Entrée des artistes – Marc Allégret (1938)

« Tu ferais un excellent critique. Tu parles fort bien de ce que tu connais mal. » 

 

EXTRAITS – Entrée des artistes – Marc Allégret – 1938 

D’emblée je le dis: c’est pas la mise en scène de Marc Allégret qui fait de ce film un petit bijou à voir et revoir (en tout cas elle me laisse assez indifférent). C’est incontestablement la présence du fameux scénariste – dialoguiste Henri Jeanson alliée à celle d’un de mes acteurs fétiches dans tout le cinéma mondial, j’ai nommé Louis Jouvet, qui était avant tout porté sur le théâtre ! Comme à son habitude, Henri Jeanson nous offre ici des dialogues d’anthologie et Louis Jouvet, ainsi que d’autres très bons acteurs de ce film (dont Bernard Blier à ses débuts), les servent admirablement.

Henri Jeanson était également un polémiste et journaliste réputé. Figure marquante du cinéma français des années 30, il le sera tout autant jusque dans les années 50 où, malgré des films loin d’être des chefs d’œuvre, ses dialogues relèveront leur intérêt.

Entrée des artistes porte sur le monde du théâtre et constitue une très bonne mise en abîme de ce dernier. L’intrigue se déroule en effet au conservatoire où viennent d’être reçus de nouveaux élèves, dont Isabelle qui contre l’avis de son oncle laisse de côté son métier de blanchisseuse pour le théâtre. Elle y rencontre François et deviennent tous deux amants, à la grande jalousie de Cécilia, une ex de François qui avait fini par le repousser l’année précédente. L’intrigue amoureuse n’est cependant pas le sujet principal du film, c’est avant tout le théâtre et son apprentissage (mais coupé de sa dimension académique et routinière). Certains vont jusqu’à accorder à Entrée des artistes un regard quasi documentaire sur le conservatoire et son ambiance.

Extrait :

Louis Jouvet, figure marquante du théâtre, est dans un rôle ici qui lui sied donc à merveille (professeur au conservatoire). Ses quelques leçons de théâtre sont étincelantes, son personnage ne se prive pas de chambouler le confort avec lequel les acteurs et actrices semblent commencer le métier. Il n’a de cesse en effet d’impliquer l’acteur ou l’actrice dans son rôle, de le fondre totalement dans le personnage joué et de croire à ce qui est joué; le film est d’ailleurs proche des écrits de Jouvet sur le théâtre (se procurer à cet égard le livre Le comédien désincarné qui regroupe ses textes). Le monologue final est un véritable morceau d’anthologie qui me donne la chair de poule à chaque fois que je le revois, – avec une petite pointe d’ironie très Jeanson en conclusion (« mais il est vrai que l’amour n’est pas photogénique« ).

Les dialogues de Jeanson multiplient les formules assassines et donnent un grand intérêt au film. Ainsi la séquence de la visite de Jouvet chez l’oncle d’Isabelle qui s’amorce sur un très joli « vous ressemblez furieusement à votre écriture« . Le mépris du personnage de Jouvet à l’égard de la médiocrité de l’oncle est jouissif à entendre et à voir. Un des meilleurs passages du film. On ne peut s’empêcher de savourer la rudesse du dialogue et la méchanceté qu’il contient à l’égard du boutiquier ingrat voulant priver Isabelle de sa carrière de théâtre dont « les 17 ans ne sont pas à voler« .

 

On retrouvera une telle rudesse méprisante dans nombre de films contenant des dialogues de Jeanson, dont le formidable Un revenant (avec de nouveau Louis Jouvet !) où cette fois ci c’est la bourgeoisie lyonnaise qui en prend son grade et fait les frais du ton acerbe du scénariste.

Extrait d’Un revenant (1946 – Christian-Jacques) :

L’importance de la contribution de Jeanson se juge aussi au clin d’œil à un film de Pierre Chenal, rarement dans les rayons de médiathèque, Crime et châtiment (1935), à propos duquel il s’exprime en ces termes dans le Canard enchaîné : « Ce succès artistique et commercial classe Pierre Chenal parmi les meilleurs metteurs en scène du monde. Par son exemple, il nous prouve que le cinéma français à des techniciens et des artistes de premier ordre. » Or, la séquence d’une scène de théâtre jouée par les comédiens apprentis donne à Jouvet l’occasion d’une leçon de théâtre quant à la manière d’interpréter sur scène un « vous, c’est vous !« . On en peut saisir ici – certes c’est ma simple hypothèse – le souvenir du « Vous, c’est vous » de Pierre Blanchar (Raskelnikov) lors de l’irruption dans une scène de Madeleine Ozeray (Sonia), dans l’adaptation de Dostoïevski.

Extrait de Crime et châtiment (Pierre Chenal) :

Extrait d’Entrée des artistes :

Dans le premier extrait, si le « vous, c’est vous » est prononcé avec un Blanchar hors champ, nous remarquerons son terrible regard dans la foulée, sous l’emprise de Madeleine. Bref, sans doute que Pierre Blanchar a marqué Jeanson, dans un de ses meilleurs films comme acteur, à ranger aux côtés de L’homme de nulle part (1937), toujours de Chenal, adapté d’une pièce de Théâtre de Pirandello.

Extrait de L’homme de nulle part (Pierre Chenal) – avec par exemple un visage si fantomatique de Blanchar (Mathias Pascal) de retour au village :

 

Quant à l’amour, il est une thématique bien présente également dans le film d’Allégret. Henri Jeanson nous donne là encore quelques répliques qui marquent les esprits, en particulier en début de film à travers la relation Cécilia –  François où ce dernier, « guéri de la maladie« , fait part d’une ironie distancée à l’égard du sentiment amoureux qu’il éprouva jadis. Cécilia joue le jeu mais y perdra vite pied. Le côté tragique que peut revêtir l’amour conclue le film. D’ailleurs une scène annonce quelque part le déroulement final de l’intrigue amoureuse: celle où le voisin violoniste de François tente d’exprimer son désespoir en musique, sans réussite – exception faite de l’avis de Cécilia qui y ressent le tragique (« il joue comme on se tue, c’est beau« ). A noter également que le générique de fin est le même air que celui joué par le violoniste… Annonce d’un destin tragique ?    

Extrait :

                                                                                                                                                           

Le monologue final établit la jonction entre vie et théâtre où « tout est vrai« ; vie et théâtre ne font plus qu’un, la comédie théâtrale n’est pas un divertissement mais une réelle transposition des souffrances humaines telles qu’elles peuvent être vécues dans la vraie vie. L’art du comédien n’est pas de simuler des sentiments mais de les ressentir réellement…tout comme dans la vraie vie. La frontière entre théâtre et vie s’efface au profit d’une interaction réciproque: « mettre un peu d’art dans sa vie et un peu de vie dans son art« … C’est aussi un monologue qui se situe aux antipodes du théâtre de Bertolt Brecht qui lui, au contraire, privilégie la distanciation.

Monologue final :

 

Je termine cette note en renvoyant à trois films pour approfondir Jouvet et théâtre :

le très bon film de Benoît Jacquot Elvire 40 (1986) (présentation du film)

Louis Jouvet ou l’amour du théâtre, documentaire (pas fameux) de Jean-Noël Roy, en collaboration avec Jean-Claude Lallias (2002) (film en entier) et le dossier accompagnant la présentation du film. 

Louis Jouvet ou la noblesse du comédien (nombreux extraits de films) :

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Le piège à cons – Jean-Pierre Mocky (1979)

Le piège à cons – Jean Pierre Mocky – 1979 – EXTRAITS

La bande annonce du film est visible seulement ici sur la toile.

Les films de Mocky sont quasi inaccessibles sur internet. Je pense que d’une part il les protège beaucoup du fait de ses difficultés à diffuser ses films (économiquement parlant). D’autre part il n’est même pas propriétaire de tous ses films, notamment parmi ceux qui ont le mieux marché. Pour certains il est copropriétaire, sans avoir droit de décision sur la diffusion, qui appartient par exemple à TF1 ou Canal Plus – J’ai d’ailleurs relevé une fois, à ma grande stupéfaction, et ce malgré un cerveau entamé par une dégustation sauvage de vinasse, l’usage d’un thème musical de la BO d’Un linceul n’a pas de poches (1974) pour la bande annonce d’un téléfilm navet de TF1, intitulé Camping paradise (un sommet dans le genre) ! J’en déduis que c’est lié à la propriété de TF1… car il me semble qu’un thème de la BO fut un succès au « hit parade » en France et en Europe pendant des mois : film à mettre dans la liste des grands succès de Mocky et devenu propriété de TF1 ? La bonne nouvelle est que Mocky a créé sa propre salle de cinéma, dans laquelle sont projetés régulièrement ses films mais aussi quelques classiques en tous genres.

Jean-Pierre Mocky fait partie de mes cinéastes favoris du cinéma français (déjà évoqué ICI et LA sur le blog), bien que par moment il peut être décevant ou, du moins, frustrant, tel un récent intitulé Le bénévole, malgré un sujet qui peut vraiment être drôle et piquant (un syndicat de bénévoles en grève !)

Mocky s’est beaucoup fait censuré, pour diverses raisons (politiques en tête). Aujourd’hui la censure économique (comme pour beaucoup d’autres cinéastes) lui nuit et je cite ses propos lors d’une interview pour Arte, où il revient également sur l’ouverture de son propre cinéma : « C’est-à-dire qu’aujourd’hui c’est très très rare qu’un film soit totalement interdit. Il peut être interdit aux moins de 16 ans, aux moins de 18 ans, mais il n’y a pas la censure qu’il y avait avant, c’est-à-dire l’interdiction totale. L’avantage c’est qu’on peut maintenant réaliser des films qu’on ne pouvait pas réaliser à l’époque. Sauf que la censure est devenue économique. C’est-à-dire que finalement vous faites un film, on ne vous l’interdit pas, mais on essaye de ne pas le sortir bien pour que le public ne le voit pas. Alors le problème c’est que ça devient une censure tout de même ! Mais elle est indirecte. Moi, j’ai eu un film qui s’appelait Snobs ! qui a été interdit aux pays de l’Est et aux pays d’Afrique. Sur la notion d’interdiction, il y avait marqué : peut donner de la France une image non conforme à ce qu’on veut qu’elle soit. Je faisais une critique de la politique, des curés, de tout le monde, donc on considérait qu’envoyer ça à l’étranger, c’était donner une mauvaise image de la France. »

Pour en revenir au Piège à cons, c’est un excellent Mocky encore, qui se fait dix ans après Solo (1968). Beaucoup de parallèles avec ce brûlot de rage étouffée, constat désabusé ici d’une défaite révolutionnaire, ou tout au moins d’une climat social social révolté qui a laissé place à une société dont le tableau est encore une fois très pessimiste. Impuissance des utopies révolutionnaires d’une minorité qui se veut activiste, confrontées à plus fort que soi, à une classe dirigeante pourrie et à une certaine moyenne qui prend le dessus. « Moyenne » en rapprochement du sens que lui donnerait un certain Pasolini à travers Orson Welles dans La Ricotta :

 

Adaptation générale, ou contestation étouffée, éparpillée et réduite au slogan « 35heures pour tous, travailler moins et vivre autrement« ; l’heure n’est plus à la transformation sociale, ou alors elle sonne comme un bruit de fond sans conséquence majeure. On y croit plus…ou si peu. « Le piège à cons » serait d’y croire et de s’engager dans un engrenage groupusculaire d’action directe (à défaut de mieux), auto destructeur, s’apparentant à un suicide pour la cause perdue. Même si parfois ce « piège à cons » cause des dégâts sur lesquels on ne pleurniche pas forcément.

Le climat de la France Giscardienne est très bien rendu par Mocky, et c’est tout de même dingue que l’on puisse réduire de tels films à du cinéma bâclé anarchisant sympathique. Présence de l’appareil d’Etat répressif bien ressentie avec toujours l’usage des CRS et la flicaille assassine ou infiltrée (formidable plan d’un flic assassin avec le panneau géant en arrière plan: « Ministère intérieur, protection civile« ); classes dirigeantes corrompues et aux mains libres profitant d’une justice de classe sans failles pour leur survie et autorisant toutes les ignominies possibles; peuple absorbé par les aliénations du « bien être » de la société de consommation (le flic au sifflet stoppé par un petit groupe de fadas de foot le prenant pour un arbitre, hilarant ! – comment ne pas penser à A mort l’arbitre du même Mocky ?); chômage du contexte social de la réalisation du film; contestation collective sans portée majeure (le slogan « 35 heures, pas de chômeurs » raisonne dans tout le film, sans foule,sans concret, comme s’il s’agissait là d’un vague bruit étouffé, anecdotique, même si le climat répressif est très présent hors champ); soixante-huitards ruinant leurs engagements d’antan et annonçant une chute qui n’a plus de fin (« barricades il y a 10 ans, pétitions aujourd’hui, dans 10 ans vous allez faire quoi ? Chanter Ave Maria? »); velléités d’une classe ouvrière qui tente de (re)gagner quelques droits et qui garde son rejet des forces répressives (excellent réflexe de tabassage de policiers entrés sur un lieu de travail), malgré le renoncement à lutter pour un changement en profondeur (le délégué syndical paraît bien impuissant dans cette fin de décennie! Conséquence d’une lutte passée trahie par la bureaucratie syndicale?)… Tout ce tableau est brossé avec grand art par Mocky. Parmi le premier quart d’heure du film, le ton est donné – sans grand discours, ni démonstration dogmatique :

Dialogues comme toujours excellents (à propos de la classe moyenne: « ils n’aiment que la bouffe et les combines, pas eux qui auraient pris la bastille – ils commencent à marcher à 4 pattes, ensuite se redressent, et vivent à plat ventre« ), scènes farces qui ridiculisent le pouvoir et ses exécuteurs – qu’on aimerait tant voir dans la réalité ! – , rendu d’une époque (poches de résistance ouvrières; contestation collective dérisoire plus proche du spectacle que d’un climat de révolution sociale à travers manifs plan-plan sans conséquence ou  lieux pacifiques d’autogestion- certes plaisants mais si coupés d’une transformation sociale – , embourgeoisement, discours réactionnaires sur les moeurs …)

« Je ne crois plus en l’homme (…) Mai 68 c’est fini depuis le jour où les pompes à essence ont réouvert« : désenchantement du révolutionnaire théoricien d’antan, qui en a marre « de se sentir seul, j’en suis guéri« . Défaite collective de 68, impuissance du temps de Solo d’où crapulerie, répression, bêtise, injustice … sont intactes et au contraire renforcées. J’aime beaucoup la révolte apparaissant comme nécessaire dans ces films de Mocky rageur, l’état d’esprit est on ne peut plus mis en avant, mais toujours ce recul lucide sur une époque qui écrase tout. A la fois contestataires et pessimistes. Le duo de l’idéaliste rêveuse qui veut changer les choses / et Mocky qui n’y croit plus et abandonne plutôt la partie, fonctionne très bien dans le film, à tel point que le personnage de Mocky retrouve une certaine ardeur à taper dans la fourmilière…L’esprit de révolte n’est jamais tout à fait éteint, et une étincelle peut toujours le réanimer.

Que ce soit Solo, Un linceul n’a pas de poches, L’albatros ou Le piège à cons, il y a toujours ce mur, cette impossibilité qui prend le dessus. Il reste néanmoins, bien qu’ici ce soit moins prononcé, que l’envie de casser ce mur reste, sans perdre le plaisir. Un développement burlesque est bien plus présent aussi dans ce film que pour Solo et L’albatros (et que l’on retrouve quelques années auparavant dans certains passages d’Un linceul n’a pas de poches). C’est ainsi que, par exemple, la mélodie accompagnant les cavales du duo coupe quelque peu avec l’atmosphère oppressante d’autres films de cette veine de la décennie 70. Le ton tourne un peu plus souvent à la farce/burlesque, comme pour Un linceul n’a pas de poches. Mais Mocky, et c’est impressionnant, excelle dans la variation de tons, ou plutôt, ici, dans la cohabitation du burlesque et du tableau sombre. Les plans, derrière l’agitation des personnages, dégagent des détails significatifs qui ne sont pas là par hasard, en arrière fond de dialogues percutants, parfois pince sans rire. Enfin, Mocky garde un rythme bien ficelé, dans la teneur des autres films évoqués.

Le piège à cons, tout en dégageant un aspect apparemment plus léger que les précédents de la même veine, est un des tableaux les plus sombres et pessimistes, je trouve, des films de Mocky que j’ai pu voir à ce jour. Sans passer par un traitement réaliste à charge documentaire,  la fiction développe ici un regard très acide et lucide, gardant une redoutable pertinence.

Je renvoie maintenant aux quelques scènes de fin, somptueuses, de L’Albatros (1971), où beaucoup d’éléments de ce cinéma de Mocky des années 70 s’expriment en quelques minutes, avec Léo ferré à la BO… Superbe… A certains égards, cette mise en scène se retrouve dans Le piège à cons – ainsi ces séquences de fuite-poursuite durant lesquelles les personnages se heurtent à des présences policières (évoluant sur un arrière plan bien travaillé)… jusqu’à l’arrêt final. On remarquera que la boucle est bouclée depuis la première course du film, à la dernière, toutes deux stoppées par l’assassinat policier.  Une séquence de L’Albatros ICI SUR DAILY MOTION. (Et ICI une présentation du film) Ah cette course à deux sens fuyant l’étau policier, devant les affiches « Pour une France propre » : quels échos toujours pertinents dans notre présent ! Avec ces parasites « les chômeurs », « les immigrés », « les clandestins », « les musulmans », « les roms », « les délinquants »… qui sont toujours « les problèmes » dont il faut s’occuper « proprement » (dans un contexte toujours aussi corrompu et crapuleux parmi les figures politiques, tous bords partisans confondus) …   Bref, des tableaux de Mocky toujours aussi fascinants que lors d’une première vision.

Le bénévole – Jean Pierre Mocky (2005)

EXTRAITS     

« Le film Le bénévole décrit le petit monde de bénévoles divers qui se répandent en France comme une trainée de poudre pour des tâches ingrates et souvent sans intérêt vital. Ceux-la sont nombreux et on les exploite de toutes parts misant sur leur naïveté et leur bonté. C’est à ceux-là, à ces anonymes, qu’est dédié le film. Une indestructible sympathie pour eux nous a pouissé à raconter leur histoire.  » Jean-Pierre Mocky

Cela n’est pas la première fois (et ni la dernière) que Jean-Pierre Mocky est abordé sur ce blog : je renvoie ainsi à SoloLe piège à cons et Un linceul n’a pas de poches.

Il est donc question ici du bénévolat. Intéressant pour la thématique traitée, il faut bien avouer qu’en ce qui me concerne je n’apprécie que très modérément ce film à cause d’acteurs que je ne supporte pas (Yvan Le Bolloc’h et Bruno Solo particulièrement) et du côté vraiment lourd parfois et trop décousu. Au demeurant, quelques bonnes séquences et puis ça reste du Mocky déjanté et à contre-courant des réalisations formatées dans le domaine de la comédie française. 

Ces derniers mois j’eus l’occasion dans quelques discussions, avec second degré, d’évoquer l’émergence d’un syndicat de bénévoles… et je pensais bien évidemment à ce film de Mocky. Ce qui peut paraître comme une boutade, donne lieu finalement à une critique d’un état de fait difficilement acceptable : l’utilisation excessive de bénévoles afin de les exploiter, à la place de salariés dont les rangs de chômeurs sont de plus en plus renforcés, entre deux emplois précaires. 

Le discours de création du syndicat de bénévoles est disponible sur daily motion, et je renvoie donc à la vision de ce bon passage ICI

Les intentions de Mocky sont, pour le coup, les fort bienvenues :  » Un jour, je vais au festival de Cognac et je vois des filles de 20 ans qui font bénévole. A l’époque, j’étais invité en tant que jury. Chaque soir, à deux heures du matin, il y avait une fille qui me ramenait. Je croyais qu’elle était payée par la ville mais non, elle était bénévole. Après ça, j’ai vu des mecs qui enlevaient le pétrole pied nus sur les plages, et ils étaient également bénévoles. Alors, j’ai fait une enquête, figurez-vous qu’il existe 15 millions de bénévoles. Il existe des bénévoles qui s’occupent de choses graves comme lors du typhon en Thaïlande encore que leur staff est payé, mais je parle des autres. Il paraît que lorsqu’il y a une vieille qui est dans un coin, il y a un mec qui se présente et qui dit: «je suis bénévole, je vais te faire ta piqûre». Ce qui fait qu’il enlève le travail à l’infirmier. Le film raconte l’histoire d’un homme joué par Serrault qui est devenu fou à force de vouloir faire le bien (c’est un ancien syndicaliste). Il s’évade de cette prison qui est dirigée par Jean-Claude Dreyfus, se retrouve dans une association et remplace un ancien directeur qui est joué par Yann Moix. Une fois qu’il atteint ce stade de directeur, il décide de payer les bénévoles. Seulement, le maire appelle les bénévoles pour qu’ils aillent enlever les galettes de pétrole en se disant que ces cons allaient y aller. Ils arrivent à 300 sur le terrain et il y a Serrault qui dit: «maintenant, il faut payer». Au bout d’un moment, il y a le président du conseil général qui arrive et dit à Serrault: «vous allez arrêter ça». Et là, Serrault l’attrape et lui casse la gueule. Jérôme Seydoux me dit que le film est drôle, mais je casse la gueule à un président du conseil général, je dis que les maires sont pourris, qu’ils touchent des commissions sur les travaux publics, qu’ils font des économies en utilisant le bénévolat. Au bout du compte, Pathé me l’achète en dvd mais ne veut pas me le sortir au cinéma. Finalement, j’ai décidé avec ma société de fabriquer un dépliant en marquant «Mocky sort son film lui-même, est-ce que vous en voulez?». J’ai reçu 167 réponses et je suis en train de faire ces 167 salles. Sauf que je suis obligé de les faire en chair et en os. Il va donc avoir une carrière de 167 salles en France, plus à Paris où il va sortir au Brady et dans quelques salles. Mais c’est bizarre comme exploitation. Il est au moins sûr de sortir en dvd.  » (DVDrama, septembre 2006)

Mocky a eu quelques soucis avec certaines associations qui y ont vu une condamnation de leur appel à bénévoles. Il a dû leur préciser que le film ne vise pas à s’attaquer à toute sollicitation de bénévoles, et que celle-ci est souvent une question de survie d’une activité : culturelle, humanitaire ou autre (et surtout quand c’est sans but lucratif). Ce qu’il vise c’est bel et bien quand l’appel à bénévoles vise une opération de profit, d’une part, et à la défaveur de l’emploi d’autre part. En allant un peu plus loin, nous constaterons, comme souvent dans la filmographie de Mocky, qu’il met en avant un aspect de manière quelque peu visionnaire : l’ère Sarkozy a en effet mis en place du bénévolat obligatoire pour RSAstes courant 2011. C’est à dire de fabuleux contrats précaires obligatoires et non rémunérés (ou si peu, moins de 5euros l’heure), soit les CUI de 7h semaine, sous peine de supprimer le RSA aux réfractaires. Y collaborent les institutions, dans la foulée de pratiques communales et des collectivités territoriales de plus en plus répandues. Bien entendu cela n’est pas remis en cause par les gouvernants du glorieux  » Le changement, c’est maintenant« . Pire, le bénévolat assumé comme tel, choisi par soi et géré comme on l’entend, peut être cause de radiation et de suppression d’allocation CAF (revenu d’ordre vital) sous prétexte que l’on ne se plie pas au « bénévolat » institutionnalisé. Ce dernier signifiant « recherche de travail », « remise à niveau », « acquisition de compétences », « expériences du terrain », « recherche d’insertion »… bref tout le langage bureaucratisé de la machine à précariser que sont les institutions sociales pôle emploi et CAF, que chacun et chacune a sans doute le loisir d’entendre au guichet ou de lire dans son courrier du lundi – Je renvoie ICI aux dernières mesures Sarko, soit les « durcissements » du RSA, même pas remises en causes par les cravates socialistes entre deux « Valls de gitans ». 

Bref, histoire de ne pas rédiger un tract, éh éh, je souligne donc l’incroyable constat de Mocky dont la fiction rattrape vite la réalité en fin de compte. Et oui, n’y t il pas des « syndicats de chômeurs » qui se fondent après tout (ou des collectifs), ici et là ? Il y a des décennies, l’association stricte « syndicat / chômeurs » n’aurait jamais pu tenir et aurait davantage donné le sourire. Une fois de plus, Mocky effectue un regard à contre courant de ses contemporains, où peu regardent. Et il y a sept ans il pointait donc avec son habituel humour et traitement farcesque de la comédie institutionnelle, à travers cette critique d’un certain bénévolat, le chômage depuis un angle incroyablement pertinent, tout en faisant le lien évident avec le salariat.

Pour ce qui est de la diffusion de son film, Mocky a eu de gros soucis, comme il le précise plus haut. Il a donc accompagné son film, bobines sous le bras, dans plus de 100 salles en France, notamment du côté d’Aubenas en Ardèche ou encore de la Côte d’Or en Bourgogne avec le concours des MJC. Non distribué officiellement en salles, notamment parce que « peu porteur économiquement » (ah la superbe censure économique !), il faut souligner aussi que le film a été tourné avec très peu de moyens en trois semaines, tandis que certains acteurs y ont contribué comme… bénévoles, Michel Serrault par exemple. 

Et maintenant… au boulot les feignasses ! 

La faute à Voltaire – Abdellatif Kéchiche (2000)

EXTRAIT (début du film) :

Le premier long métrage de Kechiche, réalisateur de La graine et le mulet (2007) et L’esquive (2004), puis récemment de Vénus noire (2010). Le film se déroule dans un Paris d’exclus, loin d’une France des droits de l’homme, des « liberté-égalité-fraternité » et qui se clôt par un générique nous montrant sa face cachée. Entre le devant officiel d’une France terre de libertés et la face cachée d’une France terre d’exclusion (je renvoie aux premier et dernier plan du film), le passage d’un sans papier tunisien. Un parallèle intéressant est à souligner avec le film de Pialat L’amour existe – VOIR ICI SUR LE BLOG CE BIJOU CINÉMATOGRAPHIQUE – : Pialat y souligne un « simple changement d’angle » à la fin du film vis à vis de la sculpture de François Rude, ornant l’Arc de Triomphe, Le départ des volontaires, dite La Marseillaise; Pialat amorce une démystification des Droits de l’homme auxquels prétend la devise républicaine de la France. Je rappelle aussi que le cinéaste polonais Andrej Wajda et son excellent film Danton (1983) va encore plus loin dans cette entreprise de démystification des idéaux de la révolution française, des Droits de l’homme et de sa prétention à son universalité.

Le sujet ici dégage une portée sociale critique, à travers le parcours chaotique de Jallel, immigré clandestin,  rencontrant divers individus marginalisés ou paumés, en tête des SDF. Tel le titre l’indique, ça se finit mal pour Jallel au pays des droits de l’homme, qui finit par l’expulser le plus simplement du monde par charter, au grand jour, suite à un contrôle de papiers routinier. Au premier abord on serait tenté s »attendre un film à forte critique sociale se prêtant au cadre social dans lequel il se développe, mais il faut reconnaître que Kechiche ici ne donne pas dans la charge sociale à tout prix.

Bien entendu il est question d’exclusion, d’inégalité, de mal être social. Le parcours de Jallel démontre les difficultés et obstacles que réserve la France aux immigrés, et à ses compagnons de galère. Mais cela reste finalement assez timide, exception faite de la dureté de la séquence finale, aussi brève que violente par le couperet de l’expulsion, si « banale » et expéditrice.

Beaucoup de naïveté ou d’enjolivement de la réalité de l’exclusion telle qu’elle est vécue dans le concret: solidarité, chaleur humaine entre compagnons de misère qui est belle à voir mais tellement éloignées du réel ! Elles peuvent exister, mais ici elles ne semblent pas le fruit de quelque chose, elles tombent du ciel. Par ailleurs, même si ça humanise les personnages, le sentimental y tient une place un peu trop prégnante parfois. La réalité est plus urgente et exempt de sentimentalisme, et on a donc dû mal à y croire. Ca se rapproche ici, de temps à autre, de la forme du « conte » à la Guédiguian, mais pas suffisamment ou trop, sans réellement trancher. Des hésitations qui sans doute contribuent à ne pas faire de ce film un « très grand » film. Kéchiche trouvera un meilleur équilibre dans ses films suivants. 

Toujours est-il que considérer ce film sous l’angle du vérisme social serait passer à travers et en sortir déçus, même si encore une fois un cadre social et certaines réalités sont abordés. Un des intérêts majeurs de ce film, et pour lequel la mise en scène de Kechiche est très porteuse, notamment à travers ses cadrages serrés, ses scènes étalées – annonçant quelque part ses quelques fameux plans séquences de L’esquive (2004) et de La graine et le mulet – est une certaine humanité résistante des exclus à travers l’entraide et l’existence du rire, le bonheur relationnel aussi malgré le pesant social et l’insécurité permanente qui rend tout éphémère (Jallel a tôt dans le film un appel à quitter le territoire et les quelques présences policières par ci par là attestent de son expulsion envisageable à tout moment). On peut parler de romantisme ou de rendu émotionnel excessifs, mais il faut avouer que l’on prend goût à aimer et à ressentir les personnages du film comme empreints d’une humanité qui se démarque de l’anonymat collectif inséré dans la société.

La séquence de fête du foyer en fin de film est belle et stressante à la fois, se rapprochant du type de séquence finale qui prendra plus d’importance dans les films suivants, où toute la tension et les enjeux se déchaînent sur un long laps de temps (le spectacle final dans L’esquive, la danse dans La graine et le mulet…). Cette fin révèle une véritable joie d’être ensemble, qui est rendue palpable; il y a des tensions, des comportements pour le moins particuliers, mais c’est cette faculté de coexister et du rire ensemble, dans une galère similaire marquée du sceau de l’exclusion ou du mal être, qui l’emporte. Ce bonheur de l’être ensemble sera finalement sanctionné par l’expulsion de Jallel…Une absence forcée finalement qui clôt ce film, une expéditive mission républicaine déshumanisante, au contraire de nos personnages exclus et paumés. C’est sans aucun doute le regard porté sur ses personnages et la mise en scène qui font de ce film un bon premier essai, même si on en est quelque peu distant de la férocité du réel et de ses impacts sur le comportement individuel. Le personnage de Laure Atiqua est plus dur sur cette dimension de souffrance individuelle, mais elle s’éclipse trop rapidement du film. Kechiche mettra davantage à profit son style dans les films qui suivront pour un social plus accrocheur, moins connoté d’enjolivements du réel, mais sans perdre cette faculté de cerner ses personnages face aux violences sociales. 

Je trouve dommage et frustrant aussi que Kéchiche pointe l’exclusion sans approfondir le racisme républicain, ou encore la mise à mort organisée des gens à la rue ou « malades » (manque de punch !) : il montre des faits quotidiens (il y a un aspect documentaire, auquel contribue la caméra épaule), décline une proximité avec des personnages qui gagnent en humanité, mais ne va pas jusqu’à la racine des problèmes. Il ne fait pas ici un film politique ou véritablement engagé socialement. Il cerne les conséquences sociales sur les personnages, sans s’attaquer vraiment au fonctionnement, aux causes. Ce qui l’intéresse ce sont les gens qui subissent… C’est toujours ça de leur donner une existence, certes un peu romancée et dénuée de réel fond politique, par le biais de la fiction. 

 

Le film de Nicolas Klotz Paria (2001) est d’ailleurs beaucoup plus percutant, même si comme souvent dans ce genre de films « engagés », beaucoup y trouvent à redire sur « le manque d’esthétisme » etc. Bien que portant surtout sur le milieu SDF (il faut attendre La blessure de 2004, que je n’ai pas encore vu, pour l’immigration), il attaque de plein fouet le fonctionnement, sans enjoliver le réel. Et la mise en scène y est complice du propos, n’en déplaise aux esthètes « apolitiques ».

En attendant d’aborder prochainement ce film de Klotz sur le blog, Je renvoie à Patrick Declerck et son pamphlet Le sang nouveau est arrivé, l’horreur SDF (2007) :

« Clodo, de par sa souffrance et son drame, illustre la terrifiante vérité de la société (…) SDF, prostituées et prisonniers sont cousins. Ils sont là pour témoigner du fond ultime des choses : c’est qu’il n’existe pas, et qu’il ne peut pas exister d’alternatives viables au canon de la bonne normalité (…) Que l’on ne s’y trompe pas. La souffrance des pauvres et des fous est organisée, mise en scène et nécessaire. L’ordre social est à ce prix » (…) 

« Le contrat social était né. C’est là du moins ce qu’espèrent nous faire croire théoriciens du politique et procureurs de la République, instituteurs et juges d’instruction. Sinistres théologiens du laïc. Apologètes de l’aliénation. Bonimenteurs de l’Ordre. Gardes-chiourmes de l’oppression civile (…). En droit, un contrat n’est jamais valable qu’à la condition expresse de l’égale liberté des contractants. Alors ? Soi-disant contrat que personne n’a jamais vu. Jamais discuté. Jamais négocié. Jamais signé. Allons ! Pas plus contrat social que beurre au cul ! Et les alternatives ? (…) Foutu y a pas d’ailleurs. Y a plus nulle part où se tailler. Nulle part où fuir…(…). Pas d’illusions. Derrière le fard craquelé et le rimmel coulant de la Société, derrière son sourire édenté d’aveugle et vérolée radasse, se cache toujours l’antique tête de mort de la servitude et de la soumission. Travaille ! Travaille ou crève. Travaille, rampant ! Et remercie. Et vote. Et prie les dieux…« 

F comme Fairbanks – Maurice Dugowson (1976)

France – Avec Patrick Dewaere, Miou-Miou, Michel Piccoli

Bande-annonce :

Patrick Dewaere est un de mes acteurs français fétiches, et sa seule présence suffit souvent à me faire apprécier un film, quand bien même celui-ci présente un intérêt mineur. Mais il faut reconnaître que Dewaere, à ma connaissance du moins, a eu une carrière des plus intéressantes; nullement compromise dans la facilité commerciale, il a tourné au cours des années 70 pour des réalisateurs qui ont souvent été dérangeants ou tout au moins qui ne se sont pas cantonnés à du cinéma de divertissement : Yves Boisset, Bertrand Blier, Claude Miller ou encore André Téchiné par exemple. Les rôles interprétés par Dewaere n’étaient pas toujours évidents à endosser, mais il s’en est tiré à merveille, hissant les films à la hauteur de leurs propos; je pense notamment au superbe Beau-père de Blier, La meilleure façon de marcher de Miller ou encore Série noire de Corneau où l’acteur donne une dimension profonde de complexité à ses personnages, jamais tout à fait saisissables, figés dans une psychologie particulière mais plutôt tiraillés et emprunts d’ambiguïté. A noter que l’acteur a suscité pas mal de controverses avec les médias qui finiront par ne plus en parler tandis que les producteurs se méfieront de plus en plus de lui…Dewaere se suicide en 1982 d’un coup de carabine, dans la foulée de gros problèmes personnels.

C’est tout récemment que j’ai vu F comme Fairbanks de Maurice Dugowson, réalisateur que je ne connaissais pas du tout jusqu’alors. Il a surtout travaillé pour la télévision et le documentaire et c’est ainsi  par exemple qu’il a collaboré à la fameuse émission télé « Droit de réponse » de Michel Polac. Ses débuts de cinéastes sont des plus intéressants puisque ses 2 premiers films ont tous 2 donné à notre cher Patrick Dewaere des rôles de premier plan: Lily aime-moi (1975) et F comme Fairbanks (1976).

André enfant est fan de Fairbanks, son futur surnom, personnage cinématographique de l’Amérique des années 20 incarnant un certain héroïsme devant les obstacles de la vie et donc une certaine réussite. Revenant du service militaire sanctionné d’un séjour en prison pour cause d’agitation contestataire verbale, André retrouve ses amis de fac et fais la connaissance de Marie avec qui il noue une relation sentimentale. Ne parvenant pas à trouver de travail dans une France Giscardienne très marquée par « la crise » et le chômage, André sombre dans la déprime et la folie…

Le film se situe dans une France morose, où le chômage et la précarité apparaissent comme un sort très partagé, en particulier pour la jeunesse. La contestation sociale post 68 semble aussi étouffée, à l’image de la troupe de théâtre des amis d’André, dont le foyer culturel MJC a été détruit par la Préfecture, en désaccord avec la portée sociale de leurs activités culturelles. L’espoir « utopiste » de 68 laisse place à un certain désarroi. Néanmoins, le personnage de Dewaere dégage aux premiers abords une espèce de folie, une insouciance qui dépassent le climat difficile de l’époque. Ses coups de folie s’enchaînent et tel Fairbanks, André multiplie les joutes acrobates dans sa manière d’être, nullement résigné à se laisser aller au sérieux requis pour se faire une place dans la société. Bien que non contestataire en terme d’engagement politique, la prestance d’André se décline sous forme d’une folie joyeuse faisant contraste avec la réalité ambiante (chômage, ordre social, mainmise patronale sur la classe ouvrière,…).

Extrait :

Mais au fur et à mesure, la folle insouciance d’André se heurte à cette même réalité qui finit par le mettre au pied du mur et à le contaminer; la déprime prend vite le dessus. Sa recherche d’emploi donne un tableau noir de cette France des années 70, ainsi à l’image d’un chômeur qui pète un câble à l’ANPE, défini comme « non opérationnel » à chaque entretien. Peu de travail, concurrence ardue entre demandeurs d’emplois mise à profit par le patronat qui se choisit à loisir les « dossiers » les plus exploitables, stigmatisation des chômeurs (formidable scène dans un bistrot où André est confronté au regard méprisant d’un vieux constatant que des gens « n’ont rien à faire« , ce à quoi André répond par un formidable « vieux con, pays de cons« , aussitôt repris par le patron de bistrot « allez en Russie, vous m’en direz des nouvelles« …toute une ambiance !). André connaît également les petits boulots, mais son insouciance et son désir de liberté prennent le dessus, toujours chez ce personnage magnifiquement interprété par Dewaere cette volonté de transcender le réel, de ne pas lui laisser le dernier mot. Viré d’un chantier, sa désinvolture et son non laisser aller aux exigences nécessitées par la pénible réalité de sa situation fait contraste avec le délégué syndical qui devant une telle attitude « ne peut rien faire » pour lui. André est un portrait à travers sa situation de toute une génération confrontée au chômage qui menace et aux concessions à faire pour s’en sortir. Ça le déprime, et fout en l’air sa relation sentimentale avec Marie qui accepte elle la situation « sans empoisonner les autres« , « car c’est pareil pour tout le monde« .

André se bat avec ses rêves de vaincre la réalité, notamment par la place qu’il accorde à l’amour qu’il voit comme transcendant et plus important que le rationnel exigé par la société dans laquelle il ne trouve pas sa place. Le sentimental est plombé par le rationnel et une certaine conception consumériste de la chose amoureuse. Les vers de Verlaine cités par André n’ont aucun écho possible. Il y aurait un parallèle assez intéressant à faire dans ce domaine avec le cinéma de Garrel.  De folie joyeuse, il passe à la folie furieuse. Vaincu par la société, il s’enferme dans ses rêves. La séquence finale du film est superbe, on aperçoit André en Fairbanks, vainqueur face à la réalité, déjouant les obstacles pour survoler sur son tapis volant, avec sa bien aimée qu’il embarque dans son évasion, la France des vaincus et partir vers d’autres horizons plus prometteurs…là encore la réalité revient et conclue le film sur fond d’alarme ambulancière; Fairbanks est devenu le fou qu’on va enfermer à l’asile, et incarne plus que jamais une jeunesse vaincue qui n’a plus qu’à renoncer à ses utopies et à ses libertés, et s’adapter à cette morne France. Finis le rêve, l’Amour, l’insouciance, l’imaginaire cinématographique. Sur ce dernier point le film est également nostalgique d’un cinéma populaire, et il y aurait tout un aspect à développer ici tant ça prend une place importante : le déclin annoncé d’un certain cinéma, mais aussi d’autres arts vivants (théâtre, culture engagée…). Nous sommes à l’aube des années 80, où se perdront aussi les dernières grandes activités de diffusion et d’animation du cinéma, entre autres « militant ». L’ironie du sort veut que ce soit sous l’arrivée de Mitterrand et de la gauche au pouvoir que sont enterrées définitivement les énergies et pratiques des années 60 et 70. Ce film est un témoin également d’un tournant culturel.

FINAL DU FILM :

Ce film de Dugowson est un tableau noir de la France des années 70 et fait écho à beaucoup d’autres de la période. Mais ici moins directement (comparativement par exemple aux « films Z » de la décennie), davantage par la chute d’un personnage rattrapé par une réalité qui étouffe sa soif de liberté; à travers le prisme de l’imaginaire confronté au réel, Dugowson s’engage ici dans un constat pessimiste partagé par nombre de ses pairs cinéastes français. Comme chez quelques Mocky des années 70, je ne peux m’empêcher aussi de ressentir ici une France oppressante, un véritable mur contre lequel s’écrasent les élans de liberté. Un film intéressant, et une très grande prestation de Patrick Dewaere qui donne là encore une dimension profonde au personnage interprété.

A noter que la musique du film est composée par Patrick Dewaere, qui était AUSSI musicien, notamment pianiste. Extrait ici du morceau maître, réinterprété ici  :

En guise de clin d’oeil et pour le plaisir, cette magnifique ouverture du film génial de Blier Beau-père, où nous retrouvons Patrick Dewaere au piano, dans un monologue et une mise en scène excellente :

Un linceul n’a pas de poches – Jean-Pierre Mocky (1974)

Extraits –

Avec Mocky,  Sylvia Kristel, Jean Carmet, Daniel Gélin, Michel Galabru, Francis Blanche, Jean-Pierre Marielle, Michel Serrault, Michel Constantin, Michel Lonsdale

Voici un excellent Mocky qui cette fois-ci aborde la question de la liberté de la presse, à travers un polar comique et sombre à la fois. Comme pour Solo, Mocky y interprète le personnage principal, autre solitaire à tendance anar, qui ici affronte (presque) seul les magouilles politico-médiatiques. Un linceul n’a pas de poches réunit aussi des acteurs  importants du cinéma français, tandis que Francis Blanche, un habitué des films de Mocky pour des rôles de 1er pan ou secondaires, fait dans ce film sa dernière apparition au cinéma. Un linceul n’a pas de poches est réalisé dans un contexte cinématographique français « engagé » (le cinéma militant est à son apogée) et notamment marqué par les fictions dites de gauche que l’historien du cinéma Guy Hennebelle définira sous l’étiquette « Z » inspirée par le film du même nom de Costa Gavras. Mocky est un des plus virulents de cette filière « Z » aux côtés du non moins virulent Yves Boisset (L’attentat, Le juge Fayard, Dupont-Lajoie entre autres) dont la carrière sera entachée de multiples censures. Un linceul n’a pas de poches garde un côté divertissant  mais n’en reste pas moins une bonne charge contre la complicité politiques-presse qui nuit à la liberté de cette dernière.

Conscient de son impossibilité à s’exprimer dans son journal sur diverses magouilles politicardes ce dernier étant compromis avec la classe politique, Michel Dolannes démissionne et fonde son propre journal « le Cosmopolite ». Dorénavant dégagé de toute compromission, notamment financière, Dolannes fait de son journal une arme de dénonciation de divers scandales et devient rapidement la cible à abattre.

Le film est long (2h20) et développe plusieurs angles d’attaque: complicité médias-politique, presse sous tutelle du pouvoir, classes politiques de gauche (« l’union de la gauche ») comme de droite aussi corrompues, pourries et contribuant de concert à la comédie du pouvoir, syndicats sous tutelle politique (la CGT est pas mal égratignée dans le film),…Le scandale principal du film qui vaut à Dolannes de se mettre à dos du grand monde est d’ailleurs celui qui marque bien la réunion de tous les intérêts des postulants au pouvoir à cacher la vérité coûte que coûte pour le bien de toute la sphère politique, c’est pour dire ! Attaques également du bien pensant: le mariage tourné en ridicule, l’avortement utilisé à des fins financières au plus grand mépris de ce droit, etc Tous les discours politiques et ses bien pensants ne visent qu’à l’enrichissement d’une minorité. Dès lors le journaliste ici se voue à faire éclater leurs hypocrisies et leur vulgarité.

 

Les fausses oppositions de gauche-centre-droite relèvent de l’escroquerie généralisée, de la tactique d’individus abjects et ridicules. Les apparences sont en effet vite trompeuses, et Mocky s’amuse à faire tomber les masques. Dirigeants de partis, syndicalistes carriéristes (et compromis par leurs accointances avec les partis), directeurs de journal…tout cela relève d’une vaste supercherie entretenant le mensonge et la corruption…mais dont chacun tire bénéfice en fin de compte. C’est un jeu général, et où les copinages se révèlent. Comment ne pas penser à ce film, quand on constate ce que dénonçait dernièrement le collectif « fini les concessions » à propos du « dîner du siècle » où se retrouvent presse, politiques et acteurs économiques?  Ce film dénonce le grand festin…des porcs.

Outre les diverses dénonciations, le film fait là encore la part belle au personnage de Mocky, dans un combat du seul contre tous, intransigeant dans ses valeurs. Il incarne la liberté de pensée et d’expression sans retenue dans une France giscardienne marquée par le sceau de la crapulerie et de l’hypocrisie généralisées. Dolannes incarne également un homme ayant un mode de vie à contre-courant des bonnes mœurs officielles que ne se privent pas de violer dans leur vie privée, derrière les discours, quelques politicards  mais de façon ciminelle (pédophilie par exemple).                                                                                                                                                                                                 Bien que dégageant un atout comique indéniable, notamment par la caricature de certains personnages, de certaines situations relevant de la farce et par de très bons dialogues (comme souvent chez Mocky), un linceul n’a pas de poches, comme pour Solo, dénote également une atmosphère sombre. Le climat d’insécurité (une fois de plus l’étau se resserre) régnant autour de Dolannes durant le film se ressent bien et on à l’impression à la vue du film qu’il y a dangerosité à s’exprimer sur les non dits qui relèvent de l’intimité la plus crasseuse de la sphère politique dans son ensemble, entretenue par ses complices, dont la presse en premier lieu.

Comme pour Solo, il y a  une impuissance à agir efficacement et on ne peut s’empêcher de ressentir un malaise face à un nouveau constat finalement très sombre de ce Mocky des années 70. Les 2 films partagent un aspect visionnaire car ont ceci de commun qu’ils évoquent l’échec de l’espoir d’un changement radical de société, même en tapant dans la fourmilière. L’espoir est heurté à un appareil d’Etat qui dispose de tous les moyens pour en étouffer les élans: outil répressif (la police et l’armée dans Solo) et l’institutionnalisation du mensonge au service de l’aveuglement et de l’abêtissement généraux (la presse, et si l’on se réfère à aujourd’hui les médias en général, dans Un linceul n’a pas de poches).

Je conclue avec l’amère constatation que ce film réalisé en 1976 est lucide et prévenant sur les faux espoirs à placer au pouvoir politique, y compris dans la e politique de « gauche » et ses instruments syndicaux partenaires. En effet l’arrivée de Mitterrand   au pouvoir donnera un coup très dur au mouvement social, qui mettra du temps à se relever de la désillusion. La quasi-disparition du cinéma militant dans les années 80 après une décennie très marquante est d’ailleurs assez symptomatique à cet égard, la liberté de parole et de pensée étant reléguée au second plan à la faveur du pouvoir en place. Les structures militantes de production, réalisation et diffusion sont déstructurées, voire effondrées tandis que les sujets à filmer sont rares tant le déclin des luttes sociales est important. Il faudra attendre la fin des années 90 avec notamment le mouvement social de 1995 pour que le cinéma militant fasse un retour progressif (voir à ce sujet « le cinéma militant reprend le travail » de la très bonne revue CinémAction paru en 2004). Le laisser-faire occasionné par la production cinématographique française fait écho dans une certaine mesure au film de Mocky. Un linceul n’a pas de poches prévient du danger du crédit à apporter à la sphère politique, danger qui préfigure l’entrée dans le désastre social (néolibéralisme ou pas). Le film, à l’instar du sort réservé à Dolannes, constitue un avertissement funèbre quant au devenir de la révolte et de la liberté collectives.

On peut reprocher parfois à Mocky (et beaucoup trop souvent à mon goût) qu’il réalise des films à facture bâclée, on ne peut lui retirer en revanche que son cinéma offre régulièrement un regard lucide en nous mettant en garde contre par exemple les occupations aliénantes  (la télé, le spectacle sportif…), les dérives institutionnelles (telle la justice) ou le pouvoir (la classe politique et le milieu industriel), et ce toujours très en lien avec le contexte socio-politique de la réalisation de ses films. Et loin pour autant chez Mocky de sombrer dans le nihilisme le plus noir. Ses films gardent un ton souvent farcesque et caricatural tournant en dérision nos tares et nos dirigeants. Le rire suscite la prise de conscience comme arme d’auto défense face à ce qui nous entoure, histoire de ne pas succomber totalement en gardant un regard critique sur les maux de notre temps et de ne pas contribuer à la mascarade générale par notre adhésion. Ce qui fait la force de Cabral ou Dolannes c’est sans aucun doute la lucidité individuelle et le refus qu’elle porte en germe, dernier socle de la résistance. L’individu tient une place essentielle dans les films de Mocky des années 70, il est le dernier rempart quand bien même il ne semble plus y avoir d’espoir collectif. J’aurai l’occasion d’y revenir à propos de L’Albatros, autre Mocky de la décennie, et où là encore celui-ci interprète le personnage principal, un nouveau seul contre tous…

A noter que Mockjy ne fustige pas le journaliste en tant que tel, il s’attaque surtout aux directions de journaux, à leurs compromissions d’argent, etc. Ces mêmes comprimissions qui cantonnent « le journaliste » au silence. La conscience individuelle de Dolannes ici va jusqu’au bout…et se clôt sur le meutre, tout comme le personnage principal de L’albatros ou encore de Solo. La conscience individuelle, dans notre démocratie, est bel et bien bafouée et vouée à la mort quand elle se manifeste de manière jusqu’au boutiste. Le sens collectif dès lors est mort dans l’oeuf. Il n’y a qu’à regarder la censure économique des presses alternatives, des films « contestataires », etc. Taire économiquement, c’est la dictaure de la la démocratie bien pensante. Ce film pourrait s’élargir à toutes les formes d’expression tues dans l’oeuf dès lors qu’elles s’attaquent au politiquement correct. On pourrait parler du cinéma érotique (rabaissé à la vulgarité du porno vidéo), des cinémas ouvertement politiques, etc. Comment l’argent gère la culture, comment il la contrôle, comme les possibilités de regards différents, de médias alternatifs, etc sont soumis au diktat de l’argent. Ceux qui tiennent le porte monnaie et leurs collègues du pouvoir politique. La liberté d’expression est un leurre, tant la machine économique entretient l’uniformisation culturelle et médiatique. Hommage à Jean-Pierre Mocky qui contre vents et marées à garder sa ligne, quitte à ouvrir son propre cinéma pour pérenniser la diffusion de ses films.

Comme le résume  Mocky : « A la sortie du film, tous les partis politiques me sont tombés dessus« …