Le mur, la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme – Sophie Robert (2011)

Le mur, la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme – Sophie Robert – 2011 – 52 mn

[MISE A JOUR DU 25 JANVIER 2014]

Et voilà, Sophie Robert a tout de même gagné le procès en appel à Douai, dont le verdict s’est tenu le 16 janvier 2014, quasi 2 ans après la censure prononcée en janvier 2012 au TGI de Lille.

Le documentaire Le mur, la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme est désormais autorisé à la diffusion puisque le jugement reconnaît que le parti pris de la cinéaste a droit de s’exprimer, tandis qu’il n’a pas dénaturé les propos des psychanalystes. Extrait du jugement : « Les psychanalystes ont cependant (…) librement accepté que leur image et leur voix soient reproduites par extraits et sans contrôle sur l’œuvre finale et ne peuvent donc reprocher à un réalisateur d’exprimer son opinion personnelle, même s’ils n’ont pas eu connaissance dès l’origine de cette intention, qui a d’ailleurs pu naître en cours de réalisation. Il s’agit là du principe fondamental de respect de la liberté d’expression des auteurs notamment cinématographiques, comme des journalistes d’investigation. Dès lors, seule la preuve d’une faute au sens de l’article 1382 du code civil pourrait constituer un abus de ce droit si était rapportée la preuve de la volonté délibérée de la réalisatrice de nuire aux personnes filmées, par une dénaturation manifeste de leurs propos et/ou une présentation tendant à les ridiculiser. »

Bravo à la cinéaste qui n’a pas lâché prise, malgré le « mur » que constitue certains dogmes psychanalytiques et la justice qui a donné raison à ses détracteurs pendant deux ans. Un film qui a ce mérite de poser un débat là où il n’y a que peu de remise en cause. Espérons que sa libre diffusion aujourd’hui acquise favorise le débat public sans tabous, quitte à remuer les sphères dogmatiques de la psychanalyse et ses approches contestables, notamment à teneur misogyne. Un mur psychanalytique à briser, tant il peut renforcer aussi des positions qui lui sont traditionnellement opposées, cataloguées « à droite ».

Au-delà il s’agit aussi, bien entendu, des personnes autistes et de leurs suivis adaptés. Un autre débat devrait voir le jour, en lien avec les conceptions sectaires de l’autisme : quelle place réserve t on aux personnes autistes dans nos sociétés ? Sont elles acceptées malgré la différence, parfois sujette à délires théoriques, pas très éloignées des moqueries de nos  instincts d’ « âge bête » ?

Tout en laissant à disposition le contenu de la note ci-dessous (mise à jour en octobre 2013), je propose là le lien de visionnage OFFICIEL du film (euh… payant), accompagné d’un retour complet sur le film et la censure.

 

[mise à jour d’octobre 2013] 

Page  facebook de soutien au film en cliquant ICI  (infos procès en appel etc)

Le Mur, sous-titré « La psychanalyse à l’épreuve de l’autisme » est un documentaire réalisé par Sophie Robert qui vise à dresser un état des lieux de la psychanalyse. Certains psychanalystes interviewés dans le film ont porté plainte contre la réalisatrice pour que la diffusion du documentaire soit interdite.

La justice a interdit, jeudi 26 janvier 2012, le documentaire. Ce film est une charge vis à vis du traitement de l’autisme en France par la psychanalyse, et dénonce notamment la culpabilisation des mères qui y est opérée. Trois des psys qui apparaissent dans le documentaire avaient saisi la justice pour « atteinte à l’image et à la réputation », estimant que le montage dénaturait leur propos. La justice leur a donné raison et impose à la réalisatrice de retirer de son documentaire les interventions des plaignants. Ce qui revient, de fait, à interdire sa diffusion. « A ce prix-là, n’importe quel documentaire monté peut être interdit », déplora alors l’avocat de Sophie Robert, qui a fait appel.

La censure ne doit pas faire passer au second plan le film en lui-même et comment la psychanalyse peut peser sur la perception et le traitement de l’autisme en France. Par ailleurs, tel en témoigne la censure, ça met en évidence la difficulté de la critique de la psychanalyse, notamment dans ses credos sexistes.  » Je pensais que mon travail serait compliqué puisque les psychanalystes ne sont jamais d’accord entre eux, mais j’ai constaté que la caisse à outils appliquée à l’autisme l’est aussi dans toutes les pathologies : un schéma fondateur unique de toxicité maternelle, avec l’idée que le langage et la conscience de soi se créent en séparant l’enfant de sa mère, que l’enfant est un substitut du phallus, etc. Dans la série, j’expliquerai en détail et de façon contextualisée ces choses évoquées de manière condensée dans Le Mur. Ce titre s’est imposé à moi sur la fin. Je me suis heurtée à un mur idéologique derrière lequel les psychanalystes se sont retranchés. Mais aussi la société française, qui considère qu’il n’y a pas de débat possible sur certains sujets. On ne peut pas débattre de la psychanalyse, y compris entre psychanalystes ! Ce n’est vraiment pas l’image que j’avais de la psychanalyse. Heureusement que j’ai filmé les gens, sinon je ne l’aurais pas cru. Je peux vous assurer que la suite est du même acabit. » Sophie Robert, entretien du 23 novembre 2011 (en entier ICI)

Le film devrait au moins permettre le débat, à contre courant des dogmes, des non remises en causes et ce qu’ils impliquent pour certains enfants et leurs familles. En attendant qu’il puisse se tenir, le verdict du procès en appel est pour le 8 novembre 2013… une question de jours. La cinéaste, en cas de victoire (après quasiment un an de censure), devrait en principe permettre un streaming (gratuit) du film via une Web TV.

Extrait:

 

Une décision de justice qui a également obligé le collectif de soutien « Support the wall – Autism » à retirer d’internet non seulement l’intégralité du documentaire mais aussi TOUS les extraits.

Pour les détails de la censuré opérée également sur internet, cliquer ICI

Ci-dessous, une vidéo relayant des réactions contre la censure du film où des centaines de manifestants ont eu le courage de dénoncer à Paris et Lille le dogmatisme psychanalytique sur l’ autisme en France et soutenir le film Le mur :

 

Un article d Anton Suwalki, publié sur Contrepoints :

« C’est très tardivement que j’ai appris l’existence du film de Sophie Robert « Le mur, la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme », qu’une frange de psychanalystes veut faire interdire. Cette tentative de censure est aussi scandaleuse qu’inquiétante pour tous ceux qui pensent que les controverses se règlent par la confrontation d’idées, et non pas devant les tribunaux.

Le peu de réaction des médias face à l’action intentée en justice contre Sophie Robert a inspiré à l’ami Jean-Louis Racca, de l’Observatoire zététique, deux billets sur le blog qu’il vient de créer pour la circonstance : comment expliquer par exemple que Charlie Hebdo, qu’on croyait pouvoir classer parmi les journaux impertinents, à défaut d’être subversif, ne trouve rien à redire à la tentative de censure, y voyant au contraire le moyen d’ « ouvrir l’horizon de cette guerre de tranchées (que se mènent pro & anti-psychanalyse ) » ?

Même si j’étais en désaccord avec le contenu du Mur, je soutiendrais Sophie Robert, question de principes. Mais j’ai bien sûr visionné le film pour me faire ma propre idée sur les accusations de malhonnêteté et de manipulation, voire,pour Caroline Eliacheff, « une pure escroquerie qui serait risible si le sujet n’était aussi grave ».

Toujours selon Eliacheff, la manipulation proviendrait du montage, « l’une de ses techniques a consisté à refaire hors champ une question concernant l’autisme en donnant comme réponse des phrases tronquées extraites d’un autre contexte ».

« Propos sortis de leur contexte », la bonne vieille tarte à la crème des gens qui se lâchent et regrettent après coup leur franchise momentanée. Il est pourtant extrêmement difficile de croire que les psychanalystes interviewés aient été roulés dans la farine. La question de l’autisme n’est en effet qu’un des angles d’un documentaire en plusieurs parties que Sophie Robert comptait réaliser. Même si les questions ont été reformulées au montage, elles collent tout-à-fait aux réponses des personnes interviewées. La thèse de la manipulation est donc une fable éliachevienne.

De son côté, Aldo Naouri prétend : « Cependant, dans le cadre de l’interview que j’ai accordée en confiance à la réalisatrice Sophie Robert, il n’a été à aucun moment question d’autisme dès lors que mes propos, bien plus nuancés qu’ils ne paraissent, étaient destinés à s’inscrire dans un documentaire sur la psychanalyse pour ARTE et non pas sur « la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme ». Pourtant, il parle bien d’autisme, et répond bien à des questions sur l’autisme, non ?

Certes, les psychanalystes ne sont pas à leur avantage dans le film, mais à qui la faute ? La thèse de la caricature ne tient pas davantage la route, car malheureusement, les psychanalystes interrogés sont assez grands pour se caricaturer tout seuls. Les réponses sont d’une grande spontanéité, non soutirées, parfaitement construites par leurs auteurs, et de plus en parfaite adéquation avec les thèses défendues par les principaux auteurs de la psychanalyse sur le sujet. Et pour tout dire, on se demande quels propos plus nuancés absents après montage du film, pourraient contrebalancer les thèses de Bettelheim, Freud ou Lacan parfaitement assumées par les interviewés, ou des interprétations biologiques qui confinent au ridicule. Ou quels propos cachés par Sophie Robert pourraient rendre moins insoutenables les fientes lacaniennes de l’esprit lâchées par une certaine Geneviève Loison ?

Restent à savoir pour quelles raisons des psychiatres-psychanalystes s’insurgent contre un documentaire qui restitue assez fidèlement leurs propos et leurs idées sur la question. S’ils se sont lâchés, c’est peut-être parce qu’au départ, le documentaire devait être pour ARTE. Dans la ligne bobo cucul-turelle de cette chaîne, on aurait pu imaginer les mêmes propos enrobés d’un discours bienveillant propre à endormir le spectateur moyen. Mais dans un film réalisé par Sophie Robert, et produit suite au refus des télévisions par une association connue pour son hostilité aux méthodes psychanalytiques, les rois du divan sont nus, et les préjugés misogynes d’un autre âge érigés en théories abracadabrantes apparaissent pour ce qu’ils sont réellement. »

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Trans : Beware – WTF (2012) // Moati – Mes questions sur les trans (2011) // Vlà les T! (2012) // Interview de Lalla Kowska Régnier

EN ENTIER – 7 mn

Un documentaire-reportage assez récent, diffusé sur France 5 et réalisé par Serge Moati en 2011, a suscité des réactions hostiles de la part de trans. Mes questions sur les trans a occasionné une diffusion dans un créneau de grande écoute et pointe quelques aberrations. Et puis, c’est toujours ça, comme on dit souvent lorsque le traitement audiovisuel « grand public » est quasi absent sur certains sujets (il est visible en entier ICI sur dailymotion). Néanmoins il est plus que contestable dans son fond, tandis que les personnes trans continuent de se faire infantiliser, traitées de « malades », non libres de leurs choix etc, dans un fonctionnement médical, juridique, etc bref institutionnel, qui relève de la transphobie. Je vois là un problème principal dans ce reportage : bien qu’il ait visé à y associer les premières personnes concernées, il a été réalisé sous la mainmise d’un seul individu, qui plus est qui se dit « fasciné » par la communauté trans… Voilà qui ouvre toutes les dérives possibles, où « délire » et vision personnelle sont potentiellement capables de nuire à la représentation des trans par eux-mêmes : de ce qu’ils et elles vivent face à un fonctionnement qui leur est ouvertement hostile, où la notion de personne disparaît au profit d’objets valant tous les discours et représentations possibles. Pour un compte-rendu exhaustif autour du film, je vous recommande vivement cette page sur Yagg.com (avec liens etc) ainsi qu’au long mais très percutant et intéressant texte d’Hélène Hazera intitulé « Basta avec vos phantasmes sur les trans« 

Sur la prise en main des représentations, des images à l’encontre des dominations, des médias, des politiques, des fonctionnements de pouvoir, etc je renvoie à deux autres posts de blog, à savoir ICI (les précaires et l’image) et LA (Un racisme à peine voilé,  Les indigènes de la République, les représentations et la prise en main de la parole pour affirmer une existence).

Ce qui nous amène au film qui nous intéresse ici : Beware. C’est un court métrage réalisé par une association de cinéma militant créée en 2011, intitulée « What the Film! ». Les deux réalisateurs sont Samuel B. Atman et Bruce. Ce film attaque de front la transphobie, avec humour et subtilité. Il contribue par ce biais au lancement d’une campagne. Je ne peux que vous renvoyer au site du film qui se trouve ICI. J’en reprend un extrait de la présentation du court-métrage:

« Beware est un film volontairement transphobe [1] : en reproduisant un discours qui fait des trans des personnes malades qui menacent la société, nous avons voulu montrer à quel point les thèses soutenues par la plupart des institutions médicales dans le monde sont d’un autre âge. En France par exemple les personnes trans doivent encore renoncer à leur liberté de penser et d’être car c’est le corps médical qui a la toute puissance de les déclarer aptes, ou non, à avancer dans leurs parcours de transition. Les personnes trans sont ainsi infantilisées, souvent humiliées, et ne sont tout simplement pas considérées comme des personnes libre de choisir pour elles-mêmes.

Nous avons pensé le film comme un support divertissant à un discours militant : à l’heure où le DSM [2] va être révisé, ce spot est le moyen d’informer le grand public de la main mise de la psychiatrie sur les personnes trans à travers le monde. De fait, en France comme dans la plupart des pays les parcours trans sont toujours soumis à l’arbitraire des psychiatres. Ce spot a donc pour vocation de sensibiliser sur cet aspect en particulier, sans pour autant oublier que les personnes trans sont aussi traitées de façon méprisante par la majorité des institutions (étatiques, juridiques, médicales).

1. Le retrait du « trouble de l’identité sexuelle » des manuels internationaux de diagnostic : DSM IV et CIM 10. »

 

Une autre campagne a eu lieu récemment, intitulée Voilà les T! Visant à informer et prévenir, elle s’adresse aux trans et porte en sous titre « Les trans’ prennent la parole », ce qui est essentiel. La comédienne joue impeccablement bien des aspects de la réalité des institutions que dénoncent souvent les trans « engagés », entendre par ce dernier terme la nécessité vitale de résister et exister face à une société transphobe, avant le « militantisme » supplémentaire qui répond davantage à une vision plus large de la société et les convictions qui dépassent l’engagement premier, celui qui découle d’un vécu. Les aspects ici abordés témoignent d’une urgence certaine et d’un climat institutionnel hostile et dangereux. La série de vidéos est accessible sur Dailymotion, axées sur des thématiques – cliquer ci-dessous sur les mots en surbrillance orangée :

1 – Voilà les T! Introduction, avec présentation des intervenants et la seule comédienne du dispositif filmique.

2 – La transition

3- Les infections

4- Sexualités

5- Les médecins spécialistes

6- Ne pas rester seul face au système de santé

Je conseille aussi l’approche  des écrits de Françoise Sironi, entre autres psychothérapeute. Elle a publié notamment Psychologie(s) des transsexuels et des transgenres. De manière générale  « Ses recherches en Psychologie clinique et en Psychopathologie portent sur les sujets suivants : Psychopathologie des violences collectives, psychothérapie et traumatismes intentionnels, psychologie des auteurs de violences collectives et leur suivi psychothérapique, maltraitance par les théories et les pratiques cliniques et sociales inadéquates, approche géopolitique de l’identité, métissages et métamorphoses de l’identité, transsexualité et identités transgenres. » (Wikipedia). Une très bonne émission sur France-Culture accessible ICI, où elle revient notamment sur les ravages de la « normose » ! Elle remet en cause beaucoup de fonctionnements bien qu’elle pèche sur un point, lorsqu’elle évoque le médical AVANT les droits, ainsi dans un texte que je cite : « Les théories et les pratiques cliniques que nous créons, doivent obligatoirement être adaptées aux problématiques de nos patients, et non l’inverse. C’est pourquoi, nous sommes tenus d’élaborer, sans relâche, de nouveaux outils et dispositifs thérapeutiques qui soient réellement en adéquation avec les problématiques des sujets dont nous nous occupons. C’est un défi passionnant, surtout lorsque les cliniciens et les personnes concernées sont associés, et oeuvrent ensemble en bonne intelligence et dans une réelle réciprocité. » Les « nouveaux outils » laissent entendre que le problème à résoudre est avant tout médical, et non une question de droit. Le combat des trans’ devrait en principe remettre la priorité du droit, tandis que des apports d’une Françoise Sironi laissent penser qu’une certaine vigilance puisse s’exercer sur le terrain quant aux traitements transphobes et ne respectant pas les personnes. 

 

Mais pour finir, je conclue donc avec une interview excellente de Lalla Kowska Régnier, qui est notamment à l’initiative du Manifeste Trans’ Notre corps nous appartient (2007)accessible ICI, tandis qu’elle intervient dans le court métrage et la campagne Voilà les T! Publiée ICI sur le site l’émilie, je glisse le contenu en entier ci-dessous afin d’en favoriser la lecture tant je trouve les propos très importants. En cas de souci de publication, « volée » car sans accord demandé au préalable, je n’en laisserai qu’une partie du contenu ici même, en vous invitant néanmoins à lire sur le site source l’interview ! ! 

« La pensée queer, blanchiment postmoderne »

L’émiliE: Tu disais qu’être trans c’est se libérer du féminin et du masculin, comment es-tu aujourd’hui?

Lalla: Je dirais assez fem, oui une fem version trans hétéra. Mais avec talons non obligatoires et de pas plus de 7 cm. C’est dans ces accessoires de la féminité que je me sens moi. Et peut-être qu’un jour, si je devais me convertir au monothéisme, ce sera avec un voile que je toucherai à ma puissance. Et je continue à penser qu’être trans c’est d’abord une question d’être soi en s’inscrivant dans un sexe social qui n’est pas celui assigné à notre naissance. En cela, je suis binaire. Et peu importe que ce sexe social corresponde au genre communément assorti, il y a beaucoup de femmes trans butch et d’hommes trans efféminés.

Tu poses un regard critique sur le militantisme et tu préfères parler d’engagement. Pourquoi?
C’est compliqué un peu de répondre, car j’imagine que mes propos pourraient être repris par des gens qui méprisent toute forme d’engagement et de militantisme. Ce que je pense c’est que le militantisme – comme à peu près tous les espaces de pouvoir censés « représenter » les gens, comme la politique, le journalisme mainstream, les experteurs, les banquiers et tout ceux qui de près ou de loin nourrissent nos oligarchies modernes (des hauts fonctionnaires d’Etat aux « fils et filles de » dans les arts et la culture) – devrait être régi par un contrat de durée déterminée. Sinon, le risque d’embourbement est très élevé et ce qui est dénoncé et subi se trouve alors renforcé.
Quand je vois des gens apparaître dans l’espace politique avec juste un post-it « subversif » sur le front, je trouve ça incompréhensible.
Aujourd’hui par exemple, si je suis très proche du Parti des Indigènes de la République, outre ma propre histoire familiale, c’est aussi que les gens qui l’animent depuis sept ans sont engagés par et dans leur corps social, dans leur vie, avant d’être des militants pour « la cause » qui couraient après un diplôme ès contestation. Le PIR est un modèle d’autonomie des luttes et des résistances à soutenir. 

Act Up c’est de l’histoire ancienne?
J’aimerais bien.
Mais voilà typiquement l’exemple d’un groupe qui n’a pas su s’arrêter et a fabriqué des fonctionnaires de la colère. Et par exemple les derniers communiqués de la commission trans sont scandaleux. Laissant entendre que les personnes trans sont des assistées ou encore en adoptant une stratégie à minima de demande de changement de numéro de sécurité sociale au lieu d’exiger le changement d’état civil. 
Plus largement, il reste a déplier cette histoire en fait: comment le groupe s’est maintenu en vie, a fait allégeance à Pierre Bergé, l’homme qui enferma Yves Saint Laurent dans sa douloureuse mélancolie et qui avorta l’émergence d’un mouvement autonome des jeunes des banlieues  (la marche pour l’Égalité en 1983) en créant SOS Racisme. Comment ce groupe a pu avoir une présidente hétérosexuelle et séronégative capable de considérer que la parole d’un pédé séropositif dans un débat sur la prévention n’était pas légitime. Comment une partie des militants de la première, deuxième ou troisième heure se sent autorisée à verrouiller aujourd’hui encore la mémoire du groupe. Comment en est-on arrivé là?
Militer à Act Up il y a 20 ans a été une expérience hyper dense pour beaucoup d’entre nous,  personnellement il m’a fallu tout ce temps pour m’alléger un peu des blessures que la vie en groupe avait laissées. C’est à la mort de Philippe Labbey (1) cet été que j’ai réalisé que je m’accrochais encore à des illusions. Cette histoire d’Act Up-Paris manque, celle des militants qui après la mort de Cleews Vellay (2) pensaient qu’il fallait passer à d’autres modes d’actions et qui se sont retrouvés pris dans un étau à quatre mâchoires: Didier Lestrade, Guillaume  Dustan, les idéologues normaliens (la revue Vacarme) et Act Up qui continuait. 

Le manifeste que tu as initié en 2007 (intitulé notre corps nous appartient) reste fondamental pour les féministes encore aujourd’hui. Comment l’expliques-tu?
En fait ce manifeste, initié avec Jihan Ferjani et Elsa Dorlin, est un hommage et une filliation directs au manifeste des 343 salopes tant il est évident que les problématiques trans sont des problématiques féministes. Ce que nous vivons aujourd’hui – la mise sous tutelle psychiatrique par les médecins bourreaux de la Sofect, la soumission au bon vouloir des magistrats aux affaires familiales pour pouvoir exercer notre citoyenneté en ayant des papiers adaptés, la dépendance à des médecins juges quand ceux-ci devraient juste être des partenaires de santé et de bien être –  correspond très exactement à ce contre quoi les femmes bios on dû (et doivent encore) se battre. Mais pour moi ce manifeste est un peu un échec, une féministe « historique », signataire des 343, a même refusé de le signer et de le faire circuler     (ce qui à mon sens est le plus grave), nous reprochant un « glissement sémantique ». Du coup, j’étais vraiment fière quand il a été publié sur le site du collectif Les Mots Sont Importants et dans la revue NQF.
Et c’est rigolo de voir que les même journaux, comme les Inrocks, qui n’ont pas diffusé ce texte, ont trouvé plus d’intérêt à un autre manifeste sur les question trans, quelques années plus tard, mais rédigé cette fois ci par un homme bio gay.

Je crois que le blocage de certaines féministes bios est le même que celui qu’elles ont avec les paroles de femmes musulmanes voilées ou encore des travailleuses du sexe. Comme si elles ne pouvaient imaginer d’autres formes d’incorporation possibles que la leur. C’est vraiment dommage. Je pense que le miroir que nous (femmes et hommes trans, mais aussi les femmes indigènes et les travailleuses du sexe) tendons aux féministes blanches et bourgeoises est pourtant muni de plusieurs facettes et leur permettrait de faire le deuil d’une approche bien peu subtile des mécaniques d’oppression et ainsi de retrouver une énergie émancipatrice. Combien de fois je me suis entendu dire, « mais comment avoir envie de passer dans le camp des oppressées » (sur un ton comme si je volais leurs cassettes à bijoux) ? Si vraiment vous pensez que ça se passe aussi facilement que ça, pourquoi alors de votre côté ne pas passer du côté des dominants ? La testostérone, ça se trouve assez facilement.

La transphobie la plus violente vient des homos, dis-tu. Tu leur fais  peur? Tu les déranges?
Bon c’est un peu comme avec ces féministes. Il y a toujours sous-jacent quelque chose du rappel à l’ordre, à l’ordre du « vrai », et d’une certaine idée de la nature (en tant que petite sorcière dédiée à l’Immanence je m’inscris évidemment dans une forme de naturalisme). 
Étais-je un vrai mec? Suis-je une vraie femme? Suis-je un faux travelo? Une vraie hétéra? Étais-je un vrai pédé? Et quid de mes relations amoureuses et amicales d’alors? Et celles d’aujourd’hui? Qui sont mes amants? C’est quoi ce désir anomal que je suscite?
Qu’est-ce que sont ces corps qui me dégoûtent de mon fétiche libidineux? Ce pénis à cette femme? Ce vagin à cet homme? C’est là l’insupportable, l’indépassable pour les straights, homos ou hétéros. Je pense que précisément parce qu’on va dé/reconnecter le désir au sexe génital (et heureusement, il n’est pas obligatoire d’être trans ou trans lover pour ça), on va  permettre à l’essence désirante de circuler un peu plus dilatée, un peu plus de biais. Je crois que la pierre d’achoppement – et le pont avec les identités bisexuelles, est surtout là. Nos corps effraient et/ou fascinent. Comme celui des femmes voilées. 
Plus spécifiquement sur les homos qui se sont montrés violents avec moi, je crois qu’il y avait sentiment de trahison (« mais je désirais ce petit mec moi! Mais qu’est-ce que je désirais?! »), et sûrement un rappel parfois d’une proximité de vie enfantine (les jeux à la poupée pour les garçons ou aux petites voitures pour les filles) qui bouscule ce qu’ils sont. Et pour être précise, j’ai surtout ressenti cette violence dans des endroits très situés : le milieu militant LGBT/queer où par exemple avant c’était « la JC » et quand j’ai annoncé ma transition, étrangement l’usage du pronom « il » s’est imposé à mes interlocuteurs; et puis le monde de la nuit où trop souvent on affiche queer comme le hype plus ultra de la soirée réussie, mais où on se fout bien de savoir si les Dj vont aussi mixer à l’ump. Le fait de rappeler dans ces espaces « élus » qu’être gay ne les empêchaient de faire partie de la maison des hommes et des oppresseurs, ce que j’appelle l’hétérhomopatriarcat (3) en a froissé plus d’un. Le fait de dénoncer leur copine Caroline Fourest pour ce qu’elle est, une islamophobe cachée derrière une laïciste frelatée, et enfin d’affirmer aussi une forme d’identité indigène en même temps que mon « être-femme » a fini par épuiser les autres.

Les transidentités ne sont pas uniquement questionnables par le biais du genre. La pensée queer a-t-elle des limites?
Je pense vraiment que ce travail de questionnement reste à faire, même s’il a été entamé ici où là, à Lyon avec Chrysalide, à Lille avec C’est pas mon Genre, à Marseille avec l’Observatoire des transidentités, à Bordeaux avec Mutatis Mutandis, ou plus loin au Canada, avec les travaux de Viviane Namasté, mais c’est encore trop souvent à travers le prisme queertranspédégouine que ça se fait. Par exemple, pour revenir à mon expérience, ma transition n’a pas été seulement d’aller vers moi en m’incarnant socialement en tant que femme mais aussi de renouer avec mon algérianité.  J’ai aussi envie de questionner ça, que nous développions nos propres généalogies.
Et puis je crois vraiment qu’il faut arrêter avec la confusion genre et sexe social. Oui je suis une femme avec un pénis (si tant est que ça en soit un) et mon sexe n’est pas masculin, mais de naissance.  Je le sens d’ailleurs très féminin puisque c’est le mien et il ne le sera pas plus quand j’aurai subi ma vaginoplastie. L’essentiel, (l’essocialement?) c’est que je suis une femme. 
Et puis je suis désormais convaincue que masculin et féminin sont des notions trop volatiles pour être utilisées à ce point politiquement. Je comprends bien qu’en se focalisant sur masculin/féminin, on peut faire une longue carrière littéraire  mais honnêtement je ne vois pas l’intérêt. Tout un chacun, homme ou femme, bio ou trans, homo ou hétéro, blanc ou indigène, sommes traversés de masculin et de féminin, et ce constat est sans fin puisque ce que chacun de nous met dans ces termes diffère de l’autre, selon les temps et selon les lieux. On va continuer à couper les cheveux jusqu’à ? Mais par contre, du coup, on oublie de pointer les endroits où se jouent effectivement les oppressions et notamment les rapports d’oppression de sexe sociaux. En fait, on ne peut plus dire sexe comme on ne peut plus dire race. C’est plus facile alors pour les sexistes et les racistes.

Pour moi queer limite dès lors que ça qualifie. Je crois que le problème, c’est son mauvais usage français républicain et universaliste : là où nous devrions avoir une multitude de corps machines désirantes, capables de former des alliances ici, d’autres ailleurs, et encore à un autre moment ; quand nous devrions avancer en soi et continuer avec les autres, on nous propose un vaste néant identitaire, ce qui après tout peut être une forme de grâce, mais qui à force de nager dans les sphères postlumineuses de la pensée avec comme seul revendication le badge « subversif » de tout à l’heure sur le front (attention les gars, j’arrive et je suis subversive, mais quelle blague…) dématérialise complètement les rapports d’oppression sociale. Je trouve les postures de celles qui écrivent qu’il faut se « libérer » des identités (par exemple trans ou lesbiennes) bien luxueuses, parce que pour la très grande majorité des trans, des lesbiennes ou des femmes indigènes nous savons assez l’hostilité du monde dans lequel nous évoluons pour nous débarrasser par la magie de la performativité des oppressions subies. 
Et puis je suis aussi  circonspecte sur l’émergence de nouvelles identités « transqueer », de celles et ceux qui vont affirmer leur transidentité en refusant le « diktat » de l’hormonothérapie et ou de la chirurgie. (Je ne parle pas ici des personnes trans qui, pour des raisons de santé, se voient contraintes à ne pas prendre d’hormones, mais bien des personnes qui refusent l’hormonothérapie ou la chirurgie). Peut-être est ce à mon tour de reprocher un glissement sémantique, mais il me semble qu’il y a là une acrobatie qui mérite d’être critiquée. D’abord parce que pour les personnes trans, il est inimaginable de survivre (socialement ou physiquement) sans l’hormonothérapie ou la chirurgie. Qu’il y dans nos démarches quelque chose de l’ordre de l’instinct de survie, d’animal. Ensuite parce que pour moi, ce discours, en plus de nous renvoyer dans le coin du savoir, avec le bonnet d’âne sur lequel il est inscrit « binaire » sur une oreille et « essentialiste » sur l’autre, sert mot pour mot les arguments des psychiatres et médecins des hôpitaux du service public français qui n’entendent qu’une chose : freiner par tous les moyens nos transitions.
Pour moi, il ne fait aucun doute que la pensée « queer » en France n’est rien d’autre qu’une vaste opération civilisatrice et de blanchiment post moderne. En fait, si je n’avais pas autant de respect et de solidarité pour la lutte du peuple palestinien, j’oserais dire que les trans sont en quelque sort les Palestiniens des queers : des identités niées, bafouées, usurpées et exploitées.
Pour moi, la pensée queer est un cheval de Troie du blantriarcat.

(1) Fin d’Act Up-Paris par Philippe Labbey

(2) http://www.actupparis.org/spip.php?article2672

(3) http://lmsi.net/Le-coq-et-le-tas-de-fumier

©  Jules Faure – http://cargocollective.com/julesfaure « 

Marat-Sade – Peter Brook (1967)

Royaume-Uni – EN ENTIER – VOSTF (option « CC » de la vidéo) – 120 mn

Interné à l’asile psychiatrique de Charenton, le Marquis de Sade reconstruit avec les « fous » de l’établissement l’assassinat du révolutionnaire Marat par Charlotte Corday…

Survivre à sa vie (théorie et pratique) – Jan Svankmajer (2010)

République tchèque – EN ENTIER – VOSTF – 105 mn

Présentation après projection publique au Forum des images, sur le site Les nuits du chasseur de films, extrait ci-dessous

« L’intégrale Jan Švankmajer a donc débutée hier au Forum des images dans une salle plus que comble où était présentée en avant-première et en présence du réalisateur, une charge féroce contre la psychanalyse, Survivre à sa vie (Théorie et pratique)/Prezít svuj zivot (teorie a praxe)_2010.

Jan Švankmajer a joué courte sa première apparition, préférant avertir fort malicieusement le public qu’outre que son film n’avait rien de particulièrement drôle, il était inutile qu’il se fasse l’écho de son prologue où tout avait déjà été dit.

La déconstruction de la vie d’Eugène, dépressif héros de Survivre à sa vie (Théorie et pratique) peut donc débuter. »


Histoires autour de la folie – Paule Muxel et Bertrand de Solliers (1993)

EXTRAITS

1Première partie :

Quel énorme premier volet ! Documentaire portant sur le traitement de la folie, il prend pour base l’histoire de l’asile de Ville-Evrard, fondé en 1868 en région parisienne. Revue de la portée inhumaine du traitement psychiatrique du 19ème siècle et de ses continuités jusqu’au tournant post 68, marqué par l’ avènement de l' »anti-psychiatrie » et des apports de la psychothérapie institutionnelle.

Bienvenue dans l’enfer du milieu d’enfermement psychiatrique issu de la société disciplinaire occidentale, à travers une première partie très axée sur les paroles d’anciens internes, médecins et patients, sur fond d’images tournées pour beaucoup sur des lieux vides de mémoire qui ne revit que par la parole. La parole tient un lieu essentiel ici. Véritable sauvetage d’une horreur disciplinaire et donnant la primauté à l’humain dans le traitement de la folie.

L’asile apparaît comme l’issue d’une double erreur institutionnelle, aux terribles conséquences humaines: l’utopie d’amener une société pacifiée et d’y résoudre les problèmes en en y excluant les fous, d’autre part en guérissant ces mêmes aliénés par l’enfermement qui ne résous aucunement leur souffrance, incroyablement passée sous silence pendant plus d’un siècle et au contraire aggravée jusqu’au dernier soupir ! L’introduction semble bien pointer l’axe principal de ce documentaire: primauté à la relation humaine dans le traitement de la folie, pour laquelle j’emploierai désormais les guillemets dans cet article, car trop connotée d’infériorisation et de déshumanisation dans le traitement octroyé à des milliers de malades qui en ont perdu la vie ou toute possibilité de vivre libres.

 Enfermement, surveillance, entassement, dangereux,…ces qualificatifs reviennent sans cesse pour toute une population mise à la marge de la société. Réorganisation interne de ces « fous »: pavillons hommes/ femmes/aliénés/alcooliques. Très vite le documentaire, à travers notamment un témoignage des plus consternants d’un ancien interne du temps de l’occupation allemande et de la collaboration, fait le lien univers psychiatrique / univers concentrationnaire. La « tragédie asilaire » rejoint le concentrationnaire à travers deux éléments: la pathologie concentrationnaire (maladies corporelles, famine) et l’apparition de Kapos. Les parallèles sont mis en évidence, d’une part structurellement: une véritable surpuissance bureaucratique qui entretient toute une population dans une mort certaine derrière des barreaux, une partie des enfermés employée comme main d’oeuvre à l’entretien de la machine; et d’autre part à travers le jugement « humain » sans retour: perception d’une « catégorie » d’êtres humains (« les fous ») comme sous hommes, qui légitime tout le fonctionnement, car ce ne sont plus des égaux.  Le témoignage de l’interne du temps de l’occupation interpelle beaucoup. Non seulement il y a eu une prise de conscience humaine à l’interne devant le lot réservé aux « fous » dans ces véritables prisons asilaires, où traînait « une odeur de cadavre dans les dortoirs », mais aussi la découverte que la « folie » était entretenue par ce milieu disciplinaire, la fabriquant en fin de compte pour la réserver au seul destin d’une mort certaine derrière les barreaux. Révolution dans le regard porté sur le malade, car le « fou »révèle une humanité.

 Les témoignages s’enchaînent et font froid dans le dos, notamment le « patient » qui a vécu 53 ans interné et ne voulait plus en sortir car ne pouvait plus mentalement s’adapter à la communauté des « normaux », dans sa construction humaine telle qu’elle a été forgée dans l’enfermement psychiatrique, quand bien même il aidait des autres à s’évader. Le traitement de l’alcoolisme révèle aussi les aberrations du système disciplinaire: primauté au traitement médical pur et dur, sans contact humain, faisant l’impasse sur la souffrance humaine conduisant à cette maladie et ne faisant que prolonger les allers retours de patients alcooliques réduits à des traitements odieux, et dont l’âme n’existe plus; histoire aussi hallucinante de cette personne enfermée quinze ans dans le pavillon alcoolique car « pas de places ailleurs », une vie foutue en l’air par une bureaucratie gérant les souffrances humaines comme du bétail chiffré à tenir éloigner de la bonne société. Témoignages des infirmiers avouant une certaine conscience professionnelle malgré leur profond dégoût, contribuant à faire fonctionner la machine à faire enfermer; mise à poil des « patients », on retire photos de famille, bijoux etc….ça rappelle d’autres lieux !! Véritables fonctionnaires de mise à mort, mais dans une normalité structurelle appuyée par la société et les dirigeants, ça fait partie des choses.

Témoignage fort de deux médecins où leur outil de travail principal fait le fruit d’un gros plan de la caméra et d’une explication précise, très fonctionnelle de leurs tâches « médicales »: trousseau de clés qui ne consiste qu’à ouvrir et fermer, empêcher toute évasion des « fous, etc. Les infirmières de début de documentaire d’ailleurs rappellent aussi que leur rôle consistait essentiellement au nettoyage/ménage, ne connaissant pas les dossiers des gens enfermés.

 Première partie donc qui met bien en évidence l’enfermement et le traitement inhumain réservés à une toute une catégorie de population définitivement mise au ban de la société, dans un cadre structurel admis et à très bonne assise bureaucratique sans qu’on y est à redire quoi que ce soit, « tout est normal », sauf chez « les fous ».

Ca s’achève sur le rejet de tous les rejets: « le pavillon du rejet« , recevant les aliénés rejetés des autres pavillons. « Véritable agonie de l’agonie« . Aboutissement final de tout un système disciplinaire. Là encore terribles témoignages. Mais en même temps, un tournant semble se produire: aperçu différent de la folie, car ce n’est pas possible de vivre cela, autant pour enfermés malades que pour les travailleurs d’encadrement de l’intérieur. Évènement essentiel, dans la foulée de 68: la circulation de parole entre enfermés et entre internes dévoile des possibilités de sortie de cet enfer concentrationnaire (d’ailleurs cette mutation annoncée ici dans le documentaire me rappelle le Family life de Ken Locach (VOIR ICI SUR LE BLOG), très bon film sur le sujet, avec la prise en compte humaine et non répressive de l’héroïne…). Inspiration notamment de la psychothérapie institutionnelle mais aussi du mouvement anti psychiatrie, donc du dehors de l’asile, pour établir des réunions où la parole semble pouvoir prendre le pas sur le traitement d’un siècle durant. Une humanité est toujours là… La folie, beaucoup à dire , rien de définissable, comme l’être humain, aucune société ne pourra le délimiter à un corps et une pensée uniques. Générique, voix off: « Moments de lucidité (…) récits de vie (…) mais elle est pas belle la vie (…) la folie est une valeur refuge; elle est subliminale, comme la pub, la peinture, le cinéma… » 

 

Deuxième partie :

Le premier volet s’attache surtout à approcher l’univers asilaire et le traitement psychiatrique. Logique d’enfermement et de traitement inhumain réservé à toute une population écartée de la société, définitivement jugée et subissant les aberrations du système d’enfermement et sa bureaucratie sous-jacente où encadrement médical s’assimile davantage à des geôliers qu’à des soignants apportant prise en charge réelle d’individus pour les aider à « guérir ».

Cette deuxième partie est toujours basée en région parisienne (Ville-Evrard mais aussi 2 antennes annexes) et fait le point en 1992 à travers les changements intervenus depuis la prise de conscience suscitée dans les années 70 et les modifications structurelles.

D’entrée on comprend que des lieux d’enfermement existent toujours et qu’une nette forme d’impuissance face à la « folie » persiste. Cellule d’isolement et son effet sur l’être humain, réduit à une bête et compliquant sa « guérison ». Un certain sadisme d’appareil, d’ordre non individuel donc, est maintenu et une conception toujours très présente dans la société de la « folie » comme une tare. Cette continuation des cellules d’enfermement vaut à un interne du temps de l’occupation « ils ne nous écoutent pas« ; survivance d’une volonté de domination sur l’autre; sur des individus dégageant une certaine « vision poétique du monde, comme instrument de pensée, et non comme divertissement littéraire« .

Quels changements sont intervenus avec le tournant des années 70 ? Il y a eu indéniablement des progrès qui ont permis de casser les murs de l’enfermement. Le nombre de personnes internées a réduit et les séjours se font plus brefs. Néanmoins un des palliatifs est la camisole chimique, l’usage d’un traitement médicamenteux qui ne solutionne pas vraiment à l’état instable, et n’a pour conséquence souvent de que « zombifier » le patient. Progrès intéressant est le suivi accompagnateur régulier, hors les murs de l’asile, où la proximité avec le patient est plus humaine. Néanmoins dans l’asile, des choses perdurent, notamment la tendance des médecins à garder leurs trucs pour eux, sans communication avec les patients. Toujours des schémas établis aussi sans que le patient s’y retrouve, et la camisole physique est toujours d’usage pour faire face aux crises extrêmes. Un salarié électricien fait part de son avis, fort intéressant: « Progrès dans la façon d’aborder la folie dans le traitement médicamenteux mais le patient a toujours été oublié« .  A noter aussi le travail en groupe dans quelques institutions psychiatriques, où on réinsère l’humain progressivement pour des cas « extrêmes ». Tentative là encore de sortir de l’enfermement asilaire.

Le point fort de cette deuxième partie est d’interroger sur ce qu’est la folie et sa confrontation à la société:  une maladie expression d’une souffrance? Une tare insurmontable? Une différence à accepter qui ne peut pas disparaitre ? On sent bien que plus que la folie en elle-même, c’est sa possibilité d’existence et d’adaptation au sein de la société qui pose problème.

Le témoignage d’un médecin à propos de son point de vue sur la schizophrénie est par exemple des plus intéressants et rend le rôle de la société beaucoup plus prégnant sur le devenir d’une certaine « folie » et de sa survivance possible sans impératif de guérison. Pour lui, on ne peut pas guérir de la schizophrénie, et ne sait d’ailleurs comment définir celle-ci (maladie? folie?comportement déviant?). Toujours est-il qu’il estime que la grande souffrance du schizophrène n’est pas tant ses symptômes, mais davantage l’entrave de la société, qu’elle soit d’ordre parental  ou sociale, à la possibilité pour l’individu concerné de pouvoir s’inventer un délire, et de se soigner ainsi à travers une activité délirante. Ce témoignage démontre une approche qui tranche avec le passé et tente d’amener le « fou » à pouvoir vivre dans la société, à travers un suivi régulier si nécessaire, à l’image de ces rencontres médicales situées dans le lieu de vie du patient, et non seulement dans des centres de soin.

Intéressante deuxième partie qui indique que le « fou » n’est pas définissable et à exclure de la société, et que le problème réside beaucoup dans le comment la société le perçoit et le marginalise, et que sa possibilité de vivre « libre », hors les murs et à l’égal des autres, dépend en partie de cela. La folie n’est pas forcément une souffrance, ou pas davantage que n’importe quel névrosé qui angoisse dans un lieu public. Le psychotique a ses moments heureux, et dégage du potentiel de créativité, en dehors bien sûr de moins bien. Tentatives ici et là d’esquiver la médicalisation outrancière comme réponse à la « folie », contre « la seringue à l’arrivée » et au contraire de travailler sur la maîtrise de la « folie » en en tirant une forme d’adaptation possible dans la société, sans enfermement ou camisole chimique. Surtout prise en compte de l’individu, qu’on ne peut réduire à des schémas maladifs ou aliénants, avec toute la méprise qu’il y a derrière pour l’être humain concerné. Passage situé dans une clinique, la seule à suivre des patients atteints du sida, rejetés de tous, et dont on entend un témoignage dur sur ce que la société porte en germe contre la différence et la négation de l’individu.

 La conclusion du documentaire est palpitante: constat que des progrès ont été faits, qu’il est possible de vivre autrement qu’en étant enfermés. Moins de souffrances qu’avant. Mais une autre souffrance pointe son nez, à l’image de la solitude de quelques personnes ne vivant dans le relationnel qu’avec « des gens de la psychiatrie ». Cette souffrance hors les murs est d’ordre social ! Problèmes de logement, de ressources, pour trouver un travail, de relations humaines ou culturels. Cette souffrance ultime termine bien la boucle du documentaire: le patient a une identité sociale, et tout devient beaucoup plus complexe…Fond social qui doit rendre l’approche de la « folie » moins stigmatisant.

 Pour ma part enfin, ce documentaire met le doigt sur une logique de société qui perdure, que ce soit par les pratiques d’enfermement ou par le contrôle médicamenteux  (la camisole « chimique » est un enfermement qui ne dit pas son mot, la liberté de l’individu y reste très contestable! ), d’éradiquer des différences de pensée et de comportement dont on exclu l’individu concerné, sans aide à l’acceptation de soi-même et du vivre avec sans contraintes sociales et rejet. Des résistances s’opèrent, mais à l’image de cette deuxième partie, c’est tout de même le grand brouhaha des méthodes et un patient peut facilement être trimbalé. L’essentiel est me semble-t-il l’effort déployé pour comprendre et surtout ne pas chercher la « normalisation » à tout prix, qui alors ne se sanctionne que sous forme de négation de l’individu (enfermement, contrôle chimique,…). La société a ce don de refouler et donc de ne pas reconnaître le refus et  le décalage qui sommeillent souvent dans la « folie », qui découlent sans doute de cette même société. Les méthodes ont un peu évolué, mais la réduction très fréquente de l’individu à une tare, une maladie, une folie,…bref dans des schémas discriminants l’être humain comme unique et lui ôtant sa possibilité d’être, ne fait que rendre la société comme toujours aussi oppressante vis à vis de la différence et du non-contrôlable. Toutes les dérives sont possibles pour « guérir » les individus ne correspondant pas aux normes d’une société en fonction de ses critères d’intégration et de soumission à son bon fonctionnement. La « dépression » par exemple, diagnostic en vogue à notre époque, qui peut conduire à des actes extrêmes (suicides, violence agressive sur autrui,…): individu responsable et à taire (asile ou médocs assommants) ou système social qui rend la vie sociale insupportable ? Je pense notamment aux salariés qui pètent des câbles ou se détruisent à petit feu face à leurs conditions de travail et aux conséquences sur leur vie personnelle, voir à ce sujet le documentaire très parlant Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés (Sophie Bruneau, Marc-Antoine Roudil, 2006). La folie, n’est-ce pas la certitude de croire à la raison du système social dans lequel on vit et auquel on s’adapte, heure après heure, jour après jour, se faisant violence à soi-même pour intégrer la norme sociale coûte que coûte, quitte à nier sa propre liberté, refoulant ses propres aspirations individuelles, et à souffrir de tous les sacrifices que cela amènent dans notre petite vie si courte, au profit d’une structure sociale aliénante qui en tire sa survie ? Toute structure sociale niant la liberté de l’individu, n’est-ce pas en soi une fabrique d’aliénés officieux ? On comprendra mieux alors que cela suppose une frontière nette avec les tarés officiels, qui regroupent une somme de complexités individuelles, aux sources diverses et variées et dont la plus grande tare est la différence; c’est pas tant le caractère dangereux de la « folie » qui perturbe (car il est clair qu’il y a des comportements extrêmes, on ne peut le nier), mais davantage la remise en cause d’une normalité qu’elle porte en elle, mettant en péril la logique collective de fonctionnement. Le traitement de la « folie » rend nécessaire une implication de la part sociale constituant l’individu et  la possibilité de la lui rendre la moins hostile possible dans sa (re)construction personnelle. Mais il faudrait alors non seulement remettre en cause des fonctionnements de la société mais aussi le pouvoir….La « folie » est tellement complexe (et dans tout ce qu’elle peut englober), que prétendre la « guérir » reviendrait à guérir la société malade qui génère ses propres folies. L’existence de la première est indissociable de la seconde. Seulement l’une est condamnée dans son ghetto aux divers traitements, tandis que l’autre se pérennise avec son lot de folies meurtrières, lois liberticides, fonctionnements aliénants, etc. Considérer la folie nécessite de considérer la société. 

POST SCRIPTUM : je renvoie également au site Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire…

Family life – Ken Loach (1971)

Royaume-Uni – EN ENTIER – VOSTF – 105 mn – En 10 parties

CHEF D’OEUVRE  !

La vie est devenue insupportable pour Janice, brimée par des parents qui l’étouffent et la forcent à subir un avortement. Contrainte d’avorter, déçue par son ami, Janice s’enfonce dans la schizophrénie, se retrouve de plus en plus souvent à l’hôpital et dégringole un peu plus à chaque fois. Aidée au début par le Dr Donaldson, un jeune médecin novateur, Janice subit après son départ un traitement aux électrochocs qui fait d’elle une poupée sans défense entre les mains de cliniciens…

Family life est le troisième long métrage de Ken Loach. Il y décrit lucidement l’opression et la répression qui peuvent exister au sein de la famille et l’institution médicale (en l’occurence, psychiatrique…). Au travers de l’histoire de Janice, Ken Loach dresse aussi un rapide portrait de médecins tentant de pratiquer « l’antipsychiatrie ».