La vallée des abeilles – Frantisek Vlacil (1968)

Frantisek Vlacil – La vallée des abeilles (Udoli vcel) – 1968 – Tchécoslovaquie – 97 mn

« C’est un « film-parabole » et ce genre, dans les années soixante, devient en Tchécoslovaquie un moyen employé pour prendre position par rapport à la réalité. Le passé, l’histoire, sont utilisés pour crier l’impuissance de l’homme face aux forces brutales qu’il porte en lui et face aux institutions qui font bien peu cas des individus. » (Eva Hepnerova-Zaoralova, hommage à Frantisek Vlacil au Festival La Rochelle)

Au XIIIe siècle, suite à un mauvais présage au mariage de son père, Ondrej est offert à Dieu et rejoint l’Ordre des Chevaliers Teutoniques. Des années plus tard il s’enfuit du monastère et retourne au château familial. Son ami chevalier Armin, extrêmement dévoué à l’Ordre, le poursuit afin de le faire revenir. 

Affiche du film :

(par le tchèque Jiri Svoboda, réalisateur à partir des années 70)

vallee

Découvert peu de temps après Le Retour du Dragon (ICI sur le blog), La vallée des abeilles fut encore une « baffe » nocturne du cinéma tchèque des années 60. Ne relevant pas non plus d’un fond ouvertement politique et critique (la lecture politique est possible, mais on peut clairement savourer le film sans y voir cette interprétation), il est similaire au film du slovaque Eduard Grecner et c’est très intéressant de voir ces films en vis à vis.  Tous deux sont proches du cinéma d’Ingmar Bergman et dégagent une approche visuelle relevant de la parabole, non d’un réalisme ancré socialement et historiquement malgré que les intrigues se déroulent au Moyen-âge. L’esthétique des deux films est prenante, tel un rendu intense des relations entre les personnages sans que cela passe outre mesure par les dialogues. Dit autrement, on ressent une intériorité vivace sans que ça passe par un credo narratif explicite.

La vallée des abeilles est le troisième long métrage de Frantisek Vlacil, surtout connu pour avoir créé une oeuvre majeure du cinéma tchèque, une fresque atteignant presque 3 heures : Marketa Lazareva (1967, édité par Malavida). Bien que de la génération de la nouvelle vague tchécoslovaque, Vlacil a développé une démarche cinématographique à part et surtout condamnée pour ses parti-pris esthétiques :

 » Il s’est toujours situé en dehors des modes et des vagues qui agitent la création cinématographique. Il a l’âge de Karel Kachyña, de Vojtech Jasny, de Zbynek Brynych, de Ladislav Helge…, de toute cette génération de cinéastes qui au début des années cinquante, cherchait à briser le cercle clos du réalisme socialiste. Pourtant, dès son premier long métrage, La Colombe blanche (1960), Frantisek Vlácil se démarque des courants qui précèdent la « Nouvelle vague » tchèque. (…). Contrairement aux cinéastes de sa génération, Frantisek Vlácil n’a pas fait d’études cinématographiques, mais d’Histoire de l’art et d’esthétique. Pour cette raison peut-être, il crée des liens particulièrement étroits et sophistiqués entre l’image et la musique. Les liens sont si subtils qu’en 1960, la critique cinématographique, influencée par la doctrine féroce contre le formalisme (cf. Jdanov), est bien embarrassée devant La Colombe blanche, symbole de la paix. » (Eva Hepnerova-Zaoralova, hommage à Frantisek Vlacil au Festival La Rochelle)

Après le printemps de Prague et l’invasion des chars soviétiques en 1968, Vlacil a continué de réaliser des films mais en s’adaptant au contexte de la normalisation qui touchait aussi le domaine artistique (renforcement du contrôle et de la censure etc). Une adaptation qu’avait préventivement refusé dans la presse le cinéaste slovaque Grecner, l’auteur du Retour du dragon, ce qui lui valut l’interdiction de réaliser et une longue mise à l’écart l’ayant conduit au doublage.

Séquence de début de La vallée des abeilles en VOSTFR :

(film intégral VO non sous-titrée sur le lien ICI – Il y a des moyens pour le voir en VOSTFR)

Produit par les studios Barrandov, structure phare du cinéma tchécoslovaque, le film est une adaptation de La vallée des abeilles de Vladimir Korner. Écrivain, il a également suivi des études à la FAMU et a entamé une carrière de scénariste à partir des années 60. C’est ainsi qu’en plus de La vallée des abeilles, il a scénarisé d’autres films pour les studios Barrandov et la télévision. D’ailleurs, il s’est de nouveau associé avec Vlacil pour Adelheid (1970) qui semble valoir la découverte et réalisé juste avant la normalisation pleinement appliquée.

Parmi les acteurs on retrouve Jan Kacer (Armin) qui fut par exemple le personnage principal dans Personne ne va rire de Hynek Bocan (très bon film relayé ICI sur le blog), Petr Cepek (Ondrej) dont je retiens le rôle dans l’excellent Lampes de pétrole (1972) de Juraj Herz, et Vera Galatikova (Lenora adulte) qui participait là à un deuxième film et qui poursuivit dans le cinéma tchèque tel un personnage secondaire dans Chronique morave (1969) de Vojtech Jasny.

Comme pour Le retour du dragon, la musique du film (chants grégoriens, solos de flûte etc) est une grande réussite. Elle est composée par Zdenek Liska qui a contribué à plusieurs films de la nouvelle vague tchécoslovaque (tel l’inontournable Les oiseaux, les fous et les orphelins de Juraj Jakubisko) et a aussi beaucoup travaillé avec le cinéaste d’animation tchèque Jan Svankmajer.

Générique d’ouverture de La vallée des abeilles :

(musique de Zdenek Liska et bourdonnement des abeilles)

 

Au niveau des interprétations du film, j’ai trouvé très intéressant une double lecture publiée en anglais par Jonathan McCalmont sur le site Culture ruthless.  Il y expose critique du totalitarisme et homosexualité refoulée. J’incite donc à s’y rendre pour lire cet article passionnant illustré de quelques images du film.

Le retour du dragon – Eduard Grecner (1967)

Eduard Grecner – Le retour du dragon (Drak sa vracia) – 1967 – Tchécoslovaquie – 82 mn

« An intersection between modern art and folk culture (…) an eternal ballad about the essence of life » Peter Hames (spécialiste du cinéma tchèque et slovaque)

Rejeté violemment d’un village où il est perçu comme responsable de désastres naturels, un potier reclus y revient des années après. Un incendie s’étant déclenché dans la forêt et menaçant les vaches des villageois, Dragon propose de ramener le troupeau sain et sauf. Il est accompagné de Simon, le mari de son ancienne compagne. 

Le retour du dragon est le troisième long métrage d’Eduard Grecner, réalisateur et scénariste slovaque. Touché par la tuberculose, il ne put mener à terme son cursus étudiant. Il fut d’abord à la FAMU, puis se spécialisa dans la dramaturgie où il suivait l’enseignement de Vaclav Wasserman, un cinéaste tchèque prolifique devenu un des principaux enseignants de la FAMU. Par la suite le Studio Hranych Filmov Brastislava le sollicita et il y fut assistant-réalisateur des deux premiers longs métrages de Stephan Uher dont Le soleil dans le filet (1963). Après cette dernière collaboration les deux hommes restaient proches et Uher, un des artisans de l’essor de la nouvelle vague tchécoslovaque, aida Grecner à se diriger vers la réalisation de films. Lors du printemps de Prague de 1968, Grecner s’exprima ouvertement dans la presse en critiquant l’invasion des chars soviétiques et la normalisation, annonçant le refus de s’y adapter dans son travail d’artiste. Cela lui valut d’être interdit de tourner, d’être mis à l’écart et c’est ainsi qu’à part une poignée de réalisations pour la télé (et des films beaucoup plus récents) il se raccrocha essentiellement au doublage.

Le retour du dragon n’eut pas de succès particulier lors de sa sortie, tant d’un point de vue commercial que critique. C’est après une quarantaine d’années que le film a commencé à avoir de très bonnes résonances. De nos jours, il est souvent considéré comme son chef d’oeuvre. En tout cas, c’est une découverte qui ne laisse pas indifférent. Un film étrange et éprouvant psychologiquement.

drak-sa-vracia-1968

 

Produit par le Studio Hranych filmov Bratislava, important studio slovaque qui a été privatisé en 1996, l’équipe du film est composée d’acteurs ayant déjà un passif dans le cinéma tchécoslovaque de l’époque. Ainsi dans les rôles principaux figurent l’excellent Radovan Lukavsky (Dragon) qui avait par exemple participé à Pouta (1961) de Karel Kachyna et tournera encore dans de nombreux films (cinéma et TV) jusque dans les années 2000, Gustav Valac (Simon) qui venait de jouer dans La nuit de la nonne (1967) de Karel Kachyna, et enfin Emilia Vasaryova (la silencieuse Eva) qui fut un personnage principal dans Un jour un chat (1963) de Vojtech Jasny, parmi les films majeurs de la nouvelle vague tchécoslovaque. A noter que Valac aurait voulu interpréter Dragon et au départ cela a donc généré une tension, ce qui a profité au film étant donnée la jalousie profonde qui contamine le personnage de Simon (sa femme aime Dragon).

Le compositeur de la musique n’est autre qu’Ilja Zeljenca, un collaborateur très régulier de Stefan Uher (Le soleil dans le filet et sept autres fictions) et sollicité dans de nombreux autres films. Sa composition pour Le retour du dragon contribue à l’atmosphère très particulière, donnant lieu à des expérimentations sonores mêlées à des percussions et des chœurs. Un aspect expérimental que Zeljenca pratique de plus en plus dans les années 70 mais cette orientation a finalement été obstruée par le régime.

Extrait (Simon et Dragon en route vers la forêt incendiée) :

Réalisateur et scénariste du film, Grecner l’a adapté d’un roman de l’écrivain slovaque Dobroslav Chrobak. Dans une interview réalisée en slovaque, le cinéaste évoque la difficulté de l’adaptation, de l’interprétation du texte en film, soit un aspect qui l’a fasciné pendant des années. Or ici il souhaitait révéler cinématographiquement les intériorités des personnages traduites poétiquement dans le roman. Pour cela il a vraisemblablement dépouillé le récit original (que je n’ai pas lu) en ôtant nombreuses parties explicatives. En fait, un des traits particuliers du film sont la rareté des dialogues et les multiples silences, le traitement visuel étant prédominant dans l’approche de l’intériorité des personnages et les relations entre eux. Ainsi par exemple le personnage d’Eva, toujours silencieuse et impeccablement interprétée par l’actrice Emilia Vasaryova. A ce propos, Grecner dit avoir été nettement influencé par Le Silence (1963) du cinéaste suédois Ingmar Bergman :

« Je peux vous dire que Le silence de Bergman était un modèle pour moi. C’est vrai. (…). J’ai vu ce film au Festival de Karlovy Vary. C’est mon premier exemple de comment on peut filmer des scènes de silence afin qu’il y ait des moments de tension remplis de vitalité intérieure. Le Silence a résolu mon problème de comment adapter au cinéma Le retour du dragon et à ne pas avoir peur quand un long plan sera silencieux. » (Grecner dans une interview, traduction très approximative du slovaque)

Extrait (Simon et son épouse Eva après le retour du dragon, flashback)

(séquence sans dialogues)

Il y a également des mouvements de caméra traduisant l’intensité relationnelle, telle l’envolée passée du couple Dragon-Eva. D’ailleurs la photographie de Vincent Rosinec se singularise par une profondeur de champ réduite et légèrement floutée, isolant davantage les personnages (un effet obtenu par l’emploi d’un télé-objectif particulier). Cela a tendance à donner plus d’étrangeté à l’environnement (comme insaisissable) et isole aussi les visages, renforçant la dimension psychologique (telle la séquence où le Dragon fait son entrée dans la taverne du village).

Extrait (rite païen) :

(encore une présence musicale particulière)

Ainsi le film ne relève pas d’un ancrage réaliste, soucieux d’un rendu historique malgré l’époque où il se situe. S’appuyant notamment sur cette intention de ne pas enfermer le film dans un cadre scrupuleusement situé dans le temps et l’espace, un texte de Jonathan Owen établit une piste fort intéressante quant au fond. Dans le rejet subi par le potier face à la collectivité villageoise,  il voit un parallèle avec la condition de l’artiste :

« Les principaux thèmes ici sont l’amour inassouvi, le triangle éternel et l’antagonisme entre l’individu et le collectif, mais compte tenu de la vocation créative de Dragon ce dernier thème peut être lu en particulier comme la tension entre l’artiste et la société. La «leçon» de la parabole, à partir de cet angle de vue, semble être que les artistes sont voués à l’exclusion, par nature individualiste encore mal interprétée, même lorsqu’ils essaient – comme Dragon le fait, avec succès – de servir leur communauté. »

(Jonathan Owen, extrait de « Dragon’s return, a film by Eduard Grecner« )

Voilà donc un film des années 60 très particulier, à ce jour édité en DVD par Second Run (avec livret et tout ça). Il n’existe aucune édition française mais peut être que ça viendra avec Malavida dont le catalogue actuel permet déjà de fameuses incursions dans le cinéma tchèque et slovaque. D’ici là, voici donc une version qui circule sur internet et qui personnellement m’a fait découvrir ce film de manière hasardeuse. Un hasard nocturne qui fut le bienvenu. Et je recommande vivement de découvrir un autre film tchécoslovaque en vis-à-vis, également découvert dans la nuit et qui m’a mis une autre « claque »: La vallée des abeilles de Frantisek Vlacil, relayé ICI sur le blog.

Film intégral en VO non sous-titrée :

PEU DE DIALOGUES, mais pour voir le film avec sous-titrage anglais :

copier-coller le lien de la video ICI, télécharger les sous-titres ICI, si besoin les synchroniser avec l’image ICI

Personne ne rira – Hynek Bocan (1965)

Hynek Bocan – Personne ne va rire – Tchécoslovaquie – 1965 – 90 mn

Un jeune professeur historien de l’art évite de dire des vérités sur les travaux qu’on lui soumet. Mais il se retrouve dans une situation inconfortable suite à un petit mensonge qui déclenche une série d’incidences sur sa vie professionnelle et privée. 

Ce premier long métrage de Hynek Bocan, alors un des plus jeunes réalisateurs de la nouvelle vague tchèque, fut récompensé du Grand Prix de Mannheim 1965 avant de sortir début 1966 en Tchécoslovaquie. Comme nombre de ses pairs, Bocan a étudié à la FAMU (jusque 1961), fameuse école de cinéma située à Prague, puis a été assistant réalisateur dans des films tournés par les studios Barrandov. Ainsi il travailla notamment avec Jan Nemec sur l’incontournable Les diamants de la nuit (1965) ou encore sur Pouta (1961), une des premières réalisations de Karel Kachyna. Personne ne va rire est une adaptation d’une nouvelle du recueil Risibles amours de l’écrivain tchèque Milan Kundera et que Bocan a eu comme professeur d’histoire de la littérature à la FAMU.

affic

Le film est produit par les Studio Barrandov, soit un des hauts lieux cinématographiques de la Tchécoslovaquie, un complexe parmi les plus grands et les plus anciens en Europe. Créés en 1931 et agrandis sous l’occupation nazie, les Studios Barrandov sont nationalisés après la guerre et demeurent propriété d’Etat jusque 1990 (avec améliorations d’équipement etc). Plusieurs films de la nouvelle vague tchèque y sont tournés dans les années 60 (films de Nemec, Chytilova, Forman, Juracek, Menzel …) ainsi que des adaptations de contes, des comédies côtoyant la science fiction etc tandis que des tournages internationaux s’y déroulent dès les années 80. Suite à la privatisation d’après la révolution de velours (1989) et une situation financière difficile, les studios se sont davantage tournés vers la scène internationale avec des films tels que Mission impossible (De Palma), Les frères Grimm (Gilliam), Hellboy (Del Toro) ou encore Snowpiercer (Joon-Ho).

Parmi l’équipe du film il est à signaler Pavel Juracek qui a co-écrit le scénario. Egalement formé à la FAMU et réalisateur, c’est surtout comme scénariste qu’il a contribué à la nouvelle génération du cinéma tchèque. Il a notamment co-scénarisé Les petites marguerites de Vera Chytilova (1966) ou encore Fin d’août à l’hôtel Ozone de Jan Schmidt (1967). Au niveau des acteurs, à mentionner Jan Kacer dans le rôle principal (Klima) puisqu’il a joué dans plus de 60 films du cinéma tchèque dont l’excellent La vallée des abeilles (1968) de Frantisek Vlacil. Enfin, un mot aussi quant à William Bukovy, l’auteur de la musique du film particulièrement réussie. Compositeur slovaque d’origine juive, il a beaucoup été sollicité pour des spots publicitaires, films d’animation et documentaires ainsi que pour quelques longs métrages de fiction dont les films slovaques Les années du Christ (1967) de Juraj Jakubisko et Le boxeur et la mort (1962) de Peter Solan pour lequel Bukovy a été récompensé par le Prix Darius Milhaud au Festival de San Francisco 1963.

Ouverture de Personne ne va rire – La thématique du film est donnée :

(sans dialogues)

La séquence d’ouverture est un petit délice qui sur un ton absurde introduit l’uniformité, à laquelle d’ailleurs collabore aussi Klima par une forme de lâcheté (il n’ose pas dire des vérités). En 1966, Bocan justifiait ainsi le choix de la nouvelle de Kundera (traduction approximative depuis le tchèque) :

« Je l’ai aimée parce que les éléments légers, la forme anecdotique parlent de choses sérieuses. C’est un film sérieux même si je garde une perspective comique. Dans l’histoire, je me suis intéressé principalement au fait que certaines personnes sans qu’ils en aient le droit moral se sentent obligées d’intervenir dans la vie privée des individus qui défient leur manière de vivre. Ils le font souvent au nom de la morale socialiste, mais il n’y a rien de plus bourgeois moderne. »

Extrait – Klara s’amuse de la surveillance du voisinage

(sans dialogues)

 

Ainsi le fond politique est traité avec une apparente légèreté, le plus souvent avec un humour qui donne un élan divertissant au film. Les quelques drôleries fantaisistes du film (tel l’extrait ci-dessus), le traitement régulièrement absurde ou encore un humour noir évoquent avec subtilité la conformité à l’ordre communiste, auquel n’échappe pas ici un intellectuel. Ce dernier n’assume pas son mensonge initial, une lâcheté persévérante qui provoque un enchaînement de conséquences nuisant à son entourage (la secrétaire de l’école, la petite amie Klara). Finalement le reproche d’imitation fait à l’égard du travail de recherche Zatureck sonne comme une (im)posture puisque son attitude dans la vie pratique montre qu’il veut apparaître comme les autres, c’est à dire fidèle à l’ordre et ne déviant pas de la trajectoire. En assumant pas ce qu’il est ou fait ou pense, il reste soumis au mimétisme induit par la société.

Un autre extrait en musique :

 

D’ailleurs Personne ne va rire révèle aussi quelques séquences particulièrement glaçantes, à l’image de celle où une réunion d’un comité local expose la vie professionnelle et privée de Klima et le juge en cumulant preuves et témoignages, ceux des voisins aidant. Le lendemain les voisins le saluent dans la rue comme si de rien et même avec un peu plus d’enthousiasme. Ainsi voilà Klima véritablement intégré dans la collectivité, tous à la même enseigne totalitaire.

Extrait – Explications au comité de voisinage

(avec sous-titrage français de l’extrait)

D’après un article tchèque portant sur le film, il aurait eu une réception critique négative dans le pays. Bien sûr d’autres films de la nouvelle vague tchèque ont abordé le totalitarisme, sans doute une approche qui est la plus privilégiée dans nos regards depuis « l’ouest ».  Mais cette génération du cinéma tchèque et slovaque ne se résume pas à ce seul fond politique tandis que d’autres films de la période pas forcément catégorisés « nouvelle vague tchèque » sont tout aussi intéressants à découvrir. Les éditions Malavida permettent d’en découvrir un certain nombre (avec des sous-titres français, des livrets de contextualisation et tout ça) mais internet permet également, avec les moyens du bord, d’élargir cette découverte. Et parfois on peut être agréablement surpris, voire plus.

Film intégral en VO non sous-titrée :

(pour voir le film avec sous-titrage anglais : télécharger la video ICI, les sous-titres ICI, les synchroniser ICI)

Breza – Ante Babaja (1967)

Ante Babaja – Breza (Le bouleau) – Yougoslavie – 1967 – 90 mn

Dans un village du Royaume de Yougoslavie, une jeune femme malade est mariée à un forestier sévère qui ne se soucie pas d’elle. Après sa mort il réalise l’aimer réellement et regrette sa vie.

breza

Ce premier long métrage du cinéaste croate Ante Babaja, produit par la Jadran Film créée à Zagreb en 1946, réunit deux grands acteurs du cinéma yougoslave et déjà évoqués sur le blog à travers des films de la Vague Noire Yougoslave : Zelimir « Bata » Zivojenovic (Marko) et Fabijan Sovagovic (Josa). Zivonovic obtient l’Arena d’Or de meilleur acteur au Festival de Pula 1967 (Croatie), non seulement pour ce film mais aussi pour deux autres films présentés au festival ! Quant au personnage féminin principal (Janica), il est interprété par une jeune étudiante slovène.

Ante Babaja (réalisateur) et Tomislav Pinter (opérateur) sur le tournage du film

(article de presse yougoslave de l’époque)

babaja-pinter

La présence de l’opérateur Tomislav Pinter est également à signaler, un contributeur important au nouveau cinéma yougoslave des années 60. Avant Breza il a été opérateur sur deux films de Vatroslav Mimica, un autre cinéaste croate clé de la période : Prométhée de l’île de Visevica (1965) et Lundi ou mardi (1966) où il aide à des audaces  formelles. En 1967, il a également été l’opérateur pour l’incontournable J’ai même rencontré des tziganes heureux (1967), film du cinéaste serbe Aleksandar Petrovic qui eut un retentissement international. Lors de l »édition 1967 du Festival de Pula, J’ai même rencontré des tziganes heureux et Breza sont récompensés respectivement par Arena d’or et Arena de bronze du meilleur film, soit deux films auxquels a donc participé Tomislav Pinter.

 

Film intégral en VO non sous-titrée :

(Pour voir le film avec sous-titrage anglais : télécharger la video ICI, les sous-titres ICI, les synchroniser ICI)

Breza est une adaptation du roman Breza de Slavko Kolar, inspiré d’une histoire vraie arrivée dans son village natal Palesnik (milieu rural du nord-est de la Croatie) mais qu’il décline avec un humour mélancolique d’après ce que j’ai pu en lire sur wikipedia (n’étant pas un lecteur de Slavo Kolar …). Un aspect qu’on retrouve sans doute dans les dialogues du film. D’ailleurs l’écrivain a participé activement au scénario qui fut terminé avant sa mort en 1963, mais Ante Babaja n’obtint pas les financements nécessaires pour réaliser le film plus tôt. Le scénario fut aussi adapté d’une nouvelle de Slavko Kolar (Zenidba Imbre Futaca en croate). A noter que Train sans horaire (1959) de Veljko Bulajic eut également le concours de Slavko Kolar.

Breza aborde la vie rurale, ce qui est plutôt rare à ma connaissance pour les films yougoslaves de la période (mais je me trompe peut être). Deux funérailles et deux mariages s’y déroulent, avec forte prégnance de chants. Parfois ce film est considéré comme l’un des premiers du cinéma yougoslave à accorder une telle importance au chant rural, d’autant plus qu’une chanson en particulier occupe une place centrale en intégrant pleinement l’intrigue. Et une fois n’est pas coutume, les sous-titres anglais que j’ai chopé sur internet traduisent aussi les chants (à mon grand regret, cela n’est pas le cas pour d’autres films yougoslaves que j’ai découvert dernièrement).

Extrait – Fête de noces et un chant central du film : 

(pour voir le film avec un sous-titrage anglais incluant les chants, les liens ont été glissés plus haut)

En 1969, un film réalisé cette fois-ci par le cinéaste croate Krsto Papic se déroule aussi en milieu rural, un jour de noces : c’est Lisice, traduit par Les menottes en France et relayé ICI sur le blog. Un film qui se caractérise d’une forte présence des traditions culturelles des environs du Mont Dinara (costumes, chants, danses …) et qui participent même aux partis pris formels (en particulier la danse). Probablement situé en Zagorje, une région du nord de la Croatie (mais le film n’explicite pas de localisation), Breza est également très marqué par la ruralité. D’ailleurs des acteurs non professionnels participent au film. Ainsi une archive de la presse yougoslave de l’époque (ICI) évoque la participation et l’accueil des habitants du village où il a été tourné (à Gula, à une cinquantaine de km de Zagreb).

L’esthétique de Breza s’inspire de l’art naïf croate, une peinture de la fin 19ème siècle/20ème siècle qui a émergé chez des paysans de la Podravina (région du nord-est croate) dont l’un des traits caractéristiques était de représenter des scènes de la vie rurale fortement colorées, tout en se détachant des normes de perspective occidentales. C’est ainsi que le personnage de Josa représente un paysan-peintre autodidacte qui travaille son art tout en gardant les vaches. Aussi, de nombreux plans du film témoignent de couleurs saturées et d’une absence de profondeur. D’après le scénariste et critique yougoslave Slobodan Novakovic, Ante Babaja et Tomislav Pinter ont également été marqués et influencés par le film magnifique Les chevaux de feu (1964) du fameux cinéaste géorgien Sergei Paradjanov, où la culture rurale occupe une place importante.

Images tirées de Breza : 

(qualité video médiocre)

bre

bre2

bre3

Scènes de vie rurale :

Mariage dans Breza et une fête par le peintre Dragan Gazi (« Devant l’église », 1969)

(un site francophone simple à arpenter et abondamment illustré est consacré à l’art naïf yougoslave ICI)

bre4 bre5

 

Dans le livre A portrait of the artist as a political dissident, Vladimir Sudar a effectué une comparaison d’ordre politique entre Breza et J’ai même rencontré des tziganes heureux d’Aleksandar Petrovic, tous deux présentés au Festival de Pula 1967 et chacun ayant bénéficié de Tomislav Pinter à la photographie (et même de la participation de l’acteur Velimir Zivojinovic). Surtout il relève que le climat de l’époque, où commence à se manifester des tendances autonomistes et séparatistes dans la foulée de la chute de Rankovic (chef de la police secrète qui avait mis sur écoute Tito),  est en train de se refléter aussi dans le cinéma et dans sa réception, tel que ce fut le cas au festival de Pula 1967. Il y aurait eu alors des soutiens et hostilités opposés à ces deux films. Pour plus de clarté, je renvoie à aux pages 142-148 du livre de Sudar. S’y trouve un long passage sur la réception de J’ai même rencontré des tziganes heureux dont l’intrigue est clairement située dans la Yougoslavie de Tito et pointant des problématiques du présent, à la différence de Breza qui se déroule dans la Yougoslavie d’avant guerre et dont on peut donc tirer une justification de la Yougoslavie du présent. Sudar nous apprend notamment que Ante Babaja perçut le film de Petrovic comme relevant davantage d’un spectacle commercial que d’une forme d’art cinématographique. Une critique avant l’heure de ce qu’a pu développer bien plus tard une partie de la filmographie d’Emir Kusturica ? Reste que le film de Petrovic était un des premiers films à mettre en évidence la marginalité tzigane, à une époque où le lien fraternel était censé être une réalité yougoslave nettement majoritaire.

Outre un ancrage culturel évident, il faut aussi préciser que les « films ruraux » de Papic et Babaja (Lisice et Breza) partagent une critique du milieu, sans enjolivement forcené ou tendance nationaliste. Ainsi Breza évoque une forme d’arriération dans le domaine médical ou encore un vécu hystérique de la religion (le paysan peintre Josa). Mais par dessus tout, les deux films pointent un fond patriarcal très présent et particulièrement violent. La ruralité croate demeure dans des films du cinéma plus récent, en tout cas chez Dalibor Matanic avec son film Kino Lika (2008). Le tableau n’y est pas très enchanteur mais le cinéaste a tourné avec des locaux et a également entrepris une diffusion dans les villages.

La ley de Herodes (La loi d’Herode) – Luis Estrada (1999)

« O te chingas o te jodes » 

EN ENTIER / EXTRAITS – La ley de Herodes (La loi d’Hérode) – Luis Estrada – 1999 – 123 mn – Mexique

« En 1949, durant la présidence de Miguel Alemán, le maire corrompu de San Pedro de los Saguaros est lynché et décapité par les indigènes qui habitent le lieu. En cette période électorale le gouverneur n’est pas disposé à voir sa position mise en danger par un scandale politique. C’est pourquoi il ordonne à son secrétaire de gouvernement, le licenciado López, qu’un nouveau maire soit nommé à San Pedro. López décide que le mieux indiqué soit Juan Vargas, un membre fidèle et inoffensif du parti qui ne sera sûrement pas aussi corrompu que son prédécesseur. Dans sa prise de fonctions, il interprétera librement la loi… « 

Bande annonce :

La ley de Herodes est une nouvelle de l’écrivain mexicain Jorge Ibargüengoitia, publiée en 1967. La satire et l’humour noir sont des traits qui sont régulièrement attribués à ses écrits. Luis Estrada décide donc d’adapter la nouvelle en guise de première opus d’une trilogie portant sur le Mexique – suivront en effet Un mundo marvilloso (2006) et El infierno (2010). La ley de Herodes est considéré comme un chef d’oeuvre du cinéma mexicain contemporain et bénéficie au Mexique d’une aura populaire indéniable, au grand dam de ses dirigeants successifs, sans doute. Nous y retrouvons un certain Damian Alcazar, excellent acteur, que j’avais récemment découvert dans Men with guns de John Sayles (ICI sur le blog).

Bien que financé en partie par le gouvernement Mexicain, le film aura connu à sa sortie une censure d’Etat. Le PRI  – traditionnellement au pouvoir, « le parti de la révolution » – était alors dans sa 71ème année de gouvernance et n’a été alors, d’après mes sources, quasiment pas critiqué nommément dans le cinéma mexicain. Or, bien que disposant d’un financement gouvernemental partiel, des opérateurs gouvernementaux ont tenté de limiter la diffusion dans quelques salles de la ville de Mexico et l’ont retiré du Festival du Film International d’Acapulco. Il est à signaler également que le gouvernement a fait pression, en tant qu’organe de financement, pour retarder la sortie et faire en sorte qu’il ne soit vu qu’après les élections, ou alors pour un changement de fin qui serait moins cynique à l’égard du pouvoir, à travers l’évolution du personnage principal. A l’approche des élections, le PRI craignait donc là un impact du film trop important, et c’est donc dire ici à quel point La ley de herodes d’Estrada dégage une véritable force critique, parallèlement à son allure de comédie féroce et divertissante. Le film fait un carton au box office une fois que le gouvernement abandonne la (mauvaise) publicité et qu’il est diffusé dans tout le pays. Quelques mois après, en 2000, le PRI connait une défaite électorale historique…

Film entier en VO non sous titrée :

 

En France le film dispose d’un anonymat généralisé, et c’est fort dommage. Il m’a été impossible de trouver le film avec des sous titres français et pour cause : il est INÉDIT en salles en France (!), et il n’existe aucune édition DVD comportant des sous titres français (à ma connaissance). Je glisse néanmoins, plus bas, quelques extraits d’une version sous titrée anglais que j’ai pu acquérir lors d’une ballade auprès d’un torrent. Pour les non hispanophones de mon genre, c’est toujours plus abordable. Au niveau diffusion des suites de la trilogie, il semblerait que cela se soit (un peu) mieux passé en France puisque par exemple l’Étrange Festival 2011 a diffusé El infierno. Mais La ley de Herodes reste toujours aussi méconnu et inaccessible, et c’est frustrant, d’autant plus que nous sommes pourtant si prompts à avaler les inepties ou vues « visionnaires » de nos chères informations françaises quant aux « réalités » de ces pays lointains. D’ailleurs, un mexicain m’a dit une fois de ce film qu’il nous en apprend plus de la réalité politique du Mexique que des décennies de traitement médiatique. Nous avons donc là l’occasion de découvrir une des perles du cinéma mexicain contemporain et c’est d’autant plus intéressant qu’il jouit d’un prestige populaire évident et de multiples complicités parmi le public mexicain. Et même si des choses m’échappent, comme pour sans doute de nombreuses personnes n’ayant jamais vécu au Mexique, il reste assez jubilatoire, ne serait ce que par son humour corrosif quant à des traits de la politique, -outre les spécificités et identifications locales (ah, le prêtre !!!)-, que l’on pourrait qualifier… d’universelles ?!

Séquence d’ouverture (sans dialogues) :

Magistrale, ses deux premiers plans renvoient par les éléments les composant à une triangulaire qui peut se résumer ainsi : la politique par la violence et la corruption. La couleur est annoncée ! Par ailleurs, l’homme en fuite de cette ouverture fait beaucoup penser à Quinlan (Orson Welles) de La soif du mal (Touch of evil). La mise en scène elle-même n’y est pas étrangère, mais on pourrait penser également aux frères Coen par la suite du film.

En tout cas, c’est donc peut être là, dans cette séquence d’ouverture,  une indication quant à la suite : un film qui établirait volontairement des liens avec quelques films de l’histoire du cinéma (?). Ça m’a intrigué au point de fouiner sur des articles mexicains et il y aurait notamment quelques filiations établies avec le cinéma mexicain lui-même… mais pas en guise d’hommage ! D’après l’article d’une mexicaine accessible ICI et assez intéressant, il y aurait dans La ley de Herodes des références ironiques à des credos de représentation ayant cours dans des films mexicains de l’âge d’or (période d’après guerre jusqu’à la fin des années 50). Soit une espèce de dynamique que l’on peut retrouver chez les frères Coen dont les références à des films et périodes de l’histoire du cinéma ont souvent des allures ironiques;  je pense ici, par exemple, à leur excellent Sang pour sang (1984) où les codes du film noir y sont repris avec une ironie jouissive. Pour La ley de Herodes, les cinéastes Emilio Fernández et Gabriel Figueroa seraient donc particulièrement évoqués, ainsi une scène où leurs noms sont même carrément cités. La conclusion de l’article mexicain (référencé plus haut) est par ailleurs très mordant : écrit en 2013, l’auteure rappelle que la réélection d’un président candidat du PRI au Mexique 13 ans après le film est on ne peut plus proche du verdict final de La ley de Herodes. Cette « moralité » finale que le PRI avait même tenté de censurer en 1999…

Deux extraits réunis en une video, sous titrés anglais : 

Le film ne manque en tout cas ni renvois à la réalité politique mexicaine, ni subtilités dans le tableau mais pour lequel, comme moi, on peut succomber dès les premières couches perçues et pas seulement dans une optique de « qu’est ce que la réalité politique mexicaine ? ». Sans doute un film à revoir. Mais sans oublier, en attendant de pouvoir bénéficier de sous titres en français, de poursuivre la trilogie…  comme on peut. Après la politique mexicaine et ses rouages, qui dépasse le seul PRI dans le film (c’est important de préciser), je suis curieux de voir les deux opus suivants.

Je conclue cette note par une précision concernant l’expression « o te chingas o te jodes« . Ce sont deux verbes (argot) signifiant la même chose, mais « chingar » provient d’un vocabulaire davantage mexicain, tandis que « joder » provient d’un espagnol plus large. Sans oublier le jeu de mots induit par la prononciation espagnole qui fait de « te jodes » une apparence d’ « HERODES », soit un mot culte (romain) moqué par un mot d’argot qui sonne identique. Bon, c’est un hispanophone qui m’a expliqué cela, je n’ai pas fait le lien par moi-même, hein ! ll y a en tout cas toute une dynamique autour de cette expression dans le film – fort drôle et acide – et exprimant bien, telle qu’elle est développée dans le film, les nombreux potentiels de lecture de ce Loi d’Hérode (sans oublier cependant que l’expression elle-même n’est pas inventée par le film, ni par la nouvelle initiale de Jorge Ibargüengoitia.).

Post scriptum :

En parallèle à ce film de 1999, ne pas hésiter à (re)voir Mexico, the frozen revolution (Mexico, la révolution congelée) de Raymundo Gleyzer (relayé ICI sur le blog). Nous pouvons y sentir des résonances, notamment à propos de la continuité du pouvoir, au-delà de contextes propres à leurs époques de réalisation et de la différence de traitement (documentaire / fiction etc ).

ley herodes