Jeune et frais comme une rose – Jovan Jovanovic (1971)

Jovan Jovanovic – Jeune et frais comme une rose – 1971 – Yougoslavie – 1971 – 71 mn

Projeté au festival de Pula 1971 et dans une poignée de cinémas, Jeune et frais comme une rose a rapidement disparu des écrans, subissant une censure officieuse de 35 ans puisqu’il ne sera redécouvert qu’en 2006.  Ce n’était pas la première censure subie par le cinéaste serbe Jovan Jovanovic.  Avant ce premier long métrage, il avait réalisé deux courts métrages censurés dans le cadre de ses études, dont Izrazito ja (1969) qui se présente tel un préquel de Jeune et frais comme une rose (courts métrages relayés ICI sur le blog).

Produit par Dunav Film (un studio de Belgrade), on retrouve un certain Dragan Nikolic. Devenu un acteur vedette du cinéma et de la télé yougoslaves, il fut révélé en 1967 dans Quand je serai mort et livide de Zivojin Pavlovic (relayé ICI sur le blog), un cinéaste de la vague noire yougoslave qui a également connu des censures officieuses.

mlad

« – What did you do after dinner?

– I was in cinema

– The fable of the film?

– It is Godard, there is no fable ! »

(dialogue de Jeune et frais comme une rose)

A travers une esthétique « punk » avant l’heure, une mise en scène chaotique (caméra secouée, zooms et dé-zooms incessants) et une influence partielle d’A bout de souffle de Godard (ce dernier est même cité), le film suit une petite frappe criminelle (Stiv) qui s’adresse régulièrement au spectateur. Tout en opérant des crimes, il déglingue avec ironie le monde qui l’entoure, à la manière du personnage de Izrazito ja auquel il reprend même des répliques. Lié  à la police secrète, Stiv monte en puissance et constitue une bande armée tentant de prendre le pouvoir. Le film met aussi en scène une icone médiatique, Stiv précédant même des personnages gangsters vedettes du cinéma (tel le Al Pacino de Scarface).

Extrait, en VO sous-tirée anglais

(Conférence de presse de Stiv, le show médiatique)

 

Jeune et frais comme une rose fait assister à un chaos démontant l’optimisme officiel orchestré idéologiquement à coups de démonstrations, slogans et discours, à l’image de l’ouverture du film où figure même un extrait de discours de Tito. On peut se figurer comme ce film a pu alors constituer un pavé, même si la réalisation technique est parfois trop insistante, une limite qui je trouve cause un peu de lassitude (bien qu’aujourd’hui cela soit justement présenté comme une originalité « punk » avant l’heure).

« J’espère que nous nous reverrons. Je suis votre avenir !« 

futur

 

Par les accointances du pouvoir avec la criminalité et la célèbre phrase finale de Stiv, nombreux ont donné à ce film un aspect « prophétique » étant donnée la (re)découverte tardive en 2006 et la période écoulée entre deux. Outre cet aspect « visionnaire » le film exerce une satire générale, tant sur les valeurs officielles du socialisme yougoslave que sur le consumérisme de masse, les médias ou encore l’esprit rebelle de la jeunesse (la scène avec les hippies assassinés).

Je n’ai pas eu l’occasion de voir ce film avec des sous-titres français, par conséquent j’ai parfois eu du mal à suivre étant données les nombreuses répliques accompagnant le rythme saccadé de l’image. Je glisse ci-dessous le film intégral avec les liens pour qui souhaite se lancer dans la découverte avec un sous-titrage anglais.

Film intégral en VO non sous-titrée

(pour le voir avec sous-titres anglais : télécharger la video ICI, les sous-titres ICI)

Publicités

Studenski grad (1964) et Izrazito ja (1969) – Jovan Jovanovic

Jovan Jovanovic – Deux courts métrages

Jovan Jovanovic – acteur dans Le Décaméron de Pasolini (1971) –  est un cinéaste serbe surtout réputé pour Jeune et frais comme une rose qui a été réalisé en 1971 et sujet à une censure (officieuse) de 35 ans puisqu’il ne ressortira qu’en 2006. Or le court métrage Izrazito ja apparaît comme une sorte de préquel à ce long métrage et a lui aussi été censuré, jusque 1990.  D’ailleurs Jovanovic a cumulé les censures car son court métrage documentaire Studenski grad, réalisé dans le cadre de ses études en 1964, a été interdit par l’Académie de Théâtre, Cinématographie, Radio et de Télévision (une des facultés de l’université de Belgrade devenue ensuite faculté des Arts dramatiques).

Studenski grad – 1964 – 16 mn – VO non sous-titrée

Le film est situé dans le quartier résidentiel de l’université de Belgrade (« studenski grad » = « la ville étudiante »). Cette cité universitaire dite « le nouveau Belgrade » fut construite dans la période 1949-1955 et a été refaite dans les années 80-90. Ici le cinéaste introduit et termine le film en montrant un lieu sale, soit un aspect qui fut condamné en commission universitaire; cette saleté incarne une réalité étudiante à contre-courant de l’optimisme officiel. Je n’ai pu trouver de sous-titres et le contenu du film échappe donc en partie pour qui ne comprend pas le serbo-croate. Mais on devine qu’il est aussi question de précarité étudiante. Comme d’autres cinéastes de la vague noire et bien qu’à ma connaissance il ne se soit jamais réclamé de ce « mouvement », en traitant d’une facette sombre de la vie étudiante Jovanovic prenait aussi le parti de montrer une réalité absente du cinéma le plus officiel (films de partisans glorieux etc). Voilà qui annonçait d’éventuels soulèvements bien qu’officiellement « tout va bien ». Car en 1968 des manifestations étudiantes éclatent en Yougoslavie et les plus importantes sont à Belgrade, où l’université sera en grève sept jours. Dans une période de chômage important et dont témoigne plus ou moins directement des films de la vague noire (par exemple le petit documentaire Les chômeurs de Zilnik en 1968 ou Le réveil du rat de Pavlovic en 1967), l’égalité sociale faisait partie des revendications étudiantes. Dans une interview de 2012, Jovanovic dit de ce film qu’il a prédit 1968 « en disant que le jeune homme n’a aucune chance dans la société socialiste ». 

 

Izrazito ja – 1969 – Yougoslavie – 35 mn

Un jeune homme erre sans but dans les rues de Belgrade, tout en commentant ironiquement le monde qui l’entoure.

Produit par la Dunav film (un studio de Belgrade) et l’Académie Théâtre, Cinématographie, Radio et de Télévision (faculté des arts dramatiques), c’est le film de fin d’études de Jovanovic qu’il a réalisé, scénarisé et monté lui-même. Aleksandar Petrovic, un fameux cinéaste de la vague noire qui avait débuté à la FAMU en Tchécoslovaquie, tient alors la chaire de mise en scène de la faculté et il est mentionné dans le générique. En 2012, Jovanovic affirme que ce film « dit que la jeunesse urbaine ne croit pas aux idéaux titistes« .

(pour voir le film avec sous-titres anglais : télécharger la video ICI, les sous-titres ICI)