Les enfants d’après – Bahrudin Bato Cengic (1968)

Bato Cengic – Les enfants d’après (Mali vojnici / Playing soldiers) – 1968 – Yougoslavie – 82 mn

« A cette époque c’était un film très dur (…) dans son vérisme. C’était un film difficile à propos d’orphelins qui ne savaient quoi que ce soit à propos d’eux-mêmes. Nous l’avons fait au bon moment. C’était le meilleur moment de le comprendre, parce que l’Europe avait beaucoup d’orphelins qui sont à nouveau manipulés, amenés dans une situation à jouer le rôle de Bosko Buha. J’ai l’impression que leur malheur a été utilisé »

(Bato Cengic, interviewé par Zdenka Aćin = traduction approximative à partir du serbo-croate). 

Formidable initiative de Bretagne et Diversité (BED) qui permet de découvrir ce film en ayant mis en ligne une version sous-titrée français. Il n’est pas édité en DVD et les autres versions qui circulent sur le net sont en VO sans sous-titrage (à moins de télécharger une version en VO et d’y ajouter un sous-titrage anglais qu’on peut facilement télécharger sur la toile). Pour rappel BED est lié au Festival de cinéma de Douarnenez qui se déroule en Bretagne chaque année et dont l’édition 2006 fut intitulée « Peuples des Balkans ». La programmation fut très riche d’après l’énumération partielle ICI des films projetés. Par ailleurs l’émission radio « L’écho du kezako » a récolté des retours de festivaliers en leur posant la même question :  « une image du cinéma des Balkans vous a-t-elle particulièrement marqué ? » (écoutable ICI).

C’est le premier long métrage du cinéaste bosniaque Bahrudin « Bato » Cengic. Auparavant il avait réalisé des courts métrages documentaires et a aussi été assistant de réalisation de Zivojin Pavlovic (pour Le retour en 1963). Sa filmographie a été récompensée par plusieurs prix, avec des films comme Le rôle de ma famille dans la révolution (1971) ou La poudre du canon (1990). Durant le siège de Sarajevo, il a tourné plus de 1000 minutes et en a fait un documentaire-essai intitulé Sarajevo. Il est décédé en 2007.

les-enfants

Réalisé en 1968 et sorti en salles en janvier 1969, Les enfants d’après est produit par Bosna Film établie à Sarajevo, un des principaux studios répartis dans chacune des républiques de la Yougoslavie (tel la Viba Film à Ljubljana mais moins important que les structures Avala Film à Belgrade et Jadran Film à Zagreb). Le tournage eut lieu dans le secteur de Dubrovnik en Croatie, en bord de rivière Ombla qui se jette directement dans l’Adriatique. Le film fut  sélectionné au Festival de Cannes 1968 mais ce dernier fut interrompu puis annulé par le mouvement étudiant et la solidarité de cinéastes (pour rappel, voir l’archive video ICI). Mirko Kovac est l’auteur du scénario et entre autres films il a aussi scénarisé le formidable Lisice (1969) de Krsto Papic (relayé ICI sur le blog) ou encore L’occupation en 26 images (1978) de Lordan Zafranovic. Parmi les acteurs, à signaler Stojan « Stole » Arandjelovic dans le rôle de l’homme adulte, soit un acteur prolifique du cinéma yougoslave qu’on retrouve aussi bien dans plusieurs films de la Vague Noire (notamment de Pavlovic, Djordjevic, Rakonjac ou encore Makavejev) que dans des films commerciaux plus en phase avec l’idéologie officielle (tels les films de partisans glorificateurs genre La bataille de Neretva).

« Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, un groupe d’orphelins de guerre se réunit dans un vieux monastère qui devient leur foyer. Leur seul amusement est de  » jouer à la guerre « . Un nouveau pensionnaire, un jeune garçon blond, refuse de participer à ce jeu. La sentence de ses camarades sera impitoyable… » (Synopsis du Festival de Douarnenez où le film fut projeté lors de l’édition 2006).

Film intégral en VO sous-titrée français :

(cliquer sur « regarder sur Vimeo », la lecture s’enclenchera sur la chaîne vimeo de BED

ATTENTION : le film reprend au générique vers la 20’50, commencer la lecture à cet endroit de la video )

 

Sans être un film de guerre puisque se déroulant dans l’immédiat après guerre, ce film se détache des valeurs prodiguées dans les films de partisans car ici il est question d’une violence idéologique et guerrière contaminant les enfants. Il y a des ravages et des séquelles qui se poursuivent au-delà de la guerre. Le film n’installe pas non plus un traitement manichéen, et les enfants de partisans et le fils d’officier nazi apparaissent aussi comme des victimes du monde adulte. La cruauté dépeinte dans certaines séquences est parfois stupéfiante tandis que d’autres scènes surprennent par un traitement à la limite du surréalisme. Pour ma part, je suis resté un bon moment scotché dans mon fauteuil une fois la séquence finale passée. La musique tirée de chants révolutionnaires parcourt le film, notamment dès l’ouverture du film et dans la dernière scène, mais elle n’a pas la connotation habituelle. A cet égard nous ne sommes pas très éloignés de L’embuscade (1969) de Zivojin Pavlovic même si les films demeurent différents. Là aussi l’entame se fait avec un chant révolutionnaire, sur le train de la révolution en marche :

Courts métrages documentaires à la Neoplanta Film – Zelimir Zilnik (1967-71)

Zelimir Zilnik – 5 courts métrages documentaires produits par Neoplanta Film : 1967-1971 – Yougoslavie

« Les films des néoréalistes italiens faisaient partie des choses les plus puissantes que j’avais jamais vu. J‘étais aussi impressionné par le mouvement underground américain qui était un adversaire des clichés d’Hollywood (…) Quand je voyais les films de [Vittorio] De Sica, puis ceux qui venaient de la Tchécoslovaquie, de Pologne et de Hongrie, je décidai de devenir cinéaste. Je ne voulais pas regarder les films qui étaient pleins de violence, parce qu’ils détruisent leurs propres idées. Puis quelques autres films m’ont influencé aussi, comme Le Bonheur réalisé par Agnès Varda [1964] – pour moi ce film est une source inépuisable d’inspiration. » (Zelimir Zilnik, interview publiée sur Kinoeye

« Plus engagé que le cinéma tchécoslovaque, plus agressif que le cinéma hongrois, le cinéma yougoslave est probablement du point de vue politique le plus affirmé et limpide de toutes les cinématographies socialistes » (Le critique français Marcel Martin, 1969)

Né dans un camp de concentration, Zelimir Zilnik  est un cinéaste serbe dont le premier long métrage de fiction Rani Radovi (Travaux précoces, 1969) a été relayé ICI sur le blog, une évocation féroce qui « tente de démystifier les mythes religieux du socialisme » (Zilnik)C’est un cinéaste qui a contribué à la « Vague Noire » du cinéma yougoslave, soit à la base une désignation de la nouvelle vague yougoslave (le Novi film) qui fut formulée en 1969 par Vladimir Jovicic, un membre du parti communiste yougoslave. Ce terme accusait notamment la tendance de ce cinéma yougoslave à être « pessimiste« , « nihiliste » et relevant d’une « hérésie anti-socialiste« . A partir du début des années 70, la Vague Noire explose; la censure monte d’un cran, les pressions s’intensifient et il y a des obstacles pour les cinéastes les plus véhéments de cette tendance du nouveau cinéma yougoslave, parmi lesquels Zilnik :

« La destruction de la Nouvelle Vague et le changement de son nom en Vague Noire est l’exemple évident d’un procédé vaste, efficace et auto-destructeur de [cette] opération. La phase la plus créative de notre cinéma national a été mise à l’arrêt. Des réalisateurs comme Makavejev, Petrović, Pavlović et beaucoup d’autres n’ont pas mené de nouveaux projets. En raison de son film Plastic Jesus, Lazar Stojanović a été condamné à deux ans de prison. Ils ont interdit tous mes films qui avaient été faits jusque-là : cinq documentaires et Rani Radovi. » (Zelimir Zilnik, interview avec Dominika Prejdova)

Plus que la seule critique du contenu pessimiste en tant que tel, la condamnation initiale visait aussi le fait de diffuser une image négative de la société yougoslave, ne correspondant pas aux mythes fondateurs de la Yougoslavie de Tito (fraternité et unité, etc). Or la filmographie socialement engagée de Zelnik a bousculé cette image.

Ses premiers courts métrages documentaires relayés ci-dessous ont été produits par la Neoplanta Film, une petite société de cinéma créée en 1966 à Novi Sad en Voïvodine (Serbie) et qui a stoppé son activité en 1986. Avec ces films Zilnik aborde des problématiques sociales de la Yougoslavie où il privilégie le quotidien d’une humanité marginalisée tout en évitant le pathos. Bien qu’originaire du cinéma vérité, dès ces débuts professionnels il insère des éléments narratifs et maintient une distance avec le réalisme par un recul critique, donnant lieu à des éléments qui approfondissent le contenu :

« L’essence d’un documentaire est de ne pas trahir les personnalités des personnes qui y figurent. Cela signifie que ça serait une mauvaise chose de représenter un enfant bien élevé comme un délinquant juvénile. Mais lorsque nous montrons une personne sans-abri ou un oisif comme il ou elle est, alors je pense que nous pouvons incorporer quelques éléments narratifs afin d’exprimer leurs situations d’une manière plus efficace. D’une certaine façon, dès que nous commençons le tournage d’un film nous trahissons toujours la réalité. » (Zilnik, 1968)

« Zilnik maintient une certaine distance avec ses sujets et protagonistes et évite le pathos et la sentimentalité, choisissant plutôt une structure en mosaïque qui incorpore des éléments de provocation, de débat et d’humour, qui à première vue semblent même contredire les questions et les impressions qu’il veut exprimer. Il interroge les choses d’une manière détachée, et dans leur forme finale ces éléments renforcent la véracité du film et l’aide en exposant une multitude de niveaux, offrant de nouvelles perspectives sur les réalités complexes des protagonistes. » (Dominika Prejdova, « Le cinéma socialement engagé selon Zelimir Zilnik », 2005) 

Plus tard il a donné lieu à une forme de docu-fiction, à une dramatisation du documentaire (notamment pour la télé yougoslave après un exil de quelques années en Allemagne) tout en gardant une veine sociale et politique jusqu’à ces dernières années puisque ses longs métrages documentaires se focalisent par exemple sur les immigrants au sein de la forteresse Europe, en particulier sa trilogie Kenedi (2003-2007) basée sur le parcours d’un Rom.

 

1) Journal de jeunes villageois en hiver – 1967 – 15 mn   

Originaire de Novi sad, Zilnik a tourné ce premier film professionnel dans des villages alentours (Bukovac, Krcedin et Futog). Focus sur une population rurale à travers festivités locales (bal, bar, célébration religieuse etc) où il est question du temps libre de la jeunesse des villages, sur lesquels des anciens donnent leur sentiment. Pas d’approche ouvertement politique ici, si ce n’est un tableau plutôt sombre (la place de l’alcool par exemple) et le témoignage d’une envie d’ailleurs. Outre le réalisme documentaire, l’approche de Zilnik flirte avec des aspects fictionnalisants.  

Film intégral en VO sous-titrée anglais :

Un passage m’a fait pensé à une séquence forte de Quand je serai mort et livide de Pavlovic (présenté ICI sur le blog), fiction réalisée la même année et où le personnage principal Jimmy Barka tente sa chance à un concours de chant. Il se fait rabrouer par un jeune public acquis à une musique moderne en vogue à la ville et notamment influencée du rock occidental; le répertoire provincial ne plaît plus. Or ce court métrage de Zilnik porte aussi un passage (début de film) avec une jeune chanteuse dans un bar dont la performance rappelle le style de Jimmy Barka. Soit un chant bien ancré dans le folklore provincial serbe, distinct de la culture urbaine de la jeunesse.

Image tirée de Journal de jeunes villageois en hiver ;

(une chanteuse sur scène d’un bar de village)

court

Extrait de Quand je serai mort et livide (1967) :

(le jeune public est hostile à ce folklore, « assez de ces trucs ! » crie une femme. Jimmy Barka est à la marge du développement industriel et urbain, sillonnant davantage la province serbe)

Une autre séquence de Journal de jeunes villageois en hiver montre cette fois-ci un groupe rock sur scène lors d’un bal de village, une culture semble se glisser en province.

Extrait de Journal de jeunes villageois en hiver :

(rock au bal du village)

A noter que le cinéaste croate Krsto Papic a réalisé en 1971 un petit documentaire sur un festival de musique dans un village, associé à un concours de miss beauté (se côtoient folklore musical provincial et culture urbaine, en plus de la tenue d’un événement d’origine urbaine) : Un petit spectacle de village (1971).

 

2) Petits pionniers – 1968 – 12 mn

Une approche socio-politique apparaît plus clairement dans ce deuxième film. Les pionniers en Yougoslavie était une organisation à laquelle adhéraient les enfants et qui promouvait le sentiment national yougoslave, véhiculant une image de l’enfant heureux. Placée sous la tutelle du parti communiste yougoslave, l’organisation des pionniers était intégrée à l’Etat. Ici, le titre du film vient d’une chanson de pionniers de 1968 mais les enfants sont autres. Il s’agit d’enfants de la rue et qui enfreignent la loi (vols etc). Ils et elles témoignent de leurs vécus (misère, confrontations aux autorités, abus sexuels) tandis que les images établissent parfois un rapport contrastant avec la noirceur des propos tenus, ainsi ces moments où les enfants s’amusent dans des lieux délabrés. Deux mères apparaissent également dans le film, dont une qui affirme l’impuissance à canaliser les enfants.

Si le titre évoque l’enfant pionnier de l’idéologie officielle, dès la séquence d’ouverture le film développe une autre image en contrepoint vis-à-vis de ces enfants marginaux : celle d’une émission télé où des gosses rient de bonheur devant le spectacle d’un acteur populaire (« Gula »). C’est sans doute un renvoi au décalage entre l’image véhiculée par l’idéologie d’une part et une réalité sociale de l’autre. Cette dernière est constituée d’une jeunesse qui n’est pas intégrée dans la vision officielle, tout comme elle ne l’est pas dans la société yougoslave. D’ailleurs, approchée sans misérabilisme, elle vit ses propres plaisirs à la marge (séquences de jeu filmées dans les environnements miséreux des enfants). Ainsi Zilnik s’intéresse à une marge, celle du milieu sous-prolétaire (ou Lumpenprolétariat), absente des films commerciaux yougoslaves de l’époque. C’est proche des choix d’autres cinéastes yougoslaves des années 60, tel Pavlovic dont les deux films de 1967 se déroulent également dans des bas fonds (Le réveil du rat – relayé ICI sur le blog – et Quand je serai mort et livide). Fait intéressant, les propos enregistrés d’une dispute entre enfants laissent apparaître que les conditions de ruraux profonds (en tout cas le sous titrage anglais mentionne « yokel » qui se traduit grossomodo comme « cul terreux », « fruste ») et de « tzigane » sont connotées négativement car employées comme insultes. Voilà qui témoigne d’inégalités et tensions d’un monde adulte ébranlant quelque peu le socle national de la fraternité et de l’unité.

Film intégral en VO sous-titrée anglais :

 

 

3) Chômeurs – 1968 – 8 mn :

« Le film représente une série de portraits et de situations où les gens se sont retrouvés après avoir été licenciés pendant le temps des réformes économiques qui devaient établir une économie de marché en Yougoslavie. Dans les interviews, les gens évoquent leurs doutes et confusion parce qu’ils avaient attendu du socialisme qu’il leur donne plus de sécurité sociale. Ils critiquent la bureaucratie parasitaire, ils signent pour partir en Allemagne et y travailler depuis que la Yougoslavie a signé un accord sur la prise en charge de la main d’oeuvre. » (synopsis sur le site internet Zelimir Zilnik).

Film intégral en VO non sous-titrée :

(pour voir le film avec sous-titrage anglais, télécharger la video YT sur le lien ICI, les sous-titres ICI)

 

 

4) La tourmente de juin – 1969 – 10 mn :

« Le film documente les manifestations étudiantes à Belgrade en Juin 1968. Il a été tourné en grande partie dans la cour du Kapetan Misino Zdanje (bâtiment de la Faculté de Philosophie) où les étudiants se sont rassemblés et où des artistes ont participé, montrant ainsi leur solidarité avec les étudiants. » (site internet Zelimir Zilnik)

En mai-juin 1968 la Faculté de philosophie fut le secteur étudiant le plus radical de Belgrade. Si le film aborde la répression (sans doute celle qui s’est abattue le 3 juin sur le cortège reliant la cité universitaire et le centre ville), à l’image du discours final de Stevo Zigon (acteur de théâtre) ce qui ressort le plus de ce film c’est la critique de la « bourgeoisie rouge », la bureaucratie installée du régime en place. Le décalage entre d’une part l’idéologie de la révolution supposée ayant favorisé l’embourgeoisement d’une élite du parti et d’autre part la réalité sociale – le chômage par exemple, parmi les éléments les plus mis en avant dans les manifs de l’époque -, suscite des appels à la vraie révolution en retournant aux sources et c’est ainsi que Marx revient avec force dans les discours et les banderoles. Rani Radovi reprend ce contexte incriminant la « bourgeoisie rouge », tout en approfondissant le décalage entre préceptes révolutionnaires et réalité. Les personnages principaux y représentent une jeunesse se butant à la réalité et contredisant dans la pratique les principes révolutionnaires qu’elle est censée diffuser dans les monde ouvrier et rural, allant jusqu’à tuer l’élément anarchisant de leur groupe (en l’occurrence une étudiante nommée « Yugoslava »).

Film intégral en VO sous-titrée anglais :

En complément, découvrir aussi le court-métrage Studenski grad (1964) de Jovanovic (relayé ICI sur le blog), un film qui porte sur la précarité de la cité universitaire de Belgrade et annonce en quelque sorte le mouvement étudiant de 1968 qui portait notamment sur les inégalités sociales.

J’encourage également à lire le petit texte publié ICI par Radoslav Pavlovic, un étudiant de l’époque devenu syndicaliste à IWW et qui revient sur ce juin 68 à Belgrade. Des précisions sont données sur le contexte, le déroulement et la fin du mouvement avec notamment le rôle du beau-père de Slobodan Milosevic … La fin du texte fait même le point sur les dérives nationalistes de plusieurs figures engagées de l’époque et d’autres y ayant résisté (tel le cinéaste Lazar Stojanovic, emprisonné quelques années par le régime suite à un film qui sera prochainement relayé sur le blog). D’ailleurs on y apprend que l’acteur dramatique slovène Stevo Zigon qui conclue le film par un discours « récitait en 1968 Robespierre devant les étudiants. En 1989 il est devenu l’adepte le plus fougueux du “peuple céleste” [serbe] « . De quoi appuyer un peu plus la réflexion acide portée par Rani Radovi de Zilnik.

A noter que ce film est une deuxième collaboration avec Branko Vucicevic (ici crédité au son), précédée immédiatement par celle pour le long métrage Rani Radovi réalisé la même année. Scénariste et critique serbe n’ayant jamais intégré l’establishment académique, Vucicevic fut un acteur important de la scène culturelle de Belgrade des années 60 et a eu influence sur des films importants; il a notamment co-scénarisé Rani Radovi de Zilnik et Une affaire de coeur (1967) du cinéaste serbe Dusan Makavejev (présenté ICI sur le blog) ou encore scénarisé Le radeau de la méduse (1980) du slovène Karpo Godina (présenté ICI sur le blog). En parlant de Godina, on le retrouve dans le cinquième court métrage documentaire réalisé par Zilnik (ci-dessous).

 

5) Film noir – 1971 – 14 mn :

Une nuit, Zilnik ramasse un groupe d’hommes sans-abri dans les rues de Novi Sad et les ramène à la maison. Alors qu’ils se défoulent dans sa maison, le cinéaste tente de « résoudre le problème des sans-abri » en portant tout le long du film une caméra comme témoin. Il parle aux travailleurs sociaux, les gens ordinaires. Il s’adresse même à des policiers. Ils ferment tous les yeux devant le «problème». (site internet Zelimir Zilnik)

Un des axes principaux de ce film c’est l’absence de place pour les sans-abris, comme s’ils devaient disparaître de la société. La mise en scène de Zelnik qui héberge pour un nuit des sans-abris  les invite dans l’image. C’est comme une métaphore : dans le quotidien ces individus sont rejetés de la société et non admis dans l’image. Film Noir les amène aussi à exposer leur point de vue, ne se cantonnant pas à un récit de leurs conditions de misère. Ainsi Zilnik leur donne une expression politique, contraire à leur invisibilité, à leur disparition plus ou moins permise par le fonctionnement de la société et acceptée au sein de la population.

Voici un extrait d’interview où Zilnik contextualise la réalisation de Film noir :

« Au cours des huit années entre 1964 et 1972 plus de dix films « nouveaux, libérés » ont été réalisés en Yougoslavie, tous exempts de didactique, de réalisme socialiste et de propagande du Parti. Ces films ont été faits à l’époque du «Titisme mature», un moment où le modèle yougoslave était plus ouvert, plus réussi et plus communicatif que les autres modèles de socialisme d’Etat. Même à cette époque, le « nouveau cinéma » [Novi film] était souvent une production marginale par rapport aux spectacles  partisans et méga-coproductions avec l’Occident filmées dans les studios Jadran Film à Zagreb et Avala Film à Belgrade [se rapporter au très bon documentaire Cinema Komunisto présenté ICI sur le blog]. En outre, Aleksandar Petrović, Pavlović, Makavejev, Hladnik, Krsto Papić, Purisa Đorđević et d’autres avaient du succès parmi les critiques, à la fois intérieures et extérieures, et avec le public aussi bien. Donc, quand aujourd’hui on pense à la scène du film des années soixante, on pense immédiatement à la vague noire . Et d’où vient mon Film Noir ? Il a été stimulé par la désapprobation idéologique du libéralisme anarchique à laquelle ces films ont été soumis après 68, dans l’offensive à l’ordre du jour de re-Stalinisation entreprise par le régime qui a été secoué dans ses fondements par les «tremblements de terre» déclenchés lors de l’agitation étudiante contre la «bourgeoisie rouge» en Juin 1968 et par l’occupation de la Tchécoslovaquie, en particulier par l’élimination du modèle de Dubček en Août 68. (…) J’ai réalisé Film Noir au début 1971, lorsque la campagne idéologique contre la Nouvelle Vague avait atteint son apogée. Avec ce documentaire, qui est peut-être plus un essai, je voulais exprimer ma vue sur la mystification hystérique du film et de la critique sociale. Dans les circonstances actuelles, il est presque impossible de comprendre la portée et la gravité de cette campagne idéologique. Le parti tout entier, l’Etat et la police, environ dix mille personnes, ont été occupés à exclure, persécuter, « critiquer » et bloquer ces personnes qui ont été stigmatisées comme «ennemis idéologiques». Sous le socialisme d’État, une telle forme d’exorcisme a été un outil très important de «discipline». Il est intéressant de noter, dans une Yougoslavie qui avait en tout cas un système plus ouvert, une politique définie de l’auto-gestion et la libre circulation à l’ étranger, que le Parti n’a pas exclu les campagnes et les programmes de «nettoyage» typiques des modèles staliniens. » (Zilnik, interview avec Dominika Prejdova)

Film intégral en VO sous-titrée anglais :

Avec ce film, Zilnik questionne également le travail documentaire. Cela n’est pas un hasard s’il se met en scène dans son travail et dans l’accueil des sans-abris chez lui, en présence de sa compagne et de sa fille. Nous comprenons que le cinéaste n’a pas de solution pour ces individus hébergés chez lui, soit une réplique du rejet sociétal, ce sont des rébus de la société. Et en fin de film il les met dehors car son tournage se finit, sa bande de film se termine et le sujet documentaire avec. Par ce commentaire auto-critique glissé dans le film, il y a un questionnement sur le pouvoir du documentaire quant à la situation des personnes filmées. S’agit-il d’un simple spectacle ? C’est en tout cas une lecture proposée par Petar Joncic dans un livre édité en 2002 :

« La question que Zilnik pose dans ce film est de savoir combien de ses précédentes tentatives pour changer le monde à travers ses films ont réussi à changer sa propre vie et l’attitude envers le monde. Il marque également l’émergence d’un cinéma humaniste abstrait qui a servi comme dispositif critique, incluant souvent la propre vie du cinéaste comme un objet potentiel de la critique. Le dernier plan du film – dans lequel Zilnik annonce qu’après avoir accepté six personnes sans-abri dans sa vie pendant une courte période, il est à court de bande pour le film et qu’il est temps pour eux de prendre congé les uns des autres – peut être interprété comme un spectacle libéral de la démagogie et l’ insensibilité de sa part envers ces personnes, mais il peut aussi être considéré comme un acte d’auto-réprimande en « laissant la dette impayée » pour soi-même et sa profession ». (Petar Joncic, cité dans « Le cinéma socialement engagé selon Zelimir Zilnik »)

 

Ainsi ces cinq premiers court métrages documentaires produits par la Neoplanta Film se distinguent notamment par la place accordée au lumpenprolétariat (ou sous-prolétariat), aspect qui se prolongera tout au long de la filmographie de Zelnik. A cet égard, et cela sert de conclusion à cet article du blog, je propose un large extrait du texte « Behind Scepticism Lies the Fire of a Revolutionary ! » de Branislav Dimitrijevic, publié sur le site officiel de Zelimir Zilnik. Le propos est plutôt intéressant par l’interprétation suggérée de cette focalisation filmique sur les bas fonds. Par ailleurs, à la lecture de ce texte j’ai eu en mémoire le film yougoslave Jeune et frais comme une rose du serbe Jovanovic (1971, relayé ICI sur le blog). Censuré pendant 35 ans, ce long métrage de fiction apparaît de nos jours comme annonciateur d’une histoire récente, avec une sphère criminalo-fascisante associée au pouvoir du régime Milosevic et aux massacres perpétrés :

« Le lumpenproletariat était un excédent non désiré du socialisme. Pourtant, comme cela a été démontré plus tard, c’était devenu une force politique très importante qui a été utilisée au cours des processus conduisant à la disparition de la Yougoslavie à la fin des années 1980, et surtout pendant les guerres des années 1990 (…). Au lieu de cacher les représentants de cette «sous – classe» dans le socialisme quand ils ne sont pas eu de rôle structurel, Zilnik leur a offert des rôles dans ses films. Il avait l’ intention de communiquer avec ces personnes, afin non seulement de les rendre visibles, mais aussi de confirmer leur rôle important dans la construction du sens de la réalité. En outre, il a voulu remettre en question ses propres attitudes ironiques. Cela a été fait d’ abord par l’observation de leurs «pratiques matérielles» (dans les premiers films), puis en contredisant leur statut à l’incapacité de l’idéologie officielle de les intégrer dans la société (comme dans un de ses films cruciaux, Film noir) et plus tard, dans ses films de télévision des années 1980, il les emploie littéralement comme ses acteurs. Zilnik a refusé d’utiliser des acteurs professionnels, et par ce refus , il en a fait le symbole de sa non-participation à la création culturelle qui a définitivement évolué vers des salles comme vitrines de la culture verbale de la « mild dissidence » dans le socialisme. (…) Si nous partons de l’observation de Marx, et d’un usage familier général du terme, le terme « lumpen » porte une connotation entièrement négative. Ici , nous avons une image de certains résidus sociaux qui sont seulement mis en mouvement dans le but de servir et de renforcer la politique régressive comme le fascisme ou toute forme contemporaine du populisme. (…) La mission de Zilnik était à venir avec une certaine re-définition ainsi qu’une ré-invention du rôle de cette sous – classe. Nous pouvons spéculer qu’il a été motivé par l’histoire de sa propre vie, comme orphelin né dans un camp de concentration et quelqu’un qui n’a donc appartenu à aucune identité de classe héritée. Pourtant, Zilnik ne limite pas son approche à une certaine empathie humaniste envers les plus démunis, mais a exploré l’imprévisibilité de la politique et le rôle social de ce groupe. Il n’y a pas de sentimentalisme dans son approche mais il y a une compréhension pour une certaine créativité par en bas (par opposition à modernisation-du-dessus qui était la tendance de la politique culturelle) que Zilnik observe et plus tard incorpore dans ses films, en particulier dans ceux qui sont faits pour la télévision dans les années 1980. » (Banislav Dimitijevic, « Behind scepticism lies the fire of a revolutionary »)

Jeune et frais comme une rose – Jovan Jovanovic (1971)

Jovan Jovanovic – Jeune et frais comme une rose – 1971 – Yougoslavie – 1971 – 71 mn

Projeté au festival de Pula 1971 et dans une poignée de cinémas, Jeune et frais comme une rose a rapidement disparu des écrans, subissant une censure officieuse de 35 ans puisqu’il ne sera redécouvert qu’en 2006.  Ce n’était pas la première censure subie par le cinéaste serbe Jovan Jovanovic.  Avant ce premier long métrage, il avait réalisé deux courts métrages censurés dans le cadre de ses études, dont Izrazito ja (1969) qui se présente tel un préquel de Jeune et frais comme une rose (courts métrages relayés ICI sur le blog).

Produit par Dunav Film (un studio de Belgrade), on retrouve un certain Dragan Nikolic. Devenu un acteur vedette du cinéma et de la télé yougoslaves, il fut révélé en 1967 dans Quand je serai mort et livide de Zivojin Pavlovic (relayé ICI sur le blog), un cinéaste de la vague noire yougoslave qui a également connu des censures officieuses.

mlad

« – What did you do after dinner?

– I was in cinema

– The fable of the film?

– It is Godard, there is no fable ! »

(dialogue de Jeune et frais comme une rose)

A travers une esthétique « punk » avant l’heure, une mise en scène chaotique (caméra secouée, zooms et dé-zooms incessants) et une influence partielle d’A bout de souffle de Godard (ce dernier est même cité), le film suit une petite frappe criminelle (Stiv) qui s’adresse régulièrement au spectateur. Tout en opérant des crimes, il déglingue avec ironie le monde qui l’entoure, à la manière du personnage de Izrazito ja auquel il reprend même des répliques. Lié  à la police secrète, Stiv monte en puissance et constitue une bande armée tentant de prendre le pouvoir. Le film met aussi en scène une icone médiatique, Stiv précédant même des personnages gangsters vedettes du cinéma (tel le Al Pacino de Scarface).

Extrait, en VO sous-tirée anglais

(Conférence de presse de Stiv, le show médiatique)

 

Jeune et frais comme une rose fait assister à un chaos démontant l’optimisme officiel orchestré idéologiquement à coups de démonstrations, slogans et discours, à l’image de l’ouverture du film où figure même un extrait de discours de Tito. On peut se figurer comme ce film a pu alors constituer un pavé, même si la réalisation technique est parfois trop insistante, une limite qui je trouve cause un peu de lassitude (bien qu’aujourd’hui cela soit justement présenté comme une originalité « punk » avant l’heure).

« J’espère que nous nous reverrons. Je suis votre avenir !« 

futur

 

Par les accointances du pouvoir avec la criminalité et la célèbre phrase finale de Stiv, nombreux ont donné à ce film un aspect « prophétique » étant donnée la (re)découverte tardive en 2006 et la période écoulée entre deux. Outre cet aspect « visionnaire » le film exerce une satire générale, tant sur les valeurs officielles du socialisme yougoslave que sur le consumérisme de masse, les médias ou encore l’esprit rebelle de la jeunesse (la scène avec les hippies assassinés).

Je n’ai pas eu l’occasion de voir ce film avec des sous-titres français, par conséquent j’ai parfois eu du mal à suivre étant données les nombreuses répliques accompagnant le rythme saccadé de l’image. Je glisse ci-dessous le film intégral avec les liens pour qui souhaite se lancer dans la découverte avec un sous-titrage anglais.

Film intégral en VO non sous-titrée

(pour le voir avec sous-titres anglais : télécharger la video ICI, les sous-titres ICI)

Studenski grad (1964) et Izrazito ja (1969) – Jovan Jovanovic

Jovan Jovanovic – Deux courts métrages

Jovan Jovanovic – acteur dans Le Décaméron de Pasolini (1971) –  est un cinéaste serbe surtout réputé pour Jeune et frais comme une rose qui a été réalisé en 1971 et sujet à une censure (officieuse) de 35 ans puisqu’il ne ressortira qu’en 2006. Or le court métrage Izrazito ja apparaît comme une sorte de préquel à ce long métrage et a lui aussi été censuré, jusque 1990.  D’ailleurs Jovanovic a cumulé les censures car son court métrage documentaire Studenski grad, réalisé dans le cadre de ses études en 1964, a été interdit par l’Académie de Théâtre, Cinématographie, Radio et de Télévision (une des facultés de l’université de Belgrade devenue ensuite faculté des Arts dramatiques).

Studenski grad – 1964 – 16 mn – VO non sous-titrée

Le film est situé dans le quartier résidentiel de l’université de Belgrade (« studenski grad » = « la ville étudiante »). Cette cité universitaire dite « le nouveau Belgrade » fut construite dans la période 1949-1955 et a été refaite dans les années 80-90. Ici le cinéaste introduit et termine le film en montrant un lieu sale, soit un aspect qui fut condamné en commission universitaire; cette saleté incarne une réalité étudiante à contre-courant de l’optimisme officiel. Je n’ai pu trouver de sous-titres et le contenu du film échappe donc en partie pour qui ne comprend pas le serbo-croate. Mais on devine qu’il est aussi question de précarité étudiante. Comme d’autres cinéastes de la vague noire et bien qu’à ma connaissance il ne se soit jamais réclamé de ce « mouvement », en traitant d’une facette sombre de la vie étudiante Jovanovic prenait aussi le parti de montrer une réalité absente du cinéma le plus officiel (films de partisans glorieux etc). Voilà qui annonçait d’éventuels soulèvements bien qu’officiellement « tout va bien ». Car en 1968 des manifestations étudiantes éclatent en Yougoslavie et les plus importantes sont à Belgrade, où l’université sera en grève sept jours. Dans une période de chômage important et dont témoigne plus ou moins directement des films de la vague noire (par exemple le petit documentaire Les chômeurs de Zilnik en 1968 ou Le réveil du rat de Pavlovic en 1967), l’égalité sociale faisait partie des revendications étudiantes. Dans une interview de 2012, Jovanovic dit de ce film qu’il a prédit 1968 « en disant que le jeune homme n’a aucune chance dans la société socialiste ». 

 

Izrazito ja – 1969 – Yougoslavie – 35 mn

Un jeune homme erre sans but dans les rues de Belgrade, tout en commentant ironiquement le monde qui l’entoure.

Produit par la Dunav film (un studio de Belgrade) et l’Académie Théâtre, Cinématographie, Radio et de Télévision (faculté des arts dramatiques), c’est le film de fin d’études de Jovanovic qu’il a réalisé, scénarisé et monté lui-même. Aleksandar Petrovic, un fameux cinéaste de la vague noire qui avait débuté à la FAMU en Tchécoslovaquie, tient alors la chaire de mise en scène de la faculté et il est mentionné dans le générique. En 2012, Jovanovic affirme que ce film « dit que la jeunesse urbaine ne croit pas aux idéaux titistes« .

(pour voir le film avec sous-titres anglais : télécharger la video ICI, les sous-titres ICI)

 

 

La ville (Grad) – Pavlovic, Rakonjac et Babac (1963)

Zivojin Pavlovic, Kokan Rakonjac, Marko Babac – La ville (Grad) – Yougoslavie – 1963 – 80 mn

« [Cette censure] est le résultat d’un manque de connaissance et d’incompréhension, un des meilleurs films que la Yougoslavie ait produit a été jeté à la poubelle » (Aleksandar Petrovic, au Festival de Pula 1963)

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La ville est souvent considéré comme la première réalisation de la Vague Noire yougoslave. Ce film collectif n’était pas la première collaboration des trois cinéastes et d’Aleksandar Petkovic (opérateur). Tous alors étaient membres du Ciné-club Belgrade (courts métrages de Pavlovic et Rakonjac relayés ICI sur le blog) et en 1962 ils avaient déjà réalisé Gouttes, eaux, guerriers (relayé ICI sur le blog). Ce dernier était un premier film professionnel qui fit une très bonne impression au Festival de Pula 1962 au point d’y être récompensé par un prix spécial.

Produit par la Sutjeska Film, La ville fut jugé au tribunal du district de Sarajevo et fut censuré dès l’année de sa réalisation. C’est le cas unique d’une interdiction officielle dans l’histoire du cinéma yougoslave au cours de laquelle il y a eu plusieurs censures mais elles étaient officieuses, pas menées à travers un jugement judiciaire. Ce film fut considéré comme « morbide … pessimiste … une vision négative de la société de la Yougoslavie socialiste » (Bogdan Tirnanic, Black wave). C’est ainsi qu’il fut mit au placard et n’obtint une levée d’interdiction qu’en 1990, à l’initiative Radoslav Zelenovic le président du Yugoslav Film Archive de l’époque. Le film fut retrouvé dans les services de police de l’Etat. Outre la censure, il y eut des conséquences pour les réalisateurs. D’ailleurs Kokan Rakonjac – décédé prématurément en 1969, il avait épousé l’excellente actrice serbe Milena Dravic, une incontournable du cinéma yougoslave – fut déjà censuré pour Larmes, un court métrage amateur réalisé en 1958 au Ciné-club Belgrade. Tous trois durent faire un pas de côté :

« As authors we had a big problem back then. (…) We were put in the « bunker » (…) we were not allowed to continue working. Zivojin Pavlovic started to work in Slovenia. Kokan started to work an amateur again and to sell his ideas to producers, but it was very complicated for him to continue to work. And i started to work as an editor » (Marko Babac)

 

Film intégral en VO non sous titrée :

(pour le voir avec sous-titres anglais : télécharger les videos ICI, les sous-titres ICI, les synchroniser ICI)

Grad est situé dans une grande ville, le film est découpé en trois histoires :

  • « Relation » (Rakonjac) – Un couple se délite.
  • « Cœur » (Babac) – Un directeur de société fragile du cœur rend visite à un ami docteur. Il mène une vie qui le désespère.
  • « L’encerclement » (Pavlovic) – Un vétéran de guerre solitaire arpente des bistrots. Atmosphère de tristesse, en contraste avec les photos de la libération accrochées au mur d’un bistrot. Le vétéran sur le déclin a une vie devenue insignifiant et déprimant. Il se fait tabasser par une bande. Après la libération révolutionnaire qui lui a jadis coûté une main, errant sans but et se dirigeant vers la mort, il laisse derrière lui une rue morbide.

Politiquement, Grad ne constitue pas une critique subversive directe (il y a eu plus offensif au cours des années 60). Nous avons là un portrait sombre de la vie urbaine (solitude, etc) et cette manière nouvelle de traiter de la réalité a été mal perçu, surtout à l’orée des années 60 où le Novi Cinema et sa tendance « vague noire » émergent à peine (pour rappel : la dénomination « vague noire » est venue en 1969 de la part d’un journaliste et membre du parti communiste serbe qui avait rédigé un article incendiaire intitulé « La vague noire dans notre cinema »). A noter tout de même que le film de Bostan Hladnik Danse sous la pluie (1961, relayé ICI sur le blog) développait également un fond désespérant sur le quotidien de la vie urbaine (en opposition aux rêveries des personnages) et à certains égards le couple du segment réalisé par Rakonjac n’est pas très éloigné de celui de la réalisation de Hladnik. Enfin, pour ce qui est de la censure de Grad, la référence au milieu criminel urbain dans la partie de Pavlovic a pu poser problème (la bande qui s’attaque au vétéran). C’est en tout cas ce que mentionne Greg DeCuir dans un texte consacré à la vague noire. D’après lui, révéler ce milieu de la criminalité était considéré comme dangereux par le pouvoir. Or, en 1971 un certain Jovan Jovanovic réalise Jeune et frais comme une rose qui évoque encore plus ouvertement le milieu criminel et, cette fois-ci, développe même des accointances avec la police secrète. Ce film fut censuré dès l’année de sa réalisation (censure officieuse) et ne fut redécouvert qu’en 2006 …

Ciné-Club Belgrade – Pavlovic, Rakonjac, Trifkovic (1960-62)

Zivojin Pavlovic, Kokan Rakonjac, Sava Trifkovic – Courts métrages au Ciné-club Belgrade – 1960-62

Dans la foulée des premiers courts métrages professionnels réalisés par Rakonjac et Pavlovic qui ont été relayés ICI sur le blog, voici un exemple de leurs débuts amateurs et celui de Trifkovic, bien que ce dernier n’ait pas continué dans le cinéma (seuls deux courts métrages ont suivi). Ils ont été réalisés dans le cadre du Ciné-club « Belgrade », plus tard renommé Academic Film Center (AFC) et toujours en activité.

Mais avant de relayer plus bas ces petits films muets (ouf, pas besoin de se mettre en quête de sous-titres !), je propose une présentation du Ciné-club Belgrade, un lieu dynamique d’avant garde cinématographique où ont été actifs des cinéastes et critiques contributeurs au Novi Cinema yougoslave des années 60.

CINE-CLUB « BELGRADE »

(présentation appuyée sur des écrits anglophones, dont « Yugoslav ciné-enthusiasm » de Greg DeCuir)

  1. Une culture ciné-club avant la guerre

Après la guerre et la déclaration de la République fédérative populaire de Yougoslavie, la League of Communists of Yugoslavia (parti communiste yougoslave) prit rapidement en main le cinéma et créa dès 1946 le Comité d’Etat du cinéma (State Committee of Cinematography). Des studios de production en découlèrent dans les différents Etats composant la république fédérale, dont le fameux Avala film (Serbie) ou encore Jadran film (Croatie). Dans son livre Liberated Cinema : the Yugoslav experience, Daniel Goulding résume ce contexte cinématographique : « Les films devaient refléter le développement d’un art socialiste distinctif fondé sur les principes du réalisme national (une
variante du réalisme socialiste). » C’est ainsi que les mythes et l’idéologie officielles étaient entretenus par le cinéma, notamment à travers les films de partisans qui composaient une partie importante de la production. Un type de films qui sera mis à mal par des cinéastes de la Vague Noire yougoslave, tel le terrible L’embuscade (1967) de Pavlovic (à découvrir via l’édition DVD de Malavida).

Face au dogmatisme cinématographique devant refléter l’idéologie officielle, plusieurs ciné-clubs donnaient davantage de liberté à l’expression et expérimentation cinématographiques. Or la culture ciné-club, avant son institutionnalisation croissante, était déjà vivace avant la guerre. Le premier ciné-club fut créé à Zagreb en 1928, à travers une section cinéma du Foto Klub Zagreb. En 1931 il représenta même le Royaume de Yougoslavie à la première compétition internationale du film amateur organisée par l’UNICA (Union Internationale du Cinéma), organisation indépendante dont il devint membre dès 1933. Le Klub kinoamatera Zagreb (Ciné-amateur club) est créé en 1935, avec des activités telles que réunions, projections de films amateurs, conférences sur les techniques de production et autres projets éducatifs sur le cinéma. Pendant longtemps ce fut ainsi la seule institution d’enseignement du cinéma en Yougoslavie. A Belgrade fut crée en 1924 le club de cinéphilie « Klub filmofila Beograd » dont les buts étaient de diffuser l’art cinématographique, d’influer sur les goûts du public en écrivant des livres sur le cinéma et de créer des programmes. Il a ouvert la première cinémathèque et réunit jusqu’à 300 membres. Tout en se consacrant exclusivement aux films produits dans le pays, il devint le « Croats and Slovenes Cinephile Club » en 1928, puis le « Jugoslovenski filmski klub » en 1930 pour finalement former en 1932 le « Jugoslovensko filmsko društvo » (Yugoslav Film Society). Ce fut une des premières structures tournées vers un système industriel du cinéma et produisit notamment une fiction intitulée Les aventures du Docteur Gagic d’Aleksandar Eerepov. En général les membres de ces ciné-clubs d’avant guerre étaient des bourgeois, permettant d’assumer les coûts de production par des cotisations ou des dons. La plupart des membres du Ciné-amateur club de Zagreb étaient apolitiques. Mihovil Pansini (un réalisateur expérimental) a relevé que les films produits durant l’avant guerre et ceux du Ciné-club de Zagreb (créé en 1954) dans les années 50 « étaient de « petits hologrammes de réalité » détaillant la manière unique avec laquelle les cinéastes ont parlé d’eux-mêmes plutôt que de la période politique dans laquelle ils vivaient. D’après Turkovic, c’était une nette anticipation de la nouvelle vague d’un cinéma personnel, d’auteur qui a commencé à apparaître dans l’industrie du film yougoslave des années 60 » (Greg DeCuir, « Yugoslav cine-enthusiasm »). Aussi, toute cette culture ciné-club « amateur » a ouvert l’âge professionnel du cinéma yougoslave. Oktavijan Miltic, un des fondateurs du Ciné-amateur club de Zagreb dans les années 30, a réalisé le premier film sonore croate en 1944 (Lisinski).

Lisinski (1944, le premier film sonore croate) :

(réalisé par un cinéaste issu de la culture ciné-club, co-fondateur du premier ciné-club de Zagreb)

      2. Ciné-club après la guerre

Yvo Zgalin – La libération de Zagreb (1945) :

Dès 1946, le parti communiste yougoslave s’est tourné vers l’amateurisme en dispensant une formation technique dans divers domaines afin de rendre accessible les technologies aux citoyens et d’éduquer la population. En découlait notamment la « Belgrade Society of Photo Amateurs », une structure qui comprenait le développement de films amateurs. En 1949 est créée l’organisation la « Yugoslav League of Photo/Ciné-amateurs » qui regroupa peu à peu plusieurs structures dont des ciné clubs. Tout en restant un espace de liberté, le Ciné-amateur club de Zagreb commençait à réaliser des documentaires dont les thèmes étaient proches de l’idéologie officielle, à défaut de s’orienter explicitement sur le réalisme socialiste national. Mais peu de documentation et semble t il aucuns films ne sont restés de cette période d’immédiat après guerre. Le « Photo/Ciné-amateur Belgrade » est fondé en 1950, intégrant la Yugoslav League of Photo/Ciné-amateurs. Pour en être membre il fallait passer des tests qui incluaient la connaissance de la production, la théorie du cinéma ou encore la projection de films. Globalement c’était l’aspect technique qui était privilégié.

   3. Naissance de Ciné-club Belgrade et Ciné-Club Zagreb :

Le « Kino-Klub Begroad » (Ciné-club Belgrade) est créé le 7 mai 1951, en tant que branche du Photo/ciné-amateur Belgrade. Outre la projection de films, il produit un premier court métrage (une fiction) la même année : L’histoire des chaussures de foot, réalisé par Dusko Knezevic. Le premier festival de film du Ciné-club de Belgrade se tient en 1953, où pour la première fois le public peut découvrir ses réalisations. Une dynamique également effective à Zagreb où est créé le « Ciné-club Zagreb », suivi la même année par l’organisation du premier festival du film amateur de Zagreb. En 1953, un certain Dusan Makavejev (futur artisan de la Vague Noire qui connaîtra une carrière internationale) rejoint le Ciné-club Belgrade.

Dusan Makavejev – Antonio’s Broken Mirror, 1957 :

(parmi les premiers films de Makavejev, au Ciné-club Belgrade)

Ce film fut présenté dans une compétition spéciale du Festival de Cannes 1957. Makavejev, Marko Babac et sa compagne ainsi que deux autres membres du Ciné-club eurent une autorisation spéciale pour s’y rendre. Le court métrage y gagna une grande reconnaissance. Mais la petite amie de Babac profita de ce voyage pour ne pas revenir en Yougoslavie, ce qui engendra enquête au sein du ciné-club et même dans la famille de Babac.

En 1953 le Ciné-club Zagreb est rejoint par Mihovil Pansini, dont il deviendra président en 1962. C’est un cinéaste avant-gardiste passé maître dans le cinéma amateur de cette période, tandis qu’il sera aussi un des cofondateurs du Genre Film Festival (GEFF), soit un festival de film expérimental se tenant à Zagreb à partir de 1963 et dont le nom initial faillit être « Antifilm and new tendencies« . Pansini avait également une grande activité théorique et critique du cinéma.

Mihovil Pansini – Brodovi ne pristaju (« Les navires à quai« ), 1955 :

(un de ses premiers films amateurs réalisés au Ciné-club Zagreb)

Au cours des années 50 le ciné-club Belgrade atteint 200 membres.  En 1955 la Yugoslav League Photo/Ciné, structure qui chapeautait toutes les organisations de photographie et cinéma, avait haussé les exigences et mandaté un référent observant les domaines qui devaient être le plus tenus en compte au ciné-club, parmi lesquels la pratique, théorie et culture filmiques ou encore le matériel de projection. Un certain Marko Babac, en tant que membre du ciné club Belgrade,  écrit Handbook for Ciné-amateurs en guise de manuel imprimé pour les cinéastes amateurs. Le Ciné-club Belgrade devenait alors une institution d’enseignement de plus en plus rigoureuse et pour y être admis il fallait respecter des standards. Que ce soit à Belgrade ou Zagreb, les ciné-clubs faisaient émerger une nouvelle génération de cinéastes professionnels qui allaient en partie constituer le Novi Film yougoslave apparaissant dans les années 60. Parfois ces ciné-clubs étaient plus qu’une source contribuant à générer le nouveau cinéma yougoslave, tel le Ciné-club Belgrade qui a donné lieu à de premiers longs métrages d’un même trio de membres (Pavlovic, Rakonjac et Babac) : Gouttes, eaux, guerriers en 1962 et La ville en 1963.

COURTS MÉTRAGES DE PAVLOVIC – RAKONJAC – TRIFKOVIC (1960-62)

Peu à peu le Ciné-Club Belgrade – tout comme le Ciné-club Zagreb – s’est signalé comme un lieu d’alternative à la culture florissante mais de plus en plus institutionnalisée et hiérarchisée des ciné-clubs, rendant compliqué les expérimentations. En voici un exemple à partir des courts métrages réalisées en 1960-62 par Pavlovic, Rakonjac et Trifkovic. Officieusement ces trois films composaient une trilogie, d’où des échos sur le fond et dans les parti pris déclinés. A noter également la participation d’Aleksandar Petkovic (photographie), soit un membre du ciné-club Belgrade qui par la suite est devenu un directeur de photographie important du cinéma yougoslave (dans des films de la Vague noire et des plus commerciaux).

RAKONJAC – Le mur – 1961 – 8 mn :

En 1959, déjà dans le cadre du Ciné-club Belgrade, Kokan Rakonjac avait réalisé un court métrage intitulé Larmes. Il fut interdit car il n’y montrait pas des partisans comme cela devait être, apparaissant de manière sentimentale. Ici, une angoisse existentielle contamine le film.

 

PAVLOVIC – Triptyque de la matière et de la mort – 1960 – 9 mn :

(l’excellent morceau du Velvet Underground qui accompagne ici le film était absent à l’origine)

Le titre vient de la trilogie visée avec les deux autres cinéastes. « Vision onirique d’une femme seule dans la détresse, errance dans un paysage désolé où elle rencontre finalement sa disparition. » (Pravo Ljudski Festival, un cinéma de Sarajevo). Une importance du paysage désolé qu’on retrouve dans son premier film professionnel Eaux vives qui compose une partie du film collectif Gouttes, Eaux, Guerriers.  Ça deviendra une composante importante de ses longs métrages de fiction, tel Le réveil du rat ou encore Quand je serai mort et livide. Une thématique sombre ici, avec la solitude du personnage féminin poignardé et sur le point de mourir. Là encore, un élément qu’on retrouvera plus tard dans les films de Pavlovic où les rapports humains sont souvent très sombres.

TRIFKOVIC – Distant Purple Hands – 1962 – 10 mn