Ya Basta ! – Gustave Kervern et Sébastien Rost, résidents du foyer Saint Vincent de Paul de Quinquempoix (2011)

A l’occasion de la sortie du film Le grand soir du duo Gustave Kervern et Benoît Delépine, que je n’ai pu voir, mais ce qui ne saurait tarder éh éh, L’Hybride Lille diffusait le 16 juin Ya Basta !, court métrage de Gustave Kervern et Sébastien Rost (2011). 

La présentation de la démarche, sur le site du film (voir ICI le site) :

Handicap (n.m) : « toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques. »

 Les 70 pensionnaires de ce centre pour handicapés mentaux prennent plaisir depuis trois ans à réaliser avec leur éducateur spécialisé, Stéphane, des films vidéos. Au-delà de la dimension ludique, ces ateliers de création ont une place dans leur prise en charge : moyen d’expression, d’entraide, de valorisation, de communication avec leur entourage, d’accès à l’autonomie. Véritables aficionados de l’émission satirique « Groland Magzine », ils ont eu l’occasion de rencontrer Gustave Kervern, l’un des piliers de Groland, lors du festival du film de Quend. C’est à partir de cette rencontre que « Ya Basta ! » est devenu possible. Depuis six mois, le noyau dur des pensionnaires désireux de jouer la comédie dans le film, répète, s’informe et rêve à ce court métrage qui est désormais le leur.

    « Ya Basta ! » est pour nous un projet qui va au-delà du simple exercice artistique, c’est un film qui va être projeté à l’échelle nationale et qui propose un regard atypique sur les handicapés mentaux et sur la différence tout court :
    Comment survivre quand un système qui se cherche ne nous le permet plus ?
    Comment accéder à des moments de bonheur quand le simple fait d’être marginal devient un handicap ?

    Les handicapés mentaux, groupuscule le plus représentatif de l’exclusion de pensée, réalité sociale parfois cachée, parfois crainte comme une maladie terrifiante qui peut toucher nos futurs enfants, se retrouvent soudain les ambassadeurs du râle mondial qui vient d’en bas et pointe vers les responsables de la désormais fameuse Crise.
    Vous l’aurez compris, ce message est traité avec humour. On ne s’apitoie à aucun moment sur le sort de nos héros, ce sont eux qui se détournent d’un système qui les boude, et décident de réagir avec leurs armes, pour se construire une place nouvelle et adéquate. Bref, ils nous donnent une leçon.
    Ce film est donc également le résultat de la subjectivité avec laquelle nos héros regardent le monde.

Extraits ci-dessous :

 

Le film est un régal d’humour et de subversion, s’attaquant à l’exclusion et « la crise ». Le film est auto-produit, personne n’a été payé, que ce soit les acteurs-actrices non professionnels et professionnels (Yolande Moreau, Jean-Pierre Daroussin…),ainsi que les techniciens. Je précise donc que le film n’a suscité aucune subvention de la part de l’Etat et du privé (mis à part l’implication de la société Brut Productions), et que seules des souscriptions ont permis à ce film de se faire (clin d’oeil ici à Dominique Abel dont le dernier projet fait appel à souscriptions pour se réaliser, en urgence : voir ici sur le blog).

L’équipe du film se refuse pour le moment à un usage commercial et favorise la diffusion publique, en privilégiant l’accompagnement, en présence souvent du producteur et d’une partie de l’équipe du film, dont les personnes du foyer Saint Vincent de Paul de Quinquempoix (Picardie). Partout où il est diffusé, c’est semble-t-il un grand succès et tonnerres d’applaudissements, avec toujours de chaleureuses discussions, qui n’évitent pas non lus les sujets tendus : tel par exemple le rabaissement d’une « catégorie » (créée par la société) de personnes, la marginalisation en les compartimentant et cloisonnant dans des lieux institutionnels, en les exploitant aussi par le travail (parfois 39heures par semaine, pour un revenu mensuel faible et aux ressources CAF assurées)… L’un des intervenants de la projection à l’Hybride nous rappelait aussi que l’atelier de cinéma n’est possible que dans les temps de « loisir », l’institution ne reconnaissant pas le cinéma comme un « travail ». La place de la culture et de l’éducatif n’a aucune présence possible en terme d’activité reconnue. Et pourtant, le film nous révèle une véritable oeuvre, subversive (peut être gênante ?), où la représentation est prise en main par les personnes handicapées, au-delà de tout discours filmique favorisant la dépossession de soi et ouvre des libertés géniales, à la contamination évidente. Une (des?) barrière s’écrase avec ce film, et l’aspect énorme, très vivant, très remuant, est sans doute l’après projection à cet égard. 

Je ne pense pas m’enflammer en me référant ici à une Histoire importante du cinéma, que l’on ne peut réduire à un terme qui le dessert le plus souvent, dit « militant » : l’épopée des groupe Medvedkine (je renvoie ici à Week end à Sochaux évoqué sur le blog, ICI) ! J’ai eu l’impression d’assister lors de cette projection, que ce soit au niveau de l’atmosphère générale et des échanges post-projection (dans la discussion collective et inter-personnelle) à une dimension peut-être proche. Un conditionnement véhiculé par la société, de par notamment ses représentations d’une « catégorie » de population (ses clichés, ses images de domination…), est brisé et ouvre une brèche incroyable, et ô combien réjouissante. Car il y a une remise en cause de la société tout en mettant en oeuvre un humour fort contagieux. Il ne s’agit pas ici d’une démarche militante dans ses aspects connotés négativement, mais bel et bien de culture et d’éducation populaire.

L’atelier cinéma du foyer Saint Vincent de Paul de Quinquempoix se poursuit aujourd’hui, avec un éducateur très investi, tout comme les diffusions du film qui sont sollicitées, et, je le répète, qui semblent être à chaque fois un évènement filmique et post-filmique, instaurant la parole et un climat vivant. 

Ce soir, à Lille, c’était aussi des personnes d’autres foyers de la métropole, éducateurs-éducatrices et résidentes, qui prenaient part à la soirée… et ça semble donner des idées. Les contacts s’échangeaient…

Bien entendu, « l’aventure humaine » du film vécu par l’équipe du film n’était pas fleur bleue, et on peut imaginer les difficultés de ce cinéma, au quotidien, dans une société qui ne lui reconnaît pas non plus sa fonction sociale, et où seul le travail manuel semble être gage d' »égalité » et de « réinsertion » pour les résidents de foyers. En cette époque d’idéologisation extrême du travail (certaines affiches et discours du Sarkozy, mais aussi les relais jusqu’à l’extrême gauche), il n’y a pas de place pour la culture et la vie autrement que sous sa déclinaison d’exploitation au travail, où le travail est le meilleur argument pour déposséder les gens de leur vie. Ce film est un formidable exemple aussi en ce qui concerne la liberté de la personne de faire des actes, sans la nécessité d’un perpétuel droit de regard et rabaissement, autoritaire et « ghettoisant » : le film ici n’est point l’oeuvre de spécialistes mais de gens qui prennent en main leur représentation et un regard sur la société. 

Gustave Kervern, de par sa participation, tout comme celle d’acteurs et actrices que j’apprécie par ailleurs, et les nombreux-nombreuses techniciens du film, sans commander les résidents du foyer et encadrer strictement la déclinaison du film, démontrent que le cinéma peut être un outil artistique, un acte culturel, à la rencontre du social et non renfermé sur lui-même, dans une tour d’ivoire. C’est ici, nous disaient fréquemment des gens de l’équipe du film, une véritable RENCONTRE réciproque. Comme quoi le cinéma est une forme de libération et de prise en main non élitiste, à la portée de chacun et chacune, à l’encontre d’une société manipulatrice et cloisonnante, intolérante et discriminatoire, inégalitaire et absurde. Une forme d' »engagement » social et artistique. 

Je renvoie aussi, même si c’est assez différent du propos de Ya Basta, au film Tristesse modèle réduit du vidéaste-cinéaste canadien méconnu, Robert Morin, dont j’ai évoqué deux films sur le blog (ICI et LA) : une personne atteinte de l’handicap de la trisomie, fait face à un milieu oppressant – voir un extrait ICI sur le site de la Coop vidéo de Montréal, avec résumé etc. Là aussi il ne s’agit pas d’un travail avec comédien professionnel, et une part d’autonomie a semble-t-il guidé le film, permettant, comme dans l’ensemble des films de Morin qui donnent libre cours à l’improvisation à ses acteurs non-professionnels, une certaine liberté. 

Pour conclure, un grand moment de cinéma libre, de subversion et de chaleur humaine. Et beaucoup d’espoir contagieux, très inspirant… Ça dépasse une simple projection aseptisée de film, c’est un TOUT ! 

Aux dernières nouvelles, le film continue donc d’être diffusé et surtout accompagné… Attendons aussi les suites, qui sait ?

POST SCRIPTUM :

Pour les suites… elles ne sont pas enthousiasmantes, étant donné le licenciement en décembre 2012 du directeur du foyer d’hébergement. J’invite à lire l’article ci-dessous qui revient précisément sur cela. Saccage en parallèle de l’entreprise cinématographique-travail du groupe ?!

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