Le Moussem de l’immigration marocaine en 1985 – ATMF Gennevilliers (1985)

EN ENTIER – Le Moussem de l’immigration marocaine en 1985 – ATMF Gennevilliers – 1985 – 13 mn – France

« Un document rare sur le Moussem de l’immigration marocaine organisé par l’ATMF en juin 1985.
Evénement qui a rassemblé des milliers de personnes durant 3 jours: débats, musique du monde, expositions…. »

Ce reportage qui fut diffusé sur FR3 est réalisé en 1985 par l’association des travailleurs marocains de France (ATMF) créée en 1982 suite à l’abrogation du décret du maréchal Pétain interdisant aux immigrés de s’organiser en associations. Plus tard elle devient Association des travailleurs maghrébins de France. Pour cette réalisation audiovisuelle il y a notamment la contribution de Saïd Smihi, soit un membre de l’ATMF qui intervient ici en tant que reporter. Présenté comme journaliste, il est à préciser qu’en plus d’avoir été ouvrier il développe une activité cinématographique. Par exemple il est co-scénariste de J’ai vu tuer Ben Barka, réalisé par Serge le Péron en 2005. Lorsque fut créée « radio G » à Gennevilliers au tout début des années 80, il a également animé l’émission « la voix de l’immigrant » qui établissait un lien important avec les usines du secteur (si j’en crois l’interview ICI de Abdellah Amoubine).

atmf 1985

Affiche du 5ème Moussem de l’immigration marocaine en Europe (Gennevilliers 1985)

 

Comme l’indique le titre, ce reportage porte donc sur le Moussem de l’immigration marocaine qui en 1985 se déroule à Gennevilliers.  C’est à l’initiative de la Coordination des associations démocratiques immigrées marocaines en Europe (CADIME) qu’à partir de 1980 le Moussem de l’immigration marocaine se tient annuellement (ou presque) en Europe jusque 1986. A savoir : Argenteuil (1980), Bruxelles (1981), Amsterdam (1982), Düsseldorf (1983) puis de nouveau en France en 1985 à Gennivilliers et à Reims en 1986. Deux autres Moussems se tiendront par la suite : à Douai (1998) et Evry-Bondoufle (2007)

amf 1980

Argenteuil 1980 (affiche réalisée par l’AMF)

 

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Bruxelles 1981

 

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Amsterdam 1982

 

 

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Amsterdam 1982

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Douai 1998

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Evry-Bondoufle 2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A la base, au Maghreb, le Moussem désigne une grande fête régionale annuelle à caractère religieux et festif. Tel un festival, terme qu’il prend sur certaines affiches telle la 1ère réalisée par l’AMF pour le premier Moussem tenu à Argenteuil en 1980, dans son développement en Europe il associe danses, musiques, expositions … La vivacité de la culture d’origine demeure quelque chose d’important, la nostalgie peut être vécue et il n’est pas question d’y renoncer dans un chantage à l’intégration. C’est un aspect de ce reportage que de relayer cette importance, et d’une certaine manière la douleur que d’être coupé partiellement de sa culture. Il questionne aussi le rapport au pays d’émigration, sur les intentions à priori : rester, repartir « un jour » … ?

Par ailleurs, là où on pourrait s’attendre à un simple événement folklorique, le présent reportage dépasse cette lecture et donne au Moussem toute son importance culturelle, sociale et politique. Le reportage pointe rapidement cette articulation, s’opposant à tout exotisme mal placé et resituant l’importance de la culture sans la figer dans une expression décorative. C’est ainsi qu’à travers les propos de Saïd Smihi est présenté l’intention du présent film qui se veut montrer une autre réalité du mouvement associatif marocain et du Moussem que celle traduite par les médias qui focalisent sur une composante folklorique masquant bien des aspects de l’immigration.

Surtout la deuxième partie situe très bien le Moussem dans le contexte difficile des années 80. Ainsi par exemple – en plus des problèmes de logements ou du racisme ambiant – il est question de la menace qui plane sur l’immigration et l’acquis de la loi de 1984 (un titre unique de séjour), avec l’annonce imminente d’un état de « clandestins » de nombreux immigrés (soit les sans papiers exploitables et expulsables de demain). Il est question de droits à obtenir pour toute une frange de la population et que l’Etat exploite comme main d’oeuvre jetable, dans la foulée des prolifération des licenciements qui s’annoncent. Des luttes récentes dans l’industrie automobile ou encore dans les mines de charbon traduisent concrètement cette inquiétude.

Extrait de Douce France, la saga du mouvement beur (Mogniss H. Abdallah, 1993)

 « ils avaient servi, (…) ils ne pouvaient plus servir, il fallait les mettre dehors. (…) Même Mauroy a dit « les revendications des travailleurs de Chez Talbot ne font pas partie des réalités françaises » « 

 

Souvenons-nous aussi du documentaire Sur le carreau (1986, présenté ICI sur le blog) qui fut exceptionnellement projeté à Lille en 2013. Or il fait concrètement écho à ce reportage de 1985 où les constats et revendications de l’ATMF exprimés trouvent une terrible résonance dans la lutte des mineurs marocains du nord de la France telle qu’elle est retracée dans Sur le carreau. Lutte des mineurs marocains qui outre ses déclinaisons progressives et multiples a donné lieu à deux grands mouvements pour des droits égaux : en 1980 pour l’obtention du statut du mineur (permettant le regroupement familial qui est mentionné ici par l’un des intervenants de l’ATMF) et en 1986 face à la fermeture des mines et notamment « l’illusion de l’aide au retour » (également évoquée dans le reportage). Il est d’ailleurs à préciser combien l’ATMF a fortement soutenu la lutte des mineurs marocains !

En tout cas voilà un reportage dont la pertinence a malheureusement été illustrée par des bien des évolutions ultérieures (mineurs marocains ou de la SNCF discriminés, sans papiers etc).

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Creation for liberation – Ray Kril (1979-1981)

« Inside our ears the many wailing cries of misery. Inside our bodies, the internal bleeding of stifled volcanoes. Inside our heads, erupting thoughts of rebellion. How can there be calm when the storm is yet to come ? » Linton Kwesi Johnson

Ray Kril – Creation for liberation, parties 1 et 2 – 1979/81 – VO (anglais) – 62 mn – Angleterre 

Partie 1 (00 —> 30 mn) : Célébration du dixième anniversaire de la librairie et maison d’édition Bogle Louverture à Londres, déroulant danses, musiques – dont le chanteur de blues Jimmy James – poèmes dont deux du poète de reggae Linton Kwesi Johnson, le tout entrecoupé par des propos autour du rôle de la communauté noire en Grande Bretagne.

Partie 2 (30 mn —> fin) : Évocation des émeutes d’avril 1981 à Brixton, un quartier sud de Londres caractérisé de misère sociale (logements insalubres, taux de chômage élevé…) et où la police utilise les lois SUS pour réprimer la jeunesse noire. Une zone « Frontline » devient un lieu d’affrontement. Images également de la manifestation devant le County Hall à Londres où se déroulait l’enquête sur les treize adolescents noirs morts dans un incendie criminel d’une maison à New Cross lors d’une fête. La manifestation dénonçait la teneur raciste de l’incendie de New Cross, et le laissez faire ou les ignorances délibérées lors des enquêtes de la police quant aux attaques sur la communauté noire.

Ce documentaire est produit par une structure néerlandaise d’Amsterdam nommée Cultural Media Collective. Comme précisé dans le résumé plus haut, il se scinde en fait en en deux parties qui ont été réalisées à deux années d’intervalle par Ray Kril.

PREMIÈRE PARTIE, 1979 (Noir et blanc, 00 —> 30 mn) 

Tourné en 1979, ce premier volet porte sur la célébration des dix années d’existence d’une librairie et maison d’édition ouverte à Londres en 1969. Nommée Bogle Louverture, c’est une référence à deux esclaves devenus des illustres rebelles et combattants de la liberté, deux grandes figures de l’anticolonialisme : Paul Bogle et Toussaint Louverture. La librairie est fondée par Jessica et Eric Huntley. C’est un couple de militants originaires de Guyane qui au début des années 50 s’exile de la région coloniale britannique après que le gouvernement métropolitain ait décidé de faire obstacle au PPP élu au pouvoir et auquel participait Eric Huntley. Tout comme de nombreuses personnes des Caraïbes – dont de nombreux militants -, ils rejoignirent Londres où une mouvance anticoloniale se développa, notamment à l’oeuvre pendant la lutte d’indépendance du Ghana en 1957. Parallèlement le couple s’engagea contre les discriminations à l’égard des noirs qui ont cours en Grande Bretagne. C’est alors un climat particulièrement hostile caractérisé de racisme ambiant, de lois dirigées contre l’immigration et d’un arsenal juridique bien trop faible pour faire face au racisme. L’éducation fut un des aspects privilégiés par le couple tandis qu’ils contribuèrent à un dynamisme culturel noir, parmi d’autres acteurs et structures de l’époque. Ainsi la fondation en 1971 du Centre des Arts de Keskidee, premier centre des Arts pour la communauté noire et initiée par l’architecte et activiste guyanais Oscar Abrams. « Le côté culturel ne peut être ignoré dans une lutte politique » dit Eric Huntley dans article (en anglais) ICI et auquel je renvoie pour un retour détaillé sur le couple et la genèse de la création de la librairie.

Bogle Louverture édita un premier livre en 1969, écrit par l’érudit guyanais Walter Rodney et à qui la première partie de Creation for liberation est ici dédiée. Après avoir étudié à Londres, en 1968 il fut professeur spécialisé en histoire africaine à Kingstown en Jamaïque où il organise également des conférences officieuses dans les ghettos de la capitale, imprégnées d’anticolonialisme et de marxisme. Mais une interdiction de séjour en Jamaïque est prononcée à son égard en octobre 1968, ce qui provoque une manifestation initiée par des étudiants de son université et dirigée vers le centre ville, rejointe alors par des milliers de personnes. Des membres du BITU (syndicat allié de la Droite) tirent sur les manifestants, causant les émeutes appelées « Rodney riots » qui débouchent sur trois morts et des blessés. A son retour à Londres, le couple Huntley le rencontre et découvre qu’il a emmené avec lui des cours donnés en Jamaïque. C’est là que s’improvisa l’édition de ses écrits et dont le financement vint de dons. The groundings with my brothers fut ainsi publié en 1969, réunissant des essais portant sur ​​l’histoire africaine, le Black Power et les politiques réactionnaires de la Jamaïque. Par la suite, Rodney enseigne notamment à l’Université de Dar-es-Salaam en Tanzanie puis revient en Guyane en 1974 où il cofonde la Working people’s alliance, force d’opposition. Mais il est assassiné à Georgetown le 13 juin 1980. Bogle Louverture prend alors le nom de Walter Rodney en hommage au militant et intellectuel assassiné. Parmi ses écrits les plus importants figure Comment l’Europe sous-développa l’Afrique : Analyse historique et politique du sous-développement (1972), coédité par Bogle Louverture et la Maison d’édition de Tanzanie de Dar-es-Salaam. Un documentaire de 2011 a été consacré à Walter Rodney, intitulé W-(alter)A-(nthony)R(odney) stories. 

Je glisse ci-dessous deux trailers : un officieux composé d’une BO de Linton Kwesi Johnson suivi de la bande annonce officielle.

« … plus qu’une librairie, [Bogle Louverture] était un centre de la communauté » (Jessica Huntley). S’y tenaient des lectures de poésie, des lancements de livres, des conférences. C’était aussi un lieu de rassemblement de militants activistes. C’est pourquoi la librairie fut également le fruit d’attaques d’extrême droite. Mais finalement c’est à cause de la hausse des loyers que la librairie ferme en 1989 … En 1975 Bogle Louverture publie le recueil de vers Dread beat and blood de Linton Kwesi Jonhson (dit LKJ). A noter qu’un album en découle en 1978. D’ailleurs, le versant musical de Linton Kwesi Johnson est sans doute plus connu que sa composante poétique et engagée, écrite, récitée et chantée en créole jamaïcain. Si cette facette est partie prenante de sa production musicale elle n’est pas forcément conscientisée dans une réception consommatrice et simplement festive de son oeuvre.

« Writing was a political act and poetry was a cultural weapon » LKJ, dans une interview de 2008

Linton Kwesi Johnson apparaît dans le documentaire parmi les danseurs et danseuses, poètes et musiciens. Il fait partie intégrante de la scène culturelle associée à Bogle Louverture. Dans cette mouvance il y a l’inévitable Keskidee Centre créé en 1971 et mentionné plus haut. Y prend place le Keskidee Theatre workshop où parmi d’autres artistes, tel que le sculpteur nigerian Emmanuel Jegede en résidence, LKJ contribue à cet élan culturel. Il y donne lieu à son premier recueil de poèmes en 1973 intitulé Voices of the Living and the Dead (publié en 1974) à travers une performance sur scène (plusieurs voix composent ces poèmes, il y a une forme de scénographie). Je renvoie par ailleurs à la présentation faite ICI sur le blog du film Babylon de Franco Rosso (1980), où j’évoque Linton Kwesi Johnson.

Toute cette contextualisation pour signifier à quel point Bogle Louverture tient une importance particulière. Elle est ancrée en lien à une condition noire très difficile en Grande Bretagne tout en en contribuant à un dynamisme culturel et militant à vocation émancipatrice, où les origines culturels (telles afro-caribéennes) constituent un socle vivace et prenant une part active. A l’image d’un LKJ engagé et porteur d’un « patois » jamaïcain qui tient une place primordiale dans ses poésie et musique. Cette langue motrice de ses compositions, LKJ en dit que « The term ‘ Patois ‘ is unhelpful to describe the languages of the Caribbean. I prefer to use the term which the Barbadon poet Brathwaite uses which is the term NATION LANGUAGE. (…) Patois really is a term which really refers to broken French. It is sometimes used to describe what is spoken on the English Caribbean islands, but I think it’s an unhelpful term, because it is really basically refering to the French islands.(…) But to give you a simple answer to your question, the language I’m writing is mostly JAMAICAN. » (LKJ, interview). Le « patois » jamaïcain est à distinguer du « patois » rasta mais les deux peuvent s’imbriquer, s’influencer, se mélanger. Je renvoie ICI à une note instructive consacrée au langage en Jamaïque ( et plus particulièrement focalisée sur le rasta), illustrant bien l’importance de la langue, que son usage n’est pas anodin ni dépourvu de sens.

Quant aux échanges filmés dans l’espace quotidien de la librairie, ils rendent compte également des constats et réflexions en cours, de la nécessité d’influer politiquement sur une société inégalitaire. C’est sans aucun doute l’une des forces de ce documentaire que de faire témoignage en gardant trace de cette période depuis un point de vue interne à la communauté noire. Nous connaissons – malgré la censure -, une certaine vision de l’Angleterre donnée par les mineurs en lutte (je renvoie par exemple à Which side are you on ? de Ken Loach présenté ICI sur le blog ou encore à la série video Miners campaign tapes LA sur le blog). Nous avons ici la vision d’une communauté noire discriminée et ghettoisée dans la banlieue londonienne, issue parfois du colonialisme britannique (des Caraïbes par exemple). Cet aspect social et politique est renforcé dans la deuxième partie du documentaire, réalisée en 1981.

Des références à l’esclavage insérées dans le film rendent compte de l’actualité de la libération, l’esclavage et le colonialisme britannique qui se sont notamment implantés dans les Caraïbes (Jamaïque, Guyane …) sont vivaces dans les mémoires. Des artistes et militants sont issus de cette réalité coloniale, dont témoigne en particulier le Caribbean Artists Movement (CAM) qui de 1966 à 1972 réunit écrivains, poètes, dramaturges dont LKJ. Ce dernier évoque directement l’esclavage, l’histoire noire et ses luttes, dans son premier recueil de poèmes publié en 1974; il fait appel aux corps des ancêtres : « A harvest of the bodies of all who are dead, we who are alive will make » (LKJ, Voices of the Living and the Dead). Dans une certaine mesure comment ne pas voir dans cette première partie de Creation for liberation comme un écho au Festival Panafricain d’Alger de 1969 (et dont il est question ICI sur le blog) ? Un aspect d’autant plus à creuser que le colonialisme britannique reste – à ma connaissance en tout cas – un peu moins connu que celui de ses proches voisins européens (France, Belgique …). Je conclus la présentation de cette première partie en relayant ci-dessous une affiche du Manifeste Creation for liberation. Grossomodo il s’agissait donc d’un groupe d’activistes culturels basés à Brixton et organisant nombre de manifestations culturelles telles que expositions, danses etc aux racines africaines affirmées.

creation for liberation

DEUXIÈME PARTIE, Reflection in red, 1981 (Couleurs, 30 mn —> fin) 

Le titre de cette partie provient de l’album du même nom d’Oku Onuora sorti en 1979. Il constitue l’un des premiers artistes jamaïcains de DUB poetry à émerger. Ici la réalité sociale et politique apparaît plus nettement. D’entrée le film choisit de ne pas adopter le point de vue spectacle médiatique visant à condamner les « barbares » émeutiers. Pour avoir une petite idée du traitement médiatique en France des émeutes de Brixton en 1981 je renvoie à l’archive INA visible ICIpas très éloignée de certains comptes rendus plus récents… Reflection in red fait défiler des images que je suppose être reprises des médias d’alors (?) avec incrustations de sous titres victimisant la police et constatant les dégâts (blessés, voitures brûlées etc), mais l’accompagnement sonore en porte la germe sociale et politique à coups de « equal rights and justice » (musique composée par Oku Onuora), tel un écho à Equal rights de Peter Tosh. « Everyone is crying out for peace, yes None is crying out for justice Everyone is crying out for peace, yes None is crying out for justice I don’t want no peace I need equal rights and justice I need equal rights and justice I need equal rights and justice Got to get it, equal rights and justice »

Peter TOSH, Equal rights

C’est alors que le documentaire passe aux témoignages de celles et ceux qui vivent de l’autre côté de la Frontline, dans la foulée de propos édifiants de Margaret Thatcher. A l’encontre du point de vue du pouvoir, voilà des voix qui témoignent et s’opposent aux racisme, violences policières,  misère etc. Bienvenue au ghetto ! Dans un deuxième temps, le film traite plus précisément du comportement des policiers et de la vision qu’en ont les habitants noirs du quartier, à travers par exemple ce qu’ils subissent de la part de la police dont la présence constitue une menace permanente pour la population (des plans du film manifestent cette présence policière menaçante plus que « protectrice »). Il est à préciser qu’en 1978 l’Angleterre vote l’application d’une loi spéciale dite « SUS » (pour « Stop and Search« ), permettant aux policiers d’arrêter au bon vouloir sur la simple base du soupçon. La jeunesse noire des quartiers en devient une cible privilégiée. Pour situer ce contexte de l’émeute de Brixton 1981 (alors que d’autres éclatent dans le pays à la même période), je reprend un extrait d’un article consacré ICI aux banlieues anglaises : « A Brixton, l’émeute a été causée par une attaque contre un jeune Noir à Railton Road, la soi-disant frontière du quartier, où l’on peut trouver les jeunes Noirs les plus militants mais aussi la marijuana. Tout est parti d’une opération de police, «Swamp 81» (Inondation 1981), qui était supposée enrayer le crime dans Brixton. En une semaine, la tension avait atteint des niveaux records avec les raids de la police jusque dans des appartements privés et l’arrestation de nombreux Noirs. La situation empira lorsqu’un policier vit un jeune Noir qui avait été poignardé courir vers lui et s’enfuir en le voyant. La police commença une chasse à l’homme et le jeune fut trouvé dans une voiture en route vers l’hôpital. Ils arrêtèrent la voiture et appelèrent une ambulance, mais la foule qui commençait à se rassembler crut que la police mettait en jeu la vie du jeune en arrêtant la voiture : la confrontation commença. Le lendemain, ce fut l’explosion quand la police, qui continuait son opération Swamp 81, rencontra un barrage de pierres et de bouteilles. Il lui fallut deux jours pour reprendre la situation en main. Le rapport officiel sur l’émeute de Brixton conclut après coup que le chômage, la discrimination raciale, la pauvreté et le ressentiment vis-à-vis de la police ont été les principaux facteurs de l’émeute, couplés avec la presque universelle condamnation de la fameuse SUS. » Louise Bernstein, « Banlieues anglaises » sur le site de REFLEXes. L’album London calling du fameux groupe anglais The clash, sorti en 1979, a donné lieu à une chanson qui aborde les violences policières à l’oeuvre dans les quartiers populaires, notamment là où la population noire et immigrée est majoritaire. Or cette chanson est écrite par le bassiste du groupe Paul Simonon qui est originaire de Brixton. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard que la trame musicale y soit reliée au reggae, lui qui a vécu à Brixton. D’une certaine manière cette chanson de 1979 annonce l’explosion de 1981, tandis que les paroles renvoient aussi au contexte évoqué plus haut : la répression policière et l’injustice, la réponse de la rue qui en découle en constituent un volet important (extraits des paroles approximativement traduites ci-dessous)

« When they kick at your front door Quand ils frappent à ta porte d’entrée How you gonna come ? Comment vas-tu arriver ? With your hands on your head Avec les mains sur la tête Or on the trigger of your gun Ou sur la detente de ton flingue When the law break in Quand la loi rentre par effraction How you gonna go ? Comment vas-tu finir ? Shot down on the pavement Abattu sur le trottoire Or waiting on death row Ou en train d’attendre dans les couloirs de la mort [Chorus] [Refrain] You can crush us Vous pouvez nous detruire You can bruise us Vous pouvez nous meurtrir But you’ll have to answer to Mais vous devrez y répondre  Oh, the guns of Brixton Oh, les flingues de Brixton »

THE CLASH, Guns of Brixton (1979)

Une autre chanson, cette fois-ci Sonny’s lettah de LKJ, traduit bien cette période de racisme et de violences policières, appuyés par l’injustice. Composée en 1979, cette chanson est sous titrée « anti-SUS poem » et renvoie directement à la mesure répressive adoptée en 1978 (et, par là, à tous ses corollaires). Le texte consiste en une terrible lettre d’un fils qui s’adresse à sa mère, depuis la « prison » de Brixton. Pas très éloignée de Concrete jungle des Wailers par ce terne espoir d’entrevoir la lumière au sein d’un ghetto. La composition de Bob Marley évoque le ghetto Trenchtown de la capitale jamaïcaine Kingstown où l’urbanisme est en train de le transformer en prison de béton. Mais chez LKJ la réalité du ghetto est encore plus précise et violente …

LKJ, Sonny’s Lettah (1979)

The Wailers, Concrete jungle (1971) (version originale, produite par Lee Perry et avec la contribution au sax de Tommy McCook, le fondateur du groupe Skatalites)

Le film débouche ensuite sur la manifestation liée à l’incendie criminel (à motivation raciste) de janvier 1981 à New Cross et qui a causé la mort de treize adolescents noirs. La manifestation a lieu durant l’enquête et les témoignages visent une police complice ou laxiste, en plus d’une injustice latente. Dommage que mon anglais défaillant ne me permette pas de bien saisir tous les propos, même si le sens général m’en reste compréhensible. Finalement ce documentaire se termine sur la sensation d’une population considérée comme des citoyens de seconde zone. Ils sont marginalisés et ne disposent pas du même statut.

Les sujets abordés par ce deuxième volet ont également fait l’objet d’un autre documentaire mais trente ans plus tard. Il s’agit de Britain’s black legacy co-réalisé par  l’agence IM’media et Migrant media en 2011. On y retrouve Linton Kwesi Johnson. Ci-dessous un extrait qui dans un premier temps comporte un poème (et sous titré !) de LKJ portant sur l’incendie criminel de New Cross de janvier 1981 (évoqué dans Reflections in red), puis dans un deuxième temps est entrepris un retour sur le lieu de l’ancienne « frontline » de 1981 (celle dont il est aussi question dans Reflections in red) avec le témoignage de Linton Kwesi Johnson …

Extrait de Britain’s legacy, welcome to Brixton (2011)

Pour conclure, je poste deux morceaux musicaux :

D’abord, The great insurrection de Linton Kwesi Johnson. C’est une évocation des violences policières et de Brixton 1981

Puis, tel un pont entre Jamaïque et Brixton  – et d’autres contrées (y compris du présent)-, me vient en tête la chanson des Wailers intitulée Burnin’ and Lootin’. A noter d’ailleurs que les Wailers reprenaient parfois une iconographie Black Power, du moins durant leurs débuts (souvenir personnel d’une photo d’un des livrets accompagnant un fameux et gigantesque coffret des Wailers, réunissant de nombreuses versions d’une même composition, une multitude de bijoux d’avant vedettariat international – sans renier ici les albums plus tardifs des Wailers et dont par exemple est tiré le célèbre morceau ci-dessous … )

Post scriptum : ci-dessous un extrait de Brixton ou les ghettos de Sa Majesté de Karim Madani. Un passage qui porte un récit sur l’émeute de 1981 …

« Uncle Eddie est aujourd’hui en retraite anticipée. Il a longtemps été professeur de mathématique dans une ZEP de Brixton. À l’époque des émeutes, il était membre d’un groupuscule gauchiste qui prônait la révolution pacifique. Né a Brixton dans le milieu des années 50, il avait même son «quartier général» sur Atlantic Road : ……. «Les causes de l’émeute sont évidemment multiples, rappelle-t-il. Depuis des années déjà, les tensions entre les flics et les habitants de Brixton prenaient de sérieuses proportions. Les flics harcelaient quotidiennement les jeunes des quartiers. Une loi dite «Sus» avait été votée et permettait d’arrêter n’importe quel citoyen dans la rue sur simple suspicion. Evidemment, cette capacité à décréter qui était suspect et qui ne l’était pas était laissée à la libre appréciation d’officiers de police non dépourvus de préjugés. Lesquels embarquaient souvent un jeune Black juste parce qu’il avait eu la bonne idée d’être noir. Et puis le maire et le chef de la police ont mis au point une opération baptisée Swamp, et qui devait mettre fin à une série de vols qualifiés commis dans le secteur de Lambeth. Mais l’opération Swamp a vite révélé son véritable objectif : terroriser la population noire de Brixton. Plusieurs fois j’ai vu des jeunes gens jetés hors d’un fourgon de police, après avoir été sérieusement tabassés. C’était l’Angleterre de Thatcher, des coupes budgétaires. Je crois que l’Angleterre, au début des années 80, était vraiment la boite aux lettres des Etats-Unis de Reagan. Ça avait déjà pété dans les ghettos américains en 1965, en 1968. Et puis Brixton s’est embrasée. Je crois que les gens en avaient tout simplement ras-le-bol, ils n’avaient plus d’alternative. Dans le quartier, tu avais plein de marginaux, de militants gauchistes, de squatters… Et tout ce beau monde vivait en harmonie totale avec la communauté jamaïcaine de Brixton. Mais les médias conservateurs et populistes ne parlaient jamais de ça, ils insistaient plutôt sur le côté ghetto Noir, ultra communautaire, dans lequel il fait pas bon marcher la nuit si t’es Blanc. Enfin ce genre de conneries. Quand ça a explosé, j’étais dans la rue, j’étais allé à l’épicerie m’acheter une bière. Quand j’entends un énorme fracas. Je vois cette voiture de flics retournée, sur le toit, et je vois des gars du quartier courir avec un homme menotté à leur côté. Et deux flics qui courent comme des dératés, du sang sur la figure. Je rentre dans notre petit bureau, j’appelle des potes pour leur raconter l’incident. Je crois que je suis resté cinq minutes au téléphone. Et là, simultanément, j’entends des vitres se fracasser, des sirènes de police à te vriller le cerveau, des coups de feu qui claquent. Je vois au moins 300 flics casqués qui chargent sur Atlantic Road, des pompiers partout, et trois immeubles en flammes. Et à ce moment précis, des milliers de Brixtoniens armés de briques et de bouteilles de verre former une espèce de rempart humain entre Brixton Road et Atlantic Road. Quand les flics ont chargé, je me suis dit que c’était la fin du monde. Parce que une incroyable volée de briques s’est abattue sur eux, ça pleuvait, j’entendais le bruit mat de la brique qui percute un crâne. Planqué dans mon officine, je suis presque obligé à ce moment-là de sauter à terre. J’ai eu une peur dingue, et pourtant en 49 années sur terre j’avais pu voir pas mal de choses. L’atmosphère était totalement électrique. Je crois que si quelqu’un avait craqué une allumette à cet instant précis, l’air se serait enflammé, tout le quartier aurait explosé. Des centaines de briques ont encore fusé, et puis les flics se sont repliés. Les gens hurlaient leur victoire, des vieilles femmes pleuraient, les gamins vociféraient car leurs parents les faisaient rentrer de force à la maison. Et juste après, quand les scènes de pillage ont commencé, j’ai compris ce que c’était qu’être pris dans une émeute. Les pillards ont jeté de l’essence dans notre local, et je suis tout de suite sorti. Je scrutais les gens à la recherche d’un visage familier. Je connaissais pratiquement tout le monde et pratiquement tout le monde me connaissait. Mais j’ai quand même flippé car j’entendais des gars venus des cités alentour dire qu’ils allaient se faire un Blanc, dès que l’occasion se présenterait. Ils confondaient flics et Blancs. Le gars qui essayait de mettre le feu à mon local a été intercepté par des amis rasta. Un jeune lascar a tenté de me frapper avec une brique, j’avais le dos tourné, quand un énorme poing a fait sauter sa mâchoire et l’a envoyé au tapis pour quelques bonnes minutes. Jah m’avait encore sauvé (Jah est le dieu des jamaïcains pratiquant la religion rastafarienne, nda) ! Mon sauveteur, un rasta qu’on appelait Silver, m’a dit : «Eh mec, il faut vraiment que tu dégages de là, ça va devenir méchant dans pas longtemps.» À L’époque, je me souviens, on éditait une feuille de chou, un bulletin d’informations révolutionnaires qu’on distribuait aux gens dans la rue. Eh bien, je suis resté trois jours d’émeute durant dans mon local. J’ai vu des rastas se faire sauvagement matraquer par la police, et des flics qui pissaient le sang, le crâne à moitié ouvert. C’est moche une émeute. Je me souviens qu’à la nuit tombée, ils ont envoyé un hélicoptère «Night Sun» survoler Brixton. C’était la première fois qu’ils utilisaient cet hélicoptère capable d’éclairer un secteur de la taille d’un terrain de football, et équipé de caméras infra rouge. Les gens du quartier passaient la nuit à boire et à danser, épiés par une caméra à trois cent mètres d’altitude. C’était surréaliste. Le lendemain, une attaque policière que je qualifierais de fasciste, a été menée contre la Villa Road, un repaire de squatters et d’artistes anarchistes. Le commissaire Mac Nee parlait d’agitateurs extérieurs. Les médias bourgeois et la presse populaire évoquait, elle, une «conspiration anarchiste blanche» !». ……. Trois jours d’émeutes qui n’ont finalement servi à rien, puisque en 1985 Brixton va encore brûler : Une jeune femme trouve la mort lors d’une descente de police à son domicile. En 1985, c’est un jeune homme qui décède en garde en vue. Dans les ghettos de sa Majesté la police a résolument la main lourde.« 

Brixton ou les ghettos de Sa Majesté / Par Karim Madani

Valentino – Ken Russell (1976)

Ken Russell – Valentino – 1977 – Royaume Uni – EXTRAITS

« Terrassé par le stress, le célèbre Rudolph Valentino meurt à l’âge de trente et un ans. Acteur, danseur et chanteur, le charmant jeune homme était une étoile née au sein du show-business. Pourtant, ce latino d’Hollywood ne rêvait que de devenir propriétaire d’une orangeraie en Californie. »

 

Durant les années 60 Ken Russell a réalisé de nombreux films sur des artistes pour la BBC, d’abord documentaires puis s’affirmant progressivement comme davantage expérimentaux et fictionnels. C’était dans le cadre des séries télévisées Monitor, puis Omnibus. Ces réalisations pour la télévision témoignaient le plus souvent, déjà, d’un parti pris s’attardant sur un passage de la vie de l’artiste et non en retraçant une biographie entière, sur le modèle d’événements chronologiques jalonnant le film. Comme si l’important était de cibler un aspect et où la mise en scène a son rôle, sans tomber dans le simple postulat narratif d’une vie.

A partir des années 70, tandis qu’il est passé à la réalisation cinématographique, Ken Russell revient occasionnellement aux biopics, et en particulier musicaux. Nous y retrouvons une certaine continuité avec ce qu’il a fait dans les années 60, notamment par ce choix de s’attarder sur un moment de la vie de l’artiste. Ainsi par exemple avec The music lovers (1970), présenté ICI sur le blog. Tchaïkovsky est y saisi dans une période de sa vie, où l’homosexualité du compositeur est le fait de vie majeur du film mais qui développe principalement une mise en scène débridée donnant à percevoir l’intériorité de l’artiste, en lien avec la création musicale. C’est là une des forces de Russell : prendre un fait biographique comme base narrative (avec plus ou moins de liberté d’adaptation), parfois tabou ou provocateur, et le dépasser par un travail formel qui approfondit le sens et l’univers de l’artiste (voire son époque) au-delà de l’événementiel. Comme s’il s’agissait de re-créer quelque chose pour traiter d’un univers artistique, d’une époque etc.

Cela m’amène à ce Valentino, réalisé en 1977. Le film n’est pas accessible en entier sur la toile, mais l’ouverture que j’ai mis en ligne sur la chaîne YT de citylightscinema, et postée ci-dessous, est très éloquente je trouve. D’emblée on est confronté à un postulat de « vérité » historique, d’un événementiel établi, d’une biographie qui a ses sources avérées. Par son noir et blanc donnant l’impression de voir des archives audiovisuelles le film s’annonce comme ancré dans une rigidité historique, « inspiré d’une histoire vraie ». Mais la « supercherie » est révélée par le passage à la couleur, et nous comprenons alors qu’il s’agissait d’images tournées par le cinéaste, que nous étions déjà dans la fiction malgré l’apparence. Le film peut renouer avec ses images de foule en furie dans la rue, elles sont désormais en couleur et ancrées dans la représentation.

C’est là d’ailleurs une composante qui est appliquée durant le reste du film lors des scènes de films jouées par Valentino : à aucun moment Russell n’emploie les scènes originales, elles sont toutes re-jouées (même quand elles ont le noir et blanc des anciens films). Je parlais de « re-créer » plus haut, or c’est exactement cela ici. Russell re-crée et donne sens par sa mise en scène.

 

L’ouverture peut également être comprise comme un éclairage sur la supercherie, sur la composante superficielle de l’image, du mythe. En l’occurrence ici le mythe de la star, tandis que l’idolâtrie y est le pendant du business. A travers Valentino, Russell semble s’attaquer à un certain cinema. Nous avons une représentation d’Hollywood en quelque sorte. Le faux semblant est représenté. Nombreux et nombreuses commentent le film en rappelant les liens entre Rudolf Valentino et son acteur Rudolf Noureev : mêmes prénoms, tous deux ont émigré de leurs pays (le premier d’Italie, le second d’URSS en 1961), ont été danseurs (certes pas au même niveau de pratique !) et stars mondiales (Noureev ayant été un très grand danseur). Mais Noureev n’est pas Valentino, et rien que l’accent italien les sépare. C’est comme si le film créait l’illusion du vrai (les scènes de film de Valentino en noir et blanc, la proximité de trajectoire entre personnage et acteur …) tout en en représentant l’artifice. Soit une merveilleuse mise en abyme, telle une constante du film. Et ça ne saurait être la première du cinéaste à l’occasion d’un de ses biopics.

 

Outre cet aspect du film qui m’a marqué, Russell y reste fidèle à une mise en scène qui peut susciter fascination, ne serait-ce que par le beauté intrinsèque qui s’en dégage par moments. Certes, j’avoue avoir trouvé quelques longueurs à ce deuxième biopic que je vois du cinéaste, mais il y a toujours eu une scène pour me ressaisir et garder mon attention sur l’ensemble du film. Ainsi par exemple les passages ironisant avec maestria sur l’égocentrisme, mégalomanie et autres pédantisme occupant le monde artistique à Hollywood tandis que le business en constitue les coulisses et la réalité. Il est d’ailleurs à remarquer que les mécènes, producteurs sont aussi régulièrement égratignés.

 

 

Le cinéaste met en scène un certain univers Hollywoodien, qui n’est pas sans contamination sur l’artiste qui change au fil du film. Et ce que le système draine ou suscite chez les foules n’est pas non plus très éloigné du fascisme, en quelque sorte. L’ironie veut qu’une garde d’honneur fasciste autour de la dépouille de Valentino fut envoyée par Mussolini lui-même, mais en fait ça n’aurait été qu’un coup publicitaire de l’époque … publicité et fascisme …

En tout cas, avec ce film, Russell assume complètement son art de la représentation, quand bien même il s’inspire de faits plus ou moins avérés. Et c’est pour mieux atteindre quelque chose de plus profond que la surface des choses, au-delà du simple récit des épisodes d’une vie. Ça vaut bien une petite danse … [Pour une note plus conséquente sur le film, je renvoie au lien ICI]

Autre Italie, autre musique – Antoine Bordier (1982)

EN ENTIER – Antoine Bordier – Autre Italie, autre musique – 1982 – 53 mn

« En mars 1980, l’équipe de Dimanche soir rencontre Giovanna Marini, célèbre musicienne, chanteuse et chercheuse en ethnomusicologie italienne. Elle raconte son parcours, de ses études en guitare classique à sa découverte du folk, de la musique populaire et du chant social qui l’ont passionnée.

Giovanna Marini est née le 19 janvier 1937 à Rome dans une famille de musiciens. Elle étudie la guitare classique avec le plus grand guitariste d’alors, Andrès Segovia, puis découvre les musiques populaires et le chant social italien. Elle rompt alors avec la musique lisse diffusée à la télévision italienne, et fait scandale dans les années 60 en reprenant des chansons sociales, comme «Bella Ciao», chant de protestation né dans les rizières et devenu hymne des partisans.

Giovanna Marini se réclame de la tradition des Cantastorie, les chanteurs d’histoires d’avant l’alphabétisation des campagnes italiennes, qui diffusaient les nouvelles par l’intermédiaire des chansons. Elle répertorie aussi les chants traditionnels et folkloriques dans toute l’Italie pour contribuer à leur conservation à l’Institut Ernesto de Marino de Florence, tout en participant à des spectacles avec son quatuor de chanteuses. »

 

Réalisé pour une émission TV suisse intitulée « Dimanche soir », ce documentaire revient donc sur le parcours de la grande Giovana Marini et il est intéressant d’avoir ainsi des témoignages de son travail situés au début des années 80. Quelques passages (en couleur) sont extraits d’un même concert donné alors en Suisse, dans une maison de quartier qui existe toujours de nos jours et où a été projeté ce film à l’occasion des 40 ans du lieu.

En plus de la rapide biographie proposée plus haut dans le résumé, je précise que Giovanna Marini a aussi créé quelques bandes musicales de films, notamment du duo cinéaste Gianikian – Lucchi, ainsi par exemple pour la trilogie autour de la guerre et relayée ICI sur le blog.

Le titre du documentaire est symptomatique, à la fois du travail de Marini mais aussi d’une certaine évolution culturelle en Italie. Je renvoie là, pour « planter le décor », à un passage télévisé du cinéaste italien Pier Paolo Pasolini à propos de la langue italienne et son uniformisation – aspect qui touche évidemment les expressions musicales populaires italiennes :

 

Dans cette autre Italie, il est aussi question d »engagement social et politique porté par le répertoire musical, et là encore Marini et ses compagnes de route n’y sont pas insensibles; en témoignent par exemple les nombreuses touches d’humour vis à vis de la bourgeoisie italienne, qu’il ne s’agit pas alors d’imiter dans un idéal d « ‘émancipation ». Le documentaire ne fait pas l’impasse dessus, et rappelle par exemple les contributions du « Nouveau chant italien » dans les années 60 qui redécouvre et reprend, entre autres, Bella ciao, soit avant sa « routine » ou plutôt sa « normalisation » d’aujourd’hui, à un moment où un tel répertoire ravive plus nettement de l’adversité au pouvoir, en pleine démocratie chrétienne.

Bella ciao, par Giovana Marini :

 

Giovana Marini c’est aussi de la chanson engagée, sous forme de reprise ou composée par soi-même, ce qui est donc un pendant développé largement dans le documentaire. Avec son groupe des années 60, elle réalise l’album « le canzoni di bella ciao » qui s’ouvre sur le magnifique Addio Amore, soi disant chant paysan populaire redécouvert mais en fait c’est un faux composé par elle-même… parmi d’autres !

Addio addio amore :

 

Récemment, elle poursuivait toujours ce versant, par exemple en compagnie du Quarteto urbano. Une ballade musicale et politique qu’elle a composé en 1973, intitulée I treni per Reggio Calabria, est devenu un de ses classiques :

 

Marini ne vend pas non plus le chant populaire et traditionnel au superficiel, avec le sauvetage des apparences (utiles au slogan commercial) au détriment du fond, procédé utilisé ici et là dans d’autres répertoires d’autres pays (et  son lot de titres aguicheurs tels « les voix de … », « l’âme de… »). Ce type de « sauvetage » d’un répertoire populaire et traditionnel a été évoqué de manière très intéressante à travers un exemple des Balkans, ICI sur l’excellent  blog musical « Noreille », où nous avons la balance entre d’une part un bon travail musical et de recherche sur la tradition, d’autre part l’usage commercial OU propagandiste de cette même tradition musicale. On peut être séduit par l’artifice; moi même j’ai succombé à un chant bulgare – à travers une fin d’épisode de la regrettée série inaboutie Carnivale – mais en fait quelque peu dévitalisé si on en croit la chronique musicale recommandée plus haut.

Mir stanke le (album Mystères des voix bulgares), associé à un épisode de la série Carnivale  :

 

« Je cherchais des sons, j’ai trouvé des personnes. Et j’ai compris que cette musique leur appartenait. »

Giovana Marini

La musicienne et chanteuse grecque Savina Yannatou – évoquée ICI sur le blog – s’inscrit en quelque sorte dans une démarche similaire à Marini et travaille énormément sur du répertoire traditionnel, notamment sicilien (mais aussi grec, balkan etc). Elle a également repris Addio amore, devenu pour de bon un chant populaire :

Addio amore, interprétation de Savina Yannatou :

Mais Marini semble encore plus soucieuse de travailler en fidélité au répertoire traditionnel, sans réinterprétation ou mixité avec des apports modernes. Et surtout elle se revendique d’un véritable travail de mémoire, également à dimension ethnologique, et mêlé à des déplacements sur le terrain.

« Mais c’est vrai que souvent notre intrusion, parfois brutale, dans les endroits les plus hors du monde réveille la mémoire. La dernière fois que c’est arrivé, c’était à Montadoro, un village de Sicile où ne vivent plus que quatre hommes et quatre chèvres. J’y étais allée dans les années 60 pour apprendre les chants. Et lorsque j’y suis retournée il y a deux ans, tout avait changé. Les habitants oubliaient. Ils s’oubliaient eux-mêmes. C’est terrible comme mouvement. Alors, on a demandé aux hommes de nous raconter leur vie, de chanter avec nous. Et là-bas, c’est reparti, je crois. »

Giovana Marini, interview pour Périphéries

Chant traditionnel sarde :

 

Autre Italie, autre musique ne relaie pas une folklorisation nostalgique, figée dans du patrimoine sans substance et sans portée sociale et politique. En cela le documentaire effectue donc un bon retour – avec des éclairages contextuels à l’aide d’archives – sur l’oeuvre de Marini et ses compagnes, et que je trouve en partie faire écho à un certain Pasolini. Elle lui a d’ailleurs consacré un album en plus d’en avoir été proche.  Bref, une bonne introduction, à nous d’aller approfondir en musique…

Lamento per la morte di Pasolini :

 

Le radeau de la méduse (Splav meduze) – Karpo Godina (1980)

EN ENTIER – Le radeau de la méduse (Splav meduze) – Karpo Godina – VO non sous titrée – 103 mn – 1980 -Yougoslavie

« Deux jeunes institutrices, perdues dans une morne province, remplissent des tâches quotidiennes en rêvant de grandes villes et d’aventures. Un jour débarquent de jeunes artistes de Belgrade et l’« homme le plus fort des Balkans » qui arrive de nulle part. Une épidémie de scarlatine entraîne la fermeture provisoire de l’école et permet aux deux jeunes femmes de partager avec les artistes une existence mouvementée qui les mène de ville en ville. Mais un jour, ils se séparent et chacun continue sa vie de son côté. »

Nous retrouvons le slovène Karpo Godina après avoir approché sa filmographie à travers des courts métrages (ICI sur le blog), tandis qu’il a collaboré comme opérateur sur d’autres films, tel que Rani Radovi (ICI sur le blog) de Zelimir Zilnik, autre cinéaste, serbe, ayant débuté dans la Vague noire yougoslave.Ce long métrage est à signaler par l’apport de Branko Vučićević. Issu des années 50, ce scénariste important du cinéma yougoslave a contribué à la génération de la Vague noire, co-auteur par exemple des scénarios de Rani radovi et d’Une affaire de coeur  de Dusan Makavejev (ICI sur le blog).

En guise de mise en bouche pour le présent Radeau de la méduse, réalisé en 1980 (l’année du décès de Tito), voici un petit extrait sous-titré italien :

 

Splav meduze se situe au début des années 1920, en Serbie dans le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes (1918-1929). A travers les deux institutrices, le film revient sur le mouvement d’avant-garde artistique zenithiste (zenithisme) qui s’articula autour de la revue d’art et de culture Zenit. On peut le résumer, au risque de caricaturer ici (je ne connaissais pas ce mouvement avant d’avoir vu ce film), qu’il était proche du dadaïsme (à la source commune de nombreuses avant garde en Europe), tout en étant connoté de marxisme. La portée révolutionnaire du mouvement fut notifiée par André Breton lors d’une réunion de la Nouvelle Révolution Surréaliste en France, à l’occasion d’un conflit entre les deux mouvements (voir ICI un petit compte rendu en français de l’opposition entre Surréalisme en France et Zénithisme).

Un des personnages principaux du film est Ljubomir Micic, figure incontournable de la revue Zenit qu’il a fondé en février 1921. Il travailla avec nombreux artistes et écrivains serbes, croates et slovènes, et entretint des liens avec d’autres basés en Europe de l’Est et Europe de l’Ouest. En juin 1921, le Manifeste du zénithisme est publié par Micic, Yan Goll et Bosko Tokin en serbo-croate à Zagreb et en allemand à Berlin; il proclame des idéaux humanistes et anti-guerre, tout en appelant à la création d’une nouvelle Europe et unie.

Au cours des années 20, dans une dimension anti-traditionaliste et voulant bousculer le confort, son fondateur mit en avant les thématiques, entre autres,  d’un effondrement de l’Ouest et d’une  balkanisation de l’Europe à travers la « Barbarogénie » (programme de décivilisation face à « l’Europe syphilitique« ) …  La revue constituait l’une des expressions les plus importantes des avant-garde l’Europe de la première moitié du siècle regroupant des articles issus de divers mouvements  en Europe (expressionnisme, constructivisme, cubisme, Dadaïsme, Bauhaus, Futurisme …). Parmi les contributeurs à la revue, du moins à ses débuts, figurèrent Kandinsky, Picasso, Chagall, Marinetti… Elle est interdite en 1926 par les autorités suite à la parution d’un article intitulé Le Zénithisme à travers le prisme du Marxisme. Micic est emprisonné la même année pour propagande en faveur de la Révolution russe, et s’exile alors en France

Zenit, Revue internationale 

Zenit revue

Nous sommes dans le film aux origines du mouvement zénithiste et nous y avons quelques références aux liens entretenus, via la mention de correspondances postales, avec d’autres avant-garde artistiques, telles le Dadaïsme en France (Tristan Tzara) et en Allemagne (Kurt Schwitters) ou encore le Futurisme (Marinetti,que les zénithistes du film signalent comme « le bouffon de Mussolini« ). Il faut préciser que le Zenithisme n’était pas recroquevillé sur soi-même, et que tout en comportant des apports issus d’artistes et écrivains de plusieurs pays européens, une Première Exposition Zenithiste Internationale d’Art Nouveau fut organisée en 1924 à Belgrade. Ce mouvement avait une prétention d’art international, et surtout pas nationaliste. C’est ainsi que la revue internationale avait par exemple un rédacteur en chef pour l’Europe occidentale.

A noter que le frère de Micic, Branko Ve Poljanski, a fondé en 1921-22 à Zagreb une revue de cinéma appelée Kinofon. Des liens entre cinéma et Zénithisme ont vraisemblablement été développés, pensés. Mais je ne m’avance pas précisément là dessus. En fait, pour plus de précisions et des approfondissements sur le Zénithisme et la revue Zenit en tant que telle, moins sommaires que ci-dessus, je renvoie aux quelques articles écrits en anglais qui se trouvent  aisément sur la toile (ce livre par exemple).

 

Le film visible EN ENTIER

Malheureusement il n’est pas sous-titré. Cela doit être encore un de ces nombreux films yougoslaves qu’on ne voit pas en France tandis que l’édition DVD me paraît inexistante. Néanmoins, non seulement on peut se faire une première impression ici malgré l’absence de sous-titres, mais en plus, en « trafiquant » il y a moyen de le voir avec des sous titres anglais, juste en bidouillant un peu l’informatique.

 

Tourné dans le secteur de Belgrade, le film rend dans un premier temps hommage au mouvement zénithiste; c’est un de ces rares retours cinématographiques sur artistes et mouvements artistiques où il ne s’agit pas d’étaler une biographie basique à travers du simple factuel plus ou moins émotif. L’esthétique même du film, ici, est en lien avec le sujet. Ainsi la séquence d’ouverture tout à fait particulière, où la rencontre à l’hôtel pour une séance de photographies érotiques se développe sur un ton tout à fait atypique, tandis que nous y apprenons que tardivement le lien unissant les deux personnages.

Sans être un film-documentaire, on a quelques idées de la pratique zénithiste, ainsi par exemple l’annonce de la « Barbarogénie » – le Zenith-man, influencé par le futurisme et le constructivisme – qui fera l’objet d’un livre publié en 1938 en France intitulé Barbarogénie le décivilisateurou encore les collages et autres peintures via les compagnons artistes de Micic, tandis que les connexions avec d’autres manifestations artistiques d’avant-garde sont évoquées, telle l’invitation de Kurt Schiwtters à une exposition en Allemagne, où seront présent également Moholy-Nagy et Karel Teige. Les distances du mouvement naissant avec le confort artistique bourgeois et la volonté de s’en démarquer, est décliné avec humour dans les dialogues, non sans quelques tensions internes du trio dans les orientations prises (ainsi la critique de l’un sur « l’art-machine » de Micic). La place du corps et de l’imaginaire y sont bien présentés, en plus de l’aspect destructeur des coutumes et renommées artistiques.

Les élans décalés du groupe d’artistes, avec un humour certain, en particulier les séquences d’art et leur chorégraphie dans la rue ou à l’usine, sont des passages particulièrement réussis.  Il y a aussi une ironie évidente quant au groupe. Il est touché progressivement par des querelles intestines, le désespoir, se fait acheter  …

Mais il y a pire, les fascisme et nazisme arrivent, et la guerre éclate. Et c’est la fin la guerre une fois finie.

C’est là l’origine du titre, inspiré de la célèbre toile de Géricault représentant le naufrage d’un navire français ayant conduit au cannibalisme de ses membres, tandis que les plus faibles des survivants en furent également éjectés par d’autres. Le générique d’ouverture composé d’un plan fixe sur la toile du peintre accompagné d’une musique sombre fait démarrer le film dans une atmosphère funèbre, avant de céder place à une ambiance autre.

L’écho tissé par Splav meduze se situe dans ce naufrage d’une utopie, à travers le portrait d’une révolution artistique condamnée à la fois de l’intérieur (« Nous attendons tous un acheteur pour nous domestiquer » dit un compagnon de Micic) et de l’extérieur (la guerre). On peut même se demander si finalement cet art était porteur en soi d’un radical changement, et s’il a véritablement constitué une avant-garde. Toujours est-il qu’à la fraternité d’un art international s’est opposé autre chose. La tristesse de début de film dans le village des institutrices reprend son cours une fois que le mouvement a périclité (tandis que l’inclusion d’une étrange séquence d’Actualités avec des enfants aveugles d’après guerre m’a échappé). Il n’y a plus qu’à songer à des désillusions plus proches de nous. La Yougoslavie ?

Le lien est étroit avec Rani radovi de Zelimir Zilnik, tourné en 1969, et auquel Godina contribua comme opérateur. Là aussi il était question d’un changement révolutionnaire de la société, et buté à autre chose. D’ailleurs, Yugoslava y périssait dans les flammes du dernier plan; ici une héroïne meurt dans un incendie qui ravage tout … Onze ans après le film de Zilnik, il est peut-être également question d’une position artistique et de son échec, malgré des déclinaisons franchement « hérétiques ».

Jean Renoir parle de son art – 1961

EN ENTIER – Jean Renoir parle de son art – Entretien avec Jacques Rivette – 1961 – 15 mn

 

En regardant Mouton 2.0 – La puce à l’oreille (évoqué ICI sur le blog), j’ai pensé à Jean Renoir, et à cet excellent entretien avec Jacques Rivette que je viens de revoir. Il s’étale sur le « progrès » technique dans l’art, notamment au cinéma, et son incidence par exemple sur la volonté d' »imiter la nature« . Dommage que ça ne figure pas dans cet entretien, et je ne sais plus où j’avais entendu Renoir s’exprimer ainsi, mais il proposait à un moment de lancer des « concours » où les cinéastes auraient tous et toutes le même scénario/thématique à réaliser et où finalement c’est la démarche/style qui les distinguerait. Je mentionne cela car c’était là aussi une manière de rappeler le rapport à la création (pas dans son sens prétentieux et « élitiste ») exempté d’une certaine forme de standardisation, cachée en partie par la diversité des histoires.

Les propos de Renoir, ici, sans forcément être toujours originaux, sont d’une grande pertinence, en ces heures d’Avatar and co. On sent aussi un rapport à la peinture et à la sculpture quand il évoque « l’imitation de la nature« ; soit un « débat » qui a beaucoup existé dans les théories de l’art depuis l’Antiquité. Je renvoie, à ce propos, à l’un des formidables livres d’Erwin Panofsky, intitulé Idea (1924) et dont on trouve ICI un résumé de la démarche. Et ce débat a bien entendu beaucoup concerné le cinéma lui-même, ainsi en témoignent par exemple, certains écrits de Germaine Dulac dans les années 30. Je renvoie ainsi à la note consacrée ICI au cinéma scientifique de Painlevé, où il est question entre autres du rapport qu’entretient Painlevé avec la notion de « vérité » au cinéma (dans le sens d’une imitation de la nature); c’est d’autant plus intéressant qu’il postule ses critiques … dans le cadre du cinéma scientifique, en principe outil-médium révélateur de la nature ! Painlevé, à la fois dans ce cinéma scientifique mais aussi en général, positionne la créativité cinématographique sans la soumettre à une forme de stérilité technologique; soit sans contradiction avec le fait que que lui-même ait œuvré ou se soit intéressé pour les progrès techniques pour le cinéma, tel l’invention du scaphandrier permettant de filmer le monde sous-marin.

Bien entendu Renoir s’exprime dans cet entretien, avant tout, sur l’apport technologique à l’art et les « avancées » que cela est censé amener. Sa vision est assez terrifiante quant à la fin d’un art. Après tout, n’affirme t il  pas que « nous n’irons plus au cinéma » ? Un entretien qui pose bien le débat et amène réflexion quant à l’usage technologique dans la démarche cinématographique. Car Renoir n’y affirme surtout pas un postulat anti-technique (sans quoi de toute façon le cinéma n’existerait pas), tout en précisant le caractère théorique de l’échange filmé. Ce qu’il interroge et critique c’est l’usage de la technologie et sa mise à mort de la création, y compris dans ses dimensions poétiques. Ce qui est certain, c’est qu’il pressent une normalisation de la création, où la technique occupe un rôle de premier plan dans son rôle d’imitation du réel. La démarche cinématographique meurt ainsi, par exemple, par la disparition de sa diversité et de sa poésie, dans son acte d’illusion du réel porté dans le cinéma.

La technologie et ses usages ont d’autres conséquences, notamment avec l’arrivée du numérique et sa généralisation. Cette dernière, suis-je tenté d’écrire, au-delà de son caractère pratique (et qui sert bien ce blog par exemple), ne va t elle pas jusqu’à effacer toute mémoire de la pellicule dans l’entreprise de sauvegarde des patrimoines cinématographiques ? En effet, la pellicule, dans certains cas, est amenée à la non conservation au profit du numérique, plus côté et plus « fiable ». Mais cela suggère, avais-je lu dans un article d’un numéro très intéressant de la revue Positif (voir ICI), que le numérique ne conserve la mémoire du film-pellicule que dans une certaine interprétation; en effet, la sauvegarde numérique nécessiterait en soi une démarche interprétative (et de rendu) de l’oeuvre originale établie sur un support différent. N’y a t-il pas l’annonce ici, dans le fait même de regarder les anciens films, d’un rapport amené à être changé de manière IRRÉMÉDIABLE, sans nul retour possible à l’oeuvre d’origine et à sa réception plus en phase avec le temps de sa conception, qui nous échappe peut-être (déjà?) en partie ? Bill Morrison (et bien d’autres) ont une réflexion et esthétique très portée sur la pellicule elle-même et son aspect voué à la mort, face à la dégradation du temps par exemple (je renvoie ICI au génial Footprints de Morrison, bien que j’attende le retour du film… euh sur la toile !). Or le numérique constitue sans doute une mise à mort de la pellicule, puisqu’en opposant à cette dernière une vaine tentative contre la destruction du temps, cette technologie en détruit déjà la diffusion en se supplantant au support original et en transformant le regard, avec ce goût illusoire du « devant le film comme si vous étiez devant l’oeuvre originale diffusée à son époque de réalisation ». Finalement, on peut penser que le numérique tue, avant le temps, des films passés.

Toute cette parenthèse sur le numérique pour dire que l’appréhension elle-même des films est touchée par le technologique, et que sans doute nous ne voyons plus « comme avant ». Il ne s’agit pas que de sensibilité créative mais aussi de réception. Et l’art concerne bien évidemment son public autant que son artisan. C’est en cela, je trouve, que cet entretien avec Renoir est très riche et percutant, nullement vieilli par les cinquante ans qui nous en séparent… bien au contraire ! Car il positionne à la fois la création, ET le public, dans le rapport au cinéma et sa soumission à la technologie.

Au-delà de ce débat autour de l’art, Renoir a réalisé le superbe Déjeuner sur l’herbe (là encore la peinture n’est pas loin !), où il élargit le champ d’implication de sa critique du technologique associé aux sciences et leur entremise dans notre rapport au monde sensible, au vivant et nos comportements qui en découlent. Ainsi par exemple ces scientifiques « spécialistes » à qui il faut confier la responsabilité de la reproduction humaine… si l’on en croit une grosse dose de satire dans des propos du personnage interprété par l’excellent Paul Meurisse. C’est en tout cas également à ce film de Renoir que j’ai pensé, en écoutant certains propos de bergers de Mouton 2.0 – La puce à l’oreille.