Pays barbare – Angela Ricci Lucchi et Yervant Gianikian (2013)

« C’est une folie. Nous continuons sans le vouloir (…). Quelqu’un dit que c’est une mission, il y a quelque chose de religieux dans cet engagement dans l’archive. L’archive continue à nous parler. Nous voyons des choses que les autres peut être ne voient pas. Quelques fois c’est une sorte d’angoisse de voir les choses. Et c’est toujours les regards de personnes qui nous regardent dans l’archive, et alors nous regardons et nous sommes regardés. Et ça c’est un peu l’Histoire. »

Yervant Gianikian, émission France Culture (décembre 2013)

 

Angela Ricci Lucchi et Yervant Gianikian – Pays barbare – 63 mn – Italie – 2013 – EXTRAITS

« Chaque époque a son fascisme. Un film pour nous aujourd’hui nécessaire sur le fascisme et le colonialisme. Avec notre « Caméra Analytique« , nous sommes retournés fouiller dans des archives cinématographiques privées et anonymes pour retrouver des photogrammes de l’Éthiopie datant de la période coloniale italienne (1935-36). L’érotisme colonial. Le corps nu des femmes et le « corps » du film. Images de Mussolini en Afrique. Photogrammes du corps de Mussolini et des « masses » en 1945, après la Libération. « Après avoir été à l’origine de tellement des massacres sans images, ses dernières images sont celles de son massacre (Italo Calvino) »  »

Bande annonce (extrait, Mussolini en Libye en 1926) :

 

FILM EN ENTIER 

 

Voici le quatrième film  que je découvre du duo cinéaste et il m’a encore scotché. Sur le blog ont été relayés les premier et troisième opus de leur trilogie consacrée à la Première guerre mondiale : Prigionieri della guerra, 1995 (ICI) et Oh Uomo, 2004 (ICI). J’y avais mentionné le colonialisme comme un des thèmes de leur filmographie, très présent par exemple dans leur film le plus « célèbre » à ce jour : Du pôle à l’équateur, 1986 (chef d’oeuvre à découvrir  en intégralité et gratuitement ICI). Or Pays barbare aborde pleinement le colonialisme italien qui s’inscrit dans la continuité du corps ravagé de Oh Uomo où s’annonçait l’Homme nouveau de l’ère fasciste et la conquête coloniale. Des visages, ceux des enfants aux corps malades ou affamés et des hommes aux corps amputés et recomposés artificiellement, s’y adressaient au spectateur par le biais de la « caméra analytique » des cinéastes, soit l’appareil qu’ils ont mis au point pour re-travailler en les fouillant les archives filmiques extrêmement fragilisées qu’ils « déterrent », leur donnant une seconde vie dans notre présent. Après la boucherie européenne de 14-18, place à l’ère fasciste et au colonialisme qui la prolongent.

Pays barbare c’est l’image du colonialisme resté sans images et c’est ainsi que la première partie sur les six composant le film est précédée d’une citation d’ Italo Calvino : « Après avoir été à l’origine de tellement des massacres sans images, ses dernières images sont celles de son massacre« . S’ensuit alors une saisissante séquence composée d’images filmées inédites des cadavres de Mussolini, de sa maîtresse Clara Pectacci et autres fascistes, alors exposés sur une place de Milan en avril 1945. Séquence « muette » mais ces images sont bruyantes; on entendrait presque la foule et son vacarme, foule pour laquelle le travail formel des cinéastes a clairement détaché les individus dont les visages ressortent jusque dans la profondeur de champ (et je n’ose imaginer ce que ça donne sur grand écran !). La foule heureuse de la mort du dictateur est ici individualisée, comme si l’Histoire se responsabilisait de sa composante individuelle, non réduite à de la masse informe. Parmi cette foule il y a sans doute des visages ayant adoré le duce hier et célébrant sa mort aujourd’hui. Peut être alors la libération du fascisme tient des promesses, des espoirs parmi cette multitude de visages. Telle aussi une lucidité retrouvée, réalisant l’atrocité d’une époque désormais « révolue »… Or Pays Barbare constitue un terrible retour sur le colonialisme italien et son absence d’images, fascisme et colonialisme dont le rapport au présent constitue un aspect particulièrement puissant, jusque dans le questionnement final qui nous interpelle directement. Et si le public du cinéma, les spectateurs du film étaient aussi cette foule d’avril 45, si individuellement marquée ? Quelle est notre part de responsabilité individuelle dans l’Histoire et ses retours (permanences ?) fascisant en ces temps où par exemple la forteresse Europe cause la mort de milliers de migrants qui finissent dans la « tombe profonde » de la Méditerranée ? Les rapports de domination se pérenniseraient-ils de nos jours pour d’autres massacres sans images (ou presque) ? « Chaque époque a son fascisme » nous interpelle le film … Avons-nous la lucidité de le voir s’exercer ou restons-nous aveuglés, pour ne pas dire complices et subjugués par son idéologie ?

Constitué d’archives filmiques du régime fasciste et surtout privées et anonymes (dont un film d’un ingénieur italien qui fut présent en Ethiopie), aux formats divers (16 mm, 35 mm …), comprenant aussi un catalogue photographique d’un ouvrier italien des années 30 spécialisé dans l’industrie de l’aviation (celle qui bombardait l’Ethiopie en 1935-36 …), l’ensemble des images du film ont pour socle commun la vision civilisatrice du colonialisme italien. Mais les cinéastes parviennent – comme d’autres de leurs films – à dépasser l’argument idéologique originel pour en extraire d’autres significations et faire parler autrement le contenu des images. C’est en cela que leur démarche archéologique est pleine puisque ne se réduisant pas à la simple découverte de films oubliés en en permettant le visionnage; c’est aussi et surtout une restitution au prisme de leur analyse fouillée qui ouvre des portes pour mieux saisir le passé.

Je rappelle donc que dans l’ensemble de leur oeuvre (des dizaines de films !) les cinéastes effectuent un véritable travail archéologique en découvrant des films anciens qui nécessitent le plus grand soin de manipulation, tout en les retravaillant par leur « caméra analytique » (ralentissements, changements de couleurs, montage …). Ils font ainsi resurgir des images du passé tout en les dépouillant le plus souvent de leur fonction première (en tout cas sans s’y soumettre), telle la vocation propagande par exemple, et créent une approche réflexive questionnant le présent. Nous sommes à l’opposé de l’image-objet vouée à une quelconque consommation passive, d’un simple « déterrement » de films en voie de désintégration ou d’images asservies à un discours. Sur ce dernier point, au départ il est d’ailleurs déroutant comme l’image ne s’accompagne pas de relais (ou presque) de commentaires explicatifs puisqu’elle se livre à nous sans guide orientant la réception. Quand le sonore se manifeste, il n’instrumentalise pas l’image comme réceptacle d’un discours (et vice versa). En fait les archives filmiques re-travaillées du duo (tels des films re-créées en quelque sorte, de véritables œuvres) nous parlent, nous interpellent, nous interrogent en plus de la valeur documentaire proprement dite des contenus. Comme l’exprime la citation ouvrant la présente note, Gianikian et Lucchi établissent un rapport entre passé et présent où la notion de regard tient une place primordiale, tels les visages qui sont si souvent mis en évidence par un ralenti, un gros plan ou un éclaircissement pour rendre l’individualité à la personne filmée et sa force vive dans le témoignage qu’elle représente. Par exemple, la séquence d’ouverture de Pays barbare dont il est question plus haut témoigne de cette présence des visages qui s’échappent de la foule anonyme; elle se différencie de la foule qui apparaît généralement dans les films d’archives évoquant les mouvements collectifs, l’Histoire. C’est ainsi que les cinéastes travaillent au corps et les corps des images du passé, y creusant pour mieux faire resurgir leur portée, leurs potentielles significations jusqu’à nos jours, à la lumière de thématiques dont ils ont fait leurs obsessions : la violence (située à l’origine de leur travail), la guerre en Europe et ses massacres (première guerre mondiale, Yougoslavie, génocide arménien), le colonialisme, l’Homme … Pour plus de précisions sur tout cela rien ne vaut l’écoute des propos des cinéastes eux-mêmes. C’est pourquoi j’invite à découvrir la très intéressante émission radio de France Culture qui s’est déroulée en décembre 2013 peu après la sortie de Pays barbare et écoutable en intégralité ICI.  Il y est question de leur rapport au cinéma, de la « caméra analytique » et de leur méthode de travail, de leurs parcours, thématiques privilégiées, quelques uns de leurs films etc.

 

Extrait 1 : Vers Tripoli, 1926 

Comme pour la trilogie sur la guerre, la grande Giovanna Marini contribue à la trame sonore du film (ne pas hésiter à découvrir ICI sur le blog l’excellent documentaire télévisé qui lui a été consacré). Ici Giovanna Marini se lance le plus souvent dans une forme de narration chantée et issue de sources diverses (lettre, discours etc). Sa contribution dans l’extrait ci-dessus marque combien l’oeuvre effectue un rapport fréquent entre passé et présent : alors que les italiens colons des années 20 se rendent en Libye et dansent sur le pont du bateau, la voix chantante de Marini renvoie aux africains contemporains noyés dans la mer Méditerranée face à la forteresse Europe, celle-là même qui colonisa leurs terres et les rejette. Les cadavres repêchés en mer du côté de Lampedusa et autres Melilla viennent forcément à l’esprit … tout comme les nombreux migrants confrontés quotidiennement à la forteresse européenne et à ses traitements inhumais (expulsions, rafles, tabassages policiers, centres de rétention, absence de droits …).

La composante sonore de Pays barbare m’a cependant nécessité un temps d’adaptation tant elle relève d’un traitement inédit à ma connaissance dans le travail des cinéastes. Jusqu’ici ils m’avaient familiarisé à l’absence de commentaires autres que quelques brefs intertitres tandis que des apports comme celui de Giovanna Marini se fondait plutôt dans l’image, du moins sans charge vraiment narrative. Or une fois n’est pas coutume, ici une voix off narrative, contextualisant ou analysant intervient aussi à quelques reprises : c’est la voix de Yervant Gianikian lui-même et, en toute fin, celle d’Angela Lucchi. Ces apports oraux sont de sources diverses (extraits de télégrammes ou de discours de Mussolini, citation de Rimbaud, extrait d’une lettre d’ouvrière à son mari soldat présent en Afrique, descriptions de notes accompagnant les archives …) tandis que  les auteurs livrent également de leurs réflexions politiques, notamment sur la fin. Il y a comme une séparation sonore/image contrairement à ce que font habituellement Gianikian et Lucchi où les images monopolisent l’attention maximale et comme se suffisant presque à elles-mêmes, sans « explications ». La dimension sonore de Pays barbare alterne avec les  « silences » des images et a différents statuts : en plus du corpus archives extraits de sources écrites (discours, lettres etc) à valeur narrative en quelque sorte, elle contextualise le matériau d’archive lui-même. Or le corps du matériau est également très signifiant et cela est particulièrement frappant avec la séquence du film tourné en Ethiopie (extrait 2 ci-dessous).

 

Extrait 2 – « Civiliser » l’Ethiopie :

La voix de Gianikian expose une description succincte des notes accompagnant les cartons des photogrammes retrouvés (vocabulaire zoologique etc) et mentionne également leur état physique. Des traces d’usure du matériau filmique témoignent de l’érotisme colonial qui se délecte des corps nus. Ainsi l’éthiopienne aux seins nus conclue en silence la terrible séquence du lavage de ses cheveux entrepris par un colon « civilisateur ». Le colonialisme c’est aussi un viol.

L’argumentaire colonial et sa perception d’un peuple « barbare » est renforcé par des extraits lus de télégramme et discours de Mussolini. Et qui se révolte s’expose à la répression. Le colonialisme débouche ainsi sur le massacre. Ce dernier reste sans images, et c’est justement le propos de Pays barbare. L’image coloniale ne contient pas non plus la révolte des damnés. Même si je reste tout de même précautionneux avec cette comparaison car je n’ai jamais vu le film de Djebar dans une version sous titrée, comment ne pas penser à Zerda ou les chants de l’oubli d’Assia Djebar ? Ce film reprend des archives filmées coloniales auxquelles des voix indigènes (la bande sonore) apportent la contradiction, où le matériau filmique représentant l’idéologie coloniale est donc creusé d’une autre dimension. Ainsi les indigènes s’y révèlent autrement que par le regard occidental. Et des absences de l’image se révèlent dans la bande sonore. Il en va de même – certes par un processus formel différent – dans Pays barbare : révéler l’absence des images et la faire surgir, tels l’oppression et les massacres, notamment par l’apport  de compléments sonores (ainsi l’évocation d’expropriations, de la répression etc). La comparaison est précautionneuse d’autant plus que chez Gianikian et Ricchi l’image elle-même peut révéler une présence à priori absente du matériau originel. Comme exposé plus haut c’est rendu possible par leur caméra analytique qui creuse l’image.

 

Extrait 3 – Bombardements au gaz moutarde en Ethiopie (1935-36) :

Cette séquence aborde un fait encore bien méconnu de la guerre coloniale italienne menée en Ethiopie. Et aucune image ou presque en témoigne, comme le stipule l’intertitre annonçant cette séquence. Ici un extrait de discours de 1936 de l’empereur éthiopien Haïlé Selassié chanté par Giovanna Marini accompagne quelques images d’archives comprenant un très glacial survol en avion de l’Ethiopie : conquête du territoire, bombardements imminents, vision d’une étendue terrestre soumise au gaz moutarde … Les cadavres humains sont absents de l’image mais le discours de Selassié interprété magistralement par Marini les rend présent.

Cependant la résistance, l’hostilité indigènes sont parfois perceptibles dans l’image. Ainsi un bref passage où une éthiopienne accompagné de deux bébés est visiblement moquée par un soldat italien. La femme adresse alors comme un regard accusateur au cameraman, et au-delà nous interpelle comme témoins. On retrouve de tels regards-caméra dans d’autres passages, tel le terrible regard d’un garçon libyen se retournant vers la caméra au moment d’un cortège italien faisant suite à la séquence du bateau. Le regard contredit l’apparent accueil joyeux réservé à l’entreprise coloniale italienne … et se détache aussi des images de folklore que saisit régulièrement la caméra coloniale. On apprend à voir autrement ces images du passé.

Il ne pourrait être oublié de ce film l’évocation de la collaboration à l’entreprise coloniale, y compris du monde ouvrier. Mais le fascisme et cette réalité coloniale n’épargnent pas pour autant l’italien, ainsi en témoigne par exemple une lettre d’une ouvrière épouse de soldat présent en Afrique. Cet aspect serait sans aucun doute à creuser mais ce n’est pas ce qui a le plus été retenu à la suite de mon premier visionnage. En fait le film suscite beaucoup d’impressions et il n’est pas évident de coucher ça par écrit. Il y a une véritable fascination – pas dans un sens malsain – au premier visionnage. Et c’est une multiplicité de choses qui me sont parvenues sans que je structure vraiment cela dans ma réception.

Je conclue donc par de dernières lignes évoquant la fin du film tant elle m’a marqué et que j’y repense sans cesse. L’érotisme colonial y revient avec grande force au sein d’une séquence hallucinante : les corps nus et dansant des colonisés deviennent des corps silhouettés puisque les mains coloniales européennes les ont peu à peu effacé de la pellicule; on pourrait presque lire l’état pelliculaire comme l’expression littérale du massacre perpétré par l’Italie coloniale (Gianikian a d’ailleurs précisé dans la presse combien ces négatifs étaient infestés d’innombrables traces de doigts ayant donc saccagé la visibilité des photogrammes …). Aussi ces corps sont comme devenus fantômes mais ils nous parlent encore, juste avant de s’engouffrer inexorablement dans la nuit des temps. C’est là le grand travail des cinéastes : faire parler, vivre l’archive au-delà de la manipulation d’images originelle et de son état fragmentaire, bien que condamnée à la mort par le support argentique lui-même. Que nous disent ces fantômes du colonialisme ? Nous éclaireraient – ils d’outre tombe quant aux sombres répétitions qui ont cours dans notre présent ? L’interrogation finale prononcée par Angela Lucchi est plutôt claire, en écho à ces fantômes qui nous parlent comme dans un dernier cri couché sur pellicule agonisante : vous le voyez le fascisme d’aujourd’hui ?

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Roger Agache et l’archéologie aérienne (reportages)

« Je crois que ça a été l’apport premier des recherches en Picardie, qui était de montrer qu’avec un simple appareil photographique on pouvait. C’est pas les appareils photographiques qu’il faut améliorer, c’est ceux qui s’en servent. Le problème c’est d’essayer de voir ce que les autres n’ont pas vu. »

« La terre garde en mémoire les traces de l’occupation humaine depuis des millénaires. A certains moments, à certaines heures cette mémoire réapparaît (…) C’est la mémoire de la terre »

Roger Agache

A la lumière de la première citation qu’on pourrait presque lire comme des propos d’un cinéaste, Roger Agache a apporté un nouveau regard en archéologie.

Amateur passionné puis plus tardivement de formation de préhistorien, il est un des pionniers en France de l’archéologie aérienne. Alors que dans les années 50 la photographie aérienne est déjà développée en Grande Bretagne en lien avec les recherches archéologiques, Agache affirmait – du moins dans un reportage relayé plus bas – que c’est peut être en partie son antimilitarisme qui l’a incité à s’intéresser à la prospection aérienne : à savoir que la photographie aérienne ne pouvait se réduire à un usage militaire et à être la spécialité des lectures de l’armée.

Artisan de la prospection aérienne dans le Nord de la France, Roger Agache a débuté cela avec des moyens photographiques fort modestes. Il a surtout amené un nouveau regard. Sa connaissance de cette partie de la France l’a guidé en partie, bien qu’il a fallu du temps et de la pratique pour mettre en place progressivement une méthodologie. Il a non seulement régulièrement cheminé le sol rural du nord, en Picardie surtout, mais il a aussi mis à contribution les connaissances de terrain des travailleurs de la terre, avec qui il avait des proximités dès son enfance, ayant vécu en partie chez ses grands parents habitant un village picard. Une proximité indissociable de son travail de prospection en fin de compte, à l’antithèse des regards des spécialistes et décideurs cantonnés à la technologie et aux bureaux, aveugles à la terre et à sa vie.

« En hommage à ces vieux paysans picards et à leurs ancêtres qui cultivaient passionnément la terre au lieu de l’exploiter, à ces paysans d’autrefois dont le labeur incessant avait façonné un paysage profondément humanisé, harmonieux, équilibré, fait d’une sagesse agraire millénaire, mais aujourd’hui livré aux saccages des barbares de notre temps : les technocrates, les promoteurs, les chasseurs de profit. »

Roger Agache

Les liens vidéos qui suivent reviennent donc sur Roger Agache, ses apports en archéologie aérienne et quelques principes de cette dernière, à défaut de véritable documentaire réalisé à ce jour. Décédé en 2011, il  a en tout cas révolutionné l’observation archéologique de la terre. Que ce soit dans ses propos ou les images tirées de ses observations, on sent une certaine poésie qui s’en dégage en plus de l’objectif scientifique.

 

Roger Agache ou la passion de l’archéologie aérienne (émission TV de Thierry Bonte) – 26 mn – 1986 

Réalisé en 1986 pour la télévision, ce reportage est très intéressant notamment pour les propos de Roger Agache. Il est question de la genèse de son approche et de ses réflexions sur l’observation de la terre, du déroulement du travail de prospection, de la croisée des approches, des apports de l’archéologie aérienne, du chamboulement de l’archéologie par ses implications … Cela aurait pu être un reportage ennuyeux chargé en méthodologie glaciale de l’archéologie aérienne, mais il n’en est rien; il amène bien les enjeux et les problématiques, et la place tenue par les propos d’Agache n’y est pas étrangère. On appréciera au passage, par exemple, le rappel à propos de l’archéologie classique qui se construit par la destruction de ce qu’il nomme « les archives de la terre« . L’archéologie aérienne est de nature différente, tout en étant complémentaire de l’archéologie classique (et réciproquement).

Le reportage pose aussi une réflexion sur le patrimoine archéologique. Agache annonce aussi l’apport du satellite à l’avenir. Il ne se trompait pas et de nos jours, par exemple, le Mexique a mis en place un coûteux projet de détection par satellite des sites Mayas (situés dans et sous la jungle… ), avec  une estimation énorme du pourcentage de sites non fouillés, et sans doute non sans conséquences dans de futures approches étatiques du patrimoine préhispanique .

Il reste à voir ce que l’archéologie aérienne conserve avec le temps d’un Roger Agache et de son caractère passionné, si elle ne se perd pas dans ses seuls atouts technologiques de plus en plus performants et dans un cloisonnement entre spécialistes, dans les bureaux de gestion de patrimoine par exemple, vis à vis des gens d’en bas. Pour en revenir au Mexique, certains autodidactes passionnés en restent modestement à une espèce de semi-prospection, soit un catalogue-répertoire de plus de 200 sites mayas et ce sans les moyens scientifiques du satellite qui les survole en ce moment même : voir ICI sur le blog.

 

 Archéologie aérienne : Roger Agache – 7 mn – Années 2000

Un reportage des années 2000, où une petite synthèse se fait quant aux débuts de Roger Agache en archéologie aérienne. Les propos de ce dernier tiennent encore une large place et on y retrouve quelques similitudes, à deux décennies d’intervalle. La réflexion poétique liée à la terre, à l’archéologie aérienne et aux traces humaines conclue l’ensemble.

 

Jean Pierre Baux – Archéologie aérienne , une nouvelle technique – 26 mn – 1979

« Présentation des différents types d’indices révélateurs des vestiges archéologiques arasés dans les grandes plaines de l’Artois et de la Picardie. Méthodes (conditions d’apparition des tracés, choix des moments favorables aux survols) et résultats (typologie, inventaire et cartographie des structures archéologiques), découverte de l’implantation rurale gallo-romaine (villas, sanctuaires, vicus). »

Cette réalisation a associé Roger Agache pour les aspects scientifiques. Les images sont superbes, et les implications de l’archéologie aérienne y gagnent beaucoup en méthodologie et découvertes, en plus d’enchaîner des exemples saisissants accompagnés d’une musique dégageant une atmosphère particulière en phase avec les vues aériennes.

VISIBLE EN ENTIER ICI SUR CANAL-U TV

Enfin, un site internet du Ministère de la culture est consacré à l’archéologie aérienne dans le nord de la France, et donc à travers surtout les apports de Roger Agache pour lequel on y trouve une biographie. Le site fait le point sur la méthodologie, les découvertes etc et est accessible ICI.

Le génie Magdalénien – Philippe Plailly, Pierre François Gaudry (2009)

EN ENTIER – Le génie Magdalénien – Philippe Plailly, Pierre François Gaudry – 2009 – 52 mn

« La naissance de l’art dans la préhistoire est une question complexe ; pour certains elle est le fruit d’une révolution mentale qui aurait débuté il y a 40 000 ans ; pour d’autres elle résulte d’une longue évolution engagée avec l’apparition des premiers hommes il y a deux millions d’années. Progressivement, nos ancêtres consacrent une part croissante de leur temps aux activités artistiques; ils décorent leurs objets et les sites ou ils s’établissent. Avec les Magdaléniens, ces ancêtres installés dans une grande partie de l’Europe entre 18.000 et 10.000 ans avant JC, l’art se développe à un niveau exceptionnel. »

 

Ce documentaire permet une approche de l’art Magdalénien en se focalisant principalement sur deux sites archéologiques en France, dans le Périgord : les grottes du Roc aux sorciers à Angle sur l’Anglin et de la Marche à Lussac. Cependant il ne se cantonne pas à ces grottes et effectue des correspondances avec d’autres sites, ainsi en France (abri sous roche de la Chair à Calvin en Charente, Pincevent), en Egypte (Qurta) et en Angleterre (Creswell).

Instructif et captivant, le film a obtenu les Prix du Public au Festival Objectif Préhistoire de Pech Merle 2012 et au Festival international du Film archéologique de Bruxelles 2009.

Une large place est donnée aux réalisations artistiques mais il est également question, certes trop brièvement (nous sommes dans le format télévisuel de l’incontournable 52 mn… ) de l’articulation de l’art Magdalénien à ses auteurs, à son environnement naturel, à son habitat, à une large échelle d’occupation des territoires … En fait plusieurs portes s’ouvrent à travers l’art préhistorique, et il est par ailleurs très appréciable que le documentaire ait fait le choix de porter sur des sites relativement peu connus en la matière, évitant de se « contenter » de la très célèbre grotte de Lascaux. D’où aussi cette importance, tissée par la structure même du documentaire qui se déplace sur plusieurs lieux, des correspondances entre les sites, sans que le propos en soit ici de tirer des conclusions hâtives sur un ensemble de populations dont on ne « connait » (tout est relatif) qu’un petit morceau, fatalement. A cet égard la citation d’André Leroi-Gourhan en fin de film est symptomatique.

Le génie Magdalénien ne tombe pas dans le piège d’un relais spectaculaire, en sur-interprétant par exemple les découvertes, malgré les quelques concessions inévitables (musique etc). Globalement le propos est bien pesé, équilibré, et c’est une présentation de l’art Magdalénien qui vaut le détour, ne serait-ce que par les questions qu’elle ouvre sur ses auteurs. De quoi approfondir, par ailleurs.

Le geste et la parole (André Leroi-Gourhan) – Paul Seban (1970)

« Le premier homme n’existe pas, c’est une abstraction (…). Il est très difficile en paléontologie, et Teilhard de Chardin l’avait déjà fait ressortir, le point d’origine est très difficile à fixer, il est hors de notre accès. « 

 

EN ENTIER – Le geste et la parole (André Leroi-Gourhan) – émission TV « L’aventure humaine » – Paul Seban – 43 mn – 1970 

 » « L’aventure humaine » est une série de cinq émissions qui a pour but de cerner à la fois une grande question – l’homme son passé lointain et son devenir – et une méthode scientifique qui s’attache à rendre rigoureuse une recherche encore balbutiante.Pour André Leroi Gourhan, professeur d’anthropologie préhistorique au Collège de France, rien n’est affirmé qui n’ait été expérimenté minutieusement, que ce soit au sujet de la taille d’un silex, de l’utilisation d’une sagaie ou de la répartition des animaux dans les peintures pariétales. Cette première émission se présente comme un long entretien avec Leroi Gourhan à propos des premiers hommes préhistoriques apparus sur la terre il y a un un million et demi d’années au début de l’ére quaternaire. » (INA)

 

Voilà une très bonne surprise, découverte récemment et de manière tout à fait hasardeuse. Ce premier volet d’une émission télé réalisée en 1970 est très intéressant et n’a pas trop mal vieilli malgré son âge – signe évident de la qualité de l’approche et, bien entendu, de la personne occupant le devant la scène. Ce n’est autre qu’André Leroi-Gourhan, éminent préhistorien et dont le site Hominidés à fait ICI une petite biographie.

L’introduction est excellente. C’est d’une part une entrée en matière toujours aussi pertinente quant à certains de nos spectacles archéologiques contemporains, y compris audiovisuels, et de leurs clichés propagés, non sans perspectives lucratives (au bon souvenir aussi d’un passage de Brigitte Senut, la dame aux fossiles ICI, où justement la scientifique y évoque une certaine vulgarisation et domination des clichés dans notre société dans les rapports à la Préhistoire). D’autre part elle amène une réflexion sur notre approche, notre conception de l’homme préhistorique et c’est ce dont il est largement question dans l’entretien réalisé avec Leroi-Gourhan; telle une mise en abyme de nos possibilités d’approche d’un passé humain et de ses origines qui nous échappent (et nous échapperont toujours en partie).

Les traces qu’ont laissé les hominidés sont ceux par quoi nous pouvons et devons passer pour les approcher et l’industrie lithique occupe là une place de grande importance (mais aussi l’art pariétal par exemple); retrouver le geste passé constituant un objet c’est en partie nouer contact avec ce passé. En ces temps où la génétique est très présente dans les actualités scientifiques – oui, elle est très précieuse -, il n’est pas à oublier quelques fondamentaux. On a beau se rapprocher du biologique, ceci n’est pas tout en soi. Cela me rappelle que le dernier opus de Rob Hope intitulé Symbiose, terre des Néandertaliens et projeté dans de prochains festivals de film d’archéologie, a semble t il une intention de rapprochement du Neandertal à travers l’environnement naturel et l’interaction des préhistoriques avec celui-ci; ailleurs Rob Hope a initié un tel rapprochement comme le laisse penser une intrigante et fortement réussie bande annonce ICI. Pour en revenir à Leroi-Gourhan et la présente réalisation, à travers le geste produisant l’outil, par exemple, on en vient au langage, à la pensée, à la représentation du monde. Les hommes et femmes du passé, d’une certaine manière, nous parlent, nous lèguent des « messages », malgré parfois les centaines de milliers d’années qui nous séparent, soit cet abîme de temps que nous ne pouvons que très difficilement nous représenter. Il n’y a pas d’écriture mais …

Certes des passages de l’émission sont datés, ainsi la terminologie employée par exemple, et un intertitre précisant le progrès des méthodes de datation indique d’ores et déjà le caractère forcément « périssable » d’une partie des données scientifiques présentes dans l’émission. Sur les conceptions de l’articulation station debout et évolution du cerveau, par exemple, ont été relayés sur le blog deux documentaires portant sur deux scientifiques (femmes) qui ont pas mal secoué par leurs hypothèses de recherches et découvertes : Anne Dambricourt (ICI) et Brigitte Senut (LA), cette dernière ayant la particularité de travailler prioritairement sur les fossiles des grands singes. Mais il est également intéressant que dans la présente émission TV on ait un exposé introductif de quelques conceptions bien marquées de Leroi-Gourhan (et de l’époque), et ce à défaut de se plonger dans sa littérature … pour qui par exemple préfère Pantagruel (comprendra qui regardera l’émission).

En tout cas c’est justement là que la qualité de ce volet d’émission (TV !) est manifeste : nous ne sommes pas dans la communication d’une emphase dépendant entièrement de notre soumission à un discours de représentation d’un passé correspondant à un moment X de la mode d’une vulgarisation. Ce volet de l’émission échappe à ce qui condamne à l’anecdotique, voire à l’insignifiant, un ensemble de réalisations audiovisuelles qui lui ont succédé, et lui succèdent encore de nos jours. Il ne s’agit pas d’une reconstitution dotée de grands moyens d’une « réalité » remontant à moins 100 000 ans, au détour d’une vie de caverne, et pourtant le rapport à la Préhistoire y est beaucoup plus profondément amené. Bien entendu Leroi-Gourhan y contribue beaucoup, et le réalisateur a effectué un bon choix de montage introductif à la Préhistoire; finalement c’est des illusions à éviter dont il est en partie question quand on entre dans cette dernière : être conscient du caractère impossible de déchiffrement total des origines de l’Homme et de son évolution à travers ses différents millénaires et manifestations; la part « indicible » demeure. La réalisation a su en tout cas, en toute simplicité, amener la chose réflexive sans y perdre le grand public que nous sommes, et tout en suscitant un vif intérêt, une grande curiosité. Vite, une truelle et un chantier de fouilles !

 

Post Scriptum :

Je n’ai pas vu les trois volets suivant de l’émission qui alternent entretien avec Leroi-Gourhan et son accompagnement sur des sites préhistoriques, tels par exemple Pincevent et… Pech Merle où se déroule depuis 2012 un Festival de Film de Préhistoire (ICI). A propos de Paul Seban, il est à noter qu’en 1993 il faisait part ICI de son dégoût profond pour la télévision et sa médiocrité ambiante, accompagnée alors par le Parti Socialiste au pouvoir :  « En France, je suis exclu des télévisions. Tout ce qui est qualité, recherche, intention réelle d’approfondissement, est marginalisé. C’est devenu banal, quotidien. La situation de la création à la télé est quasiment désespérée, inéluctable. Je ne regrette rien, si ce n’est que les socialistes aient hâté la ruine d’un métier qui avait de belles perspectives. » Au-delà de son inclinaison à « voter pour le Parti Communiste« , il est surtout à relever que la misère culturelle du PS a en effet son pendant en précarité, en ces jours où l’intermittence du spectacle est sur le point de se faire définitivement éclatée (ICI « Nous ne voulons pas être sauvés« ).

Explorations maya – Eduardo Gonzalez Arce

J’avais abordé une première série de documentaires autour du passé des Mayas ICI sur le blog. Si un deuxième volet relayant des réalisations audiovisuelles en la matière est envisageable, il est cependant clair que la qualité et l’originalité laissent à désirer, et il est extrêmement difficile d’échapper aux réalisations formatées.

Concernant le passé maya, Le code maya enfin déchiffré reste pour moi une référence, notamment par le lien établi avec les mayas du présent, et ce malgré le ton faisant trop les louanges, à mon goût, des archéologues/scientifiques (et certains pilleurs d’art maya d’ailleurs); bien sûr la science est d’un grand apport et il y a des gros manques, des pertes, des vides – en plus des effacements causés en amont par la colonisation (soulignée par le docu) – mais il y a souvent exagération d’une forme d’angélisme de l’éclairage scientifique et de sa visibilité privilégiée dans le rapport au passé au détriment d’autres types d’apports et de réappropriations du passé, relativement autonomes vis à vis de la science, bien que potentiellement complémentaires mais pas en rapports de perpétuelle subordination… Toujours est-il que je n’ai toujours pas découvert de réalisation proche des aspects à la fois instructif et passionnant, historique sur les recherches et réflexif sur le patrimoine maya, du documentaire de Lebrun.

Mais voilà que dernièrement j’ai fait une découverte sympathique. A partir de  2010 a été réalisée par un passionné une cartographie video de nombreux sites Mayas au Mexique et au Guatemala, parfois pas (encore ?) ouverts à la fouille et voire abandonnés dans la jungle, soit 209 ! Progressivement des compagnons (plus ou moins temporairement, en fonction des lieux aussi) se sont joints aux 26 explorations, découpées par de nombreuses videos, chacune correspondant à un site Maya. Il s’agit d’un groupe d’autodidactes constitué autour d’Eduardo Gonzalez Arce. Parallèlement à la video, il y a aussi de la photographie.

J’ai visionné quelques unes des explorations vidéos (assez courtes) – en VO – et c’est bien documenté par les explications en plus des détails architecturaux etc saisis. Nous ne sommes pas dans le spectaculaire, et voilà un superbe exemple d’initiative amateur tant dans la pratique video (vraiment à la bonne franquette et un matériel élémentaire) que dans l' »archéologie » en quelque sorte, par des autodidactes qui font bien mieux que nos « réalisateurs » officiels formatés par les critères spectacles et communication de la T.V !  Vraiment passionnés par l’histoire Maya, au-delà de motivations professionnelles, leur travail est d’une grande richesse, et a son importance documentée. Dommage en fait que la langue espagnole m’échappe en partie … Le genre d’initiatives qui, toute proportion gardée, me rappelle celle d’une personne travaillant (en tout « amateurisme » de passionné) à un recueil photographique de toutes les cités minières du Nord Pas de Calais (pas seulement UNESCO) et mis à disposition sur la toile en plus de traitement (ou renvoi) documenté en parallèle.

En guise d’introduction de leur démarche, il y a une émission radio mexicaine intitulée Raices qui leur a été consacrée en 2013. L’invité est alors Luis Adrián Rojas Yañez, qui est maintenant partie prenante du groupe dirigé par Eduardo Gonzalez. L’émission (27 mn) a été mise en ligne ICI sur archives.org (site des archives audio-visuelles intégrant le domaine public). Il y précise d’entrée qu’il n’est pas anthropologue « ni archéologue, ni ethnologue, ni épigraphiste…« . Là encore mon espagnol défaillant m’en a limité la compréhension, mais on doit sans doute en apprendre un peu plus sur l’actualité de leurs démarches, au-delà des vidéos réalisés et publiées sur YT (l’émission radio est relativement récente !).

Voilà en tout cas de bonnes occasions de quitter le maya-spectacle des grands sites touristiques et d’avoir une impression un peu plus générale de la richesse du patrimoine archéologique maya (Guatemala, Mexique, El Salavador, Belize…), de ses multiplicités etc. Surtout, on peut imaginer l’apport potentiel en terme de protection des sites de « seconde zone ». Bien sûr c’est coûteux l’archéologie, la préservation etc mais il serait dommage que l’exploitation économique de sites colosses du patrimoine maya (comme préhispanique dans son ensemble) contribue à l’oubli d’autres lieux, certes moins spectaculaires, mais tout aussi importants y compris historiquement en plus de leur qualités de lieu. Sans forcément passer par du grillage etc, il serait intéressant aussi que la perception du patrimoine maya passe par la considération de ces sites oubliés, de seconde zone, et qui renouvelleraient peut être aussi le apport au patrimoine en créant une rupture avec la consommation de masse. L’archéologie y joue un rôle, notamment en termes pédagogiques, et elle n’est pas que du ressort des professionnels reconnus. Ces personnes font une cartographie documentée de sites mayas indépendamment du fameux projet de reconnaissance archéologique du sud-est du Mexique qui a été entamé en 1996 et qui vise via photos satellites et stéréoscopie à repérer les sites archéologiques recouverts par la nature – nous en avons un exemple tout récent ICI dont la « découverte » du lieu in situ est le fruit d’investissements du National Geographic et une société australienne. Euh les résultats du projet confortent l’idée que les lieux mayas mis à jour actuellement sont infimes. En plus les sites ne sont ouverts qu’à un très faible pourcentage de leur superficie et où la fouille des centres monumentaux est privilégiée; concentration de fouille qui commence à être remise en cause par les dégradations et pillages occasionnés sur les zones péri urbaines de grands sites mayas …

Pour en revenir au groupe d’Eduardo Gonzalez, chacune des videos publiée sur YT dispose d’une rapide présentation écrite du site exploré, et en voici une ci-dessous. Pour l’ensemble de la série , le lien de la chaîne YT qui lui est consacré est ICI.

Enfin on a une petite idée de leurs expéditions documentées ICI dans un article portant sur un site maya complètement paumé dont l’accès est passé nécessairement par la sollicitation d’un guide, en l’occurrence un maya âgé de 80 ans. L’article revient en partie sur cette rencontre et la difficulté d’accès au lieu.

 

Et je conclus cette note, justement, par un autre type d’approche d’un patrimoine préhispanique, et ici une fois de plus maya : soit par une photo prise à Tonina – ancienne ville Maya rivale de la grande Palenque (dont des rois ont été enlevés et tués à Tonina !) – qui juxtapose un panneau de l’EZLN d’appropriation des terres au site archéologique géré par l’Etat mexicain. Le panneau fut à l’origine volontairement exposé aux regards à l’occasion d’une annonce d’une venue présidentielle chargée de faire la promo des manifestations « culturelles » in situ à l’occasion de la « fin du monde » 2012 (comme nombreux autres endroits mayas reconnus nationalement au Mexique). Le panneau rappelait ainsi l’opposition exercée par l’Etat et ses complices privés vis à vis des terres reprises et gérées par l’EZLN, tout en s’accaparant l’image indienne et son patrimoine à des fins capitalistes. La gestion du site archéologique eut d’ailleurs à un certain moment des prétentions d’accroissement touristique, avec des fonds privés, et ce fut une partie du site qui fut démolie… au nom de sa « mise en valeur ». Comme pour le premier volet consacré aux documentaires du monde Maya, le dernier mot est donc à l’EZLN dont les rapports au patrimoine archéologique et à l’histoire des mayas dans leur diversité n’est pas d’un intérêt moindre. Il soulève notamment la question de la place des communautés indiennes en général vis à vis d’un patrimoine et de l’image (et des mythes ?) et profits touristiques qu’on tire des passé indigènes (et la valorisation du métissage) parallèlement aux inégalités et leurs exploitations, expropriations, acculturations etc. Le mythe national n’aurait il pas ses limites ?

Tonina, Chiapas, secteur d’Ocosingo (le nom du municipio zapatiste vient d’un compagnon tué par l’armée gouvernementale lors des batailles de 1994)

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Brigitte Senut la dame aux fossiles – Philippe Ayme (2012)

D’une part je savais que certains ténors de la communauté internationale n’apprécieraient pas cette découverte : nous n’étions pas anglo-américains (lorsque nous avions mis au jour le crâne d’un Homo ancien en Ouganda, un collègue anglais m’avait écrit pour me demander d’abandonner mes travaux en Afrique anglophone et de me consacrer à l’Afrique francophone : quel néocolonialisme !).

Brigitte Senut, Et le singe se mit debout

 

EXTRAITS – Brigitte Senut la dame aux fossiles – Philippe Ayme – 52 mn – 2012

Parfois perçue comme « hérétique » dans son combat contre les idées reçues, Brigitte Senut, professeure de paléontologie au Muséum d’Histoire Naturelle et chercheuse passionnée, a fait de la transmission des connaissances son cheval de bataille.
Questionnant la place de la femme dans la recherche et celle de la science dans nos sociétés, ce film nous fait aussi découvrir le rift kenyan, terre d’Orrorin et de la communauté Tugen qui a su, au fil des missions de Brigitte et de son équipe, s’approprier une science et un patrimoine.

 

J’avais brièvement évoqué ce documentaire lors d’un retour sur un montage audio d’un grand scientifique sénégalais : Cheikh Anta Diop (ICI). M’étant alors contenté de la bande annonce, voici que j’ai pu le découvrir dans son intégralité dernièrement. A l’image des réflexions amenées dans une courte vidéo consacrée aux réalisations audiovisuelles dans la Préhistoire (ICI), le moindre qui peut être affirmé est combien ce documentaire se détache de la standardisation audiovisuelle par les quelques approches à contre courant de la discipline scientifique et des fouilles archéologiques, en plus de la gestion d’un patrimoine qui leur est associé. A travers le suivi de Brigitte Senut, ce sont nombreux débuts de réflexions amorcés, même si je trouve que c’est parfois trop fragmentaire et pas suffisamment poussé, surtout par rapport aux points de vue et réalités des locaux dans leur opposition à un certain néocolonialisme scientifique, par ailleurs probablement soutenu par des collaborations locales d’intérêt.

Le documentaire développe nombreuses thématiques très riches, et dont le contenu s’affirme régulièrement comme tranchant avec certaines réalités combattues mais aussi les discours et représentations médiatiques en vogue.

Tout d’abord, et c’est ce qui est flagrant dans l’autre extrait disponible sur la toile, soit l’ouverture du film, le féminisme de Brigitte Senut qui affronte une science masculine, au nom d’une indépendance scientifique et de recherche qui se reflète par ailleurs dans d’autres aspects de son parcours professionnel, en lien avec les terrains et ses enseignements.

Ce passage de début de film détonne car on pourrait s’attendre au premier abord à l’habituel lot machiste vu comme le propre des pays arabes, en contraste avec l’occident et ses égalités officielles; il n’en est rien car le machisme qu’affronte Senut est très présent dans la science occidentale, et elle le démonte à multiples reprises, notamment lorsqu’elle rappelle de manière tranchée qu’elle a à affronter quotidiennement une « caste de mâles dominants » et que de nombreuses chercheuses ont eu leurs travaux brisés par la caste.

Ce n’est pas du féminisme pour du féminisme, et celui-ci fonctionne en écho avec sa passion pour la science, et particulièrement pour ses axes de recherche privilégiés. Vraisemblablement, ses hypothèses de recherche sont un pas de côté des normes en vogue, ainsi son acharnement à approcher prioritairement l’histoire des hominidés depuis celle de nos cousins les grands singes et leurs ancêtres. C’est d’autant plus tranchant qu’elle nous rappelle à quel point les fossiles de la seule lignée humaine (et tout le buisness scientifico-médiatique-tunes qui va avec) occupent en général l’attention première, tel ainsi l’illustre l’objet spectacle par excellence, celui-là même qui concentre toutes les photos et voraces médiatiques de début de film, dès lors qu’il s’agit finalement de l’Homme. Son point de vue la conduit non seulement à tenter de comprendre l’Homme et son évolution par celle des grands singes, mais aussi d’éclairer comment, finalement, l’histoire de l’évolution de l’homme ne peut être réduite à la découverte de fossiles d’hominidés, dépassant un peu la seule vue anatomique (qui garde son importance essentielle, hein !).

On l’aura compris, ce documentaire met le doigt aussi sur un certain « entre soi » de réseaux scientifique, par ailleurs à la pointe de la « mode » ou de conceptions dominantes, sans possibilité de l’émergence du débat scientifique et transparent au public, avec le concours des grands médias. A ce sujet, ne pas oublier les travaux d’Anne Dambricourt, évoqués dans le documentaire ICI qui avait eu à affronter tout un battage médiatique et scientifique lors de sa sortie… Au-delà du caractère potentiellement faussé de ses interprétations, Dambricourt a dû essuyer, à l’image de la réception du documentaire, des critiques extra scientifiques rabaissant ses travaux à du prosélytisme religieux intégriste (en l’occurrence le créationnisme).

Bref, Brigitte Senut la dame aux fossiles développe à la fois la passion et l’indépendance d’une chercheuse; une association illustrée formidablement par le « non » qu’elle répond à ses étudiants lorsqu’ils lui demandent un sujet de recherche, y voyant là une soumission de toute une vie (ou presque) à autrui, dans l’hypothèse d’une vie composée à 80% de la recherche. Choisir son sujet, et ainsi sa vie, est pour elle le véritable caractère de la passion, en toute indépendance (ou presque).

Dans la continuité de cette caractérisation de la personne de Brigitte Senut dans son rapport à la science, il est intéressant aussi de noter à quel point le rapport de la science AUX publics est mis en avant. Ni pour les tunes, ni par égocentrisme de chercheur ou par instrumentalisation politico-sociale. Mais par intérêt scientifique et aussi parce que la science est également sociale, et doit l’être. Elle a un lien avec la société, et elle se doit de transmettre ses avancées aux grands publics, sans la vulgarisation outrancière et abêtissante, autant nuisible à la science qu’à la société qui par voie de conséquence n’est nullement articulée aux véritables travaux scientifiques menés et découvertes. On peut y voir les jalons d’un esprit critique par le biais d’une transmission vivante et pédagogique de la science et ses découvertes, sans son côté foire commerciale et touristique. Un bref passage d’enseignement de Senut à ses élèves est à ce titre assez drôle : en quelques secondes, elle casse l’image répandue, y compris médiatiquement et dans la publicité, de l’homme résultant de l’évolution depuis la position à quatre pattes jusqu’à la bipédie. Or la paléontologie, notamment sur l’appui de travaux tels que ceux menés par Brigitte Senut, révèle tout autre chose : la bipédie a pu existé parmi de premiers hominidés, bien avant l’Homme. Et c’est là, par exemple, le cas d’Orrorin, hominidé découvert au Kenya et daté à environ 6 millions d’années. Sa bipédie a été confirmée malgré l’hostilité persistante de chercheurs…

La deuxième partie du film inaugure une autre rareté dans le domaine audiovisuel, du moins français, consacré en général aux sites archéologiques africains, là où la blinde de fossiles sont découverts et font les richesses et succès médiatiques de certains. Pour la première fois, à ma connaissance, les locaux sont nettement visibilisés, d’une part comme acteurs de la fouille et de la faisabilité de la continuité de la recherche, d’autre part comme prolongements et futurs acteurs principaux des recherches elle-même en plus d’en s’en approprier les découvertes et la transmission, en lien social avec la société locale. Ainsi la communauté Tugen s’approprie les découvertes des sites et se charge, en principe, de leur conservation et mise en valeur sur place (il est question d’un futur musée géré par elle-même). Certains locaux sont formés aux recherches paléontologiques, ainsi la fille d’un participant Tugen très important par le passé dans l’avancée locale des fouilles des gisements (on a là quelques images vidéos archivées aussi brèves qu’intéressantes, donnant à matérialiser la contribution importante). Cette formation scientifique progressive est une des bases de la réappropriation.

Quelques bémols sont apportés puisque cette réappropriation a ses obstacles, comme le stipule la bande annonce du documentaire. Un certain néocolonialisme et collaborateurs locaux empêchent le retour des fossiles d’Orrorin sur son site, dans le futur musée, et entre les mains du savoir et des recherches en cours de la communauté Tungen. Plus que d’indépendance, il est encore question de pseudo indépendance. Par ailleurs, les subventions dépendent toujours de l’argent occidental, ainsi que la survie économique de certains employés à l’occasion des fouilles, budgétisées par des équipes occidentales. Et le danger est aussi de dépendre, qui plus est sur le long terme, des financements occidentaux pour que les recherches scientifiques et mises en valeur des découvertes puissent se développer et se pérenniser.

En tout cas, une problématique est bel et bien posée. Bien sûr ce n n’est pas assez approfondi je trouve dans les apports des locaux, à part l’aspect accueil et exigences de retour de l’équipe scientifique française (facilité par eux). Or, nous apprenons qu’ils sont importants dans les avancées des recherches elles-mêmes sur les sites, outre cette dimension d’accueil et de fraternité. Le dispositif, en suivant constamment Brigitte Senut, ne les concerne pas directement, et c’est ainsi que les locaux sont toujours perçus en articulation aux français, y compris dans le déroulement des recherches. Le dernier plan, néanmoins, engage quelque chose… en suspension. Peut être qu’un jour le hors champ présent existera indépendamment des budgétisations occidentales.

Pour conclure voici donc un documentaire qui relaie, à travers le suivi de Brigitte Senut, des questionnements et thématiques renouvelés, supplantant l’hagiographie et le caractère figé des recherches et découvertes archéologiques; un certain comportement « hérétique » de Brigitte Senut y est pour beaucoup, permettant au film de se caractériser d’un regard neuf sur la science, notamment et surtout, en fin de compte, du point de vue social.