Rétrospective Karpo Godina au Filmkollectiv de Francfort (30 novembre au 2 décembre 2013)

Il s’agit donc également lors de cette rétrospective de formuler et de rendre connue cette mauvaise conservation des copies de Karpo Godina.

Louise du Filmkollectiv Frankfurt

 

Sont parfois relayés sur le blog quelques films du nouveau cinéma Yougoslave des années 60/début 70, surnommé « Vague noire » à partir de 1969. Figure importante de ce cinéma parmi les Makavejev, Pavlovic, Petrovic et Zilnik, l’oeuvre d’un certain Karpo Godina reste méconnue. Or le Filmkollectiv de Francfort met en place une excellente initiative de rétrospective qui se déroule du 30 novembre au 2 décembre 2013 : voir ICI  le programme sur leur site internet.

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Etant donnée l’importance de l’initiative, à la fois pour l’oeuvre filmique de Godina et pour le cinéma Yougoslave, quelques questions ont été posées à l’une des initiatrices de l’événement, membre du Filmkollectiv de Francfort. En remerciant beaucoup Louise Burkart d’avoir bien voulu répondre à mes quelques questions à distance, j’invite donc à prendre connaissance de cette rétrospective via cette « interview » qui fait également le point sur la diffusion du cinéma de Godina et yougoslave. De quoi dépasser un peu la filmographie yougoslave limitée au cinéma de Kusturica dans nos réceptions de ce côté de l’Europe… notamment en France.

 

INTERVIEW de Louise du Filmkollectiv Frankfurt 

– Pouvez vous présenter le Filmkollektiv de Francfort ?

Louise : Le Filmkollektiv Frankfurt est composé de trois cinéphiles, Louise Burkart, Felix Fischl et Gary Vanisian, et existe depuis maintenant trois mois. Nous souhaitons avec ce Filmkollektiv enrichir la scène culturelle et en particulier cinématographique de Francfort en proposant des programmes thématiques, des rétrospectives et des hommages sur des films et réalisateurs qui, ici, n’ont sinon que peu de chances d’être montrés.

– Pourquoi cette rétrospective des films de Karpo Godina ?

Suite à notre première manifestation sur le réalisateur expérimental Wilhelm Hein en septembre, nous avons choisi de présenter les travaux de Karpo Godina à l’occasion de son 70ème anniversaire. Quelques uns de ses court-métrages (les quatre “classiques”) ont été projeté récemment, mais une vue d’ensemble de son travail n’a pas encore été offerte en Allemagne et nous sommes très heureux de pouvoir réaliser ce projet qui nous était cher.

– Comment se situe Karpo Godina dans le cinéma Yougoslave du passé ? Se considère t il lui-même comme un cinéaste de la Vague Noire ?

Il fait effectivement partie du mouvement de la “Vague Noire”, ou plutôt du “Nouveau cinéma yougoslave” comme il préfère l’appeler. Ses caractéristiques principales sont une combinaison entre une réflexion ouverte et inhabituelle sur des thèmes provocants — pour le régime politique en place — et un langage cinématographique libre et osé. La participation du réalisateur s’est cristallisée autour de quatre court-métrages réalisés entre 1970 et 1972 [ICI sur le blog], mais également (et ceci est moins connu) avec deux court-métrages de 1968: SONCE VSESPOLSNO SONCE et PIKNIK V NEDELJO. À cause de ces deux films, il eu l’interdiction de réaliser d’autres travaux, c’est pourquoi les quatre court-métrages ont été produits par Neoplanta à Novi Sad.
En tant que chef-opérateur, il tourna RANI RADOVI de Zilnik [ICI sur le blog] et SLIKE IZ ZIVOTA UDARNIKA de Bato Cengics, œuvres représentantes du mouvement de la “Vague Noire”.

Extraits – Godina chef opérateur de Rani Radovi :

 

Godina réalisateur du court métrage Litanie des gens heureux :

 

– Que devient de nos jours le cinéaste ? Réalise t il encore des films ?

Son dernier long-métrage de fiction reste UMETNI RAJ (1990), le dernier “film Yougoslave”. Il a travaillé plusieurs années à un grand projet qui a malheureusement du être annulé peu avant le tournage à cause d’un producteur frauduleux. Il s’est donc attaché depuis à d’autres formes, le documentaire mais également au cinéma expérimental à travers un moyen-métrage, OKTOLOG (2012), qui ne peut malheureusement pas être montré en public à cause d’un conflit de droits d’auteurs avec l’écrivaine de l’oeuvre originale. Encore aujourd’hui, il réalise des films. Lorsqu’il y avait de l’argent en Yougoslavie, tous ses projets étaient rejetés tandis que maintenant c’est obtenir le soutien d’une maison de production qui est la réelle difficulté.
Depuis 1989, il était professeur en classe de réalisation à l’université de Ljubljana, avant de partir à la retraite (un mot qui semble incompatible avec Godina) il y a quelques années.

– Comment se prépare cette rétrospective ? La venue de Godina est par exemple prévue. Avez vous dû travailler en réseau, et avec qui/quoi ?

La rétrospective s’est préparée en contact étroit avec Karpo Godina ainsi que Jurij Meden de la Slovenska kinoteka. Aux préparations a été lié un séjour de plusieurs jours à Ljubljana, premièrement à cause du long interview avec le réalisateur qui est publié dans un livre qui sort à l’occasion de la rétrospective et deuxièmement afin de pouvoir clarifier la situation de disponibilité des copies. Lors de l’organisation de cet événement, il est devenu clair que, en comparaison avec l’intégralité de son travail, le nombre de copies que l’on peut aujourd’hui montrer est relativement maigre, car beaucoup de ses films et en particulier les téléfilms ne peuvent plus être projetés car les copies sont en trop mauvais état ou parfois tout simplement inexistantes. Il s’agit donc également lors de cette rétrospective de formuler et de rendre connu cette mauvaise conservation des copies de Karpo Godina.

– Qu’en est-il aujourd’hui de la diffusion des films de Godina, en Allemagne mais aussi ailleurs en Europe, voire dans le monde ?

Les films de fiction de Karpo Godina peuvent rarement être vus, SPAV MEDUZE a par exemple été projeté la dernière fois en Allemagne il y a déjà plus de 25 ans [Spav Meduze/Le radeau de la méduse relayé ICI sur le blog]. Sur les quatre court-métrages “classiques”, trois (I MISS SONJA HENIE n’a été projeté que depuis deux décennies) sont souvent en tournée et présents dans des anthologies de court-métrages. Pourtant, on ne peut pas dire qu’ils soient aussi connus qu’ils le méritent. Le nom Karpo Godina est majoritairement associé à eux, un a priori que nous souhaitons changer avec la rétrospective.

Extrait Splav Meduze (Radeau de la méduse) :

 

– En France, l’accès aux films yougoslaves est très difficile. Les films ne semblent pas susciter d’édition DVD (ou rarement) et le sous titrage laisse à désirer. Hormis les « filons » via internet (mais sans sous titrage) et les quelques rares projections publiques (tel le ciné club de l’Université de Genève il y a quelques années). Plus généralement, avez vous une idée de la diffusion des films du patrimoine cinématographique yougoslave, dans les pays issus de l’ex-Yougoslavie, tout comme ailleurs Europe ? Je pense tout particulièrement aux films de la Vague Noire, période qui semble être privilégiée dans la réception occidentale par sa portée critique vis à vis des autorités politiques d’alors.

En 2010, la revue américaine The Believer a publié comme supplément un DVD des quatre court-métrages “classiques”, ces films étaient avant inaccessibles aux États-Unis.
Ceci est valable pour presque tous les films du Nouveau cinéma yougoslave. S’il y a des publications sur DVDs de ces films, elle sont faites majoritairement dans leur pays de production. Le public de l’Europe de l’ouest à, d’après nos connaissances, un accès que très restreint à ces films.

– Souvent, les films des pays en Europe associés au communisme par le passé sont souvent perçus à l' »ouest » par le seul critère politique de propagande ou de critique, mettant à part les autres particularités éventuelles tel que les thématiques et dimensions expressives propres, indépendantes de la seule position politique. Peut-t-on réduire la Vague Noire yougoslave, et plus précisément le cinéma de Godina, à un cinéma qui vaut surtout par sa (seule) critique politique ?

Ces films étaient à leur époque, d’après Karpo Godina, pas réalisés en tant que films politique mais par leur forme nouvelle, ils ont eu l’effet d’une critique du régime politique en place. Les réalisateurs voulaient exprimer avant tout leur vision du monde et comme celle-ci était, presque sans exception, liée à la liberté d’expression, il va sans surprise que la présence de ses films irritait le gouvernement. Aucun d’eux n’était pourtant “conçu” en tant que film subversif.

(Novembre 2013)

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Pensée à Samuele Bertoni

Nécrologie – 

C’est avec stupeur et grande tristesse que j’ai appris, ce jour, la mort de Samuele Bertoni, qui sévissait à coups de chroniques ciné, ces deux dernières années, sur le site d’information Lille43000. Disparu dans des conditions tragiques en juin dernier (voir ICI la terrible annonce publiée sur Lille43000), il semblerait que parallèlement ses collègues de l’Ecole Neogonzo de Lille aient effacé les traces de ses sévices cinéphiles. Notamment caractérisées d’impitoyables et brèves impressions sur des films largement véhiculés sur nos écrans ou parfois plus « seconde zone », sans le fard de la cinéphilie « critique-analytique-pompeuse-pédante-entresoi-subversivobuisness », ses chroniques nous manqueront par leur témoignage d’amour-haine des bobines dégustées (cliquées) durant de longues journées. Un partage des pellicules avalées qui nous manquera beaucoup. Je ne l’ai que peu rencontré ce  Bertoni mais je suis encore marqué d’une de ses longues tirades, entre deux pizzas et vinasse de comptoir, tirant à boulet rouges sur une certaine production cinématographique ayant trait à la mafia italienne et créatrice de mythe-fascination grand spectacle, emplie de potentielle sympathie (cf la saga Coppola, par exemple). L’histoire familiale, du père en particulier, n’était sans doute pas étrangère à son regard sans concessions là-dessus, bien qu’il restait très discret sur ce pan de sa vie (tout comme de sa vie familiale présente).

Un de ses derniers écrits a été publié dans le deuxième numéro du Père Projo, où il est notamment question de la boulimie communicative autour des films (blogs etc) et de la profusion des images. Où et comment regarder, semblait-il alors nous dire  ? De quoi ajouter une dimension tragique à sa récente disparition, comme une prédiction de l’adieu aux images et au monde dont on exégèse plus qu’on agit. La bulle de Cosmopolis de Cronenberg et sa virtualité cauchemar du monde, en quelque sorte, ne serait pas simple divertissement pour salles obscures (quoique le divertissement ait surtout été effectif par les commentaires qu’il a suscité).

Espérons que son décès n’occasionne pas de sombres tentatives de récupération, notamment à travers des hommages-prix posthumes (je renvoie ICI au projet de ses « amis » de l’Ecole Neogonzo lillloise).

Bertoni a quitté notre enfer, mais nul doute que Naked de Mike Leigh l’accompagna jusqu’à son dernier soupir, bien qu’à bout de souffle, en bout de course, dans le dernier tournant …

Festival Résistances de Foix : édition 2013

Du 5 au 13 juillet 2013 se déroulait le Festival Résistances de Foix, en Ariège, axé autour de quatre thématiques principales et d’un zoom sur le Chili. Bénévole, ce fut pour moi l’occasion de découvrir ce festival, fertile en projections, débats, invités, stands et autres activités associées à l’événement.

Je renvoie, en fin de note à un retour video complément (20mn) portant sur cette édition,à travers quelques paroles et images du lieu du Festival.

Bande annonce de L’été des poissons volants de Marcela Said, film-ouverture de Résistances 2013, en avant-première :

De manière générale, mes impressions ont été très positives, à la fois comme bénévole et comme spectateur. Il s’agit donc là de revenir, depuis mon vécu et mes quelques découvertes, sur cette édition 2013. Ça reste bien sûr très partiel, puisque d’une part je n’étais pas « partout » dans le festival et que beaucoup de choses m’échappent (notamment l’histoire du Festival par exemple, malgré des premiers éléments via des échanges avec des plus « anciens » et « anciennes », y compris du public); d’autre part j’ai raté de nombreux films et débats. Enfin, je ne prétend pas résumer de manière globale et « objective » ce festival et cette édition, mais plutôt de donner mes impressions générales (organisation, etc) en plus de parcourir les films / thématiques / cinéastes m’ayant marqué alors, en plus d’échos issus du public – bénévoles.  Je précise aussi qu’un laps de temps de plusieurs semaines s’est écoulé depuis cette édition 2013, agrémenté d’activité toute autre, (très) loin des écrans, et que la mémoire a quelque peu cédé au temps.

Le Festival Résistances occupe de nombreux bénévoles, de tout âge, et pas forcément dans la « profession » (mesurer ici l’ironie du terme). J’ai été agréablement surpris par la diversité des bénévoles et l’absence, en général, de prétentions hautaines et pédantes quant au cinéma, en phase avec ce festival à la fois « simple » et exigeant. Dès la réunion des bénévoles (plus de 80), à J-1 du lancement des thématiques, le ton est donné avec une insistance sur le côté horizontal de l’organisation et la volonté de couper avec l’existence d’une hiérarchie. Ce qui se passe toute l’année dans l’organisation même devrait ainsi également contaminer l’association des bénévoles à l’événement : pas de chefs, pas de relations de soumission, pas de catégorisation d’importance des personnes (« moi programmateur, toi bénévole, restes à ta place »). Cette même réunion permit aussi de mesurer une certaine mixité dans l’organisation où les femmes ne sont pas réduites à de la figuration ou à du faire valoir, comme pour faire dire « voyez comme nous dans le festival, nous sommes pour l’égalité des sexes » : nullement montrée du doigt comme « un exemple » et comme pour répondre à une espèce de cahier des charges, cette mixité semble comme découler de source d’une réalité organisationnelle, sans de moralisation pénible en amont et de religiosité anarchisante. Que cette mixité dépasse l’ordre du discours et du bien pensant pour se décliner concrètement, ça fait en tout cas plaisir. Les notes d’humour des personnes nous faisant la présentation lors de cette réunion ne manquaient pas non plus d’ajouter de la sérénité par rapport à cela.  Il est à noter que les organisateurs et organisatrices (semi) « permanents » ne disposent pas d’étiquette différentielle et se situent au même niveau que n’importe quel bénévole – je pense ici à une anecdote de fin de festival quand on remballait tout le dispositif : une « organisatrice » se chargeait de poubelles, et tandis qu’un gars faisait de l’humour quant à la situation, elle répondait (grossomodo) « mais oui, c’est ça aussi la polyvalence« ; soit une formule rappelant la mise à la pâte collective, sans spécialisations « nobles » et « déclassées ». Au-delà des discours de présentation, une certaine forme d’organisation horizontale contamine donc l’ensemble du dispositif du Festival et c’est très appréciable quand on est bénévole. Les « fonctions » et différents rôles des bénévoles ne sont pas non plus soumis à des catégorisations qualitatives : cuisine, bar, accueil du public ou encore cabine de projection, il n’y a pas de comportement (en général) élitiste entre bénévoles et sentiments de tâche plus « noble » que d’autres et plus intégrées à la « fonction cinéma ». C’est d’ailleurs depuis la cuisine que j’ai pu voir arriver au Festival un certain Marc Perrone et pu échangé avec ce grand monsieur, ravi alors de pouvoir déguster un bon repas ! Et oui,  « Aux petits oignons », on se régale (mais je promet de ne pas prendre la grosse tête quant à mon contribution cuisinière) !

Extrait de « Cinema mémoire », de Marc Perrone reprenant des musiques de films, dont des compositions de l’excellentissime et incontournable Maurice Jaubert :

 

Au niveau organisationnel, il est aussi à préciser que de nombreux stands occupent l’espace du Festival : Notre Dame des Landes, faucheurs d’OGM, solidarité avec la Palestine occupée, revues de cinéma, syndicats, associations d’handicaps… Un climat est installé et nombreux échanges/rencontres sont possibles en plus des films et livres occupant cet espace.

Un énorme dispositif associe également les personnes victimes d’handicap (sourdes, muettes, aveugles etc), que ce soit au niveau du public ou du bénévolat. Ca dépasse, là encore, le discours bien pensant et paternaliste, telle une vitrine publicitaire : bandes annonces en LSF (Langue des Signes Française), mini dicos de LSF sur quelques lieux du festival (notamment le bar), personnes sourdes et malentendantes participant à l’organisation du festival, traduction en LSF et en direct des débats/échanges avec les invités… Par ailleurs, des documentaires sonores sont sélectionnés pour le Festival, tel le fort intéressant Menuiserie autogérée d’Elodie Ratsimbazafy (A DÉCOUVRIR SUR ARTE RADIO EN CLIQUANT ICI). Bref, l’accessibilité est réelle et palpable durant le Festival, autant au niveau du public que de l’organisation, et se concrétise par des interactions réelles. Des barrières sont cassées, et l’engagement autour du cinéma très partagé.

Synopsis en LSF Le ventre des femmes de Mathilde Damoisel :

 

Il est à souligner également un fait organisationnel qui m’a marqué car jamais vu ailleurs en ce qui me concerne : le dispositif d’une crèche pendant tout le Festival  et la mise en place d’animations pour les enfants qui lui est associée. Une ouverture très importante, à la fois pour enfant(s)… et parent(s) !

Niveau diffusion et son organisation, je précise l’existence d’un plein air qui permet au Festival de sortir de son petit coin à l’écart, je trouve, dans la ville, lui donnant un caractère moins isolé; plein air qui privilégie aussi, du coup, un partage plus convivial du cinéma, où le public manifeste plus ouvertement son vécu du film, tandis qu’à la fin de chaque projection c’est instinctivement que tout le monde se met à empiler les chaises. Je me souviens avec grande force des frissons généraux des personnes du public, tel devant un film d’horreur, lors de la projection du superbe La part des anges de Ken Loach et l’éclatement des bouteilles de whisky : un véritable effroi vécu et manifesté collectivement en plein centre ville de Foix ! N’oublions pas non plus les rétros et les projections pour jeune public (Yoyo de Pierre Etaix !!, Miel de Selih Kaplonoglu), ou encore le ciné-concert de Marc Perrone (que j’ai raté, argh !).

Extrait de Yoyo :

 

Au-delà de l’organisation, venons-en maintenant au vif de l’édition : les thématiques, films et invités qui m’ont marqué. Je précise que cette édition était orientée autour des thématiques que voici : « Roms, les parias », « Le cri des arbres », « L’exercice du pouvoir » et « 7 milliards et alors ? ». Cette déclinaison sous forme de thématiques est intéressante et dépasse l’éventuelle impression d’une diffusion soucieuse uniquement d’un contenu informatif et de sensibilisation militante. En fait, un équilibre est trouvé, du moins la tentative est là, entre une préoccupation militante et de sujet, et de la pluralité du regard et de la forme de traitement. Le cinéma n’est pas ici réduit à son aspect purement factuel (« dénoncer » par exemple) mais pas non plus porté excessivement sur la forme et tous les abus esthétiques que ça peut amener, y compris dans la réception. Je songe ici à une surprise de taille, intervenue durant le Festival : l’arrivée  sur un stand du Festival d’une pile de Père Projo – numéro 2, « gazette subjective et cinéphile à Marcillac-vallon, publication sans pub, sans subvention, sans compte en suisse« . Cette revue est initiée en parallèle au Festival Le cri de l’oeil  en Aveyron (et dans laquelle Citylightscinema a apporté une modeste contribution pour la deuxième année consécutive). Dans ce nouveau numéro, un article très intéressant est consacré au « film d’intervention » à travers une rencontre avec Louisette Faréniaux : il y est justement question de cet équilibre, et où Louisette Faréniaux précise, par exemple, tout en renvoyant au travail de Peter Watkins, à la fois engagé sur le sujet et la forme : « Dans les téléfilms on parle aussi du social, mais comment en parle – t -on ? Ce qui m’interroge c’est le décalage entre tout ce sur quoi les documentaristes ont réfléchi, quelle approche du monde… et comment une partie du mouvement social pense le documentaire. On a l’impression qu’ils prennent des films sur un sujet et puis ils débattent sur le sujet. Ce n’est pas le film qui amènerait la réflexion, c’est de l’information. Vu ce qui est coûteux en terme d’organisation d’un débat (…), est-ce nécessaire de diffuser le film ? D’où une confusion, pour moi, entre informer et réfléchir. (…) Au final c’est dommage de privilégier le truc complètement informatif au détriment d’un film intéressant pour sa démarche.  » (Père Projo, numéro 2, p.7). Les débats et venues d’invités permettent aussi d’approfondir les thématiques et d’échanger autour des films et problèmes qu’ils soulèvent.

La thématique « Roms, les parias », particulièrement actuelle en ces temps de répression et inégalité continues en période socialo, m’interpellait tout particulièrement. C’était ainsi l’occasion de mesurer les excellentes approches de Raphaël Pillosio à travers ses deux documentaires Des français sans histoire et Histoire du carnet anthropométrique. Sa venue a permis d’approfondir son regard et une certaine réalité totalement occultée par « l’Histoire » et les regards politiciens et médiatiques. Pillosio a en effet éclairci nombreux aspects qui restent confus, en général, dans nos esprits, et de préciser qu’il ne s’agit pas uniquement, ici, des tsiganes mais d’une fabrication étatique plus générale d’une catégorie d’individus, marginalisés dans la misère et soumis à l’inégalité, pointés du doigt avec une régularité effarante, jusque dans les récentes interventions politiciennes depuis les « instances démocratiques ». Ses deux documentaires sont à la fois pertinents quant à la condition des « gens du voyage » et à l’Etat qui fabrique ses catégories d’individus. Contrairement à Mémoires tziganes, l’autre génocide, documentaire sur lequel je reviens plus bas, ces deux films traitent d’une situation spécifiquement française, échappant à une histoire plus collective en Europe, même si des liens existent évidemment. Des français sans histoire reste pour moi son plus percutant. Il revient dans le présent sur les lieux d’enfermement des « nomades », et aborde presque, parfois, leur confrontation aux gens évoluant dans le même espace… aujourd’hui. En fait, la forme développée par Pillosio démontre une démarche tout à fait significative du sujet approché : les lieux manifestent un silence de l’Histoire, et sa manière d’approcher les personnes filmées, issues de cette Histoire, aménagent des silences et des hésitations, sans cut, manifestant là aussi, dans leur être et le rapport à leur Histoire, un indicible, un irracontable car tu et caché, occupant les marges de l’Etat, la société de seconde zone. Quelques personnes m’ont émis des réticences sur ce film à cause d’une hésitation entre film sur le lieu et l’histoire des gens, et par ricochet de l’absence émotionnelle étant donné des personnages peu creusés. La critique est intéressante : si je suis d’accord avec le manque d’affirmation dans le travail sur l’espace d’hier à aujourd’hui, je trouve la critique de l’absence de personnages très symptomatique de ce que décline le film dans sa forme même : une inaccessibilité à des individus de seconde zone. D’où l’importance de la démarche formelle du documentaire à cet égard, et je renvoie là aux propos développés dans la video consacré à cette édition 2013 (lien tout en bas de la note).

A défaut de bande annonce de ces deux documentaires, une présentation – générique de trois films de Pillosio, dont Des français sans histoire – on y remarque ainsi ce travelling sur une route, si caractéristique de ce retour sur des lieux « oubliés » qui n’ont jamais vraiment existé dans l’Histoire de France, tout comme les individus « nomades » relégués dans une catégorie de sous citoyens :

Mémoires tziganes, l’autre génocide est un documentaire plus « pédagogique » quant à la condition et l’histoire des tsiganes en Europe, dans le contexte de la seconde guerre mondiale. Une certaine logique européenne qui s’abat dans les pays, au-delà du seul nazisme. La fin est assez terrifiante, car en reprenant des images d’archives dans la foulée d’une histoire qui ne voudrait pas se répéter, il y a comme une impression de « déjà vu » : les folklores tsiganes et l’archétype auquel ils sont parfois réduits, dans une espèce d’insouciance du sort qui leur a été réservé dans l’Histoire européenne, semblent alerter sur l’éventuel retour du génocide, peut être sous d’autres formes. C’est un film qui s’adresse surtout au spectateur non tsigane, afin de susciter la prise de conscience. « L’actualité » ne peut que rendre nécessaire la diffusion de tels films.

A noter aussi Gipsy caravan de Jasmine Dellal, auquel je joins volontairement dans les videos ci-dessous (même si je n’ai pas vu Gipsy Caravan) le documentaire indépendant Japigia Gagi de Giovanni Princigalli, très intéressant dans sa démarche de remise en cause des acquis universitaires, de non réduction au folklore et confronté au terrain, avec un budget ridicule et ayant nécessité un vrai rapport aux personnes filmées, démontrant aussi l’absurdité et le cynisme des politiques, y compris à l’échelle locale (petite pensée ici aux p’tits maires de nos communes françaises repoussant « héroïquement » l’installation de camps de roms !).

Pour clore la thématique « Roms » du festival, je mentionne l’initiative géniale de diffuser J’ai même rencontré des tsiganes heureux, évoqué quelques semaines auparavant ICI sur le blog. Un film yougoslave de 1967 rarement projeté et ne disposant d’aucune édition DVD française/anglaise à ma connaissance (La vague noire yougoslave serait elle une grande oubliée des éditions DVD à part quelques films mis en avant ?).

 

Je n’ai vu qu’un film en lien avec la thématique des arbres, et malgré sa forme anecdotique, il était fort intéressant : Frans Krajcberg, portrait d’une révolte. Nous sommes immergés dans l’univers de l’artiste et sa véritable lutte artistique quant au sort réservé aux arbres par la déforestation. Le pessimisme est de mise, et l’artiste avoue régulièrement son impuissance. Son art est comme une nécessité personnelle, dans une interaction très palpable avec l’univers de la forêt, dans sa pratique même (tel l’usage des pigments : une connaissance ardue de la nature est requise), tout en permettant une certaine forme de prise de conscience du public. C’est un peu comme un art qui dans sa forme même résiste, certes de manière impuissante, aux mécanismes de déforestation. Le documentaire revient également sur un certain univers artistique fréquenté par le peintre, en plus de faire un parallèle entre sa tragédie familiale (et plus collective) – le génocide juif et le sort de la Pologne -, et le devenir des forêts. Une atmosphère de mort s’abat en fin de compte. Un cri désespéré de l’artiste se manifeste à travers son art qui se revendique de la forêt.

 

J’ai par ailleurs eu de très nombreux échos positifs du film Green de Patrick Rouxel. Il y est question de la disparition des orang-outan liée à la déforestation. De quoi approfondir une tentative passée, sur le blog, de retour en filmographie sur la thématique des grands singes (ICI et LA sur le BLOG). Il semblerait que malgré le côté désespérant et très noir du film, et sans concession, l’évitement de l’anthropomorphisme dans le rapport à l’Orang Outan permette un regard à la fois critique et dégagé de sentimentalisme boboisant.

Green EN ENTIER :

 

Une des très grandes découvertes du Festival fut, pour moi comme pour d’autres, la rétrospective Pierre Schoeller, l’auteur de L’exercice de l’Etat. Articulée dans le cadre de la thématique L’exercice du pouvoir, la rétro a permis en effet de sonder une certaine obsession du cinéaste.

Interview au Festival, à proximité du chapiteau-BAR-concert, avec Pierre Schoeller:

Le téléfilm Zéro défaut témoigne déjà, malgré des aspects repoussants, d’une volonté d’approcher les rapports de domination. Ici, dans le cadre du travail à l’usine mais aussi dans le sphère intime (et une scène de violence conjugale très surprenante et soudaine). La constitution du décor est également très particulière car il y a parfois comme une espèce de dimension Le Havre de Kaurismaki, à savoir un film qui pourrait aussi de contextualiser quelques décennies en arrière. Je ne sais si c’est volontaire ou pas, mais j’y ai vu comme une intention de faire, aussi, comme un état bilan de la classe ouvrière en lui conférant un décor à la fois « passé » et présent.  L’exercice de l’Etat, multi-commenté ici et là, a sollicité également un vif intérêt. La séquence d’ouverture est très intrigante et intéressante; elle a suscité une question d’un spectateur-bénévole – et compagnon de cuisine, éh éh, ici peut être entre deux sessions épluchage – : (sommairement) « n’y a t il pas un lien avec Kubrick et son film Eyes wide shut, auquel je pense quand vous faites apparaître des ombres au début et vers la fin du film ? » Question qui interrogeait donc les aspects oniriques et mystérieux du film, dont les ombres de début et de fin. Schoeller y a répondu qu’il avait été inspiré ici par les ombres du théâtre japonais (No) et que son intention était de donner forme à une existence du politique pré-existant à l’Etat moderne (j’espère ici ne pas caricaturer ses propos). Il a poussé la réflexion en accordant à son film une espèce considération plus générale sur le pouvoir, au-delà du contexte présent. Très intéressant, d’autant plus qu’au-delà d’éléments critiques factuels, dans une espèce de vue analytique de l’exercice du pouvoir dans la sphère d’Etat, par des pseudos experts de la chose publique s’appropriant le pouvoir de décider, il est question je dirais du pouvoir en tant que tel et de l’organisation sociétale. Schoeller amorce aussi une crise de la politique et témoigne d’un changement actuel, où le pouvoir se joue progressivement autrement, de par la mondialisation notamment. J’ai trouvé par ailleurs très humoristique le discours de De Gaulle, ne pensant pas que Schoeller fasse oeuvre de nostalgie vis à vis de l’Etat-nation souverrain, mais je garde cette impression pour moi. Toujours est-il que les films de Schoeller, à l’exemple de celui-ci, témoignent davantage d’une mise en réflexion, sans perdre le côté critique, et amènent donc le débat et la pensée. La place de la démocratie est nettement posée par L’exercice de l’Etat par exemple. Le fait que ses films vieillissent bien, pour le moment, dénote leur pertinence qui dépasse les contingences du présent, en le dépassant par une mise en abîme plus profonde.   Dommage que ma mémoire est défaillante depuis ce mois de juillet, car les interventions de Schoeller en post-projection sont très riches et il était nettement heureux de pouvoir échanger avec la salle, et de recueillir aussi les impressions et questions. C’est d’ailleurs tout à fait chaleureusement qu’il remercia plusieurs fois le festival pour la rétrospective et l’accueil excellent, tout en soulignant la découverte positive de Résistances et sa diversité, y compris dans sa teneur engagée.  Pour la rétro de Schoeller, je finis par l’étonnant Les anonymes. Téléfilm commandé par Canal Plus, il obéit à un cahier des charges précis, où le cinéaste n’a pas écrit le scénario et devant scrupuleusement respecté les données juridiques et policières. Mais nous retrouvons une manière de procéder propre à l’auteur. Ainsi l’appareil d’Etat dans ses interrogatoires des suspects : toute une tension est palpable et ça fait froid dans le dos. Le regard aussi sur cette affaire de l’assassinat du Préfet Erignac évite toute caricature et j’ai  été agréablement surpris par le regard quant au mouvement indépendantiste corse. Comme  le souligne le cinéaste, il s’agit de poser, aussi, la radicalité politique… comme une continuité à l’observation de l’exercice politique dans la sphère étatique, qui justifie toujours sa violence, pour le moins barbare et à tendance liberticide.  Dans la salle, après projection, il y avait de nombreuses interventions captivantes, y compris de témoignages, tel un ancien qui fut proche du FLNC, ou encore un ancien militant basque qui a connu des années d’emprisonnement pour son engagement indépendantiste. Un corse témoigne également de sa surprise de voir un traitement si équilibré de l’assassinat du préfet, loin de la caricature médiatique, bien qu’un tel sujet nécessiterait d’après lui des heures et des heures de film tant c’est complexe. Ah, et ne nous moquons pas trop des quelques ratés d’accent corse de l’acteur Mathieu Amalric… Le cinéaste, comme me le fit remarquer une bénévole du festival, a en revanche une tendance à finir bizarrement ses films et laissent un goût d’inachevé, voire de frustration, dans ce domaine. C’était en tout cas, en y repensant, l’impression ressentie à l’occasion des trois films que j’ai pu découvrir (ayant raté Versailles).

ICI, video de présentation des Anonymes avec intervention de Pierre Schoeller

Je pourrais poursuivre par la très grande découverte La part des anges de Loach (quelle jubilation d’avoir vu ce récent film du cinéaste, plusieurs années après son excellent Sweet sixteen !) et avec l’intéressant Les neiges du Kilimandjaro de Guédiguian, tous deux projetés en plein air. Mais les commentaires pleuvent sur ces deux films sur la toile, et je passe donc pour ce qui concerne la présente note de festival (et je pense consacrer une note entière au film de Guédiguian, dont certains aspects m’ont rebuté, et d’autres m’ont conquis, me rappelant un certain Le dernier été). De même pour Entre nos mains, de Mariana Otero, très grande claque documentaire auquel je songe réserver une note entière.

Niveau échos de bénévoles et public, l’un des films les plus commentés et incités à aller voir fut La misère bleue de Brigitte Lavégie, soit un retour sur la précarité à Cannes où une élimination des pauvres s’exerce, derrière la vitrine du Festival etc. Un témoignage apparemment incontournable, par une femme non réalisatrice, et avec les moyens du bord. Tourné comme une nécessité, de ce que j’ai cru comprendre des divers échos, et une certaine jubilation aussi de capter son regard.  Il y a encore Le ventre des femmes de Mathilde Damoisel, vraisemblablement très dur quant à la stérilisation forcée des femmes Quechuas au Pérou; comment ne pas penser, en attendant de le découvrir, à l’incontournable -et si peu diffusé- Le sang du condor de Jorge Sanjines tourné en Bolivie en 1969 (!) et relayé ICI sur le blog (à voir absolument !) ?

              Je conclue cette note par un clin d’oeil à la convivialité du festival, aux bénévoles rencontré-e-s ici et là, à la programmation engagée sans perte de vue de l’importance des démarches cinématographiques dans leur diversité, aux marches nocturnes Foix-campement des bénévoles, à la bouffe bio, à l’Ariège et les quelques coins parcourus en randonnée itinérante, et… et… au jeu KILLER, yeah  (comprenne qui pourra) et sa brillante tueuse si j’ai bien saisi le fin mot de l’édition 2013 du jeu  !!!! Et ça tombe bien, j’ai interviewé son concepteur, que je remercie pour avoir accepté de répondre à mes quelques questions, improvisées caméra à la main. Voici donc ci dessous un p’tit retour video sur cette édition 2013, avec des propos sans doute plus synthétiques que toute cette longue note. Nous y apprécierons notamment le retour sur une certaine horizontalité de l’organisation, l’impact du festival sur le public,  quelques films considérés comme marquants de cette édition …

Préhistoire et réalisations audiovisuelles

Je viens de découvrir un excellent retour en video sur le 1er Festival du Film de Préhistoire de Pech Merle de juillet 2012 et dont il a été question ICI sur le blog.

La video qui suit (15 mn) revient sur l’importance de la réalisation audiovisuelle autour de l’archéologie et de la Préhistoire, ainsi que sur sa diffusion, à travers des propos des membres du jury de cette première édition du Festival (préhistoriens, journaliste, documentaristes…) et festivaliers.

En 15 mn, plusieurs axes sont développés, parfois plus ou moins abordés lors de quelques chroniques du blog consacrés à des films archéologiques (voir CETTE rubrique) : dépasser le formatage télévisuel et ce seul canal de diffusion; diversité des approches; dimensions scientifique, pédagogique et/ou poétique; relais des opérations de terrain avec l’archéologue et différents chercheurs (je serais tenté de rajouter « les fouilleurs et fouilleuses » qui sont le plus souvent dans l’ombre et relégués à de simples opérateurs dénués de passion et d’intérêt archéologique, sans qui les avancées et la « survie » archéologiques ne seraient pas possibles)…

Bref, une video très pertinente, relayant bien les problématiques des films d’archéologie dans leur diversité, avec une nécessité de création dépassant non seulement les risques d’un formatage laissant peu de place aux débats scientifiques et les différentes hypothèses de recherche, mais aussi les approches exclusivement scientifiques; sur ce dernier point il est intéressant de noter à quel point il est recherché, parfois, un équilibre entre science/archéologie et approche poétique, d’auteur, sans trahir l’une ou l’autre de ces approches.

Nous apprécierons au passage :

Rob Hope (voir ICI sur le blog) et sa présentation de la genèse de ses documentaires qui découle souvent de lectures de publications archéologiques, soit un gros travail de documentation. Il y rajoute une volonté d’accessibilité au grand public, tout en précisant son approche privilégiée de l’environnement naturel dans lequel a émergé l’Homme dans les différentes périodes de son histoire (Sapiens, Neandertal…). Rappelons ici que Rob Hope réalise des documentaires à petit budget, tout en développant des approches originales, mêlant science et démarche d’auteur.

– Pedro Lima qui souligne le danger de certains documentaires « très bien construits » mais qui livrent UNE vision de « vérité » sans transmettre les doutes et débats en cours dans la communauté scientifique. Je renvoie par exemple à la chronique ICI du blog où deux documentaires sont confrontés quant à l’évolution de l’Homme, et la particularité du premier, par exemple, à être « très bien construit » mais ne relayant pas (ou peu) les débats en cours et consistant à véhiculer UNE vision unique et superficielle de l’histoire de l’Homme, sans nuances (ou très peu). Pedro Lima rappelle à juste titre l’existence de diverses théories quant à l’évolution de l’Homme…

– les nombreuses interventions de Jean Vaquer qui fait par exemple  un p’tit point sur l’importance de l’image dans la Préhistoire, en établissant une relation de l’image entre l’univers préhistorique et notre ère présente. Ce souci de l’image a notamment été pris en compte par un documentaire qui fut diffusé à cette édition 2012 de Pech Merle : Le génie Magdalénien, Grands maîtres de la préhistoire de Philippe Plailly et Pierre-François Gaudry, qui y obtint d’ailleurs le Prix du Public (documentaire en entier sur ICI sur dailymotion). Nous pourrions songer également, ce qui se fait ici par le prisme de l’image, à Rob Hope et au lien qu’il créé à travers l’environnement naturel.

– les importances soulevées par la diffusion et l’interaction avec le public, ainsi l’exprime par exemple une des membres du jury, par ailleurs organisatrice de l’Icronos de Bordeaux. Pierre Pétrequin aborde « le message social d’interprétation de la Préhistoire« . Un aspect qui rappelle que l’archéologie ne doit pas relever que de la consommation, de type objet spectacle (songeons aux voracités médiatiques, par exemple, autour de tel ossement humain retrouvé, dépouillé de tout contexte archéologique et orientations de recherches et apports des appréhensions du passé dans leurs nuances). L’archéologie se doit d’être vivante, et pas coupée du grand public, sans réduire ce dernier à une position d’avalement des « vérités », malgré la complexité des recherches qui nécessite de la pédagogie et une certaine vulgarisation, mais aussi une clarification des nuances et des débats. Sur ce dernier point, le réalisateur David Geoffroy précise son ignorance relative dans le domaine scientifique, et qu’il compose en s’appuyant sur les scientifiques tout en déclinant sa propre approche, sans trahir la science. D’où qu’il parle de « regards croisés« .

– les problématiques posées par l’émergence de la création documentaire autour de l’archéologie. Ainsi Pierre Pétrequin qui souligne la difficulté, parfois, des tentatives de films improvisés, sans plan préétabli, sur le terrain de la fouille, ne donnant lieu à qu’à peu d’intérêt auprès des chercheurs du moment. Ou encore Francis Duranthon qui pose l’articulation de la science et de la démarche d’auteur.

Précision concernant le Festival du film de Préhistoire de Pech Merle : la bonne nouvelle est qu’une deuxième édition se profile pour juillet 2014 ! Le mot de la fin pour Rob Hope  » Amener tous ces documentaires concernant la Préhistoire depuis deux ou trois ans dans un seul Festival, un endroit sublime et une idée superbe, tout simplement. »

La nouvelle vague du cinéma roumain – Vincent Guyottot et Marius Doïcov (2009)

La nouvelle vague du cinéma roumain – Vincent Guyottot et Marius Doïcov – 2009

Depuis quelques années, le cinéma roumain et sa « nouvelle vague » pénètre les écrans en Europe de l’Ouest, en parallèle à des récompenses en festivals. C’est ainsi que des noms ont émergé, tels Cristi Puiu, Corneliu Porumboiu ou encore Cristian Mungiu.

Dans la foulée du court métrage La légende du photographe officiel scénarisé par Mungiu, évoqué brièvement ICI sur le blog, je propose dans le présent post un retour à la « nouvelle vague » du cinéma roumain de ces dernières années. Corneliu Porumboiu, sans être le seul en Roumanie dans ce cas, conteste d’ailleurs ce terme de « nouvelle vague » : « Il n’y a pas de vague au sens d’un manifeste. Il s’agit plutôt de jeunes cinéastes qui en sont à leurs premiers films et qui cherchent chacun leur propre voie dans le cinéma. » Tout à fait intéressant de la part d’un jeune cinéaste qui dit avoir découvert, à la cinémathèque, de nombreux films à 19 ans, pour la plupart des nouvelles vagues française et tchèque.

Je conseille vivement, à ce propos, de découvrir le documentaire La nouvelle vague du cinéma roumain de Vincent Guyottot et Marius Doïcov (2009).

EXTRAIT VISIBLE ICI

Découvert lors de la 2ème édition du festival de films documentaires d’Est en Est qui s’est déroulé à Lille en 2011, ce film a le mérite de revenir sur cette nouvelle génération de cinéastes roumains. Disposant de peu de moyens (les chiffres sont totalement dérisoires comparativement aux autres cinémas européens dans leur majorité), les cinéastes roumains, à travers des expressions cinématographiques qui leur sont propres et une certaine forme d’absurde relativement bien partagée, ont beaucoup attiré les regards médiatiques, ainsi en témoignent les diverses récompenses au Festival de Cannes par exemple. Reste à voir si la réception en Europe de l’Ouest (et ailleurs ?) obéit à une certaine mode, où il est bon ton donc d’utiliser ce terme de « nouvelle vague » (dans la presse) à partir d’éléments qui se retrouvent dans un certain nombre de films. Le documentaire de Guyottot contient quelques savoureux extraits d’interviews avec des cinéastes roumains (en particulier Cristi Puiu) qui s’expriment quant à cette appellation, quitte à la nuancer.

Au-delà des récompenses médiatisées, les films roumains ne sont pas forcément diffusés outre mesure, malgré un certain succès critique, en témoigne une diffusion relativement modeste en France de Policier, adjectif (2009) de Porumboiu par exemple, récompensé à Cannes. Par ailleurs le nombre de films roumains produits chaque année n’a rien à voir avec le cinéma français. La diffusion des films roumains au sein même de la Roumanie doit faire face à un manque flagrant de salles de cinéma (moins de 100 dans tout le pays !) et à un public les boudant particulièrement (avec une concurrence internet, sans doute). Il est à signaler à cet égard l’incroyable accompagnement entrepris par Mungiu pour la circulation du 4 mois, 3 semaines et  2 jours en Roumanie : il a entrepris avec une équipe la diffusion du film via une caravane dans plusieurs coins du pays, ce qui a permis à un large public roumain de le voir. C’est ainsi que Mungiu critique fortement l’absence de salles de type art et essai en Roumanie, à vocation de diffusion de films d’auteur européens, tel le signale cet article du Point en 2010. Des coproductions avec la France et l’Allemagne voient également le jour, en plus des nombreux films roumains présentés dans les festivals de cinéma.

Enfin, il est à noter la présence des studios MediaPro pictures, compagnie aux infrastructures de tournage conséquentes, où a notamment été tourné Amen de Costa Gavras mais aussi… California dreamin’ de Cristian Nemescu (2006), cinéaste roumain mort avant la fin du montage de ce film. A l’origine, ce fut créé en 1950 en lien avec le parti communiste. Dans les années 90, en pleine crise cinématographique en Roumanie (ce qu’évoque bien La nouvelle vague du cinéma roumain), le groupe espagnol MediaPro rachète la structure.

Un documentaire donc qui permet un bon retour, et une bonne introduction contextualisée au récent cinéma roumain. Ca incite également à découvrir des films, je pense ainsi à California dreamin’ de Nemescu, dont la mort précoce est une grande perte pour le cinéma roumain. Des dires des organisateurs du festival d’Est en Est de Lille 2011 où fut projeté La nouvelle vague du cinéma roumain, cet auteur dégage une approche très absurde, tout à fait appréciable.

Le reproche que je ferai ici au documentaire est cette tentation de revaloriser les films surtout par leur reconnaissance médiatique et en récompenses primées. Il est intéressant de constater, à ce titre, que les succès critiques en France (et ailleurs) sont des garants justifiant des efforts de diffusion/production du cinéma roumain, sans que cela ne vienne de l’intérieur au niveau infrastructures et organisation économique du cinéma roumain. Alors même que ce « renouveau » du cinéma roumain est parti de l’intérieur du pays, par des cinéaste aux moyens réduits, disposant le plus souvent d’expressions et d’approches de leur pays qui leur sont propres, sans dépendance de la reconnaissance extérieure. Bien entendu, il ne s’agit pas ici de « cracher dans la soupe » et de prendre à la légère les récompenses critiques en festivals. D’autant plus si ça peut permettre une meilleure diffusion du cinéma roumain. Mais ça ne devrait pas créer des liens de « dépendance » à l’égard des réceptions dans les pays tels que la France ou l’Allemagne ou encore les USA. Ca serait là un dangereux cheminement qui nuirait sans doute aux spécificités de ce cinéma roumain : à défaut de constituer une  « école » » ou « un mouvement avec un manifeste », il constitue bel et bien une incroyable dynamique, très particulière dans le cinéma européen, dont les oeuvres incontournables s’accumulent. La réception de ce cinéma par le public roumain dans le pays est à ce titre d’une très haute importance. Une interaction qui peut s’avérer, avec le temps, très propice non seulement au « développement » de ce cinéma- sans dépendance à la reconnaissance d’ailleurs-, mais surtout à une émulation toujours croissante des expressions et des thématiques déclinées.

Peau neuve pour le pays noir – Yves Jeanneau (1981)

Peau neuve pour le pays noir – Yves Jeanneau – 1981 – 27 mn

Extraits –

Voici un documentaire indépendant, co-produit notamment par Les films du village. Tout comme Morts à cent pour cent de Jean Lefaux et Agnès Guérin (avec là aussi une production-diffusion Les films du village), cette réalisation régionale figure parmi les raretés du patrimoine audiovisuel du Nord-Pas-de-Calais, disparues des diffusions (ou presque ?). J’avais par le passé évoqué Yves Jeanneau, en mentionnant son introuvable Le cirque sang et or, dont je ne désespère pas de retrouver trace.

Il est difficile, aujourd’hui, de pouvoir visionner Peau neuve pour le pays noir. Nullement diffusé en projections publiques, ni édité en DVD, il disposerait peut-être de quelques copies VHS dans des médiathèques du Nord-Pas-de-Calais (comme pour Morts à cent pour cent à une époque). Les Archives Nationales du Monde de Travail de Roubaix qui a effectué (et continue) un travail d’inventaire et de notice de son répertoire filmique, tout en le numérisant progressivement (ici, un 16 mm à l’origine), permet de visionner sur place ce documentaire devenu quasi introuvable. A défaut de location et de possibilités de diffusions publiques, par exemple. Il ne me semble pas que la cinémathèque régionale Nord-Pas-de-Calais (créée dans les années 2000) en dispose d’une copie, ce qui est fort dommage. Quant aux « droits d’auteur », et les possibilités de restauration-diffusion, ça doit être assez problématique, notamment parce que Les films du Village n’existe plus (tout comme sans doute les deux autres organismes co-producteurs). Le catalogue dont a hérité en grande partie Zaradoc Productions (et restauré/diffusé en partie par ses soins) ne semble pas en disposer de nos jours. Bref, on l’aura compris, c’est un petit évènement que de pouvoir voir ce film… comme tant d’autres « perdus »  de la région (ou en détérioration dans les placards, faute de financements et d’ententes ?).

Voici le synopsis officiel du documentaire, consacré au logement minier : « Ce film qui porte sur la rénovation de l’habitat minier, privilégie le point de vue de l’habitant et montre les transformations apportées par la rénovation dans l’habitat lui-même et dans les modes d’habiter.L’occupation de l’espace, les constructions ajoutées, le jardin, les migrations (d’une cité à l’autre), voilà quelques thèmes qui sont abordés dans ce film. »

Quelques extraits du film ont été mis sur You Tube, parfois sans le son, parfois avec un son médiocre. C’est toujours mieux que rien.

Ouverture du film –

Le film s’ouvre sur un paysage minier situé à un tournant : la fermeture progressive des mines, qui se précise durant les années 70, pour être entérinée dans les années 80. Je renvoie sur cet aspect de déclin imminent, à l’excellent documentaire indépendant Sur le carreau (1986), abordant la lutte des mineurs Marocains de 1986, recrutés massivement par les Houillères dans les années 70 (et habitant pour la plupart des camps de baraquements isolés des cités minières en briques, avant le regroupement familial que permettra l’accès au statut du mineur acquis pour eux… seulement en 1980 !).

Les premiers plans, saisissants, sont situés à la cité Berce Gayant de Waziers (dans le Douaisis), dont la destruction de chevalets est effective en 1981. La destruction de l’un d’eux à la fosse Gayant, insérée parmi les premiers plans, cadre le logement minier dans ce contexte. Nous sommes là  à un tournant : quel devenir pour le logement minier, maintenant que les habitants des cités minières seront progressivement envisagés autrement que comme main d’oeuvre à loger pour les Houillères ? Voilà un peu ce qu’interroge ce film, depuis l’articulation des habitants et leur lieu de vie de toujours avec les décideurs, des Houillères mais aussi des communes.

Les années 70 marquent deux facteurs importants dans la gestion du logement minier : d’une part les Houillères qui le considèrent autrement en le percevant comme un parc immobilier de devenir, séparément de la conception de productivité de sa main d’oeuvre; d’autre part la décennie 70 amorce les premières velléités des communes à travers ses maires (et autres représentants institutionnels), et l’Etat, de positionnement dans la gestion du logement minier. Du moins il s’agit dans cette période d’au moins avoir droit au chapitre, notamment pour ne pas « récolter » les inconséquences gestionnaires des Houillères (voiries etc). C’est en 1970 puis 1972 que sont créées successivement l’Association des Communes Minières (dont le maire de Lens André Delelis sera le président), puis les crédits GIRZOM (Groupe Interministeriel de Restructuration des Communes Minières). La séquence de « réunion publique » avec les habitants de Sains-en-Gohelle (en agglomération lensoise) témoigne en partie de tout cela, à une époque où le parc immobilier minier représente encore 100 000 logements (contre les grossomodo 62 000 d’aujourd’hui).

Au-delà des enjeux de gestion de logement minier, qui contaminera grandement à partir des années 80 la sphère politique et les enjeux de pouvoirs, ce documentaire a le grand mérite de situer la place des habitants et habitantes. Un angle de vue souligné avec humour durant les quelques plans des personnes assistant à l’exposé d’un représentant, vraisemblablement, des Houillères à propos des rénovations : bâillements, immobilisme de l’assistance confinée à un rôle d’écoute… et  non de participation. De leurs lieux de vie, dont on impose le devenir dans le cadre d’une réunion publique (aspect qui se perpétue de nos jours chez les décideurs de maintenant), ils et elles sont dépossédés. La vraie réunion, quelque part, se situe dans une rue d’une cité minière, un peu plus loin dans le film. La réalisation ne s’attarde donc pas sur un jugement du « bon » ou « mauvais » processus de rénovation des cités et corons. Les habitants et habitantes s’expriment, directement à la caméra, ou à l’occasion d’échanges avec les voisins, à propos de la restructuration en cours. Les critiques pleuvent et les habitants ne sont pas forcément d’accord entre eux. Et toujours cette forme d’imposition des décisions sur leur lieu de vie. Un film qui annonce ici la continuité des processus de décision qui se poursuivront à partir des années 80 par une gestion de plus en plus en résonance avec la sphère politique-publique. C’est ainsi que par exemple le parti socialiste, à l’ère du miterrandisme, aura de plus en plus d’impacts sur l’évolution du parc minier dans la région… et influera aussi, d’une certaine manière, sur sa permanence aux pouvoirs locaux.

Un documentaire percutant de par l’angle de vue adopté avec des habitants dont la manière d’occuper l’habitat est amenée à être changée par une nouvelle ère du logement minier. La rénovation et ses débuts annoncent une dépossession progressive dans sa manière d’habiter (en témoignent par exemple les créations dans les jardins ou encore sa manière d’occuper sa cuisine, condamnées par l’uniformisation de la rénovation imposée). Un devenir du logement minier qui semble annoncer une prise en compte de futures populations qui ne seront plus affiliées à la mine. Il ne s’agit plus de main d’oeuvre (ou presque) et il faut voir autrement le parc immobilier. Quant au rapport des représentants (les élus communaux etc) avec les habitants, quelques passages préfigurent un clientélisme… qui perdure nettement de nos jours. Une espèce de continuité aux Houillères, sauf que maintenant ce sont les représentants politiques qui chapeautent, puisque siégeant notamment dans différents organes décisionnels. En tant que représentants, ils n’hésitent pas à user de « LA mémoire » minière pour légitimer leurs décisions, censées être en adéquation avec les habitants des cités et corons, et leur(s) histoire(s).

Ci-dessous,cité Berce Gayant (Waziers) en 1980.

Berce gayant 1980 avec fosse Gayant

Je ne saurai terminer cette note sans évoquer la cité Berce Gayant de Waziers, dont les premiers plans du film m’ont particulièrement marqués. De nos jours cette cité est amenée à disparaître (c’est une question de temps). Il est assez ironique que cette citée ait été filmée dans un documentaire consacré en partie aux rénovations des cités minières dans les années 70 (et tout le jargon d’accompagnement d’alors). Dans les années 2000, tandis que la SOGINORPA refuse toute rénovation de ces maisons (dont on voit le lieu de vie qu’elles constituaient encore dans les années 70), certaines ont déjà été rasées. La mairie de Waziers, traditionnellement « communiste », est sur le point de négocier un Plan Local d’Urbanisme avec l’Etat, concrétisant de nouvelles constructions sur cette cité minière. Ses habitants ne sont pas consultés en termes décisionnels, ils et elles sont indirectement délogés. Les cités minières de Waziers ont constitué un lieu important des immigrations polonaise et italienne, tout comme des immigrés marocains (et leurs familles) dont certains ont pu également s’installer dans la cité Berce Gayant, après les camps de baraquements. Aujourd’hui, tous ces ayant-droits (ainsi que les autres locataires), il s’agit de les inciter à partir, quels que soient leurs conditions de santé, désirs de rester, contraintes matérielles, attachement au lieu. C’est une autre « rénovation » qui le nécessite… Je renvoie à l’ébauche documentaire Bassin miné, chantier interdit au public  dont quelques images ont été tournées dans cette cité Berce Gayant, en 2012. De quoi, peut-être, établir des liens avec Peau neuve pour le pays noir, 30 ans après.