Les lampes à pétrole – Huraj Herz (1971)

Huraj Herz – Les lampes à pétrole (Petrolejové lampy) – Tchécoslovaquie – 1971 – 101 mn

En 1900, Stepha, fille de 30 ans d’un couple riche, accepte d’épouser son cousin Paul qui a cumulé d’importantes dettes en tant qu’officier de l’armée autrichienne. Paul refuse de travailler ou de consommer le mariage, puis progressivement sa santé se dégrade.

Si le réalisateur slovaque Huraj Herz a suscité une renommée internationale avec la réalisation de L’incinérateur de cadavres en 1969 (Spalovač mrtvol, édité ICI chez Malavida), comédie noire sur l’extermination « ordinaire » tandis que dans son enfance il a connu lui-même trois camps d’extermination, le reste de sa filmographie est méconnue en France et pas facile d’accès. Constatons par exemple l’absence d’édition DVD francophone et donc la difficulté d’accéder à son oeuvre avec du sous-titrage français. Citons par exemple Morgiana (1972), film valant le détour (sans être exceptionnel) et ayant eu la contribution du fameux opérateur Kucera mais dont l’édition DVD à l’étranger n’a été entreprise que par Second run (il faut donc se contenter d’un sous-titrage anglais). En plus d’avoir émergé tardivement dans les années 60, Herz était à la marge de la Nouvelle Vague tchèque. De son propre aveu, cet admirateur de Fellini n’était pas inclus dans le groupe de ces cinéastes. D’abord assistant réalisateur (notamment sur Obchod na korze/Le miroir aux alouettes de Jan Kadar et Elmar Klos, 1965), il fut associé au projet de film collectif Les petites perles au fond de l’eau (1965) qui réunissait des courts métrages adaptant des nouvelles de Bohumir Hrabal et se présentait comme un manifeste de cette Nouvelle Vague tchèque. Or voici comment cela se déroula d’après Juraj Herz :

« Je n’étais pas dans le groupe des réalisateurs « Nouvelle Vague » simplement parce qu’ils ne m’acceptaient pas parmi eux. J’étais de la même année que Jaromil Jireš, Jirka Menzel, Evald Schorm et Věra Chytilová mais pas à la FAMU, au département de la marionnette [de la faculté de théâtre de l’Académie des arts de la scène (AMU)]. (…) Quand Jaromil Jireš est venu avec Perličky na dně et qu’il a présenté le projet à ses pairs [à la FAMU], il leur a également dit qu’il me connaissait et il a pensé que je devrais filmer l’une des histoires. Tous, sauf Evald Schorm et Jaromil Jireš lui-même, étaient contre. J’étais inférieur à eux. J’étais un artiste de marionnettes, pas un réalisateur. Heureusement, il y avait Ján Kadár qui est allé à l’administration [de l’Académie] et leur a dit qu’il prendrait la responsabilité pour moi. Mais cela m’a fait un coup de poing dans l’estomac. À cette époque le meilleur caméraman, Jaroslav Kučera, filmait toutes les histoires. Mon histoire passait toujours après. Mais lorsque le tournage devait enfin commencer, je suis allé à Jaroslav Kučera qui a refusé de coopérer avec moi. J’étais donc le seul [des réalisateurs qui ont contribué à Petites perles au fond de l’eau] à réaliser le film avec un cameraman différent, Rudolf Milič, qui était le cameraman du film L’Accusé de Kadar [1964]. Plus tard Jaroslav Kučera a fait le travail de caméra dans mon film Morgiana [1971]. »

(Juraj Herz, interview parue sur Kinoeye).

Le court métrage de Herz ne fut finalement pas inclus dans le film sorti en 1965 car l’ensemble était trop long et sa réalisation était la seule à dépasser les 30 mn. C’est ainsi que Herz fut rapproché plus tardivement de la nouvelle génération avec la sortie de L’incinérateur de cadavres mais la normalisation survenue dans la foulée a stoppé son élan. Il en témoigne ainsi dans une émission portant sur son autobiographie Autopsie :

« J’ai tourné ‘L’Incinérateur de cadavres’, et j’avais déjà en réserve les projets de quatre films. Je n’ai finalement pu en réaliser aucun parce que le régime communiste ne me l’a pas permis. Et tous mes autres films n’étaient pas les sujets que je voulais faire. ‘Les Lampes à pétrole’ ou ‘Morgiana’ ne correspondaient pas à mes désirs de réalisation. Après avoir tourné ‘L’Incinérateur de cadavres’, j’avais à ma disposition trois romans de Ladislav Fuchs, et le scénario, d’abord autorisé puis interdit, de l’adaptation du ‘Surmâle’ d’Alfred Jarry. » (Juraj Herz)

Si Herz se montre sévère avec la suite de sa filmographie, ne nous privons pas pour autant de la découvrir car elle réserve de bonnes surprises. Certes, politiquement il n’y a pas grand chose à en dire dans le contexte de la normalisation mais son esthétique souvent au service d’une atmosphère sombre, malsaine, fantastique voire horrifique rend les films assez mémorables. Les lampes à pétrole ne s’intègre pas à son corpus fantastique (telle que peut l’être par exemple sa mémorable version de La belle et la bête, 1978) mais demeure également une très bonne surprise, ou au moins une curiosité permettant de nous familiariser un peu plus avec le cinéma tchèque si prolifique en adaptations littéraires. Car ici Herz adapte le roman du même nom de Jaroslav Havlicek (publié en 1935/1944), un écrit présenté comme très psychologique et atmosphérique et pour lequel le cinéma a donc un gros défi à relever. A la lecture de commentaires d’internautes tchèques ayant lu le livre et vu le film, certains font part de leur regrets dans certains choix de l’adaptation. Ainsi le film ne commencerait qu’au niveau de la deuxième moitié du livre et éclipse par exemple certains aspects de la relation entre les personnages. Le personnage féminin principal (Stepha) interprété par l’excellente Iva Janzurova est parfois contesté car très différent de la Stepha du livre qui se présente comme sale, ventripotente et mélancolique. En revanche le caractère désespéré semble bien fidèle à l’esprit du livre, un ton sombre qui n’est pas nouveau dans le travail de Herz.

Superbes interprétations de Iva Janzurova et Petr Cepek (Image du film)

La performance des deux comédiens principaux est pour beaucoup dans l’attrait que peu susciter ce film. D’une part l’expressivité de Iva Janzurova est très attachante, reflétant l’intériorité de Stepha en butte à une bourgeoisie hypocrite et une situation personnelle sans espoir. Elle fut d’ailleurs nominée pour la catégorie meilleure actrice au Festival de Cannes 1972. J’avais découvert Janzurova dans Un carrosse pour Vienne de Karel Kachyna (1966) et déjà elle m’avait fortement marqué, contribuant à ce que cet autre film tchèque laisse des traces dans ma tête. Actrice à la carrière prolifique, elle a souvent été cantonnée à des rôles de comédie mais que ce soit dans Les lampes de pétrole ou Morgiana (avec un double rôle) de Herz, Janzurova peut exceller dans d’autres registres. Quant à Petr Cepek c’est là un de ses premiers films importants et il incarne avec force l’évolution du personnage atteint de syphilis. La musique de Lubis Fiser est également une réussite, reflétant par exemple l’intériorité de Stepha et instaurant la dramatique. A ce titre, la toute fin m’a laissé bouche bée et il m’arrive de me la repasser. Mais c’est un autre extrait que je propose ci-dessous, un passage associant aussi mise en scène, interprétation et musique.

Extrait Les lampes de pétrole (sans dialogue) :

Enfin, je termine cette note par un petit mot sur le cadre du film. Il se déroule à l’entame du 20ème siècle dans l’empire austro-hongrois. Le film évoque notamment le contexte des empires avec la mention de la guerre des boers en Afrique du sud (le Royaume-Uni en guerre face à deux républiques des premiers colons installés sur place) mais c’est surtout dans la période Art Nouveau et son style « Sécession » à Prague que le film s’ancre bien. Celui-ci apparaît tout particulièrement dans les costumes de début de film. Mais le supposé romantisme et progrès (cf un discours politique de début de film axé sur le progrès et la paix) du monde « Sécession » est ici fissuré. Ce monde se révèle superficiel et mauvais (l’émancipation féminine de Stepha présentée comme de « mauvaises manières » est pointée du doigt, le mari qui ne tente pas la guérison de la syphilis par crainte du regard des autres…).

Une ballade mêlant grotesque et noirceur dans le Prague Sécession (Art nouveau)

Le caractère immonde de ce monde début de siècle est bien signifié par une double ballade du couple (fiancé puis marié) dans les rues de la ville. Une première et fière déambulation suscite le regard approbateur et élogieux; puis plus tard dans le film c’est le contrepoint avec une ballade au ton mêlant grotesque et noirceur où le dévouement de l’épouse pour le mari en voie de désintégration suscite le regard dédaigneux, moralisateur et les moqueries. C’est à ce monde de « progrès » que Stepha se heurte impitoyablement. La montée émotionnelle de fin de film rend le drame particulièrement poignant.

FILM INTÉGRAL EN VO :

Malheureusement le lien en circulation sur YT a disparu.

Comme solution de visionnage j’invite donc à cliquer sur le lien ICI. Le film peut être vu dans une qualité image très correcte. Ne plus toucher au lecteur (à part l’option plein écran) une fois que le visionnage est lancé. Ou alors la lecture est stoppée et une inscription est requise.

Pas de sous-titrage mais la découverte vaut le détour (le résumé lu en parallèle peut compenser pour un film qui appuie davantage par la mise en scène et le jeu des acteurs que par les dialogues). Au besoin, guetter la toile puisque le film peut toujours revenir sur YT ou Dailymotion (taper les mots clés du titre original, il y a plus de chances !)

http://onlinefilmykeshlednuti.cz/drama-filmy/petrolejove-lampy-petrolejove-lampy-1971-ke-shlednuti-online

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Leptirica – Djordje Kadijevic (1973)

Djordje Kadijevic – Leptirica – 1973 – Yougoslavie (Serbie) – 62 mn

C’est un vrai défi de montrer une image accompagnée de son et de créer l’illusion de scènes de la vie réelle tout en traitant des thèmes essentiellement irrationnels. (…) Je ne veux pas d’excuse ni d’explication pour l’irrationnel. Vous savez, nous sommes une nation bien adaptée à la fantaisie, au mystique. Nous sommes des gens de l’Est. Et nous avons un sens plus profond et une aspiration à la dimension métaphysique des choses que les hommes occidentaux. Si vous prenez le folklore slave comme base, il y a beaucoup d’histoires fantastiques et terrifiantes. Si vous considérez nos anciennes croyances païennes slaves peu connues et à peine étudiées, ou si vous considérez notre mysticisme médiéval, les croyances manichéennes, bosniaques et bogomiles, nous sommes parmi les gens les plus mystiques d’Europe.

Djordje Kadijevic (interview en 2010)

 

Leptirica (« Papillon« ) est le premier film yougoslave à aborder le thème du vampire et se présente aussi comme un film pionnier de l’épouvante/horreur en Yougoslavie. Il s’agit plus précisément d’un téléfilm réalisé pour la RTB (Radio Télévision Belgrade, fondée en 1958) et qui n’a jamais été diffusé hors Yougoslavie. Nullement restauré, ce téléfilm rare est de nos jours visible soit par le biais d’une édition DVD serbe, soit grâce à une version de qualité moyenne qui circule sur internet (You Tube, Veoh etc).

Un jeune homme veut épouser la charmante fille d’un propriétaire foncier qui refuse d’accorder le mariage. Pour prouver sa valeur, le jeune homme devient meunier dans un moulin local infesté d’un vampire.

Pochette de la seule édition DVD de ce téléfilm rare :

 

En adaptant une nouvelle serbe de Milovic Glisic écrite en 1880 (traduite en anglais vers 2015), cette oeuvre se démarque du traitement occidental par un enracinement dans le folklore traditionnel serbe. Glisic a traduit des écrits de Nicolas Gogol, une proximité entre l’auteur littéraire et l’écrivain russe qui explique sans doute la présence satirique dans le film qui contraste avec des passages nettement plus inquiétants. L’histoire s’appuie sur une légende serbe du 18ème siècle située dans le village de Zarožje, extrême ouest de la Serbie. C’est également au début du 18ème siècle que prennent naissance les premières mentions de vampire en Serbie, telle la légende de Peter Plogojovitz qui donna lieu à la première apparition du terme « vampire » dans un rapport officiel rédigé en autrichien et dont les événements se déroulaient dans un secteur serbe frontalier avec la Hongrie mais sous domination autrichienne. La nouvelle de Glisic évoque la figure de Sava Savanovic, un riche paysan autrefois beau et fort mais qui devint amer lorsque dans un âge avancé une belle jeune femme du village repoussait ses avances. Savanovic la tua puis les villageois le frappèrent jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il devint un vampire. Outre l’aspect romanesque, le texte de Glisic se distingue historiquement en intégrant le folklore (telles des expressions langagières issues du milieu rural) et les origines serbes de la mythologie vampirique.

Couverture de l’édition anglaise de la nouvelle de Milovic Glisic :

 

Le cinéaste serbe Djordje Kadijevic a réalisé son premier long métrage Prazik (The feast) en 1967, un film fascinant que je recommande et qu’on peut parfois trouver sur internet bien que dépourvu en sous-titrage (cela gâche un peu la réception du film quand on ne comprend pas un mot de serbe mais pour ma part le visionnage a tout de même représenté une bonne surprise !). Film situé durant la 2ème guerre mondiale et évoquant une trahison des Chetniks (des résistants à l’occupation nazie fidèles à la royauté yougoslave et opposés aux Partisans), dans un premier temps la thématique de Praznik annonce un film très articulé au cinéma de guerre dominant dans le cinéma yougoslave de l’ère Tito (films de partisans etc). Mais le film nous surprend en intégrant un personnage bourreau relevant du démoniaque qui créée aussi une atmosphère d’épouvante, annonçant là des œuvres futures du cinéaste.

Extrait de Praznik (The feast), Djordje Kadijevic 1967 :

 

Avec Leptirica, on retrouve cette forme de continuité entre une approche réaliste et le surgissement de l’irrationnel, là encore en milieu rural.

En attendant d’autres découvertes du cinéaste qui m’a vraiment surpris sur les deux films que j’ai pu voir à ce jour, voici le commentaire d’un internaute que j’ai glané sur le net à la suite de l’extrait d’une interview anglophone avec Kadijevic :

 » « Nous sommes des gens de l’Est. Et nous avons un sens plus profond et une aspiration à la dimension métaphysique des choses que les hommes occidentaux »(Djordje Kadijevic). 

C’est quelque chose que comme « occidental » j’ai particulièrement remarqué dans le cinéma d’Europe de l’Est et de Russie. La prémisse de nombreux films d’horreur / science-fiction / fantastiques occidentaux est l’invasion de l’«Autre» dans la réalité normale, l’éruption de l’irrationnel et du surnaturel comme une rupture du schéma normal des choses … Les films d’Europe de l’Est et de Russie tendent à présenter l’étrange « Autre » dans le cadre d’un continuum avec la réalité normale, pas comme une «rupture». Le sens du fantomatique, du mystique et du « surnaturel » semble être plus accepté que dans le cinéma occidental … mais peut-être que mon système de croyances occidentales impose un sens à un récit que je ne comprends pas complètement (je le vois dans les « lectures » occidentales du cinéma communiste où tout est « propagande » ou « subversif » « comme si ce sont les deux seules lentilles par lesquelles on peut regarder en étudiant ces films »).  » (Commentaire d’un internaute, site internet Temple of the Ghoule).

Film intégral en VO (en VO sous-titrée anglais sur le site Veoh ICI) :

PS : pour la petite anecdote, le mythe du vampire a été relancé localement à Zarožje lorsqu’en 2012 le toit du moulin dont il est question dans le film s’est écroulé. Nuls travaux n’avaient été entrepris par les propriétaires du moulin depuis l’acquisition dans les années 50, par peur de perturber le refuge du vampire Sava Savanovic. Après écroulement du toit, il y a eu toute une stratégie touristique locale pour relancer le mythe autour du vampire appelé à errer dans la région. De nombreux sites internet relaient cette opération touristique …

La vallée des abeilles – Frantisek Vlacil (1968)

Frantisek Vlacil – La vallée des abeilles (Udoli vcel) – 1968 – Tchécoslovaquie – 97 mn

« C’est un « film-parabole » et ce genre, dans les années soixante, devient en Tchécoslovaquie un moyen employé pour prendre position par rapport à la réalité. Le passé, l’histoire, sont utilisés pour crier l’impuissance de l’homme face aux forces brutales qu’il porte en lui et face aux institutions qui font bien peu cas des individus. » (Eva Hepnerova-Zaoralova, hommage à Frantisek Vlacil au Festival La Rochelle)

Au XIIIe siècle, suite à un mauvais présage au mariage de son père, Ondrej est offert à Dieu et rejoint l’Ordre des Chevaliers Teutoniques. Des années plus tard il s’enfuit du monastère et retourne au château familial. Son ami chevalier Armin, extrêmement dévoué à l’Ordre, le poursuit afin de le faire revenir. 

Affiche du film :

(par le tchèque Jiri Svoboda, réalisateur à partir des années 70)

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Découvert peu de temps après Le Retour du Dragon (ICI sur le blog), La vallée des abeilles fut encore une « baffe » nocturne du cinéma tchèque des années 60. Ne relevant pas non plus d’un fond ouvertement politique et critique (la lecture politique est possible, mais on peut clairement savourer le film sans y voir cette interprétation), il est similaire au film du slovaque Eduard Grecner et c’est très intéressant de voir ces films en vis à vis.  Tous deux sont proches du cinéma d’Ingmar Bergman et dégagent une approche visuelle relevant de la parabole, non d’un réalisme ancré socialement et historiquement malgré que les intrigues se déroulent au Moyen-âge. L’esthétique des deux films est prenante, tel un rendu intense des relations entre les personnages sans que cela passe outre mesure par les dialogues. Dit autrement, on ressent une intériorité vivace sans que ça passe par un credo narratif explicite.

La vallée des abeilles est le troisième long métrage de Frantisek Vlacil, surtout connu pour avoir créé une oeuvre majeure du cinéma tchèque, une fresque atteignant presque 3 heures : Marketa Lazareva (1967, édité par Malavida). Bien que de la génération de la nouvelle vague tchécoslovaque, Vlacil a développé une démarche cinématographique à part et surtout condamnée pour ses parti-pris esthétiques :

 » Il s’est toujours situé en dehors des modes et des vagues qui agitent la création cinématographique. Il a l’âge de Karel Kachyña, de Vojtech Jasny, de Zbynek Brynych, de Ladislav Helge…, de toute cette génération de cinéastes qui au début des années cinquante, cherchait à briser le cercle clos du réalisme socialiste. Pourtant, dès son premier long métrage, La Colombe blanche (1960), Frantisek Vlácil se démarque des courants qui précèdent la « Nouvelle vague » tchèque. (…). Contrairement aux cinéastes de sa génération, Frantisek Vlácil n’a pas fait d’études cinématographiques, mais d’Histoire de l’art et d’esthétique. Pour cette raison peut-être, il crée des liens particulièrement étroits et sophistiqués entre l’image et la musique. Les liens sont si subtils qu’en 1960, la critique cinématographique, influencée par la doctrine féroce contre le formalisme (cf. Jdanov), est bien embarrassée devant La Colombe blanche, symbole de la paix. » (Eva Hepnerova-Zaoralova, hommage à Frantisek Vlacil au Festival La Rochelle)

Après le printemps de Prague et l’invasion des chars soviétiques en 1968, Vlacil a continué de réaliser des films mais en s’adaptant au contexte de la normalisation qui touchait aussi le domaine artistique (renforcement du contrôle et de la censure etc). Une adaptation qu’avait préventivement refusé dans la presse le cinéaste slovaque Grecner, l’auteur du Retour du dragon, ce qui lui valut l’interdiction de réaliser et une longue mise à l’écart l’ayant conduit au doublage.

Séquence de début de La vallée des abeilles en VOSTFR :

(film intégral VO non sous-titrée sur le lien ICI – Il y a des moyens pour le voir en VOSTFR)

Produit par les studios Barrandov, structure phare du cinéma tchécoslovaque, le film est une adaptation de La vallée des abeilles de Vladimir Korner. Écrivain, il a également suivi des études à la FAMU et a entamé une carrière de scénariste à partir des années 60. C’est ainsi qu’en plus de La vallée des abeilles, il a scénarisé d’autres films pour les studios Barrandov et la télévision. D’ailleurs, il s’est de nouveau associé avec Vlacil pour Adelheid (1970) qui semble valoir la découverte et réalisé juste avant la normalisation pleinement appliquée.

Parmi les acteurs on retrouve Jan Kacer (Armin) qui fut par exemple le personnage principal dans Personne ne va rire de Hynek Bocan (très bon film relayé ICI sur le blog), Petr Cepek (Ondrej) dont je retiens le rôle dans l’excellent Lampes de pétrole (1972) de Juraj Herz, et Vera Galatikova (Lenora adulte) qui participait là à un deuxième film et qui poursuivit dans le cinéma tchèque tel un personnage secondaire dans Chronique morave (1969) de Vojtech Jasny.

Comme pour Le retour du dragon, la musique du film (chants grégoriens, solos de flûte etc) est une grande réussite. Elle est composée par Zdenek Liska qui a contribué à plusieurs films de la nouvelle vague tchécoslovaque (tel l’inontournable Les oiseaux, les fous et les orphelins de Juraj Jakubisko) et a aussi beaucoup travaillé avec le cinéaste d’animation tchèque Jan Svankmajer.

Générique d’ouverture de La vallée des abeilles :

(musique de Zdenek Liska et bourdonnement des abeilles)

 

Au niveau des interprétations du film, j’ai trouvé très intéressant une double lecture publiée en anglais par Jonathan McCalmont sur le site Culture ruthless.  Il y expose critique du totalitarisme et homosexualité refoulée. J’incite donc à s’y rendre pour lire cet article passionnant illustré de quelques images du film.

Le retour du dragon – Eduard Grecner (1967)

Eduard Grecner – Le retour du dragon (Drak sa vracia) – 1967 – Tchécoslovaquie – 82 mn

« An intersection between modern art and folk culture (…) an eternal ballad about the essence of life » Peter Hames (spécialiste du cinéma tchèque et slovaque)

Rejeté violemment d’un village où il est perçu comme responsable de désastres naturels, un potier reclus y revient des années après. Un incendie s’étant déclenché dans la forêt et menaçant les vaches des villageois, Dragon propose de ramener le troupeau sain et sauf. Il est accompagné de Simon, le mari de son ancienne compagne. 

Le retour du dragon est le troisième long métrage d’Eduard Grecner, réalisateur et scénariste slovaque. Touché par la tuberculose, il ne put mener à terme son cursus étudiant. Il fut d’abord à la FAMU, puis se spécialisa dans la dramaturgie où il suivait l’enseignement de Vaclav Wasserman, un cinéaste tchèque prolifique devenu un des principaux enseignants de la FAMU. Par la suite le Studio Hranych Filmov Brastislava le sollicita et il y fut assistant-réalisateur des deux premiers longs métrages de Stephan Uher dont Le soleil dans le filet (1963). Après cette dernière collaboration les deux hommes restaient proches et Uher, un des artisans de l’essor de la nouvelle vague tchécoslovaque, aida Grecner à se diriger vers la réalisation de films. Lors du printemps de Prague de 1968, Grecner s’exprima ouvertement dans la presse en critiquant l’invasion des chars soviétiques et la normalisation, annonçant le refus de s’y adapter dans son travail d’artiste. Cela lui valut d’être interdit de tourner, d’être mis à l’écart et c’est ainsi qu’à part une poignée de réalisations pour la télé (et des films beaucoup plus récents) il se raccrocha essentiellement au doublage.

Le retour du dragon n’eut pas de succès particulier lors de sa sortie, tant d’un point de vue commercial que critique. C’est après une quarantaine d’années que le film a commencé à avoir de très bonnes résonances. De nos jours, il est souvent considéré comme son chef d’oeuvre. En tout cas, c’est une découverte qui ne laisse pas indifférent. Un film étrange et éprouvant psychologiquement.

drak-sa-vracia-1968

 

Produit par le Studio Hranych filmov Bratislava, important studio slovaque qui a été privatisé en 1996, l’équipe du film est composée d’acteurs ayant déjà un passif dans le cinéma tchécoslovaque de l’époque. Ainsi dans les rôles principaux figurent l’excellent Radovan Lukavsky (Dragon) qui avait par exemple participé à Pouta (1961) de Karel Kachyna et tournera encore dans de nombreux films (cinéma et TV) jusque dans les années 2000, Gustav Valac (Simon) qui venait de jouer dans La nuit de la nonne (1967) de Karel Kachyna, et enfin Emilia Vasaryova (la silencieuse Eva) qui fut un personnage principal dans Un jour un chat (1963) de Vojtech Jasny, parmi les films majeurs de la nouvelle vague tchécoslovaque. A noter que Valac aurait voulu interpréter Dragon et au départ cela a donc généré une tension, ce qui a profité au film étant donnée la jalousie profonde qui contamine le personnage de Simon (sa femme aime Dragon).

Le compositeur de la musique n’est autre qu’Ilja Zeljenca, un collaborateur très régulier de Stefan Uher (Le soleil dans le filet et sept autres fictions) et sollicité dans de nombreux autres films. Sa composition pour Le retour du dragon contribue à l’atmosphère très particulière, donnant lieu à des expérimentations sonores mêlées à des percussions et des chœurs. Un aspect expérimental que Zeljenca pratique de plus en plus dans les années 70 mais cette orientation a finalement été obstruée par le régime.

Extrait (Simon et Dragon en route vers la forêt incendiée) :

Réalisateur et scénariste du film, Grecner l’a adapté d’un roman de l’écrivain slovaque Dobroslav Chrobak. Dans une interview réalisée en slovaque, le cinéaste évoque la difficulté de l’adaptation, de l’interprétation du texte en film, soit un aspect qui l’a fasciné pendant des années. Or ici il souhaitait révéler cinématographiquement les intériorités des personnages traduites poétiquement dans le roman. Pour cela il a vraisemblablement dépouillé le récit original (que je n’ai pas lu) en ôtant nombreuses parties explicatives. En fait, un des traits particuliers du film sont la rareté des dialogues et les multiples silences, le traitement visuel étant prédominant dans l’approche de l’intériorité des personnages et les relations entre eux. Ainsi par exemple le personnage d’Eva, toujours silencieuse et impeccablement interprétée par l’actrice Emilia Vasaryova. A ce propos, Grecner dit avoir été nettement influencé par Le Silence (1963) du cinéaste suédois Ingmar Bergman :

« Je peux vous dire que Le silence de Bergman était un modèle pour moi. C’est vrai. (…). J’ai vu ce film au Festival de Karlovy Vary. C’est mon premier exemple de comment on peut filmer des scènes de silence afin qu’il y ait des moments de tension remplis de vitalité intérieure. Le Silence a résolu mon problème de comment adapter au cinéma Le retour du dragon et à ne pas avoir peur quand un long plan sera silencieux. » (Grecner dans une interview, traduction très approximative du slovaque)

Extrait (Simon et son épouse Eva après le retour du dragon, flashback)

(séquence sans dialogues)

Il y a également des mouvements de caméra traduisant l’intensité relationnelle, telle l’envolée passée du couple Dragon-Eva. D’ailleurs la photographie de Vincent Rosinec se singularise par une profondeur de champ réduite et légèrement floutée, isolant davantage les personnages (un effet obtenu par l’emploi d’un télé-objectif particulier). Cela a tendance à donner plus d’étrangeté à l’environnement (comme insaisissable) et isole aussi les visages, renforçant la dimension psychologique (telle la séquence où le Dragon fait son entrée dans la taverne du village).

Extrait (rite païen) :

(encore une présence musicale particulière)

Ainsi le film ne relève pas d’un ancrage réaliste, soucieux d’un rendu historique malgré l’époque où il se situe. S’appuyant notamment sur cette intention de ne pas enfermer le film dans un cadre scrupuleusement situé dans le temps et l’espace, un texte de Jonathan Owen établit une piste fort intéressante quant au fond. Dans le rejet subi par le potier face à la collectivité villageoise,  il voit un parallèle avec la condition de l’artiste :

« Les principaux thèmes ici sont l’amour inassouvi, le triangle éternel et l’antagonisme entre l’individu et le collectif, mais compte tenu de la vocation créative de Dragon ce dernier thème peut être lu en particulier comme la tension entre l’artiste et la société. La «leçon» de la parabole, à partir de cet angle de vue, semble être que les artistes sont voués à l’exclusion, par nature individualiste encore mal interprétée, même lorsqu’ils essaient – comme Dragon le fait, avec succès – de servir leur communauté. »

(Jonathan Owen, extrait de « Dragon’s return, a film by Eduard Grecner« )

Voilà donc un film des années 60 très particulier, à ce jour édité en DVD par Second Run (avec livret et tout ça). Il n’existe aucune édition française mais peut être que ça viendra avec Malavida dont le catalogue actuel permet déjà de fameuses incursions dans le cinéma tchèque et slovaque. D’ici là, voici donc une version qui circule sur internet et qui personnellement m’a fait découvrir ce film de manière hasardeuse. Un hasard nocturne qui fut le bienvenu. Et je recommande vivement de découvrir un autre film tchécoslovaque en vis-à-vis, également découvert dans la nuit et qui m’a mis une autre « claque »: La vallée des abeilles de Frantisek Vlacil, relayé ICI sur le blog.

Film intégral en VO non sous-titrée :

PEU DE DIALOGUES, mais pour voir le film avec sous-titrage anglais :

copier-coller le lien de la video ICI, télécharger les sous-titres ICI, si besoin les synchroniser avec l’image ICI

Personne ne rira – Hynek Bocan (1965)

Hynek Bocan – Personne ne va rire – Tchécoslovaquie – 1965 – 90 mn

Un jeune professeur historien de l’art évite de dire des vérités sur les travaux qu’on lui soumet. Mais il se retrouve dans une situation inconfortable suite à un petit mensonge qui déclenche une série d’incidences sur sa vie professionnelle et privée. 

Ce premier long métrage de Hynek Bocan, alors un des plus jeunes réalisateurs de la nouvelle vague tchèque, fut récompensé du Grand Prix de Mannheim 1965 avant de sortir début 1966 en Tchécoslovaquie. Comme nombre de ses pairs, Bocan a étudié à la FAMU (jusque 1961), fameuse école de cinéma située à Prague, puis a été assistant réalisateur dans des films tournés par les studios Barrandov. Ainsi il travailla notamment avec Jan Nemec sur l’incontournable Les diamants de la nuit (1965) ou encore sur Pouta (1961), une des premières réalisations de Karel Kachyna. Personne ne va rire est une adaptation d’une nouvelle du recueil Risibles amours de l’écrivain tchèque Milan Kundera et que Bocan a eu comme professeur d’histoire de la littérature à la FAMU.

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Le film est produit par les Studio Barrandov, soit un des hauts lieux cinématographiques de la Tchécoslovaquie, un complexe parmi les plus grands et les plus anciens en Europe. Créés en 1931 et agrandis sous l’occupation nazie, les Studios Barrandov sont nationalisés après la guerre et demeurent propriété d’Etat jusque 1990 (avec améliorations d’équipement etc). Plusieurs films de la nouvelle vague tchèque y sont tournés dans les années 60 (films de Nemec, Chytilova, Forman, Juracek, Menzel …) ainsi que des adaptations de contes, des comédies côtoyant la science fiction etc tandis que des tournages internationaux s’y déroulent dès les années 80. Suite à la privatisation d’après la révolution de velours (1989) et une situation financière difficile, les studios se sont davantage tournés vers la scène internationale avec des films tels que Mission impossible (De Palma), Les frères Grimm (Gilliam), Hellboy (Del Toro) ou encore Snowpiercer (Joon-Ho).

Parmi l’équipe du film il est à signaler Pavel Juracek qui a co-écrit le scénario. Egalement formé à la FAMU et réalisateur, c’est surtout comme scénariste qu’il a contribué à la nouvelle génération du cinéma tchèque. Il a notamment co-scénarisé Les petites marguerites de Vera Chytilova (1966) ou encore Fin d’août à l’hôtel Ozone de Jan Schmidt (1967). Au niveau des acteurs, à mentionner Jan Kacer dans le rôle principal (Klima) puisqu’il a joué dans plus de 60 films du cinéma tchèque dont l’excellent La vallée des abeilles (1968) de Frantisek Vlacil. Enfin, un mot aussi quant à William Bukovy, l’auteur de la musique du film particulièrement réussie. Compositeur slovaque d’origine juive, il a beaucoup été sollicité pour des spots publicitaires, films d’animation et documentaires ainsi que pour quelques longs métrages de fiction dont les films slovaques Les années du Christ (1967) de Juraj Jakubisko et Le boxeur et la mort (1962) de Peter Solan pour lequel Bukovy a été récompensé par le Prix Darius Milhaud au Festival de San Francisco 1963.

Ouverture de Personne ne va rire – La thématique du film est donnée :

(sans dialogues)

La séquence d’ouverture est un petit délice qui sur un ton absurde introduit l’uniformité, à laquelle d’ailleurs collabore aussi Klima par une forme de lâcheté (il n’ose pas dire des vérités). En 1966, Bocan justifiait ainsi le choix de la nouvelle de Kundera (traduction approximative depuis le tchèque) :

« Je l’ai aimée parce que les éléments légers, la forme anecdotique parlent de choses sérieuses. C’est un film sérieux même si je garde une perspective comique. Dans l’histoire, je me suis intéressé principalement au fait que certaines personnes sans qu’ils en aient le droit moral se sentent obligées d’intervenir dans la vie privée des individus qui défient leur manière de vivre. Ils le font souvent au nom de la morale socialiste, mais il n’y a rien de plus bourgeois moderne. »

Extrait – Klara s’amuse de la surveillance du voisinage

(sans dialogues)

 

Ainsi le fond politique est traité avec une apparente légèreté, le plus souvent avec un humour qui donne un élan divertissant au film. Les quelques drôleries fantaisistes du film (tel l’extrait ci-dessus), le traitement régulièrement absurde ou encore un humour noir évoquent avec subtilité la conformité à l’ordre communiste, auquel n’échappe pas ici un intellectuel. Ce dernier n’assume pas son mensonge initial, une lâcheté persévérante qui provoque un enchaînement de conséquences nuisant à son entourage (la secrétaire de l’école, la petite amie Klara). Finalement le reproche d’imitation fait à l’égard du travail de recherche Zatureck sonne comme une (im)posture puisque son attitude dans la vie pratique montre qu’il veut apparaître comme les autres, c’est à dire fidèle à l’ordre et ne déviant pas de la trajectoire. En assumant pas ce qu’il est ou fait ou pense, il reste soumis au mimétisme induit par la société.

Un autre extrait en musique :

 

D’ailleurs Personne ne va rire révèle aussi quelques séquences particulièrement glaçantes, à l’image de celle où une réunion d’un comité local expose la vie professionnelle et privée de Klima et le juge en cumulant preuves et témoignages, ceux des voisins aidant. Le lendemain les voisins le saluent dans la rue comme si de rien et même avec un peu plus d’enthousiasme. Ainsi voilà Klima véritablement intégré dans la collectivité, tous à la même enseigne totalitaire.

Extrait – Explications au comité de voisinage

(avec sous-titrage français de l’extrait)

D’après un article tchèque portant sur le film, il aurait eu une réception critique négative dans le pays. Bien sûr d’autres films de la nouvelle vague tchèque ont abordé le totalitarisme, sans doute une approche qui est la plus privilégiée dans nos regards depuis « l’ouest ».  Mais cette génération du cinéma tchèque et slovaque ne se résume pas à ce seul fond politique tandis que d’autres films de la période pas forcément catégorisés « nouvelle vague tchèque » sont tout aussi intéressants à découvrir. Les éditions Malavida permettent d’en découvrir un certain nombre (avec des sous-titres français, des livrets de contextualisation et tout ça) mais internet permet également, avec les moyens du bord, d’élargir cette découverte. Et parfois on peut être agréablement surpris, voire plus.

Film intégral en VO non sous-titrée :

(pour voir le film avec sous-titrage anglais : télécharger la video ICI, les sous-titres ICI, les synchroniser ICI)

Breza – Ante Babaja (1967)

Ante Babaja – Breza (Le bouleau) – Yougoslavie – 1967 – 90 mn

Dans un village du Royaume de Yougoslavie, une jeune femme malade est mariée à un forestier sévère qui ne se soucie pas d’elle. Après sa mort il réalise l’aimer réellement et regrette sa vie.

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Ce premier long métrage du cinéaste croate Ante Babaja, produit par la Jadran Film créée à Zagreb en 1946, réunit deux grands acteurs du cinéma yougoslave et déjà évoqués sur le blog à travers des films de la Vague Noire Yougoslave : Zelimir « Bata » Zivojenovic (Marko) et Fabijan Sovagovic (Josa). Zivonovic obtient l’Arena d’Or de meilleur acteur au Festival de Pula 1967 (Croatie), non seulement pour ce film mais aussi pour deux autres films présentés au festival ! Quant au personnage féminin principal (Janica), il est interprété par une jeune étudiante slovène.

Ante Babaja (réalisateur) et Tomislav Pinter (opérateur) sur le tournage du film

(article de presse yougoslave de l’époque)

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La présence de l’opérateur Tomislav Pinter est également à signaler, un contributeur important au nouveau cinéma yougoslave des années 60. Avant Breza il a été opérateur sur deux films de Vatroslav Mimica, un autre cinéaste croate clé de la période : Prométhée de l’île de Visevica (1965) et Lundi ou mardi (1966) où il aide à des audaces  formelles. En 1967, il a également été l’opérateur pour l’incontournable J’ai même rencontré des tziganes heureux (1967), film du cinéaste serbe Aleksandar Petrovic qui eut un retentissement international. Lors de l »édition 1967 du Festival de Pula, J’ai même rencontré des tziganes heureux et Breza sont récompensés respectivement par Arena d’or et Arena de bronze du meilleur film, soit deux films auxquels a donc participé Tomislav Pinter.

 

Film intégral en VO non sous-titrée :

(Pour voir le film avec sous-titrage anglais : télécharger la video ICI, les sous-titres ICI, les synchroniser ICI)

Breza est une adaptation du roman Breza de Slavko Kolar, inspiré d’une histoire vraie arrivée dans son village natal Palesnik (milieu rural du nord-est de la Croatie) mais qu’il décline avec un humour mélancolique d’après ce que j’ai pu en lire sur wikipedia (n’étant pas un lecteur de Slavo Kolar …). Un aspect qu’on retrouve sans doute dans les dialogues du film. D’ailleurs l’écrivain a participé activement au scénario qui fut terminé avant sa mort en 1963, mais Ante Babaja n’obtint pas les financements nécessaires pour réaliser le film plus tôt. Le scénario fut aussi adapté d’une nouvelle de Slavko Kolar (Zenidba Imbre Futaca en croate). A noter que Train sans horaire (1959) de Veljko Bulajic eut également le concours de Slavko Kolar.

Breza aborde la vie rurale, ce qui est plutôt rare à ma connaissance pour les films yougoslaves de la période (mais je me trompe peut être). Deux funérailles et deux mariages s’y déroulent, avec forte prégnance de chants. Parfois ce film est considéré comme l’un des premiers du cinéma yougoslave à accorder une telle importance au chant rural, d’autant plus qu’une chanson en particulier occupe une place centrale en intégrant pleinement l’intrigue. Et une fois n’est pas coutume, les sous-titres anglais que j’ai chopé sur internet traduisent aussi les chants (à mon grand regret, cela n’est pas le cas pour d’autres films yougoslaves que j’ai découvert dernièrement).

Extrait – Fête de noces et un chant central du film : 

(pour voir le film avec un sous-titrage anglais incluant les chants, les liens ont été glissés plus haut)

En 1969, un film réalisé cette fois-ci par le cinéaste croate Krsto Papic se déroule aussi en milieu rural, un jour de noces : c’est Lisice, traduit par Les menottes en France et relayé ICI sur le blog. Un film qui se caractérise d’une forte présence des traditions culturelles des environs du Mont Dinara (costumes, chants, danses …) et qui participent même aux partis pris formels (en particulier la danse). Probablement situé en Zagorje, une région du nord de la Croatie (mais le film n’explicite pas de localisation), Breza est également très marqué par la ruralité. D’ailleurs des acteurs non professionnels participent au film. Ainsi une archive de la presse yougoslave de l’époque (ICI) évoque la participation et l’accueil des habitants du village où il a été tourné (à Gula, à une cinquantaine de km de Zagreb).

L’esthétique de Breza s’inspire de l’art naïf croate, une peinture de la fin 19ème siècle/20ème siècle qui a émergé chez des paysans de la Podravina (région du nord-est croate) dont l’un des traits caractéristiques était de représenter des scènes de la vie rurale fortement colorées, tout en se détachant des normes de perspective occidentales. C’est ainsi que le personnage de Josa représente un paysan-peintre autodidacte qui travaille son art tout en gardant les vaches. Aussi, de nombreux plans du film témoignent de couleurs saturées et d’une absence de profondeur. D’après le scénariste et critique yougoslave Slobodan Novakovic, Ante Babaja et Tomislav Pinter ont également été marqués et influencés par le film magnifique Les chevaux de feu (1964) du fameux cinéaste géorgien Sergei Paradjanov, où la culture rurale occupe une place importante.

Images tirées de Breza : 

(qualité video médiocre)

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Scènes de vie rurale :

Mariage dans Breza et une fête par le peintre Dragan Gazi (« Devant l’église », 1969)

(un site francophone simple à arpenter et abondamment illustré est consacré à l’art naïf yougoslave ICI)

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Dans le livre A portrait of the artist as a political dissident, Vladimir Sudar a effectué une comparaison d’ordre politique entre Breza et J’ai même rencontré des tziganes heureux d’Aleksandar Petrovic, tous deux présentés au Festival de Pula 1967 et chacun ayant bénéficié de Tomislav Pinter à la photographie (et même de la participation de l’acteur Velimir Zivojinovic). Surtout il relève que le climat de l’époque, où commence à se manifester des tendances autonomistes et séparatistes dans la foulée de la chute de Rankovic (chef de la police secrète qui avait mis sur écoute Tito),  est en train de se refléter aussi dans le cinéma et dans sa réception, tel que ce fut le cas au festival de Pula 1967. Il y aurait eu alors des soutiens et hostilités opposés à ces deux films. Pour plus de clarté, je renvoie à aux pages 142-148 du livre de Sudar. S’y trouve un long passage sur la réception de J’ai même rencontré des tziganes heureux dont l’intrigue est clairement située dans la Yougoslavie de Tito et pointant des problématiques du présent, à la différence de Breza qui se déroule dans la Yougoslavie d’avant guerre et dont on peut donc tirer une justification de la Yougoslavie du présent. Sudar nous apprend notamment que Ante Babaja perçut le film de Petrovic comme relevant davantage d’un spectacle commercial que d’une forme d’art cinématographique. Une critique avant l’heure de ce qu’a pu développer bien plus tard une partie de la filmographie d’Emir Kusturica ? Reste que le film de Petrovic était un des premiers films à mettre en évidence la marginalité tzigane, à une époque où le lien fraternel était censé être une réalité yougoslave nettement majoritaire.

Outre un ancrage culturel évident, il faut aussi préciser que les « films ruraux » de Papic et Babaja (Lisice et Breza) partagent une critique du milieu, sans enjolivement forcené ou tendance nationaliste. Ainsi Breza évoque une forme d’arriération dans le domaine médical ou encore un vécu hystérique de la religion (le paysan peintre Josa). Mais par dessus tout, les deux films pointent un fond patriarcal très présent et particulièrement violent. La ruralité croate demeure dans des films du cinéma plus récent, en tout cas chez Dalibor Matanic avec son film Kino Lika (2008). Le tableau n’y est pas très enchanteur mais le cinéaste a tourné avec des locaux et a également entrepris une diffusion dans les villages.