Les déracinés – Lamine Merbah (1976)

Lamine Merbah – Les déracinés – 1976 – Algérie

En 1880, dans l’Ouarsenis, des paysans sont dépossédés de leurs terres au profit des colons

 

Sous-titré « Beni Hindel » du nom d’une tribu et d’un douar effectivement établi au 19ème siècle dans le massif de l’Ouarsenis, ce deuxième long métrage de Lamine Merbah s’est appuyé sur les travaux de Sari Djilali et plus particulièrement sur son étude La dépossession des Fellahs 1830-1962 (1975). Crédité co-scénariste du film, ce géographe de formation a beaucoup travaillé sur le processus de colonisation à l’oeuvre dans la région montagneuse de l’Ouarsenis.

Ainsi cette réalisation de Merbah se focalise sur la paysannerie algérienne dépossédée, morcelée et exploitée par le colonialisme. C’est par son aspect documenté que Les déracinés brille particulièrement, lui donnant toute sa force. Relevons, entre autres :

    • la colonisation par le foncier. Le cantonnement, le sénatus-consulte voté en 1863 (constitution des douars délimitant le territoire des tribus), la loi Warnier du 26 juillet 1873 (application de la propriété individuelle sur les terres des tribus officialisant notamment la licitation et l’expropriation de terres ancestrales en faveur des particuliers européens) sont autant de mesures ayant permis la conquête des terres par « voie légale ». Le film aborde en particulier une facette de cette conquête coloniale par la stratégie foncière : la licitation comme recours d’enrichissement des colons (soit « la vente d’un bien indivis obtenue par l’un ou plusieurs des ayants droits souhaitant sortir de l’indivision » Jennifer Sessions). D’ailleurs ce type de dépossession fut une des sources de la fameuse révolte qui eut lieu en 1901 à Margueritte/Aïn Torki dans le massif du Dahra, prenant notamment pour cible un colon européen qui s’était enrichi en terres grâce à la licitation et dont la ferme et les occupants colons furent attaqués. Finalement réprimée par l’armée, la révolte fut suivie d’un procès d’une centaine de personnes de la tribu Rhiga (sur cette révolte et le processus de la licitation, se rapporter à l’article de Jennifer Sessions intitulé « Débattre de la licitation comme stratégie d’acquisition des terres à la fin du 19ème siècle » et accessible à la lecture ICI)
    • Le caïd (et autres notables autochtones) apparaissant comme collaborateur et complice de la colonisation. Responsable du douar, le caïd était l’intermédiaire entre l’administrateur colonial et la tribu. Son rôle de policier est par exemple souligné dans le film à travers les incendies de forêt et son application d’amendes. Plusieurs sources historiques, notamment les traces des enquêtes ayant abouti  aux applications du sénatus-consulte, démontrent combien le caïd pouvait aussi être gagnant en terres à travers sa collaboration.
    • La spoliation des terres entraîne une misère grandissante au sein des tribus, une des causes de la mortalité infantile.
    • La nécessité pour les algériens de se faire exploités dans les fermes coloniales, ou de partir à la ville pour trouver un emploi permettant de se nourrir
    • Le morcellement et la dislocation des tribus, l’installation en agglomérations urbaines. C’est ainsi que le personnage de Bouziane, déjà installé en ville, dit à Aïssa : « Jusqu’à quand resterez-vous ensemble ? Chacun doit se débrouiller. On n’est plus sur la terre qu’on cultivait ensemble« .

Parmi le casting du film, à souligner la présence de l’actrice Keltoum/Aïcha Adjouri qui a tant marqué les esprits par son interprétation dans Le vent des Aurès (1966) de Lakhdar-Hamina. Ici elle est dans un rôle moins important  mais interprète un moment particulièrement puissant du film qui suggère aussi le processus d’effacement :

Les déracinés a été restauré et fut même diffusé en 2018 au ciné-club du Centre National du Cinema Algérien (CNCA), tel en témoigne un article ICI. L’impact auprès du public dénote combien il s’agit là, assurément, d’un des plus grands films du cinéma algérien sur la période coloniale.

Affiche du film

Le titre du film peut également faire penser au livre de Bourdieu et Sayad Le déracinement (1964). Ce livre étudie les « centres de regroupement » (des camps clôturés) qui se sont généralisés à partir de la fin des années 50 en parallèle aux zones interdites, soit un déplacement de masse de la population rurale algérienne encore davantage coupée de ses terres ancestrales (et de son bétail), clôturée dans des espaces surveillés militairement et finalement habillés d’une politique humanitaire et sociale.

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Paysanneries, champs de lutte – Festival Résistances 2018

FESTIVAL RÉSISTANCES 2018, 1ère partie

C’est à Foix en Ariège que le festival de cinéma Résistances se déroule chaque été depuis un peu plus de 20 ans, impliquant aussi des séances « hors les murs » dans des villes et villages ariégeois. Lors de l’édition 2013, c’était à la fois comme bénévole et spectateur que j’avais découvert une première fois ce festival et pour mémoire je renvoie à l’article publié ICI sur le blog. Pour cette 22ème édition qui s’est déroulée du 6 au 14 juillet 2018 je me suis contenté d’être spectateur et j’ai pu découvrir pas mal de films, pour la plupart des documentaires. Les principes de la programmation n’ont pas changé : quatre thématiques abordées en films et débats, un focus sur un pays (la Géorgie cette année), des séances jeune public et plein air (une projection chaque soir dans le vieux Foix à côté de l’église St Volusien) ainsi que des cartes blanches (ACID, CGT, Ateliers Varan…). Alors que des café-ciné et des conférences « pas pressées » en compagnie d’invités se déroulent sur place, l’espace du festival s’anime également de stands militants et culturels, d’un accueil éducatif pour les enfants (permettant aux parents d’assister à la programmation), d’ateliers de création (tel un « kinodok » franco-géorgien en 2018), d’apéro-concerts sans oublier divers points de restauration (non seulement la cantine du festival mais aussi quelques stands culinaires). Bref, si ce festival n’a pas le poids et les finances d’événements bien plus dotés et renommés, en revanche il se distingue par une atmosphère globalement conviviale et à la bonne franquette tandis que les tarifs des films restent abordables pour des précaires.

Un mot sur la programmation des films. Cela fut déjà précisé dans l’article consacré à l’édition 2013 mais je rappelle que le choix des thématiques et des films se fait de manière relativement horizontale parmi les membres de l’association Regard nomade qui porte le festival. Bien sûr cela n’empêche sans doute pas que des influences s’exercent de manière plus décisive que d’autres aspirations dans le choix final des films mais globalement la manière de faire favorise à priori la participation de différentes sensibilités, quelque soit le « statut » des personnes… et leur sexe. Car l’autre fait marquant de l’organisation de Résistances est la place importante qu’occupent les femmes dans ce festival (et l’association Regard nomade), non seulement en nombre mais aussi en postes occupés puisque deux sont salariées il me semble. Enfin, en terme de diversité du bénévolat et du public, il est à noter que la dynamique d’accessibilité en faveur des personnes sourdes et malentendantes est toujours à l’oeuvre (traductions en simultané lors des échanges en salle, films globalement sous-titrés pour sourds et malentendants, quelques possibilités d’initiation au langage des signes etc).

SUIVI VIDEO DU FESTIVAL

En 2018, dans le cadre du présent blog,  j’ai initié des videos témoignant d’échanges et de rencontres autour du cinéma. Ainsi lors du Ciné-Palestine de Toulouse 2018 où j’avais gardé trace de la venue de Khadijeh Habashneh qui avait fait un exposé sur l’histoire du premier cinéma palestinien et une présentation du projet institutionnel d’archivage des films palestiniens (article et videos ICI sur le blog). Quelques semaines plus tôt, à Foix j’avais également filmé les échanges entre la salle et Stéphanie Gillard autour de son documentaire The ride qui traite de la mémoire et la résistance sioux aux USA (article et video ICI sur le blog). Cette fois-ci je propose donc une série de videos qui gardent quelques traces de la 22ème édition du festival Résistances. Ayant notamment apprécié les échanges des Café-ciné qui précédaient les premières séances chaque matin sous le soleil ariégeois, j’ai filmé une partie des échanges avec les invités durant les thématiques « Paysanneries, champs de lutte », « La victoire des nantis » et « Fous à délier ». La fatigue et quelques contretemps ainsi qu’une programmation qui m’inspira moins n’ont pas favorisé un suivi video de la dernière thématique de cette édition 2018, intitulée « la mécanique sexiste ».

Pour chacun des thèmes suivis, une video donne une vue partielle du panorama filmique programmé et quelques focus s’attardent sur un ou des auteurs évoquant leur(s) film(s), que ce soit lors du ciné-café et/ou en salle de cinéma avec le public. Outre les thématiques, un chapitre video proposera aussi un retour sur quelques réflexions portant sur les distinctions formelles entre documentaire et journalisme, ou encore sur l’articulation esthétique et contenu socio-politique, engagement militant du cinéma. Enfin, une dernière video témoignera d’un film non sélectionné par l’équipe programmation du festival malgré sa pertinence au regard de « l’actualité » et de deux thématiques de Résistances 2018. Bien que je ne dispose pas de droits d’auteur, à noter que quand cela fut possible j’ai tenté de glisser des extraits de films dans l’ensemble de ces videos (bandes annonces mais pas seulement) afin d’accompagner les propos des invités ou du public.

1er Thème « PAYSANNERIES, CHAMPS DE LUTTE »

Trêve de bavardage, voici donc les quatre videos retraçant cette thématique qui a ouvert l’édition 2018. Sur les films que j’ai pu voir, globalement le festival ne m’a pas marqué durablement mais mention spéciale au documentaire Sans adieu que j’ai trouvé assez frappant dans cette thématique Paysanneries, champs de lutte.

Paysanneries, champs de lutte

Aperçu du panorama filmique (incluant des extraits de films et les échanges avec la salle lors de la projection de deux documentaires réalisés par des étudiantes des Ateliers Varan)

 

Sans adieu, échanges autour du film

Impressions de François, un bénévole du festival, et rencontre avec le producteur lors de la projection. Le réalisateur Christophe Agou est décédé d’un cancer avant les travaux de post-production (étalonnage etc).

 

Autour de Cahos avec le réalisateur Hervé Roesch

Propos filmés lors d’un Ciné-café et de la projection du documentaire qui porte sur la culture du café dans une région montagneuse d’Haïti.

 

Hubert Charuel et Claude Le Pape, de la Femis à Petit paysan

La fiction Petit paysan a eu un certain écho médiatique avec sa projection à la semaine de la critique à Cannes et la récompense de trois Césars. Lors d’un Café-ciné, le réalisateur et la co-scénariste sont revenus sur leurs débuts, leur collaboration et la réalisation et réception de Petit paysan. Un film parfois « divertissant » (et pas pour le meilleur) mais il dénote aussi une vision intéressante de la paysannerie et sa confrontation à un système bien que pas abordée de manière frontale, s’appuyant notamment sur une mise en scène intéressante. Comme cela est dit dans la video, c’est un « film complémentaire » du documentaire Sans adieu. Dommage qu’il ait été quasi impossible de glaner des extraits de leurs courts-métrages afin d’en insérer dans la video, notamment au regard des dialogues tel qu’en parle la scénariste Claude Le Pape.