Prométhée de l’île Visevica – Varoslav Mimica (1964)

Varoslav Mimica – Prométhée de l’île Visevica – Croatie – 1964 – 90 mn

À l’occasion de l’inauguration d’un monument à la mémoire des combattants de la Seconde Guerre mondiale, Mate retourne dans sa ville natale. Ce lieu convoque son passé, le mouvement partisan, leurs combats et leurs échecs. Visevica est un lieu fictif et l’intrigue est une adaptation moderne de Prométhée : l’électricité apportée à la population de son île natale

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Produit par la Jadran Film et récompensé d’un Arena d’or au festival de Pula 1965, c’est le cinquième long métrage de Vatroslav Mimica mais son premier dit « moderniste ». Etudiant en médecine, journaliste et critique littéraire avant guerre, il a rejoint les partisans yougoslaves en 1943. Devenu critique de cinéma après guerre, en 1949 il est nommé directeur du studio de production Jadran Film, établi à Zagreb. Il y restera deux ans pendant lesquels il s’initie au cinéma, après quoi la lourdeur bureautique le pousse vers le cinéma indépendant. Sans véritable formation au cinéma, il s’inspire de réalisateurs :

« J’ai analysé les films classiques en les regardant image par image sur la table de montage. Par exemple: les films de David Lean, dont j’appris la dramaturgie; ou Billy Wilder, dont j’appris la mise en scène, c’est un grand maître de la mise en scène. Donc, quand je faisais mon premier long métrage je n’étais pas préparé. Bien sûr, je n’avais pas d’assurance en ces choses, mais personne ne le savait à part moi-même. » (Varoslav Mimica, article-interview sur Kinoeye)

Après trois fictions c’est dans le cinéma d’animation qu’il s’exerce, au sein de la fameuse Ecole du film d’animation de Zagreb, une section du studio de production Zagreb film. Avec d’autres cinéastes d’animation, s’y développe un cinéma différent, audacieux qui « était une réaction à l’idéologie et à l’embrigadement du temps. Pour moi, ce fut une forme de résistance » (Mimica). Son court métrage Samac a eu un retentissement international, notamment au festival de Venise, et contribue à donner réputation à l’Ecole de Zagreb, ce qui favorisa une visibilité sans obstacles dans le pays. Samac fut également primé au Festival national de Pula.

Varoslav Mimica – Samac (Seul), 1958

(Cauchemar bureaucratique avec une forme tendant à l’abstraction)

Puis au tout début des années 60 il revient au long métrage de fiction. D’abord avec un film conventionnel tourné en Italie, puis réalisa Prométhée de l’île Visevica, son premier film « moderniste » dans le domaine.

 

Film intégral en VO non sous-titrée :

(pour voir le film avec sous-titres anglais : télécharger la video ICI, les sous-titres ICI, les synchroniser ICI)

 

Parmi les acteurs, il y a Pavle Vujisic (Zane) qui devient un visage familier du cinéma yougoslave à partir des années 50 jusqu’aux années 80 dans les premiers films d’Emir Kusturica, en général dans des seconds rôles. Par exemple il participa au Réveil des rats (1967) de Pavlovic, film relayé ICI sur le blog, et sera même le personnage principal de L’événement  réalisé par Mimica en 1969. La musique, très réussie, est réalisée par Miljenko Prohaska. Il composera également la musique de Lisice de Krsto Papic (en incluant un large répertoire traditionnel rural) ou encore le film suivant de Mimica, Lundi ou mardi (1966)

Parmi l’équipe du film, figure Tomislav Pinter comme opérateur. Il en a déjà été question dans la présentation du film Breza (ICI sur le blog) du cinéaste croate Ante Babaja. Pinter est un contributeur important dans le renouveau formel du nouveau cinéma yougoslave des années 60, à l’image de Prométhée de l’île Visevica où il s’associe à l’expérimentation visuelle.

Images tirées de Prométhée de l’île Visevica

(Mate et le passé : l’échec révolutionnaire)

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En adéquation avec la structure du film qui effectue des sauts dans le temps (d’abord dans la confusion, sous forme de puzzle), Pinter a utilisé un négatif particulier causant une lumière éclatante afin d’exprimer le passé et le travail de la mémoire. Pinter récidivera une approche formelle inventive dans d’autres films des années 60 (dont Lundi ou mardi de Mimica). Il travaillera aussi avec Orson Welles sur Le marchand de Venise, soit un court métrage 1969 dont une partie des images a été volée, ou encore, d’après un article rédigé en serbe, sur un projet fou inabouti pour lequel Pinter devait filmer en caméra cachée la manière dont les italiens parlent avec leurs mains et comment ils considèrent les femmes. Une partie de ces rushes a été employée dans F for fake. 

Extrait du film :

(saut dans le passé)

La structure éclatée du récit est plutôt nouvelle pour le cinéma yougoslave de l’époque, bien il y ait eu quelques récents précédents dont Danse sous la pluie de Hladnik (relayé ICI sur le blog). Des souvenirs d’abord confus émergent dans le présent et le contaminent tel un puzzle à reconstituer. Un traitement de la mémoire qui n’est pas sans rappeler des approches – certes différentes – à l’oeuvre dans des films de Michelangelo Antonioni, Alain Resnais ou, plus à l’est, du cinéaste polonais Wojciech Has (il vient de réaliser L’art d’être aimée dont le récit est constituée de nombreux flash-back au préalable un peu confus, juste avant Le Manuscrit de Saragosse et sa structure narrative des plus « folles » ). Il y a aussi le cinéaste tchécoslovaque Jan Nemec, en particulier son formidable Les diamants de la nuit réalisé en 1963. Ce dernier va même jusqu’à rompre nettement avec la césure souvenirs – présent (le film de Mimica établit un lien organique mais la séparation demeure) : « Je n’ai pas voulu séparer la réalité et les souvenirs. L’ensemble doit transmettre une impression de rêve, peut-être comme dans L’année dernière à Marienbad, mais surtout comme dans une peinture de Chagall, où c’est l’ensemble du tableau qui donne une impression d’étrangeté… » (Jan Nemec). L’expérimentation de Mimica poursuivra de bousculer la structure du récit dans ses deux films suivants Lundi ou mardi et Kaja je vais te tuer ! (1967).

Séquence des Diamants de la nuit :

(deux juifs fuient un camp de concentration; le film mêle réalité et souvenirs)

 

Une séquence qui se rapproche des Diamants de la nuit :

(souvenirs et rêve hantent le héros, avec le travail somptueux de Tomislav Pinter)

 

Politiquement, sans être ouvertement très subversif (notamment par le dialogue final qui rentre dans le moule), Prométhée de l’île Visevica introduit un regard pessimiste, en contraste avec l’optimisme généralisé dans le cinéma yougoslave d’alors. Par exemple, dès l’après guerre se développe tout un pan de films de partisans, faits d’héroïsme, de gloire et d’optimisme. C’est un récit, un mythe national qui se met progressivement en place à travers le cinéma. Là dessus, il faut découvrir le documentaire Cinema Komunisto de Mila Turajlic (relayé ICI sur le blog)  qui questionne toute cette production officielle :  « Un pays comme un studio de cinéma (…), un récit officiel qui est devenu l’histoire de la Yougoslavie » évoque Mira Turajlic dans un débat intitulé « Quel rôle pour le cinéma dans l’histoire ?« . La superproduction La bataille de la Neretva (1969), un film de partisans qui eut un énorme succès, en est sans doute un des exemples les plus parlants.

Bande annonce Cinema Komunisto , avec extraits et témoignages sur La Bataille de Neretva :

« Juste avant de mourir, les derniers mots d’Hitler ont été : tuez Bata Zivojinovic » (propos de l’acteur qui a aussi tourné avec des cinéastes comme Zivojin Pavlovic ou Ante Babaja)

 

Le film de partisan prédomine largement la production de la période, mais des dissonances apparaissent à partir des années 50 et surtout 60. Car un des changements qu’apportent les cinéastes du nouveau cinéma yougoslave (« novi cinema »), en particulier ceux de la Vague noire, c’est d’ébranler l’optimisme officiel généré notamment par les films de partisans (une glorification qui justifie l’optimisme révolutionnaire à adopter) jusque dans des films traitant des partisans. Ainsi Prométhée de l’île de Visevica se révèle critique vis à vis de la révolution, tel un passage du film abordant l’écart entre la mise en place de la modernisation (électrification) sur le terrain et la bureaucratie, par voie de conséquence entre le peuple et le parti. C’est ainsi qu’une atmosphère mélancolique imprègne le film alors même que le personnage principal est censé honorer la révolution à l’occasion de l’inauguration du momument pour les partisans tombés. Or l’avant dernière séquence du film présente une commémoration officielle amère au vu de tout ce qui a précédé, au vu de ce qui fait mémoire dans le personnage principal et combien son état intérieur contraste avec le discours, avec les apparences de l’optimisme hérité de la glorieuse révolution. Finalement c’est la désillusion qui ressort d’un des derniers plans (quand bien même le tout reste très sobre et dans le ton officiel) : composé de la foule, des portraits des héros tombés et d’un drapeau « Vive Tito ! », la musique diégétique adaptée d’un chant russe révolutionnaire y frôle sinon l’ironie au moins la mélancolie de la défaite. Ici elle sonne comme un air funèbre : sommes-nous à un enterrement de la révolution ?

Extrait – Inauguration du monument aux partisans tombés

Si le film s’était terminé là, la conclusion en aurait été des plus amères. D’ailleurs le chant révolutionnaire dont est tirée la musique de cette inauguration a conclu un autre film des années 60, cette fois-ci sans rattrapage optimiste. Il s’agit du terrible Rani radovi (Travaux précoces) de Zelimir Zilnik (relayé ICI sur le blog). Réalisé en 1969, il est un des films déclencheurs de la réaction de Vladimir Jovičić dans le quotidien Borba (presse du parti communiste yougoslave) qui sous forme d’accusation appela « vague noire » la multiplication des films dits « pessimistes », « nihilistes » (ce qui précédait de peu une période de re-dogmatisation et de censure ayant touché les cinéastes trop critiques vis à vis de la réalité). De fait, Rani radovi aborde la désillusion révolutionnaire avec férocité. Or dans la séquence finale le même air musical que celui de la commémoration dans Prométhée accompagne la dépouille du personnage féminin « Yugolsava » (Yougoslavie), assassinée par ses compagnons révolutionnaires. En signe de renoncement à la révolution ils brûlent leur voiture, l’outil par lequel ils sillonnaient des contrées paysannes et ouvrières afin de changer le monde. De la théorie à la pratique, ces jeunes ayant participé aux manifestations de 1968 se sont butés à la réalité (incroyable séquence de lynchage dans la boue par des paysans), ont contredit leurs propres préceptes et se sont dévorés. Ici l’emploi du chant révolutionnaire est ravageur, nettement ironique par rapport à Prométhée. Bien que lié au contexte des récentes manifestations de 1968, Rani radovi fait écho à Prométhée par une révolution qui échoue par rapport à l’idéalisme qu’elle porte, les jeunes personnages du film condamnant eux-mêmes au départ une société qui ne vit pas un « vrai socialisme » tandis qu’est installée la « bourgeoisie rouge », terme en vogue en 1968 (la même bureaucratie du parti évoquée dans Prométhée) : « L’amélioration des conditions de vie des couches inférieures de la société ne peut être atteint simplement en simulant la révolution » (Zilnik à propos de Rani Radovi, interview)

Chant révolutionnaire à la fin de Rani Radovi (Zelimir Zilnik, 1969), film censuré :

(l’année où « vague noire » fut employé pour la première fois à l’égard des films « pessimistes »)

De Mimica à Zelnik, la désillusion s’est ainsi faite plus précise. En 1969, L’embuscade de Pavlovic établissait aussi un tableau cruel et sans concessions où symboliquement un autre cadavre de révolutionnaire, tué par des camarades partisans, concluait le film. Bien que moins ouvertement, en 1964 Prométhée de l’île Visevica portait déjà en germe cette dimension de la révolution dévorant ses enfants, en pointant un socialisme relevant plus de l’illusion que de la réalité. Une chose est certaine : ni le présent, ni les lendemains n’engageaient optimisme.

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3 réflexions sur “Prométhée de l’île Visevica – Varoslav Mimica (1964)

  1. Pingback: Danse sous la pluie – Bostjan Hladnik (1961) | citylightscinema

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