendant plus d’un siècle et au contraire aggravée jusqu’au dernier soupir ! L’introduction semble bien pointer l’axe principal de ce documentaire: primauté à la relation humaine dans le traitement de la folie, pour laquelle j’emploierai désormais les guillemets dans cet article, car trop connotée d’infériorisation et de déshumanisation dans le traitement octroyé à des milliers de malades qui en ont perdu la vie ou toute possibilité de vivre libres.

 Enfermement, surveillance, entassement, dangereux,…ces qualificatifs reviennent sans cesse pour toute une population mise à la marge de la société. Réorganisation interne de ces « fous »: pavillons hommes/ femmes/aliénés/alcooliques. Très vite le documentaire, à travers notamment un témoignage des plus consternants d’un ancien interne du temps de l’occupation allemande et de la collaboration, fait le lien univers psychiatrique / univers concentrationnaire. La « tragédie asilaire » rejoint le concentrationnaire à travers deux éléments: la pathologie concentrationnaire (maladies corporelles, famine) et l’apparition de Kapos. Les parallèles sont mis en évidence, d’une part structurellement: une véritable surpuissance bureaucratique qui entretient toute une population dans une mort certaine derrière des barreaux, une partie des enfermés employée comme main d’oeuvre à l’entretien de la machine; et d’autre part à travers le jugement « humain » sans retour: perception d’une « catégorie » d’êtres humains (« les fous ») comme sous hommes, qui légitime tout le fonctionnement, car ce ne sont plus des égaux.  Le témoignage de l’interne du temps de l’occupation interpelle beaucoup. Non seulement il y a eu une prise de conscience humaine à l’interne devant le lot réservé aux « fous » dans ces véritables prisons asilaires, où traînait « une odeur de cadavre dans les dortoirs », mais aussi la découverte que la « folie » était entretenue par ce milieu disciplinaire, la fabriquant en fin de compte pour la réserver au seul destin d’une mort certaine derrière les barreaux. Révolution dans le regard porté sur le malade, car le « fou »révèle une humanité.

 Les témoignages s’enchaînent et font froid dans le dos, notamment le « patient » qui a vécu 53 ans interné et ne voulait plus en sortir car ne pouvait plus mentalement s’adapter à la communauté des « normaux », dans sa construction humaine telle qu’elle a été forgée dans l’enfermement psychiatrique, quand bien même il aidait des autres à s’évader. Le traitement de l’alcoolisme révèle aussi les aberrations du système disciplinaire: primauté au traitement médical pur et dur, sans contact humain, faisant l’impasse sur la souffrance humaine conduisant à cette maladie et ne faisant que prolonger les allers retours de patients alcooliques réduits à des traitements odieux, et dont l’âme n’existe plus; histoire aussi hallucinante de cette personne enfermée quinze ans dans le pavillon alcoolique car « pas de places ailleurs », une vie foutue en l’air par une bureaucratie gérant les souffrances humaines comme du bétail chiffré à tenir éloigner de la bonne société. Témoignages des infirmiers avouant une certaine conscience professionnelle malgré leur profond dégoût, contribuant à faire fonctionner la machine à faire enfermer; mise à poil des « patients », on retire photos de famille, bijoux etc….ça rappelle d’autres lieux !! Véritables fonctionnaires de mise à mort, mais dans une normalité structurelle appuyée par la société et les dirigeants, ça fait partie des choses.

Témoignage fort de deux médecins où leur outil de travail principal fait le fruit d’un gros plan de la caméra et d’une explication précise, très fonctionnelle de leurs tâches « médicales »: trousseau de clés qui ne consiste qu’à ouvrir et fermer, empêcher toute évasion des « fous, etc. Les infirmières de début de documentaire d’ailleurs rappellent aussi que leur rôle consistait essentiellement au nettoyage/ménage, ne connaissant pas les dossiers des gens enfermés.

 Première partie donc qui met bien en évidence l’enfermement et le traitement inhumain réservés à une toute une catégorie de population définitivement mise au ban de la société, dans un cadre structurel admis et à très bonne assise bureaucratique sans qu’on y est à redire quoi que ce soit, « tout est normal », sauf chez « les fous ».

Ca s’achève sur le rejet de tous les rejets: « le pavillon du rejet« , recevant les aliénés rejetés des autres pavillons. « Véritable agonie de l’agonie« . Aboutissement final de tout un système disciplinaire. Là encore terribles témoignages. Mais en même temps, un tournant semble se produire: aperçu différent de la folie, car ce n’est pas possible de vivre cela, autant pour enfermés malades que pour les travailleurs d’encadrement de l’intérieur. Évènement essentiel, dans la foulée de 68: la circulation de parole entre enfermés et entre internes dévoile des possibilités de sortie de cet enfer concentrationnaire (d’ailleurs cette mutation annoncée ici dans le documentaire me rappelle le Family life de Ken Locach (VOIR ICI SUR LE BLOG), très bon film sur le sujet, avec la prise en compte humaine et non répressive de l’héroïne…). Inspiration notamment de la psychothérapie institutionnelle mais aussi du mouvement anti psychiatrie, donc du dehors de l’asile, pour établir des réunions où la parole semble pouvoir prendre le pas sur le traitement d’un siècle durant. Une humanité est toujours là… La folie, beaucoup à dire , rien de définissable, comme l’être humain, aucune société ne pourra le délimiter à un corps et une pensée uniques. Générique, voix off: « Moments de lucidité (…) récits de vie (…) mais elle est pas belle la vie (…) la folie est une valeur refuge; elle est subliminale, comme la pub, la peinture, le cinéma… » 

 

Deuxième partie :

Le premier volet s’attache surtout à approcher l’univers asilaire et le traitement psychiatrique. Logique d’enfermement et de traitement inhumain réservé à toute une population écartée de la société, définitivement jugée et subissant les aberrations du système d’enfermement et sa bureaucratie sous-jacente où encadrement médical s’assimile davantage à des geôliers qu’à des soignants apportant prise en charge réelle d’individus pour les aider à « guérir ».

Cette deuxième partie est toujours basée en région parisienne (Ville-Evrard mais aussi 2 antennes annexes) et fait le point en 1992 à travers les changements intervenus depuis la prise de conscience suscitée dans les années 70 et les modifications structurelles.

D’entrée on comprend que des lieux d’enfermement existent toujours et qu’une nette forme d’impuissance face à la « folie » persiste. Cellule d’isolement et son effet sur l’être humain, réduit à une bête et compliquant sa « guérison ». Un certain sadisme d’appareil, d’ordre non individuel donc, est maintenu et une conception toujours très présente dans la société de la « folie » comme une tare. Cette continuation des cellules d’enfermement vaut à un interne du temps de l’occupation « ils ne nous écoutent pas« ; survivance d’une volonté de domination sur l’autre; sur des individus dégageant une certaine « vision poétique du monde, comme instrument de pensée, et non comme divertissement littéraire« .

Quels changements sont intervenus avec le tournant des années 70 ? Il y a eu indéniablement des progrès qui ont permis de casser les murs de l’enfermement. Le nombre de personnes internées a réduit et les séjours se font plus brefs. Néanmoins un des palliatifs est la camisole chimique, l’usage d’un traitement médicamenteux qui ne solutionne pas vraiment à l’état instable, et n’a pour conséquence souvent de que « zombifier » le patient. Progrès intéressant est le suivi accompagnateur régulier, hors les murs de l’asile, où la proximité avec le patient est plus humaine. Néanmoins dans l’asile, des choses perdurent, notamment la tendance des médecins à garder leurs trucs pour eux, sans communication avec les patients. Toujours des schémas établis aussi sans que le patient s’y retrouve, et la camisole physique est toujours d’usage pour faire face aux crises extrêmes. Un salarié électricien fait part de son avis, fort intéressant: « Progrès dans la façon d’aborder la folie dans le traitement médicamenteux mais le patient a toujours été oublié« .  A noter aussi le travail en groupe dans quelques institutions psychiatriques, où on réinsère l’humain progressivement pour des cas « extrêmes ». Tentative là encore de sortir de l’enfermement asilaire.

Le point fort de cette deuxième partie est d’interroger sur ce qu’est la folie et sa confrontation à la société:  une maladie expression d’une souffrance? Une tare insurmontable? Une différence à accepter qui ne peut pas disparaitre ? On sent bien que plus que la folie en elle-même, c’est sa possibilité d’existence et d’adaptation au sein de la société qui pose problème.

Le témoignage d’un médecin à propos de son point de vue sur la schizophrénie est par exemple des plus intéressants et rend le rôle de la société beaucoup plus prégnant sur le devenir d’une certaine « folie » et de sa survivance possible sans impératif de guérison. Pour lui, on ne peut pas guérir de la schizophrénie, et ne sait d’ailleurs comment définir celle-ci (maladie? folie?comportement déviant?). Toujours est-il qu’il estime que la grande souffrance du schizophrène n’est pas tant ses symptômes, mais davantage l’entrave de la société, qu’elle soit d’ordre parental  ou sociale, à la possibilité pour l’individu concerné de pouvoir s’inventer un délire, et de se soigner ainsi à travers une activité délirante. Ce témoignage démontre une approche qui tranche avec le passé et tente d’amener le « fou » à pouvoir vivre dans la société, à travers un suivi régulier si nécessaire, à l’image de ces rencontres médicales situées dans le lieu de vie du patient, et non seulement dans des centres de soin.

Intéressante deuxième partie qui indique que le « fou » n’est pas définissable et à exclure de la société, et que le problème réside beaucoup dans le comment la société le perçoit et le marginalise, et que sa possibilité de vivre « libre », hors les murs et à l’égal des autres, dépend en partie de cela. La folie n’est pas forcément une souffrance, ou pas davantage que n’importe quel névrosé qui angoisse dans un lieu public. Le psychotique a ses moments heureux, et dégage du potentiel de créativité, en dehors bien sûr de moins bien. Tentatives ici et là d’esquiver la médicalisation outrancière comme réponse à la « folie », contre « la seringue à l’arrivée » et au contraire de travailler sur la maîtrise de la « folie » en en tirant une forme d’adaptation possible dans la société, sans enfermement ou camisole chimique. Surtout prise en compte de l’individu, qu’on ne peut réduire à des schémas maladifs ou aliénants, avec toute la méprise qu’il y a derrière pour l’être humain concerné. Passage situé dans une clinique, la seule à suivre des patients atteints du sida, rejetés de tous, et dont on entend un témoignage dur sur ce que la société porte en germe contre la différence et la négation de l’individu.

 La conclusion du documentaire est palpitante: constat que des progrès ont été faits, qu’il est possible de vivre autrement qu’en étant enfermés. Moins de souffrances qu’avant. Mais une autre souffrance pointe son nez, à l’image de la solitude de quelques personnes ne vivant dans le relationnel qu’avec « des gens de la psychiatrie ». Cette souffrance hors les murs est d’ordre social ! Problèmes de logement, de ressources, pour trouver un travail, de relations humaines ou culturels. Cette souffrance ultime termine bien la boucle du documentaire: le patient a une identité sociale, et tout devient beaucoup plus complexe…Fond social qui doit rendre l’approche de la « folie » moins stigmatisant.

 Pour ma part enfin, ce documentaire met le doigt sur une logique de société qui perdure, que ce soit par les pratiques d’enfermement ou par le contrôle médicamenteux  (la camisole « chimique » est un enfermement qui ne dit pas son mot, la liberté de l’individu y reste très contestable! ), d’éradiquer des différences de pensée et de comportement dont on exclu l’individu concerné, sans aide à l’acceptation de soi-même et du vivre avec sans contraintes sociales et rejet. Des résistances s’opèrent, mais à l’image de cette deuxième partie, c’est tout de même le grand brouhaha des méthodes et un patient peut facilement être trimbalé. L’essentiel est me semble-t-il l’effort déployé pour comprendre et surtout ne pas chercher la « normalisation » à tout prix, qui alors ne se sanctionne que sous forme de négation de l’individu (enfermement, contrôle chimique,…). La société a ce don de refouler et donc de ne pas reconnaître le refus et  le décalage qui sommeillent souvent dans la « folie », qui découlent sans doute de cette même société. Les méthodes ont un peu évolué, mais la réduction très fréquente de l’individu à une tare, une maladie, une folie,…bref dans des schémas discriminants l’être humain comme unique et lui ôtant sa possibilité d’être, ne fait que rendre la société comme toujours aussi oppressante vis à vis de la différence et du non-contrôlable. Toutes les dérives sont possibles pour « guérir » les individus ne correspondant pas aux normes d’une société en fonction de ses critères d’intégration et de soumission à son bon fonctionnement. La « dépression » par exemple, diagnostic en vogue à notre époque, qui peut conduire à des actes extrêmes (suicides, violence agressive sur autrui,…): individu responsable et à taire (asile ou médocs assommants) ou système social qui rend la vie sociale insupportable ? Je pense notamment aux salariés qui pètent des câbles ou se détruisent à petit feu face à leurs conditions de travail et aux conséquences sur leur vie personnelle, voir à ce sujet le documentaire très parlant Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés (Sophie Bruneau, Marc-Antoine Roudil, 2006). La folie, n’est-ce pas la certitude de croire à la raison du système social dans lequel on vit et auquel on s’adapte, heure après heure, jour après jour, se faisant violence à soi-même pour intégrer la norme sociale coûte que coûte, quitte à nier sa propre liberté, refoulant ses propres aspirations individuelles, et à souffrir de tous les sacrifices que cela amènent dans notre petite vie si courte, au profit d’une structure sociale aliénante qui en tire sa survie ? Toute structure sociale niant la liberté de l’individu, n’est-ce pas en soi une fabrique d’aliénés officieux ? On comprendra mieux alors que cela suppose une frontière nette avec les tarés officiels, qui regroupent une somme de complexités individuelles, aux sources diverses et variées et dont la plus grande tare est la différence; c’est pas tant le caractère dangereux de la « folie » qui perturbe (car il est clair qu’il y a des comportements extrêmes, on ne peut le nier), mais davantage la remise en cause d’une normalité qu’elle porte en elle, mettant en péril la logique collective de fonctionnement. Le traitement de la « folie » rend nécessaire une implication de la part sociale constituant l’individu et  la possibilité de la lui rendre la moins hostile possible dans sa (re)construction personnelle. Mais il faudrait alors non seulement remettre en cause des fonctionnements de la société mais aussi le pouvoir….La « folie » est tellement complexe (et dans tout ce qu’elle peut englober), que prétendre la « guérir » reviendrait à guérir la société malade qui génère ses propres folies. L’existence de la première est indissociable de la seconde. Seulement l’une est condamnée dans son ghetto aux divers traitements, tandis que l’autre se pérennise avec son lot de folies meurtrières, lois liberticides, fonctionnements aliénants, etc. Considérer la folie nécessite de considérer la société. 

POST SCRIPTUM : je renvoie également au site Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire…

Histoire(s) du cinéma – Chapitre 3A : La monnaie de l’absolu – Jean Luc Godard (1998)

Deux extraits (début et fin), cet opus ne figure malheureusement pas en entier sur la toile.

Jean-Luc Godard a consacré pour la télévision une série de 8 épisodes (2 en 1987 puis 6 en 1998) sur le cinéma: énorme travail de montage que ces 8 tableaux qui interrogent constamment la place du cinéma face au réel et sur son identité en tant que forme d’expression, déclinant une infinité d’histoires (les histoires par le cinéma, les histoires du cinéma…), à travers des multiples images et sons du cinéma (ici principalement européen et américain ceci dit), des peintures, des citations littéraires, des images de la presse ainsi que des petites séquences mises en scène par Godard. La confrontation de tous ces éléments est au service d’un montage et d’une altercation d’éléments très divers qui font écho au fameux musée imaginaire de Malraux, lui-même proche des conceptions de Warburg (la répétition de formes, aux sens différent, et dans des époques et civilisations sans connexion).

Ce sixième chapitre intitulé La monnaie de l’absolu est celui qui m’a particulièrement marqué. Il est question de ce qu’a pu le cinéma face à la guerre et la Shoah; question qui domine l’oeuvre de Godard (Je vous salue Sarajevo, L’origine du XXI ème siècle, Notre musique et son premier chapitre « Enfer » effectuant un montage sidérant, ou encore la situation palestinienne à travers par exemple Ici et ailleurs…). Ici il revient sur le cinéma français en temps d’occupation, le « colonialisme » cinématographique américain et sur le cinéma d’après guerre résistant dans sa forme face au désastre de la guerre (néo réalisme italien essentiellement).

L’introduction du chapitre est excellente: texte très fort de Victor Hugo lu par Godard sur la Serbie victime d’un massacre au 19ème siècle, sur des images faisant référence à la guerre et au massacre (tableaux de Delacroix, Goya notamment) et au contexte contemporain du documentaire marqué par la guerre en ex Yougoslavie, où la Serbie est devenue le bourreau dans les médias. Le montage est original et percutant, et le rappel de l’histoire de la Serbie est un formidable questionnement sur une situation contemporaine. L’image est essentielle dans son rapport au réel, et Godard lors de ce très beau chapitre nous offre un questionnement remettant en cause la portée du cinéma en terme de résistance face à l’horreur du réel. Le cinéma français n’est pas épargné ici et la collaboration cinématographique épouse la collaboration historique. Le cinéma américain est perçu également comme une industrie de divertissement avec une conception imposée du cinéma. Godard rend dès lors un hommage au néo réalisme italien, après une évocation rapide des exceptions cinématographiques réellement résistantes d’après guerre dans leur approche du réel (cinéma polonais à travers Wajda et Munk). Le cinéma a été impuissant face à  la deuxième guerre mondiale et à la Shoah; il n’a pas été un obstacle au grand massacre humain; l’image cinématographique serait-elle une forme d’expression illusoire subissant le réel plus qu’elle ne contribue à le transformer, et le penser ? Le néo réalisme italien, pour Godard, est un cinéma de résistance où le réel est présent; le cinéma n’y fuit pas le réel. Il rend hommage à sa forme également, en concluant sur Pier Paolo Pasolini ce formidable chapitre. Au-delà de cet hommage, la forme même du montage  employé par Godard dans cette partie incarne un cinéma comme une certaine forme de pensée, affrontant le réel. Mon chapitre préféré car le plus pertinent sur la place sociale et artistique du cinéma dans le réel, loin du divertissement et davantage un outil de réflexion et esthétique qui peut se décliner comme un art nécessaire…

Un opus indispensable et bien entendu les autres chapitres des Histoire(s) du cinéma se révèlent (presque) aussi incontournables. Un ensemble difficile à commenter et le mieux est sans doute de s’y laisser absorber. La tentation de reconnaître les extraits etc n’est pas indispensable, au contraire : un montage qui fait avec le visuel/son brut, la matière première. 

L’origine du XXIme siècle ICI SUR DAILY MOTION