Cameroun, autopsie d’une indépendance – Gaëlle Le Roy, Valérie Osouf (2007)

« En 2005, la loi sur les « aspects positifs de la colonisation » dans les programmes scolaires, la mort de deux adolescents poursuivis par la police à Clichy-sous-bois, enfin l’attaque d’une mosquée à la bombe lacrymogène ont déclenché trois semaines de contestations dans de nombreux quartiers français et ont libéré dans le même temps des paroles ouvertement racistes tant chez des politiques que chez des intellectuels français. (…) C’est ce contexte de révisionnisme colonial qui m’a décidée à lancer ce travail. L’histoire du Cameroun étant à la fois emblématique de l’histoire coloniale, puis post-coloniale française, à travers ce qu’on a désigné comme la « Françafrique », et singulière avec un mouvement politique tel que l’UPC de Ruben Um Nyobé, Félix Moumié, Ernest Ouandié, Ossende Afana… Ces derniers initiant la lutte pour leur indépendance autour du statut particulier du Cameroun, qui a été un mandat confié à la France à la sortie de la première guerre mondiale, et non celui d’une colonie. »

Galle Le Roy, co-réalisatrice du documentaire Cameroun, autopsie d’une indépendance (interview)

 

EN ENTIER – Gaëlle Le Roy, Valérie Osouf – Cameroun, autopsie d’une indépendance – 2007 – 55 mn

« Entre 1955 et 1971, une guerre secret d’Etat s’est déroulée au Cameroun. Une guerre qui devait assurer à la France son indépendance énergétique. Cette guerre coûtera la vie à 1/10ème de la population camerounaise – des centaines de milliers de victimes pour la plupart civile dans le sud et l’ouest du pays. L’UPC – « Union des populations du Cameroun“, parti créé par Ruben Um Nyobé, qui lutte pour une réelle indépendance sera éradiqué, ses leaders assassinés, empoisonnés et exécutés publiquement. (…). Historiens, militants, politiques et survivants livrent leur version sur cette guerre de libération perdue. »

 

Voilà un documentaire qui a le mérite d’aborder la décolonisation en Afrique noire à travers cette histoire méconnue du Cameroun. Quasiment aucunes archives videos et photographiques n’existent sur la lutte de libération camerounaise à travers l’UPC, les massacres engendrés par le pouvoir colonial (puis néocolonial) et la politique de concentration des populations en camps (issue d’un « savoir-faire » acquis en Indochine). Par cette absence, il y a écho au documentaire plus récent et terriblement pertinent à l’égard de notre présent, intitulé Pays barbare (2013, relayé et présenté ICI sur le blog). Réalisé par Gianikian et Lucchi, Pays barbare évoque les massacres restés sans images du colonialisme de l’Italie fasciste et notamment les bombardements au gaz moutarde intervenus en Ethiopie.

Extrait de Pays barbare (2013) – Bombardement au gaz moutarde de l’Ethiopie (discours de Hailé Selassié interprété par Giovana Marini)

 

Ici, font également défaut les images et autres archives qui témoignent directement d’une part de la lutte d’indépendance camerounaise (la voix off précise par exemple qu’au niveau audiovisuel Ruben Um Nyobé n’a laissé pour traces qu’une video et trois photographies …), d’autre part de la terrible répression ayant engendré des milliers de morts (en écho à des chiffres qui restent encore très vagues de nos jours …). Mais le documentaire se livre au recueil de témoignages d’anciens militants et militantes de l’UPC. En parallèle témoignent également Pierre Messmer, ancien représentant du pouvoir colonial en tant que haut-commissaire de la France et directement impliqué dans les massacres perpétrés par l’armée française, ainsi qu’un ancien ministre de la Coopération qui donne une idée de la teneur néo-coloniale du régime camerounais une fois l’indépendance obtenue en 1960.

Les témoignages comblent donc partiellement le silence des archives et en révèlent la signification : à la volonté d’écraser la lutte d’indépendance menée par l’UPC qui une fois interdit gagne le maquis, répond l’effacement de toutes traces. Les morts de l’indépendance devenue une fausse libération correspondent à un trou dans l’Histoire, ou une « anecdote », pour ne pas dire un « détail » de la décolonisation; à l’instar du « c’est pas important » prononcés par Pierre Messmer à l’égard des éventuels bombardements au napalm (autre fait énigmatiquement flou ou absent de l’Histoire officielle). Le propos qui conclut le documentaire est sans appel : le sans importance du cadavre noir et la chape de plomb sur la guerre coloniale secrète en disent beaucoup quant à la « mission civilisatrice » de la France et les droits de l’Homme : pour « quels hommes ? » .

Ce documentaire interpelle sur le vide historique d’une facette essentielle de la décolonisation et l’effacement des luttes de libération dont dispose le pouvoir (néo)colonial. Et il indique clairement une des genèses de la Françafrique qui perdure de nos jours. Le titre du documentaire y prend tout son sens …

La co-réalisatrice Gaelle Le Roy a donné lieu à une riche interview autour du film, accessible en lecture ICI.

« Une des tragédies de cette histoire, c’est qu’Um Nyobé, assassiné dans son maquis en septembre 1958, est une figure majeure de l’histoire de l’émancipation africaine, un combat qu’il a amorcé avant Nkrumah, Cabral, Lumumba ou Mandela, mais au bout du compte, personne ne le connaît.
Il a été effacé de l’histoire, comme si en le faisant disparaître de leurs récits officiels, les pouvoirs français et camerounais réussissaient à endiguer les effets insurrectionnels de cette mémoire.
Si plusieurs ouvrages relataient donc déjà différentes séquences de ce conflit, la force du témoignage filmé, la densité des 52 minutes couvrant toute la période, a suscité d’abord beaucoup d’émotions chez de nombreux Camerounais qui connaissaient peu ou pas cette histoire. Comme chez certains français, qui se demandent comment les journalistes, chercheurs, cinéastes de l’époque ont pu passer à côté. »

Gaelle Le Roy, interview

 

Par ailleurs, découvrant cette histoire, j’ai cherché des compléments à ce documentaire qui a le mérite de présenter des témoignages filmés de militants de l’UPC ayant survécu ainsi que de révéler et questionner le vide orchestré (historique, mémoriel, audiovisuel etc) tant en France que, vraisemblablement, au Cameroun. Mais les 52 minutes ne permettent pas de plonger plus précisément dans l’aspect historique de la lutte d’indépendance camerounaise. C’est ainsi que je renvoie à des compléments audiovisuels pour approfondir l’aspect historique :

  • Un des volets audiovisuels du cours « Penseurs de la libération africaine » du Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaires (FUIQP), donné par le sociologue Saïd Bouamama. Il y est question de Ruben Um Nyobé, fondateur de l’UPC et assassiné en 1958.

 

  • Un autre retour sur le parcours de Ruben Um Nyobé et ses apports par le biais d’un extrait de l’émission « Sans rancune » sur la Chaîne TV Voxafrica

 

  • Un documentaire qui revient sur l’assassinat en Suisse en 1960 d’un autre leader de l’UPC, Félix Moumié. A noter que là encore on retrouve Pierre Messmer parmi les témoignages. Le documentaire a été publié en plusieurs parties sur dailymotion.

EN ENTIER – Franck Garbely – L’empoisonnement de Félix Moumié – 2008 – 52 mn

« Le 3 novembre 1960, le leader de l’opposition camerounaise,le Docteur Félix Roland Moumié, est empoisonné à Genève et meurt quelques jours plus tard. Activiste politique, cadre de l’UPC, il s’oppose depuis les années 1950 à la puissance coloniale française et à son influence en Afrique.Une période marquée par une répression féroce des mouvements indépendantistes, dans un contexte de lutte anti-communiste. La répression du parti UPC, l’Union des Populations du Cameroun, est sans doute une des plaies les plus honteuses dans la mémoire de la Françafrique. Entre le génocide dont parle François Xavier Vershave dans son livre « La Françafrique » , et les quelques centaines de victimes reconnues du bout des lèvres par Mesmer et Delauney, comment savoir ? Comme toujours quand il s’agit de l’Afrique, la désinformation et le silence, institutionnalisés, permettent au temps d’effacer les traces, de brouiller les pistes. » (Blog Prisma Canal International)

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Tracing movements : documentaires (2011)

1) Présentation de Tracing movements

Récemment, à l’occasion de la lecture d’un article autour des migrants à Calais et intitulé Calais, les vivants et les mursICI sur le site Lille 43 000 -, je découvrais l’existence de « Tracing movements », soit un collectif réalisant des documentaires à propos de la forteresse UE au niveau de ses frontières extérieures et des luttes menées ici et là. Le collectif participe à quelques projections de films réalisés en 2011 – par exemple à Paris en décembre 2014 – et une présentation en est faite en anglais ICI sur le site de Tracing movements. La traduction est proposée ci-dessous (reprise d’Indymedia Paris). Ce collectif est en fait composé de trois personnes : Laura Maragoudaki (réalisatrice de Newcastle), Sylvie Plannel (chercheur et écrivain de Paris) et Matthieu Quillet (Documentariste de Valence). Ce dernier a notamment réalisé le documentaire Ce sont des hommes (2010), tourné à Calais en 2009 lors de la mise en place d’un camp No Border (présentation et liens de visionnage ICI) ou encore Corvéables (exploitation des sans papiers maliens autour de Montreuil et rôle de Bouygues et grandes entreprises).

« TRACING MOVEMENTS est un projet collaboratif de recherche audio-visuelle, de documentation des luttes politiques contre une Europe qui tente inlassablement d’entraver, filtrer, sélectionner et contrôles les mouvements de personnes à travers et à l’intérieure de ses frontières.

Dans le contexte d’une crise capitaliste, d’une montée de l’extrême-droite, d’un discours politique anti-migratoire et d’une sécurisation violente des territoires européens, de nombreuses luttes de migrants auto-organisées et mouvements de solidarité ont émergé et se sont développés

En tant qu’activistes et preneurs d’image, nous ressentons la nécessité de faire des connections entre les différentes luttes existantes, de documenter comment opèrent les systèmes de contrôle et domination qui nous divisent, et comment ils sont vécus et combattus.

La façon dont nous nous organisons contre les frontières, la forme que prennent nos luttes, les objectifs qu’elles se donnent et les connections qu’elles créent, sont des questions essentielles pour tous ceux qui sont impliqués dans des organisations politiques autonomes.

TRACING MOVEMENTS est une volonté de créer une plate-forme visuelle qui contribue aux discussions à venir et aux échanges entre les groupes qui sont activement engagés contre les politiques, discours et valeurs que produit ce système de frontières et de contrôle migratoire en Europe.

Durant l’été 2011, nous avons voyagé à travers la Grèce, la Bulgarie, l’Italie avec un cinéma ambulant et des documentations concernant de nombreuses luttes et le contexte de leur émergence. Cette façon de se rencontrer et échanger des expériences à travers des films et débats a constitué la base du matériel audio-visuel que nous avons collecté.

– nous ne sommes pas des journalistes intéressé à brosser une histoire basée sur une démarche d’investigation, nous collectons simplement des histoires de luttes en même temps que nous partageons nos expériences militantes propres. Dans chaque lieu que nous visitons, nous demandons aux personnes de contribuer à leurs témoignages, d’organiser les projections d’autres films de lutte et d’échanger des ressources écrites et visuelles avec des groupes locaux.

– nous documentons des histoires de résistance contre les politiques d’immigration et le système de contrôles frontaliers européen, non pas pour mettre en scène des portraits héroïques de personnes ou de groupe, mais pour créer une ressource audio-visuelle qui peut être utilisée collectivement pour illustrer les façons de résister ou les difficultés rencontrées en le faisant

– beaucoup de documentaires sur le sujet des migrations utilisent les témoignages des sans-papiers pour véhiculer l’image d’un migrant victime d’une réalité immuable. Le sujet de nos films est la résistance collective, et non pas de donner la parole à des personnes dont les discours et réflexions sont entendues ou connues. Dans le respect de cette démarche, nous avons choisi d’inclure seulement des histoires personnelles si la personne interviewée ressent qu’il est pertinent de transmettre et d’entendre son témoignage dans un contexte d’une lutte particulière.

– nombre d’individus interviewés ont souhaité rester anonymes. C’est souvent par peur de menaces d’arrestation et d’expulsion pour ceux qui sont sans statut légal, mais également les répercussions de groupes néo-fascistes qui ciblent des individus qui luttent contre le racisme, le nationalisme ou qui appartiennent à des groupes anarchistes ou d’extrême-gauche. »

2) Documentaires (EN ENTIER)

« Série de portraits documentant les luttes contre les manifestations du régime des frontières européen« 

Comme précisé plus haut dans la présentation du collectif vidéaste, cette série documentaire est le fruit d’un voyage de l’été 2011 à travers Italie, Grèce et Bulgarie sur la base de rencontres-échanges avec des migrants et divers militants impliquées dans les luttes sur le terrain, pour la libre circulation des migrants et l’abolition des frontières.

Sécuriser les frontières de l’Europe : mythes et réalités (Le long du fleuve Evros) – VO sous titrée anglais – 20 mn – Grèce/Bulgarie – 2011

« Sur les frontières extérieures de l’UE, la région frontalière entre la Grèce, Turquie et Bulgarie est de plus en plus militarisée, avec la construction de centres de détention, l’érection d’un mur et la présence des forces européennes de Frontex. »

Le tournage s’est effectué dans la région d’Evros, frontière gréco-turque. La frontière est quasi permanente, même quand les migrants sont de l’autre côté. Elle se manifeste ainsi par des barbelés récurrents (à la frontière, dans un centre de rétention, une zone militarisée), la contrainte géographique à traverser (le fleuve Evros), l’exposition de la militarisation Frontex à travers une carte ou encore par le projet d’un mur.

En fait les migrants sont confrontés à une porte fermée en permanence, y compris une fois entrés en territoire UE. Ce contexte est on ne peut plus clair par l’établissement de centres de rétention qui sont présentés comme des prisons, aux conditions inhumaines (entassements, police agressive, sanitaires déplorables …). L’enfermement se généralise en parallèle au développement de la militarisation et renforcements policiers.  Le passage en compagnie d’un militant grec présentant en voiture le projet de mur résume bien cette fermeture de l’espace (et des droits) aux migrants. Des airs de forteresse dont la logique est de multiplier les processus de « sécurisation » plutôt que de céder à la libre circulation. Ce choix appelle donc à renforcer le caractère militaire et policier des Etats européens, à l’image de Frontex. Comme un écho aux guerres menées ailleurs, en guise d’ « accueil » des réfugiés.

Nous ne sommes là qu’à une des portes de l’UE forteresse. Le dernier plan qui succède à une rencontre avec des migrants relâchés du centre-prison de Fylakio indique que le difficile parcours se poursuit. La « porte » d’ici n’était qu’une étape, et le fondu au noir laisse imaginer combien l’enfermement va encore peser dans la suite du périple, même quand une frontière d’Etat est franchie …

Post Scriptum : la victoire historique du parti grec Syriza aux législatives 2015 est censée permettre la mise en place d’un programme particulièrement prometteur sur l’immigration. Il prévoit  – initialement – la fermeture des centres de rétention ainsi que d’autres mesures tels que le droit d’asile effectif ou encore une baisse de la présence policière sur les frontières (et donc la répression qui va de pair) … L’avenir nous dira si ce ne fut qu’une promesse électorale.

 

Patra l’impasse – VO sous titrée anglais – 33 mn – Grèce – 2011

« Depuis la destruction des camps de migrants dans la ville portuaire de Patra, beaucoup de migrants sont encore coincés à Patra, sans droit réel a l’asile en Grèce et empêchés de continuer leur route vers l’Ouest. »

D’entrée le film justifie son titre : l’impasse. Patra est une ville portuaire au sud de la Grèce et est considérée comme une porte d’accès sur l’Italie via la voie maritime. Il n’est pas fortuit de penser à Calais qui est souvent perçu par les migrants – dans l’idéal – comme un passage vers l’Angleterre et non une fin en soi. Dans les deux cas aucun papier d’asile et droits annexes accordés pour des personnes dont est ainsi retirée la qualité d’humain. L’obtention de l’asile est quasi nulle à Patra, ayant pour conséquence l’impossibilité légale de poursuivre ailleurs en Europe. Comme l’écrasante majorité des queues devant les administrations de Patra est concernée par le refus, nombreux sont donc pris au piège. Par ailleurs la contextualisation est de mise car comme pour le précédent documentaire il est question d’une hausse de migrants en lien avec la guerre en Afghanistan (nombreux réfugiés voulant l’asile mais refoulés à Patra). La plupart des afghans perçoit Patra que comme un transit, au courant du refus quasi généralisé de l’asile et de l’impasse. Il faut tenter sa chance ailleurs, plus loin. Tel en Italie.

Tourné en 2010, comme pour La main d’oeuvre invisible le film a le grand mérite d’inscrire également les migrants dans une histoire récente, notamment marquée de luttes. Il est ainsi question d’un passé proche caractérisé par l’expulsion du centre de la ville d’un précédent camp lors des Jeux Olympiques en faveur d’un camp à la marge et très précaire (sans sanitaires etc). Mais peu à peu s’y est développé une vie auto-organisée. C’est ainsi qu’en plus d’un témoignage consistant d’un militant grec, de précieuses archives sont insérées à partir d’extraits du documentaire grec Khaima réalisé par Athanasios Karanikolas (2010) : vie du camp, sa destruction en 2007 et les manifestations de migrants dans les rues de Patra … Il est intéressant d’entendre la critique formulée par le militant grec a l’égard d’un certain paternalisme occidental et une image faussée du migrant – mais manipulant notre perception et notre comportement – que reflète notamment le traitement médiatique. Les migrants ne sont pas vraiment perçus comme des acteurs. Tracing movement s’inscrit en porte à faux par rapport à ça et nous retrouvons là un des éléments dont le collectif se revendique dans son travail audiovisuel : ne pas traiter du migrant sous l’angle d’un être passif, exposé à la seule bienveillance de l’occidental. Une distinction est établie entre solidarité et rapport de supériorité établi par les occidentaux qui excluent la dignité de la personne migrante en lui ôtant la dimension politique et sociale. Comme si seul « l’humanitaire » pouvait – dans le meilleur des cas – régenter la présence des migrants. Ces derniers n’auraient pas le droit de cité, et d’ailleurs ils n’ont pas de droits tout court. L’ironie veut que ce même « humanitaire » soit utilisé à toutes les sauces des politiques y compris dans les mesures d’expulsion et autres démolitions de camps de migrants. Or, à Patra, une politisation des migrants et des solidarités concrètes sont déclenchées face à l’annonce de la démolition du camp en 2007, celui-là même qui au départ était voulu comme un lieu à la marge, invisibilisant ces hommes et femmes en écho à leur « statut » ici en Europe : des sous êtres. Une invisibilité qu’on retrouve dans La main d’oeuvre invisible et qui là aussi est entretenue; autant dans la manière d’habiter (à la marge, hors des villages) que dans l’écrasement des luttes des migrants saisonniers. L’organisation des migrants – ainsi que l’expression concrète des solidarités –  introduit des filiations, une historisation, un ancrage des individus en faveur de droits les libérant de leur exploitation, soit pour s’émanciper d’une forme d’esclavage moderne. La démolition du camp de Patra en 2007 détruit cette dimension alors en cours. Une récurrence des répressions à l’égard des migrants en Europe est cette volonté de briser tout élan organisé des migrants, dont la teneur politique est perçue comme une menace. Les migrants doivent rester des victimes, quitte à les expulser pour leur bien.

La suite du documentaire inscrit donc les tentatives de mobilité des migrants (s’accrochant aux camions etc) dans la continuité logique de tout ce qui précède. Voilà comment il ne fait pas paraître les migrants comme de drôles d’ « animaux » aux curieux déplacements, quittes à y perdre la vie. Des réalités politiques y président.  L’impasse n’en prend que plus de sens, au gré de nombreux témoignages des premiers concernés. Notamment quand ils viennent d’un pays que les occidentaux viennent de bombarder. Là-bas ou ici, la politique de destruction persiste. C’est ainsi que par le biais de paroles de migrants, le documentaire termine par l’évocation de ces guerres menées par les pays occidentaux et de l’impérialisme toujours à l’ordre du jour.

 

La main d’oeuvre invisible – VO sous titrée anglais – 16 mn – Italie – 2011

« Établis dans les champs de l’Italie du sud, les travailleurs migrants saisonniers vivent ségrégués par la société italienne. Des efforts pour être organisés sont contrecarrés par de nombreux obstacles »

Ce petit film s’inscrit bien dans la continuité des deux précédents. Après la militarisation de l’UE et l’impasse à Patra (obtention d’asile impossible), place aux migrants exploités au sein de l’UE (ici en Italie). Le film insiste visuellement sur la vie à l’écart, le côté invisible des lieux où les migrants vivent. C’est le principe de la réalité invisible en quelque sorte, du caractère ségrégué de leur vie quotidienne, de leur « statut ». Ils vivent dans des  no man’s land, ou alors dans un ancien camp de travailleurs devenu un centre de rétention, une prison quoi. Le caractère esclavagiste de cette réalité est abordé.

Comme les précédents films, les migrants ne sont pas réduits à des êtres passifs suscitant la seule compassion. L’auto-organisation et la lutte (voire les solidarités militantes) contre un état de fait y sont ainsi présentés, ici en référence à une grève passée des migrants saisonniers sans papiers. Et on y saisit combien il est question de briser cette politisation des migrants, en exigence de droits et d’égalités pour sortir de l’esclavage dans lequel l’Etat et les propriétaires agricoles les maintiennent. Dans ce contexte la filiation, la mémoire des luttes se révèle importante. Mais ô combien obstruée et quasi impossible.

On pourrait imaginer une suite à ce troisième opus lorsqu’un militant italien parle de la politisation à venir des descendants des migrants. Plus ancrés dans le territoire (par la langue et autres repères), ils revendiqueraient plus fortement des droits. Pour l’heure, le combat à mener face à un esclavage qui demeure fait office de premier pas. De celui-là dépend sans doute la suite.

Quand les habitants prennent l’initiative – ACET/Video 00 (1981)

EN ENTIER – Quand les habitants prennent l’initiative – ACET/Video 00 – 1981 – 52 mn

« L’expérience de participation des habitants à la rénovation de leur quartier, l’Alma-Gare à Roubaix.
Dans les coures de l’Alma-Gare, les habitants luttent depuis plus de 15 ans pour prendre une part directe au projet de rénovation de leur quartier. Une nouvelle architecture est née. Sur place est créé un Atelier Populaire d’Urbanisme (APU) en 1974. En 1976, aidés par des techniciens, les habitants proposent un schéma d’urbanisme qui sera présenté à la mairie. Ce schéma s’entends au social et à l’économique. L’Alma-Gare se présente ainsi comme un laboratoire original d’expérimentation sociale. »

 

A PROPOS DU CONTEXTE DE RÉALISATION/PRODUCTION

Nous retrouvons ici le quartier de l’Alma-Gare à Roubaix et les résistances et initiatives impulsées par l’APU (Atelier Populaire d’Urbanisme), créé en 1974. Le présent documentaire fait suite à un précédent Quand les habitants ont des idées tout peut changer (relayé ICI sur le blog) qui fut réalisé en 1979 par Hubert Knapp, avec le concours de la Société Coopérative Ouvrière de Production (SCOP) ACET. C’était alors dans le cadre d’une émission en trois volets intitulée  « Mon quartier c’est ma vie » et diffusée sur TF1.

Cette fois-ci le documentaire est produit uniquement par la Scop ACET (Agence pour la Communication et l’Enseignement des Techniques), créée en 1976 et alors liée au groupe de vidéastes militants « Video 00 » dont elle découle. Video 00 fut formé en 1971 sur les bases d’un autofinancement, d’indépendance et déterminant lui-même ses champs d’investigation. En fait ce groupe s’inscrit pleinement dans l’émergence de la video militante et en constitue même un des tous premiers collectifs.  Le premier collectif de vidéastes militants fut en effet créé à cette époque, en l’occurrence par Carole et Paul Roussopoulos et prenant le nom de « Video out » (1970).

« La vidéo portable permettait de donner la parole aux gens directement concernés, qui n’étaient donc pas obligés de passer à la moulinette des journalistes et des médias, et qui pouvaient faire leur propre information. »

Carole Roussopoulos, vidéaste

Video 00 est d’abord issu de la rencontre de personnes travaillant en coopération en Algérie dans un ciné club militant durant les années 60 (1965-67): Monique Martineau et Guy Hennebelle (tous deux fondateurs en 1978 de la revue CinémAction !), Yvonne Mignot-Lefevbre et Michel Lefebvre, ainsi qu’Anne Couteau. Après un premier film (en 16 mm celui-ci) tourné en Inde en 1970 et obtention d’un prix, le couple Mignot-Lefebvre achète le matériel nécessaire pour se mettre à la pratique video. Le nom du groupe provient de la bande dessinée L’an 01 de Gébé (1970) – par ailleurs objet d’un film de Jacques Doillon en 1973 (visible ICI) – où il est question de tout arrêter et de réfléchir. Le collectif Video 00 se veut ainsi comme un travail préparatoire à l’an 01 « par sa démarche d’enquêtes réflexives » (Yvonne Mignot-Lefebvre), effectuant des suivis video de terrain et se voulant à la fois lanceur d’alertes et à la recherche de nouvelles solutions sociales et politiques. Leurs films traitent notamment des travailleurs immigrés (le couple Mignot-Lefebvre habitait à Ménilmontant à proximité d’une église où des travailleurs tunisiens furent en grève de la faim pour obtenir les mêmes droits que les travailleurs français), des énergies alternatives ou du refus du nucléaire (Flamanville-Erdeven, chroniques de la lutte antinucléaire, co-réalisé avec le groupe « Les cent Fleurs » en 1971). Des projets plus ambitieux et plus longs, comportant plusieurs volets, voient progressivement le jour tandis que l’autogestion y occupe un angle favorisé, en témoigne ainsi la série video Communes : le temps de l’autogestion (sur le partage du pouvoir entre élus et population) réalisée pendant les élections municipales de 1977, ou encore la série Alma-Gare déclinée sur trois volets voire composée d’un quatrième volet si on inclut Quand les habitants prennent l’initiative bien que le générique ici n’accrédite que l’ACET.

Les écrits d’Yvonne Mignot-Lefebvre et Michel Levebvre reviennent régulièrement sur l’autonomie, y compris en traitant de l’usage du matériel video et ce notamment dans le contexte d’une période plus récente où le développement d’internet multiplie les possibilités (de diffusion entre autres). Yvonne est par ailleurs sociologue et à cet égard il est à noter que Quand les habitants prennent l’initiative mentionne régulièrement la présence de sociologues s’associant à l’APU. Le suivi ne se limitait pas à la video, et on peut imaginer d’autres types d’approches en plus d’un engagement personnel.

Avec trois autres groupes video des années 70 (Cent Fleurs, Video Out et Videa), Video 00 contribue à la création de la structure de diffusion « Mon oeil », dont la vocation est de se spécialiser dans la diffusion de la video militante. Video 00 s’éteint en 1982. Une émission radio diffusée sur France Culture en 2006, intitulée « Naissance et illustration des premiers groupes de Video d’intervention » et écoutable ICI, revient sur cette période de foisonnement de collectifs militants de vidéastes. Nous y retrouvons non seulement Carole Roussopoulos (décédée depuis….) mais aussi Yvonne Mignot-Lefebvre, également auteure du documentaire Vivre à Ménilmontant (coproduit par Video 00 et ACET). Yvonne Mignot- Lefebvre a également consacré une thèse portant sur la « Place de la communication dans les enjeux de l’autonomie » où une partie est par exemple consacrée à une « vidéographie des mouvements et des initiatives populaires en France, avec la convergence d’une technique nouvelle, la vidéo et de phénomènes d’innovation sociale forts (1971-81) » – présentation de la thèse ICI.

A partir de 1977 le groupe Video 00 a donc réalisé la série Alma-Futur dont des images ont été reprises dans le présent documentaire (et la réalisation de Knapp en 1979). En voici le synopsis glané sur internet (à défaut d’avoir pu trouver et visionner cette série dont le regroupement  dure 90 mn) : « A Roubaix, ville textile, d’anciens quartiers de courées refusent de mourir. Leurs habitants veulent rester sur place, jouir d’un habitat décent tout en maintenant la vie sociale intense qui fait la richesse de ces quartiers ouvriers construits il y a un siècle. A l’Alma-Gare, l’un de ces quartiers, la population lutte depuis 15 ans. De juin à novembre 1977, le groupe Vidéo 00 a filmé régulièrement la vie de l’atelier populaire d’urbanisme. Ce film montre comment les habitants s’organisent et les moyens qu’ils mettent en oeuvre pour concevoir et imposer, face aux élus et aux différents partenaires sociaux, le plan de restructuration de leur quartier. Les habitants doivent, pour réaliser leur projet, disposer de moyens: des techniciens (architectes, sociologues) sont venus mettre leurs compétences au service de la population. « Pour la première fois – comme l’indique l’APU – des travailleurs ont osé collectivement être créateurs dans leur cadre de vie. C’est la population qui décidera du quartier où elle vivra demain.» » Dans le livre collectif La chance des quartiers Yvonne Mignot Lefebvre donne des précisions quant aux modalités entre suivi video et APU : « Dès mon premier séjour à Roubaix, en 1977, un contrat clair avait été passé avec les membres de l’APU sur les conditions d’observation participante avec la video. Chaque bande tournée pouvait être visionnée par les membres et il n’y avait pas de restriction au filmage, même en cas de désaccord ou de conflit entre les différents acteurs. Les membres de l’APU ont imposé la présence de l’équipe video lors des réunions de concertation à la mairie. Seul le voyeurisme lié à la misère était exclu, mais des courées encore habitées ont pu être filmées sans difficulté« . Plus loin elle précise également le contenu des volets consacrés à Alma-gare constituant la série Alma-futur : « premier film : Les étapes de la production du quartier par les habitants; deuxième film : Au jour le jour…, l’APU; troisième film : Des habitants urbanistes : la population et ses techniciens » Elle ajoute également Quand les habitants prennent l’initiative, considéré comme un quatrième film de la série, mais à distinguer de l’homogénéité de traitement des trois précédents (voir plus bas).

Le travail video autour de l’Alma-Gare stoppa au début des années 80 dès lors que le noyau moteur de l’APU s’estompa. Un autre support audio, et c’est une bonne nouvelle (!), permet d’entendre des témoignages autour de Video 00 et, pour ce qui nous concerne plus précisément ici, du film Alma-Futur. Cela a été enregistré lors d’un séminaire tenu en décembre 2012 et consacré à la « Video des premiers temps », là aussi avec la présence de Yvonne Mignot-Lefebvre ainsi que celle de Michel Lefebvre. Le lien audio pour écouter le séminaire est ICI (avec menu détaillé pour accéder directement aux différentes parties). Une partie de la présente note est ainsi tirée de leurs témoignages … Le séminaire dans son ensemble vaut aussi le gros détour quant à cette période, où est exposé par exemple le principe du film collectif n’impliquant pas du tout la même chose que celui d’auteur; on y retrouve aussi, comme ailleurs maintenant, des précautions ou des nuances dans l’association des termes « cinéma militant » …

La création de l’ACET fut l’initiative de Video 00 en 1976 et cela afin de disposer d’une coopérative de production et de distribution. Video 00 et l’ACET restaient indépendants l’un de l’autre tout en ayant bien sûr des liens. L’ACET réalisait aussi des films, ainsi pour des SCOP (dont la dynamique de développement est évoquée à la fin du présent documentaire), ou encore des films institutionnels. Les revenus apportés par ces réalisations permettaient un soutien financier à Video 00, tel en achat de matériel de montage. Par exemple Vivre à Ménilmontant, réalisé en 1982, mentionne ACET dans la coproduction. Lorsque Video 00 cessa d’exister, ACET poursuivit et la SCOP est toujours en activité de nos jours. En 2012, voilà comment Jean Pierre Corsia, également ancien membre du Groupe Video 00 (?), en résume la fondation : « ACET a été créé il y a 35 ans par des cadres supérieurs qui voulaient travailler autrement et s’épanouir dans leur activité. Ils se sont lancés dans la production audiovisuelle sous forme de Sarl (chaque fondateur a pris une part, pas forcément égale). Une partie de l’équipe voulait faire de la communication sociale. Minoritaire, elle a cherché un statut où l’égalité des voix ne repose pas sur le capital. La coopérative a été la solution. La Scop a accompagné le développement d’un quartier à Roubaix, si bien que la coopérative s’est spécialisée sur des sujets concernant l’habitat. Elle est devenue éditrice de supports multimédia pour les salariés du terrain (comme les bailleurs sociaux ou les gardiens), avant de s’orienter directement vers la formation sur le terrain. »

 

LE FILM

Le long préambule ci-dessus permet donc mieux de situer le contexte de la réalisation de ce nouvel opus consacré au quartier Alma-Gare et de comprendre pourquoi Quand les habitants prennent l’initiative témoigne plus directement des luttes des habitants du quartier que ne le faisait la réalisation de 1979, sans remettre en cause ici la valeur de témoignage et la trace laissée par ce document télévisé. Et cela se ressent à travers un traitement plus interne, moins extérieur que ne le fut la réalisation de Knapp malgré son credo de proximité et la place importante accordée à la parole. Le film prend par moments un ton un peu plus corrosif (sans être non plus franchement militant), tandis que cette fois-ci il y a un complément d’une voix off qui effectue occasionnellement la narration du fil historique, posant les jalons depuis les années 50. Il y a aussi une légère mise en scène autour d’un nouvel habitant faisant part de ses impressions auprès d’une ancienne, mais en fin de compte cet aspect n’apparaît qu’en début de film.

Globalement, le film serait tout de même moins ancré depuis le point de vue des habitants auto-organisés, se voulant plus analytique, moins subjectif. C’est pourquoi – bien que je le trouve plus « corrosif » sur certains points – il n’est pas non plus trop éloigné du film de 1979 diffusé à la TV. Un traitement ici qui serait bien différent des trois volets d’Alma-Futur tournés auparavant (mais dont des extraits sont tout de même repris) :

« [Le film, moins intimiste que les précédents, présente les points de vue des principaux acteurs, et tente une démarche globale d’évaluation de l’expérience nécessitant une approche plus distanciée, plus objectivante. Mais il a le défaut – comme toutes les synthèses – de montrer plus les résultats que la genèse. L’étude des processus démocratiques à l’oeuvre pour réaliser cette exceptionnelle maîtrise d’oeuvre collective à l’échelle d’un quartier est plus présente dans les trois premiers films »

Yvonne Mignot Lefebvre, La chance des quartiers 

Le film démarre sur les bases de la fin de Quand les habitants ont des idées, tout peut changer.  Après un extrait tiré d’Alma-Futur (l’annonce soudaine de la démolition du quartier en 1977),  nous retrouvons en effet les époux Leman de l’APU. Nous avons un discours inaugural d’une rénovation de quartier en cours, rappelant la nécessité de ne pas subir et au contraire d’agir par la réflexion collective et par les propositions et initiatives qui en découlent. Ainsi d’un quartier promis aux bulldozers, on passe à un quartier rénové et sauvé à la fois, dans le sens qu’ont voulu les habitants qui se sont concertés et ont proposé un plan de rénovation alternatif.

Comme pour Quand les habitants ont des idées tout peut changer, il y a des passages d’une terrible actualité dans ce documentaire. Ainsi par exemple la « gentrification » exposée en début de film à propos du changement à Roubaix, après une exposition aussi courte qu’intéressante quant à ce qui fait la particularité de la ville : usines et quartiers ouvriers la composent, jusqu’à son « centre ville ». Or parallèlement à la fermeture des usines (les filatures surtout), la municipalité rase des quartiers ouvriers depuis les années 60; la ville est souhaitée différente avec des quartiers pour employés. Nous sommes alors dans un contexte de grands aménagements à Roubaix, et le témoin de début de film de cette évolution mentionne un quartier emblématique, là où se construit alors le bloc Anseele (implantation de tours) sur les décombres d’une partie de l’ancien quartier de courées et d’usines appelé autrefois le quartier des Longues Haies (j’encourage à visiter la page ICI consacrée au quartier, sur l’excellent site internet Atelier mémoire de Roubaix). Les estaminets tels « au nom de Karl Marx et aux drapeaux rouges » ont disparu pour laisser place au centre commercial « Roubaix 2000 » dans le cadre d’un nouveau centre ville. Roubaix a beau toujours avoir été socialiste, « ça reste une ville comme les autres malgré ça« . Et alors on nous met en garde : face à cette vague de démolition des quartiers ouvriers et d’expulsion de ses populations, les habitants de l’Alma-Gare s’organisent. Rénovation oui, mais pas à n’importe quel prix. Voilà, le ton est donné…

 Habitante : « Vous n’allez pas démolir nos petites maisons quand même ?      

 – Élu : Je ne pense pas, je pense qu’ici on risque de faire un musée, garder quelques maisons quand même        

 – Un musée ?! Mais c’est pas ça qu’on veut nous » 

Extrait de Alma-futur, repris dans Quand les habitants prennent l’initiative

C’est l’actualité des problématiques qui m’a ainsi de nouveau marqué, tel ce dialogue ci-dessus qui s’avère être d’une terrible pertinence quand on songe à bien des développements mémoriels de nos jours. Le cinéaste belge Paul Meyer aussi mentionnait le musée dans son scénario de La mémoire aux alouettes … (voir ICI la note du blog consacrée à un entretien filmé avec Paul Meyer). Mais les habitantes, dans cette séquence du film, ont la ferme intention de ne pas subir, et leurs rires moqueurs guettant l’arrivée des élus lors d’une réunion est un grand moment qui en dit long sur la prise de conscience et la volonté de ne pas rester passifs face aux « spécialistes » qui imposent. D’ailleurs la place des personnes âgées est évoquée à un moment, là encore il me semble dans un rush issu de Alma-futur (lors d’une réunion habitants/élus) : on cherche à les parquer dans des bâtiments collectifs tels que des foyers, pour les dégager de leur logement, libérer quelque chose. De nos jours, dans les conventions des plans ANRU, et là je pense par exemple à ceux qui sont développées dans le bassin minier, on pousse souvent les personnes âgées vers d’autres structures collectives qui y prennent la forme de béguinage… Souvenons-nous de la vieille dame témoignant au début de Quand les habitants ont des idées tout peut changer à propos de sa volonté de rester dans le quartier, dans un tissu social qu’elle aime côtoyer.

« Le principal de l’Alma-Gare c’est que tout le monde demande pour avoir un relogement, du plus haut jusqu’au plus bas, du noir jusqu’au blanc »

Une habitante, extrait d’Alma Futur

Au niveau du fil historique ce film de 1981 est également plus volontaire et donc précis, nous sommes mieux situés, sans doute parce qu’on en est alors à une sorte de bilan de longues années de luttes, d’auto-organisation et de réflexion ayant mené à une victoire : les années 50 (1956) et la décision du conseil municipal de raser le quartier mais sans avoir  les moyens suffisants, la création de l’APU en 1974, les débuts d’une organisation collective dans le quartier (genèse de l’APU) en 1964,  accomplir les objectifs sur une échelle de 15 ans (1964 – 1980) à savoir éviter la rénovation par les bulldozers et maintenir la population dans le quartier, les alternatives proposées et le projet dégagé par les habitants … et toujours cette défiance de ne pas finir dans les « cages à lapin » des constructions en vogue et aux loyers plus chers.

La fin du film expose aussi le contexte des ateliers et des Scop qui se multiplient, telle celle de Réhabilitation et d’entretien d’immeubles (mais aussi d’imprimerie, de menuiserie etc). C’est donc l’une d’elles, l’ACET, qui réalise le présent film (le générique de fin mentionne en plus Plan construction et OPHLM de Roubaix pour la production).

Au niveau de l’APU, des militants forment progressivement des SCOP, parallèlement à d’autres qui entrent au CA du centre social sur proposition de la Ville, tandis que le noyau s’essouffle. En fait une page se tourne peu à peu, et comme le dit Michel Lefebvre lors du séminaire de 2012 : « ce quartier maintenant, c’est effroyable« . Tout comme un peu plus loin la zone de l’Union est devenue effroyable, bien qu’il y ait de la résistance du côté de Chez Salah ouvert même pendant les travaux (documentaire de Nadia Bouferkas et Mehmet Arikan, 2011).

Pour un retour écrit sur l’expérience APU au quartier Alma-Gare et sa fin, je renvoie à un article concis très intéressant, formidablement intitulé « Alma-Gare : actualité brûlante d’une lutte passée » qui a été publié ICI sur le site internet du journal lillois la Brique dans un numéro consacré à l’urbanisme en métropole lilloise « Logement, fabriquer l’embourgeoisement »

Souvenir de Grasse – Jean Jacques Beryl (1973)

Jean Jacques Béryl – Souvenir de Grasse – 1973 – France – 25 mn – EN ENTIER

« Les Arabes se comportent dans la vieille ville comme en terrain conquis […], ces gens-là sont différents de nous, ils vivent la nuit […], c’est très pénible d’être envahi par eux » Hervé de Montmichel, maire de Grasse (1973)

Documentaire tourné à Grasse en 1973 suite à une manifestation de sans papiers réclamant « Liberté, Egalité, Papiers » qui provoque une chasse à l’homme raciste dans les rues de Grasse. Deux grands contributeurs du cinéma militant accompagnent Béryl sur ce film. Yann Le Masson (opérateur) qui a notamment réalisé J’ai huit ans (ICI sur le blog) sur la Guerre d’Algérie vue et dessinée par des enfants et qui fut censuré plus de 10 ans en France. Et Antoine Bonfanti (son) qui est un incontournable du cinéma militant et du cinéma direct, ayant par ailleurs énormément apporté dans des réalisations à l’étranger et ayant aussi, par exemple, formé des ingénieurs du son à Cuba ou encore en Angola pendant des périodes de secousse révolutionnaire.

1973. A Grasse, des travailleurs majoritairement tunisiens avaient déserté champs et chantiers pour réclamer des augmentations, la carte de travail, des logements décents, des visites médicales. Le 11 juin, alors qu’ils manifestent pour le troisième jour d’affilée, le maire les fait disperser par les pompiers municipaux, aidés de quelques commerçants. Puis, quelques heures plus tard, les gendarmes mobiles arrivent et la ratonnade dure plusieurs heures. Il y a des blessés, une cinquantaine de Tunisiens sont arrêtés. Le lendemain, des commerçants et des anciens combattants d’Afrique du Nord ainsi que des rapatriés se mobilisent contre ces manifestations«scandaleuses». Des dizaines d’ouvriers sont virés de leurs chantiers. Jean-Jacques Béryl, jeune réalisateur, découvre cette histoire dans le numéro 31 de Libération.C’est un lecteur niçois qui a écrit le témoignage, publié en une. Béryl descend à Grasse avec une caméra pour interroger cette histoire en cinéma direct. Il filme une réunion de travailleurs immigrés. Questionne des commerçants laissant filtrer un racisme ordinaire. Interroge des ouvriers dans leurs baraquements de la Bocca, quartier concentrant les immigrés entre Grasse et Cannes. (Libération)

 

C’est tout récemment (juin 2014) que Jean Jacques Beryl a mis en ligne sur YT le documentaire, sans doute à la faveur d’un intérêt relancé pour ce film ces derniers temps. En effet, pour la première fois depuis sa réalisation, le documentaire a été diffusé dans la ville de Grasse. Ce fut alors le Comité Akim Ajimi qui organisa la projection-débat pour la 5ème commémoration de la mort d’Abdel Hakim Ajimi, soit le samedi 11 mai 2013, en présence du réalisateur et de Mogniss H. Abdallah de l’agence IM’média. Hakim Ajimi fait partie des nombreuses victimes de la Police sans que cette dernière ne soit inquiétée de ses actes meurtriers. Un retour sur différentes videos, documentaires témoignant de ces crimes et injustices persistants et mobilisations en découlant a été fait ICI sur le blog, et qu’il faudrait d’ailleurs actualisé  …

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Pour un retour sur le film et son contexte de réalisation, je renvoie également au texte de Mogniss H. Abdallah (ICI), écrit dans la perspective de la journée du 11 mai 2013 déroulée à Grasse.

Suite à une citation de Bertolt Brecht, le documentaire évoque d’abord le registre carte postale de la France du sud, tel le charme d’une petite ville des Alpes Maritimes, en glissant ironiquement le refrain de la chanson de Charles Trenet « Douce France« . Le contenu qui suit fait voler en éclats ce  gai pittoresque. Très vite en effet le contraste vient non seulement par les affiches de type « halte à l’immigration » et les propos racistes d’habitants enregistrés vraisemblablement sur le marché, mais aussi et surtout par les témoignages des travailleurs maghrébins. La caméra démontre dans les premières minutes son intention de découvrir les conditions de vie des maghrébins de la ville, « embauchés » sur différents chantiers et logeant à la marge dans des conditions de bidonville. Beryl apparaît d’ailleurs à l’écran durant la quête d’informations quant à l’événement déroulé dans la ville il y a peu et rappelé aussi par quelques archives audiovisuelles de la manifestation des sans papiers locaux. C’est finalement le contenu d’une réunion de travailleurs maghrébins qui occupe la place centrale du documentaire en apportant les témoignages les plus clairs sur les conditions de vie, de travail et les droits égaux exigés. Au niveau du logement il y a aussi un français (cégétiste ?) qui fait remarquer combien le logement des immigrés en baraquements a été et est plus ignoble que le logement des militaires de la seconde guerre mondiale (entendons là les prisonniers de guerre). Ce qui n’est pas sans rappeler une des constantes du logement de la « reconstruction » d’après guerre mais que la mémoire officielle décrit le plus souvent comme découlant d’une simple crise de logement. Le système plus globalement discriminatoire qu’impliquait ces logements y est effet retiré, à la faveur de vagues conditions difficiles résultant d’un simple manque matériel d’après guerre. Ou comment « logement d’urgence » remplace la réalité d’un parcage de « bétail » pour reprendre la terminologie du même français prenant la parole dans le film.

Si la réunion des travailleurs relaie ainsi leurs conditions de vie et leurs revendications, le film contrebalance leurs propos avec ceux des bons citoyens de la ville. Beryl suscite également des propos de ces derniers sur la manifestation des arabes et répression qui a suivi, mais on sent bien là le malaise et l’hypocrisie latente. C’est une illustration en quelque sorte du racisme prégnant dans la ville mais pas directement assumé comme tel, emmitouflé parfois de raisons « nobles », tel l’intérêt commercial.

Le film évoque le racisme individuel mais le témoignage des immigrés traduit aussi un racisme d’Etat qu’implique leurs conditions de vie : droits du travail, accès aux soins etc. C’est un Etat de non droit et qui se poursuit de nos jours, favorisant toujours l’exploitation d’individus sans droits et soumis à la menace permanente de leur situation de sans papiers. Plus largement, outre l’économique, les propos traduisent aussi l’existence d’un clivage plus profond, et le « sudisme à la française » évoqué dans le texte référencé plus haut de Mogniss H. Abdallah n’est pas erroné. Il n’y a pas qu’un aveuglément sur l’inégalité, mais aussi une collaboration consciente à sa permanence.

Les dernières minutes du documentaire sombrent dans l’horreur en revenant sur la ratonnade qui avait sévit à Grasse par le biais de coupures de journaux qui évoquent les morts ailleurs, notamment à Marseille. Nous sommes en 1973 et c’est une vague de crimes racistes qui s’abat en France, visant particulièrement les Algériens. Parmi les mots de la presse soulignés à la fin de Souvenir de Grasse, il y en a un qui me frappe particulièrement : « noyé« . Douze ans après le massacre d’Etat des algériens du 17 octobre 1961 (documentaire de Panigel ICI sur le blog) et notamment noyés dans la Seine, il y a de la résonance et la France persiste. Le silence du crime couvre toujours, sauf quand les premiers concernés prennent la parole et/ou s’organisent. Il n’y a d’ailleurs pas de hasard à ce que comme précisé plus haut le présent film ait été associé à la 5ème commémoration de la mort de Hakim Ajimi et du combat mené toujours en cours. 1973 c’est aussi les crimes policiers… Les crimes racistes perdurent, tout comme la non reconnaissance et ce que tout cela révèle. Souvenir de Grasse est également à ce titre un important film témoin d’une époque qui n’est pas si lointaine et reste d’actualité pour le présent, y compris en ces temps de récente commémoration des 30 ans de la marche pour l’égalité et contre le racisme (ICI sur le blog par exemple).

 

Enfin, pour conclure, il est à souligner que Jean Jacques Beryl a réalisé en 2013 le documentaire  L’Ordre Français : 17 octobre 1961 (présentation ICI). Et c’est à ce titre qu’il a été invité en octobre 2014 à une conférence-formation politique du Parti des Indigènes de la République intitulée « 17 octobre 1961, un crime d’Etat » :

Entrée des artistes – Marc Allégret (1938)

« Tu ferais un excellent critique. Tu parles fort bien de ce que tu connais mal. » 

 

EXTRAITS – Entrée des artistes – Marc Allégret – 1938 

D’emblée je le dis: c’est pas la mise en scène de Marc Allégret qui fait de ce film un petit bijou à voir et revoir (en tout cas elle me laisse assez indifférent). C’est incontestablement la présence du fameux scénariste – dialoguiste Henri Jeanson alliée à celle d’un de mes acteurs fétiches dans tout le cinéma mondial, j’ai nommé Louis Jouvet, qui était avant tout porté sur le théâtre ! Comme à son habitude, Henri Jeanson nous offre ici des dialogues d’anthologie et Louis Jouvet, ainsi que d’autres très bons acteurs de ce film (dont Bernard Blier à ses débuts), les servent admirablement.

Henri Jeanson était également un polémiste et journaliste réputé. Figure marquante du cinéma français des années 30, il le sera tout autant jusque dans les années 50 où, malgré des films loin d’être des chefs d’œuvre, ses dialogues relèveront leur intérêt.

Entrée des artistes porte sur le monde du théâtre et constitue une très bonne mise en abîme de ce dernier. L’intrigue se déroule en effet au conservatoire où viennent d’être reçus de nouveaux élèves, dont Isabelle qui contre l’avis de son oncle laisse de côté son métier de blanchisseuse pour le théâtre. Elle y rencontre François et deviennent tous deux amants, à la grande jalousie de Cécilia, une ex de François qui avait fini par le repousser l’année précédente. L’intrigue amoureuse n’est cependant pas le sujet principal du film, c’est avant tout le théâtre et son apprentissage (mais coupé de sa dimension académique et routinière). Certains vont jusqu’à accorder à Entrée des artistes un regard quasi documentaire sur le conservatoire et son ambiance.

Extrait :

Louis Jouvet, figure marquante du théâtre, est dans un rôle ici qui lui sied donc à merveille (professeur au conservatoire). Ses quelques leçons de théâtre sont étincelantes, son personnage ne se prive pas de chambouler le confort avec lequel les acteurs et actrices semblent commencer le métier. Il n’a de cesse en effet d’impliquer l’acteur ou l’actrice dans son rôle, de le fondre totalement dans le personnage joué et de croire à ce qui est joué; le film est d’ailleurs proche des écrits de Jouvet sur le théâtre (se procurer à cet égard le livre Le comédien désincarné qui regroupe ses textes). Le monologue final est un véritable morceau d’anthologie qui me donne la chair de poule à chaque fois que je le revois, – avec une petite pointe d’ironie très Jeanson en conclusion (« mais il est vrai que l’amour n’est pas photogénique« ).

Les dialogues de Jeanson multiplient les formules assassines et donnent un grand intérêt au film. Ainsi la séquence de la visite de Jouvet chez l’oncle d’Isabelle qui s’amorce sur un très joli « vous ressemblez furieusement à votre écriture« . Le mépris du personnage de Jouvet à l’égard de la médiocrité de l’oncle est jouissif à entendre et à voir. Un des meilleurs passages du film. On ne peut s’empêcher de savourer la rudesse du dialogue et la méchanceté qu’il contient à l’égard du boutiquier ingrat voulant priver Isabelle de sa carrière de théâtre dont « les 17 ans ne sont pas à voler« .

 

On retrouvera une telle rudesse méprisante dans nombre de films contenant des dialogues de Jeanson, dont le formidable Un revenant (avec de nouveau Louis Jouvet !) où cette fois ci c’est la bourgeoisie lyonnaise qui en prend son grade et fait les frais du ton acerbe du scénariste.

Extrait d’Un revenant (1946 – Christian-Jacques) :

L’importance de la contribution de Jeanson se juge aussi au clin d’œil à un film de Pierre Chenal, rarement dans les rayons de médiathèque, Crime et châtiment (1935), à propos duquel il s’exprime en ces termes dans le Canard enchaîné : « Ce succès artistique et commercial classe Pierre Chenal parmi les meilleurs metteurs en scène du monde. Par son exemple, il nous prouve que le cinéma français à des techniciens et des artistes de premier ordre. » Or, la séquence d’une scène de théâtre jouée par les comédiens apprentis donne à Jouvet l’occasion d’une leçon de théâtre quant à la manière d’interpréter sur scène un « vous, c’est vous !« . On en peut saisir ici – certes c’est ma simple hypothèse – le souvenir du « Vous, c’est vous » de Pierre Blanchar (Raskelnikov) lors de l’irruption dans une scène de Madeleine Ozeray (Sonia), dans l’adaptation de Dostoïevski.

Extrait de Crime et châtiment (Pierre Chenal) :

Extrait d’Entrée des artistes :

Dans le premier extrait, si le « vous, c’est vous » est prononcé avec un Blanchar hors champ, nous remarquerons son terrible regard dans la foulée, sous l’emprise de Madeleine. Bref, sans doute que Pierre Blanchar a marqué Jeanson, dans un de ses meilleurs films comme acteur, à ranger aux côtés de L’homme de nulle part (1937), toujours de Chenal, adapté d’une pièce de Théâtre de Pirandello.

Extrait de L’homme de nulle part (Pierre Chenal) – avec par exemple un visage si fantomatique de Blanchar (Mathias Pascal) de retour au village :

 

Quant à l’amour, il est une thématique bien présente également dans le film d’Allégret. Henri Jeanson nous donne là encore quelques répliques qui marquent les esprits, en particulier en début de film à travers la relation Cécilia –  François où ce dernier, « guéri de la maladie« , fait part d’une ironie distancée à l’égard du sentiment amoureux qu’il éprouva jadis. Cécilia joue le jeu mais y perdra vite pied. Le côté tragique que peut revêtir l’amour conclue le film. D’ailleurs une scène annonce quelque part le déroulement final de l’intrigue amoureuse: celle où le voisin violoniste de François tente d’exprimer son désespoir en musique, sans réussite – exception faite de l’avis de Cécilia qui y ressent le tragique (« il joue comme on se tue, c’est beau« ). A noter également que le générique de fin est le même air que celui joué par le violoniste… Annonce d’un destin tragique ?    

Extrait :

                                                                                                                                                           

Le monologue final établit la jonction entre vie et théâtre où « tout est vrai« ; vie et théâtre ne font plus qu’un, la comédie théâtrale n’est pas un divertissement mais une réelle transposition des souffrances humaines telles qu’elles peuvent être vécues dans la vraie vie. L’art du comédien n’est pas de simuler des sentiments mais de les ressentir réellement…tout comme dans la vraie vie. La frontière entre théâtre et vie s’efface au profit d’une interaction réciproque: « mettre un peu d’art dans sa vie et un peu de vie dans son art« … C’est aussi un monologue qui se situe aux antipodes du théâtre de Bertolt Brecht qui lui, au contraire, privilégie la distanciation.

Monologue final :

 

Je termine cette note en renvoyant à trois films pour approfondir Jouvet et théâtre :

le très bon film de Benoît Jacquot Elvire 40 (1986) (présentation du film)

Louis Jouvet ou l’amour du théâtre, documentaire (pas fameux) de Jean-Noël Roy, en collaboration avec Jean-Claude Lallias (2002) (film en entier) et le dossier accompagnant la présentation du film. 

Louis Jouvet ou la noblesse du comédien (nombreux extraits de films) :

The inheritance – Harold Mayer (1964)

EN ENTIER – The inheritance – Harold Mayer – VO – 1964 – 59 mn – USA

« Ce documentaire, patronné par The Amalgamated Clothing Workers of America, fait la chronique de l’histoire des travailleurs du textile de 1900 à 1964. S’ouvrant sur le flot des immigrants qui sont arrivés par Ellis Island au début des années 1900, le film poursuit  en évoquant les ateliers clandestins du Lower East Side, les mines de charbon et les usines textiles remplies d’enfants, les champs de bataille de la Première Guerre mondiale puis les années incertaines de la Dépression. Avec cette structuration, nous voyons la lutte des immigrants pour devenir une partie de leur nouveau pays et la lutte brutale de la main-d’œuvre pour s’organiser dans un mouvement uni pendant les années 1930. 

La séquence réelle du Massacre du Memorial Day à Republic Steel apporte la puissance d’authenticité à ces événements. Puis le film évoque la Deuxième Guerre mondiale et la lutte pour les droits civiques des années 1960, comme  le combat de chaque génération pour préserver et étendre sa liberté. » Harold Meyer

Extrait de L’émigrant, de Charles Chaplin (1917) :

Inheritance :

Le documentaire est commandé par un grand syndicat du textile des USA, The Amalgamated Clothing Workers of America (ACWA), créé en 1914 contre la tendance conservatrice de l’United Garment Workers (UGW), affilié alors à l’AFL (American Federation of Labour) qui domine le paysage syndical américain. L’ACWA célèbre en 1964 ses 50 ans de création, d’où cette commande. Que ce soit dans « l’enquête » menée ICI autour d’images de répression et de défense des grévistes en 1937, ou ICI avec Matewan de John Sayles, ou encore LA avec The wobblies, il a déjà été question sur le blog de films abordant des tendances syndicales industrielles aux USA se démarquant du majoritaire AFL, aux élans grossomodo corporatistes et réformistes  (des nuances sont de mises), se revendiquant d’un apolitisme certain. Il y a d’une part l’IWW (syndicat INTERNATIONAL !) dès 1905, soit un anarcho-syndicalisme aux tendances nettement révolutionnaires tandis que noirs et immigrés y sont organisés dans de nombreux syndicats; d’autre par le CIO (Congress of Industrial Organizations) , découlant d’une scission avec l’AFL en 1935. Tandis que les noirs sont rarement impliqués dans les syndicats de l’AFL, dont nombreux syndicats comportent des clauses raciales, le CIO  est davantage ouvert et animé par des syndicats composés de noirs. Après guerre, une loi interdit aux dirigeants syndicaux l’adhésion au PC, ce qui touche beaucoup le CIO et le rapproche de l’apolitique AFL. Une réunification est opérée en 1955 entre AFL et CIO, devenus l’AFL-CIO…

L’Amalgamated Clothing Workers of America (ACWA) a également contribué activement aux luttes de 1937 qui s’éloignent des corporatisme et apolitisme de l’AFL et de sa relative passivité y compris dans ses formes de mobilisations; ainsi les grèves à la General Motors et la reconnaissance du syndicat United Auto Workers (UAW) qui met en place des occupations d’usine (les fameuses grèves sit-down); ou encore la grande grève des métallurgistes de la Republic Steel. Ces grèves apparaissent notamment dans des images dont il est question dans la note consacrée à Ambridge, Pensylvannia. Si le « vigilante man » y apparaît comme très imposant dans les dynamiques de répression des grèves, la riposte des ouvriers n’est pas exempte d’unité et de solidarité (mais pour laquelle le montage du documentaire Can you spare a dime brother ?  peut prêter à confusion – euh…volontaire ?!); plutôt que de s’arrêter à la violence des ouvriers en lutte, comme le ferait n’importe quel média dominant aujourd’hui, un film comme Matewan de John Sayles a ce grand mérite de resituer la violence des mineurs par rapport à celle, initiale et permanente, des compagnies minières, s’exerçant tant dans la vie quotidienne et le travail, que par la répression des rebellions. A ce propos, sur cette question de violence des ouvriers quand ils se défendent et mettent en place des moyens pour changer la donne, je relaie ci-dessous l’appel à souscription de Gilles Balbastre pour son dernier documentaire en projet : « Nous avons des armes« . La video de présentation du projet donne à mesurer le conditionnement médiatique sur « la violence des ouvriers » qui luttent (de PSA notamment), tandis que des syndicalistes le critiquent depuis leur vécu. Le principe est de remonter aux exégèses médiatiques de la violence du début de ce siècle – la barbare d’en bas, et la noble d’en haut (ainsi par exemple le retour sur la répression de Fourmies, que le socialaud Harlem Desir est venu commémorer en 2013 !). Ça rappelle que le principe n’est pas nouveau, et que d’anciennes luttes syndicales, ouvrières, d’émancipation, etc ont eu ce traitement médiatique, ses propres chiens de garde.

Nous avons des armes Appel à souscription pour le nouveau film de Gilles Balbastre :

On pourrait tout autant songer, bien sûr, aux conditionnements médiatiques vis à vis des précaires et des chômeurs, des immigrés, des personnes des quartiers populaires, des musulmans, des Rroms etc quand ils et elles s’osent s’organiser : les médias dominants (et parfois de gauche, voire certains « alternatifs » sur certaines dimensions de ces résistances populaires) les criminalisent tout aussi fortement dans le prisme opposé à leurs revendications, en ignorant (ou en fermant les yeux sur) la violence, réelle et non « fantasmée » ou « instrumentalisée », qui s’abat sur ces personnes. Ainsi l’exemple des Rroms qui osent survivre en faisant la manche ou récupérant de la ferraille, et par ailleurs voleurs et agresseurs. Ou comment retourner la violence et également « essentialiser » les personnes. On peut penser également aux musulmans par nature terroristes, intolérants et contrôlant les femmes (à moins de les éduquer et les civiliser par la « laïcité » à la française, générant il est vrai quelques résistances des barbares, si caractéristiques d’une violence intolérante et communautariste et envahissante). Les pauvres sont souvent sales, fainéants et des « cas sociaux ». Dans divers secteurs et pour diverses populations, les oppressions sont justifiées par les médias qui traitent les résistances comme les manifestations d’un comportement  anti-social et, ontologiquement, la marque d’une décadence barbare qu’il convient de maîtriser par l’ordre, la loi… et la matraque si besoin. Cet ordre peut être capitaliste, mais aussi (post)colonial etc. C’est là aussi que la répression basique (celle qui fait l’événementiel) est à considérer depuis ses sources et d’un certain existant qui prolifère de violences, celles si peu relayées par les médias, entre autres larbins (coucou le cinéma !).

Je poste ci-dessous, pour conclure cette longue parenthèse, Les barbares de Jean-Gabriel Periot (5 mn) :

Bon, revenons-en à The inheritance.

Ce dernier a été autorisé par son auteur à circuler librement sur le net (et ailleurs) notamment parce que « We are making it available in its entirety to the public now because we are concerned about the current attacks on Unions and workers. (…) We retain the copyright to the film, but give permission for the film to be used for educational purposes, in support of the right to collective bargaining. » (texte de Harold Mayer disponible sous les vidéos You Tube). Il est donc question du droit et de la nécessité de se défendre collectivement pour obtenir des droits et de meilleures conditions de vie. Un principe qui par ailleurs ne déplairait peut-être pas à un Guédiguian qui dans son récent Les neiges du Kilimandjaro pose un regard critique sur les jeunes générations peu soucieuses des luttes passées (de leurs parents, grands-parents), et ignorant par exemple ce qui a généré leurs acquis du présent, et dont une certaine forme de « privilège » les tiennent éloignées d’autres réalités, tout en méprisant les valeurs ayant généré leurs propres acquis… telle que la solidarité.

Le film a le parti pris de rappeler la réelle syndicalisation des immigrations (surtout européennes) ayant eu cours parmi l’ACWA. L’aspect des droits civiques, en revanche, reste discutable, du moins pour l’ensemble de l’AFL-CIO : en 1964 c’est la loi des droits civiques qui est votée, et  parmi l’AFL-CIO ça ne fait pas l’unanimité. On peut donc aussi voir dans cette commande documentaire une espèce de sollicitation de l’ACWA à cet égard (?). Bref, là-dessus sans doute que des films approchent plus profondément le syndicalisme du point de vue des afro-américains ? Toujours est-il que dans le présent film, la lutte pour les droits civiques est mise en filiation des précédentes, et qu’elle fait partie de ces luttes à mener « pour chaque génération« . La répression des noirs et leurs soutiens défilant dans la rue y fait écho à celle du Memorial day Massacre de 1937 à Chicago.

Le film de Mayer privilégie un certain syndicalisme , et l’angle général reste très patriote, et finalement complètement dépourvu d’angles internationalistes et émancipateurs larges qui ont pu exister ailleurs dans l’histoire syndicale des USA (impasse par exemple sur IWW). En contraste avec les passages de guerres mondiales d’Inhéritance, IWW s’est par exemple distinguée en refusant le chantage lors de la 1ère guerre mondiale qui voulait faire renoncer au droit de grève durant tout le conflit, par patriotisme (ce qui favorisa une grande répression, amoindrissant ses effectifs – Peut-être que lorsqu’un personnage de Matewan dit « C’était un grand syndicat » en 1920, il se réfère à cette répression-représailles… ). Le film reste au moins instructif par rapport aux immigrations génératrices de luttes syndicales et d’acquis, qui est l’idée forte. C’est globalement une réalisation intéressante aussi par rapport à l’ACWA et la vision qui en est donnée par le message véhiculé.

Le montage associe photos, brefs témoignages off, et extraits de films divers; certaines images sont assez rares et il est certain que le passage de la répression des métallos de la Republic Steel en 1937 à Chicago (Massacre du Memorial Day) – issu d’un film initial de 20 mn – est très percutant et donne une idée de la violence répressive. La bande originale est  soignée, avec par exemple la contribution du chanteur-compositeur folk Pete Seeger.  Premier documentaire important de Mayer pour la télévision, ça marque le lancement de sa carrière dans le domaine.

Post scriptum : un article très intéressant de Mathieu Bonzom intitulé « Syndicats et immigrés aux Etats-Unis » a été publié ICI sur le site du GISTI.