Le cinéma scientifique de Jean Painlevé

« Mais le cinéma jouera encore un rôle scientifique lorsqu’il vulgarisera des questions mal connues ou connues des seuls spécialistes. Il sera bon de tenter un partage des genres ; on le fera en tenant compte de l’état d’esprit dans la construction et dans l’exposé d’un film. Ainsi apparaît l’importance capitale du cinéma scientifique dans tous les domaines et à des points de vue très divers. On comprend la nécessité qui s’impose de créer là où ils n’existent pas des organismes coordonnant et suscitant les efforts indispensables pour couvrir les besoins de  plus en plus nombreux correspondant aux points exposés. Le cinéma scientifique, pris dans le sens très large, deviendra une des activités les plus importantes du cinéma en général et demandera des spécialistes sans cesse plus nombreux : il faut s’en rendre compte dès maintenant et provoquer leur formation dans chaque pays. » Jean PAINLEVE, « Le cinéma scientifique », Curieux, 1947.

 J’inaugure ici la toute nouvelle thématique « SCIENCES » du blog, à travers des films de Jean Painlevé, bien qu’on ne puisse résumer son oeuvre cinématographique que par les seuls vocables « cinéma scientifique », surtout de ce que ça peut véhiculer comme limites de nos jours. Son cinéma n’était pas cloisonné à un genre sclérosé, obéissant à une standardisation que les innovations technologiques (animation etc) ne sauraient trop cacher de nos jours; de quoi penser ICI à Jean Renoir et ses vues sur l’apport technologique dans le cinémaSans oublier que Renoir était critique vis à vis de la prétention de l’art, et notamment le cinéma, à « imiter la nature« ; or Painlevé, influencé un temps par Germaine Dulac qui recherchait dans le « cinéma pur » un art de révéler « la vérité » de la nature, remet en cause ceci qu’il considère comme une illusion. Il évacue cette prétention et va davantage dans le sens d’une distanciation critique vis à vis de la « vérité » de la réalité que reproduiraient les images.

« Mais notre imagination produitdes manifestations très faibles en comparaison des phénomènes naturels, même les plus stables ou les plus perpétuellement recommencés, et ces manifes­tations, si l’homme n’intervient constamment, s’effacent sans aider à son évolution. Aussi don­nerait-il toute sa fantaisie inventive en échange de la possibilité d’uneréalisation servilement iden­tique à une création de la Nature, car il serait alors soutenu par ces mêmesforces qu’il est obligé de dompter. La grande passion de l’homme, perfecteur des moyens de modifier et de détruire la vie, le pousse invinciblement vers le commence­ment de toutes choses ; ce n’est pas tant un désirde gloire, mais une conviction profonde et la recherche d’une satisfaction intime qui a conduit certains esprits, d’un probe passé scientifique, à des truquages plus ou moins volontaires… il faut voir la ruéedivagante des esprits vers la pâture que donne cet ordre d’idée, pour mesurer la puissance exercée sur nous par le mot création. Ne mélangeons point des expériences à des vues de l’esprit et distrayons notreinsatiable curiosité par la simple contemplation des données natu­relles, sujets d’émerveillement, de charme ou d’horreur, dont le mystère nous étreint à mesure que nous voulons les pénétrer plus avant ou nous identifier à elles. » Jean Painlevé, « Mystères et miracles de la nature« , VU n° 158 – 25 mars 1931.

Painlevé a eu une entreprise régulière de « définition » (ses écrits en rendent compte) du dit cinéma scientifique, en en fixant par exemple les missions et les différences avec le « cinéma de recherche », sans perdre de vue son aspect de vulgarisation, non réduit (en principe) à un objet médiocre, dépourvu d’intérêt scientifique, pédagogique et poétique. Les frontières entre les cinémas scientifique (divers en soi) et de recherche (voire aussi d’enseignement) ont amené le cinéaste a des efforts de définition et à une séparation entre ces deux-trois branches principales, mais sans établir de frontières nettes dans la pratique, c’est à dire en gardant des nuances de genres. Ses films peuvent relever de l’une ou l’autre de ces dimensions, soit oeuvre poétique à part entière (et enrichie de réflexion historique et sociale) et/ou de vulgarisation scientifique – les réceptions et exégèses sont en fait hétérogènes -, à destination également pédagogique, ou film « outil de recherche » peu accessible aux non initiés. Les apports technologiques de Painlevé (ou son intérêt pour) au cinéma scientifique ne sont pas à négliger, ainsi le fait de filmer sous l’eau par exemple !

 « Ce que l’on voit dans la mer est tellement différent de la perception habituelle  tant pour la matière lumineuse que pour l’aspect (puisque généralement on voit d’en haut alors qu’im­mergé on peut voir de profil) que la moindre apparence qui, vue de surface, ne retiendrait pas notre attention, prend un aspect extraordinaire et merveilleux une fois qu’on est immergé. Et peu à peu, avec l’habitude, on fait partie du domaine aquatique, les animaux n’étant nullement gênés par une présence humaine qui ne bouge pas trop. » Jean Painlevé, « Vivre sous l’eau », Marianne Variétés, 15 avril 1936.

En fait, j’ose espérer que la petite revue ci-dessous, articulé à quelques citations, permette de mesurer ô combien son cinéma engendre une diversité très profonde, à la fois d’un point de vue scientifique, documentaire, poétique, pédagogique et engagé. Un des rares, à ma connaissance, à mêler ainsi, par exemple, science et société, science et engagement, science et cinéma, dans des rapports réciproques sans y mettre du superficiel et des liens étriqués. Ne pas oublier que le cinéaste a également contribué à une réflexion récurrente sur le documentaire en général, y compris dans la période post 1945, quand l’économie et ses règles ont amené médiocrité et standardisation en lien avec une certain régime académique pseudo-esthétique, où les cinéastes ont eu tendance à s’adapter, dans une routine professionnelle, sans flamme créatrice indépendante et donc sans bouleverser les manières de faire plus ou moins imposées par le système de production/diffusion et ses larbins médiatiques/critiques. Et cela dans un mouvement général où l’image gagne en réalisations quantitatives : dans certains écrits, il rappelle que la multiplication des réalisations et une certaine « démocratisation » ne signifient pas forcément une ouverture qualitative du documentaire, encore réduit, qui plus est, à une articulation de seconde zone vis à vis du grand cinéma de fiction …

A propos de cinéma scientifique, il est possible de visionner ICI sur Universcience TV une série de courtes videos intitulée « Petite histoire du cinéma scientifique« . L’occasion ainsi de revenir (très) brièvement à différentes figures et approches ayant marqué le cinéma scientifique, notamment Jules Marey (ICI) – considéré comme un de ses fondateurs -, et … Jean Painlevé, « un artiste vulgarisateur » (ICI).

Jean Painlevé a réalisé une oeuvre dense (plus de 200 films), axée principalement autour du monde animalier, et plus particulièrement aquatique. Il y a eu l’édition de quelques DVD, où on y trouve notamment ses films les plus célèbres (tels Le vampire ou L’hippocampe). Je ne sais plus le nombre de compilations qui ont été éditées en DVD, mais nul doute que toute bonne médiathèque (et dotée de moyens) en comporte au moins une, malgré l’anonymat actuel dans lequel repose Jean Painlevé, dont la pédagogie scientifique et l’inventivité alliées à la poésie et l’humour rivalisent mal avec les « grands » docus et magazines scientifiques télévisuels contemporains, surtout ceux ponctués d’animation-spectacle jetée sur l’écran, dévorant l’oeil et la réception sans possibilité de réfléchir, tel un bon maquillage de propos via le tape à l’oeil. La platitude est aussi un des autres traits récurrents des produits audiovisuels scientifiques contemporains, nous rappelant ainsi qu’une démarche originale et qu’une certaine approche artistique et poétique via (ou associée à) la science ne sont pas une mauvaise chose. En la matière, je renvoie à l’intéressante video relayée ICI sur le blog et portant sur les réalisations audiovisuelles en Préhistoire, où un certain équilibre est évoqué, dans le respect d’une réelle diversité et de qualité des films.

Mais les textes de Painlevé (voir ICI), cofondateur de l’Association Internationale du Cinéma Scientifique (AICS), sont aussi très importants concernant les liens sciences et cinéma (et aussi Documentaire et cinéma !). Ils posent notamment les enjeux et problématiques de ce cinéma scientifique,  que Painlevé considère, déjà à son époque, comme relevant de diverses directions et « missions », en nette distinction du Cinéma de recherche qui en est également, alors, à un moment de définition. L’importance créatrice et poétique du cinéma scientifique de Painlevé, très particulière dans le domaine et qui explique ses résonances cinéphiles, ne doit pas faire oublier son engagement dans la mise en place d’un cinéma scientifique au(x) sens large mais aussi précis. Il est très intéressant aussi que Painlevé ait dépassé la sphère purement scientifique en s’engageant dans le cinéma de manière plus générale; c’est ainsi qu’il produira non seulement de la réflexion sur le documentaire au sens large etc mais qu’il sera également président de la Fédération Française des Ciné-clubs ou représentant du comité de libération du cinéma. Ses prises de position sont parfois tranchantes et à contre courant, telle sa nette opposition à la création de l’IDHEC et du Festival de Cannes, ou son soutien au film Farrebique de Rouquier, non sélectionné au dit festival en 1946 et pour lequel Henri Jeanson dit :  » Je ne tiens pas la bouse de vache pour une matière photogénique ! « . Bref, tout cela pour évoquer combien Painlevé ne s’enferme pas dans le cinéma scientifique et dont il ouvre par ailleurs les possibilités (et pour la science, et pour le cinéma), sans déroger ainsi aux « missions » posées et sujettes à nombreuses réflexions. Ce n’est pas un hasard, une fois de plus, si ses films échappent à la bulle « science » dans laquelle s’enferme la majorité des productions audiovisuelles scientifiques, à moins de sombrer dans la stupidité et la vulgarisation outrancières. Bien que scientifiques, ses films sont aussi autres. Mais qu’est ce qu’un film scientifique, finalement ? Le cinéma documentaire, en tout cas, chez Painlevé, un art d’échapper à l’étiquette réductrice et standardisant, contre les règles académiques et/ou économiques (business). 

« La question se pose : les réalisateurs sont-ils vidés ou ne sont-ils plus que des chiffes molles entre les mains de producteurs dont le seul souci est de commercer. Sans exiger de tous les films la valeur incisive d’Hôtel des Invalides de Franju, l’intensité interprétative de Création du monde de Zimbaca ou l’enveloppante atmosphère de Bim de Lamorice, il est impensable que des cinéastes n’aient rien à dire sur le sujet qu’ils ont choisi. Je les entends qui susurrent qu’on le leur a imposé. C’est trop facile. Certains, faute de mieux, se contentent et sont contents de l’alibi honteux appelé « belle photo » que la perfection technique moderne met à disposition du plus ignare des amateurs. L’inattendu , l’insolite, le lyrisme photographique : ignorés, disparus. « Belle photo », vous dis-je, remplace tout cela. Même qu’à la fin d’un film sur une abbaye on ne sait toujours pas où elle est située… ! Il y a une autre recette commode : « suggérer au spectateur ce qu’on est pas capable de lui montrer… « En fermant les yeux, je vois là-bas » (air connu). Mais par exemple on entend. Pour ce qui est des paroles sans images, de la littérature filmée, on est servi…. Ailleurs, on nous invite à des combats invisibles, chez un autre, à contempler cent mille hommes qui sont absents. Bien sûr : licence poétique, délicate privauté avec le septième art… C’est simplement une preuve d’impuissance et une escroquerie cinématographique. (…).Vous qui ne pratiquez pas la formule des pires défaites : « C’est mieux que rien », vous qui avez une griffe suffisante pour l’imposer aux sujets que vous ressentez, vous qui n’acceptez pas de tourner un film sur la betterave sous la seule justification intime que votre grand père était diabétique, vous qui méprisez la sensibilité à fleur de peau et refusez de bâcler un travail, c’est vous qui avez entre vos mains le sort du documentaire lentement défiguré de mille manières et de tous cotés. Et n’oubliez pas qu’un thème constructif est insuffisant pour faire un bon film : les pires poncifs peuvent l’annihiler, et le sujet avec ! Il est certain que dans l’état actuel des définitions économiques du cinéma en France, vous pouvez difficilement vous exprimer valablement en dehors de quelques rares essais modestes de recherche technique ou esthétique. » Jean PAINLEVE, « La castration du documentaire », Les cahiers du cinéma,  n°21, mars 1953.

Pour approfondir, je propose la lecture d’un texte très intéressant qui a été publié par Florence Riou et intitulé « Jean Painlevé : de la science à la fiction scientifique » (cliquer ICI pour accéder au texte). En voici l’introduction, histoire d’intriguer suffisamment et de favoriser le p’tit clic pour s’y rendre (et le site source ne m’en voudra pas avec une telle précision, éh éh) : « Si l’image documentaire, et à fortiori l’image scientifique est encore souvent perçue comme la réalité elle-même, elle n’est cependant qu’interprétation. Nous nous proposons ici, par une approche issue de l’histoire des techniques, d’interroger la construction des images liées à la pratique de biologiste. La mise en formes de ces images est tout à la fois le reflet de l’expérimentateur, de l’instrument, et celui de la connaissance de l’époque. Mais dans un désir de partage de la science au plus grand nombre, elles soulèvent aussi la question du lien existant entre science et fiction. Jean Painlevé (1902-1989), réalisateur et scientifique usant du cinématographe, met l’accent sur ce point dès les années trente. Conscient de notre tendance naturelle à l’anthropomorphisme, il souligne la nécessité d’une éducation du regard pour plus d’indépendance et d’esprit critique vis à vis des images. Et, en tirant du contenu scientifique lui même la substance et la dramaturgie de ses histoires, il propose une mise en fiction de la science qui renouvelle le genre documentaire. »

Je renvoie aussi au dossier ICI de Dvdclassik où une revue critique de certains films est développée, dont la lecture est moins exigeante que les réflexions (très captivantes !) amenées par le texte de Florence Riou. Un aspect biographique y est également décliné, où nous avons quelques traits de son positionnement et activité politiques (loin d’être anecdotiques !), et de sa verve anti-autoritaire – on y lit par exemple cette formule qu’il a envoyé à l’âge de 23 ans au Président de l’Association d’anciens élèves de son lycée  : « J’ai l’intention de contribuer, avec mes modestes moyens, à l’abolition complète de l’éducation secondaire qui m’a toujours profondément dégoûté. » Magnifique ! Il a par ailleurs eu des proximités avec des artistes comme Jacques Prévert, Fernand Léger ou encore Jean Vigo; c’est ainsi qu’il a notamment permis la rencontre, essentielle dans l’histoire du cinéma français, entre le grand compositeur Maurice Jaubert (abordé ICI sur le blog) qui a travaillé sur la musique de certains de ses films, et l’immense Jean Vigo. Il a également mis à contribution dans ses films un certain Eli Lotar, notamment pour Crabes et crevettes (1929), soit le réalisateur du superbe court métrage Aubervilliers (1945), coécrit par Jacques Prévert (voir ICI). Quant à ses rapprochements avec le mouvement surréaliste et surtout les admirations de ce dernier pour ses réalisations, elles sont relativement bien connues dans la biographie généralement diffusée du cinéaste.

Ci-dessous, je glisse donc des films de Painlevé publiés sur YT. Je doute cependant de leur accessibilité sur le long terme (mais merci à El bigote de Swann bien que sa chaîne risque de disparaître rapidement !), sauf quelques exceptions comme le célèbre Le vampire (et sa musique de la grande période années 30 de Duke Ellington !), qui sera toujours visible sur la toile, d’une manière ou d’une autre. Il avait d’ailleurs déjà été posté ICI sur le blogCertains y voient une métaphore du nazisme en Europe, à travers ce film réalisé en 1945 …

 

La pieuvre – 1928 – 13 mn

« Avant de transformer en charpie la chair palpitante de la pieuvre, n’oublions pas l’extraordinaire ensemble qu’elle représente et que, si la classification zoologique l’a rangée à côte des huîtres, elle n’en est pas moins le seul animal au monde à posséder un œil semblable à celui des mammifères, à celui de l’homme, Ce ne sont pas seulement ses changements de couleur trahissant en pulsations de lumière des sentiments intimes, — peut-être une peur bleue, une colère rouge, une envie noire, — ce sont ses paupières qui lui donnent un air tellement sensible et varié, contrastant par exemple avec l’expression stupide d’un pois­son, due à la fixité des yeux, expression toujours épouvantée si les yeux sont ronds, toujours féroce si les yeux sont allongés. La pieuvre comme animal domestique, n’a pas encore rendu de grands services. Cependant, elle est reconnaissante et elle vous reconnaît : si on lui donne en aquarium un œuf pas frais, elle vous le renvoie en plein visage … » Jean Painlevé, 1938

Voici un exemple d’exégèse historique et sociale que peut susciter le cinéma de Painlevé, en l’occurrence ici un point de vue sur La pieuvre argumenté d’une métaphore du colonialisme, dans une optique anticoloniale : « Par ailleurs, historiquement, la date de tournage de La pieuvre correspond à la guerre du Rif. Jean Painlevé se prononça contre cette invasion franco-espagnole non justifiée, si ce n’est l’intérêt économique… l’intérêt impérialiste. Revenons un peu sur cette période historique. Le XIXe siècle amena un nouveau changement dans la position du Maroc et la reprise par l’Europe des projets impériaux. La conquête de l’Algérie à partir de 1830, l’ouverture du canal de Suez en 1869 rendent la vie à la Méditerranée, refont du Maroc, gardien d’une de ses portes, un pays de grande importance. L’installation du protectorat s’étala de 1912 à 1956. En 1925, Abd el Krim prit rapidement un grand ascendant sur toutes les tribus montagnardes du Rif, rallia celles du couloir de Taza et fonda une république des tribus confédérées du Rif (Miège, 1994). Fortement retranché dans les montagnes, pourvu d’armes modernes, conseillé par d’anciens officiers européens, il reçoit l’appui du mouvement panislamique et des agents de la troisième Internationale. Le maréchal Pétain prend la tête des opérations. Au printemps de 1926, Abd el Krim capitule. La guerre du Rif avait montré le danger des marges insoumises. Pour Jean Painlevé, La pieuvre devient peut-être le meilleur symbole de l’impérialisme colonial à combattre. Cette course pour la possession des territoires procure des marchés, des matières premières, des débouchés pour les surplus de capitaux accumulés. Au seuil du xxe siècle, le partage du monde est à peu près achevé, la lutte s’instaure entre puissances coloniales. L’appétit d’expansion et de conquête de chacun n’est plus arrêté que par l’appétit des autres. Ainsi, la pieuvre, homme à plusieurs bras, pille tout sur son passage et amasse les richesses de ces nations longtemps convoitées. La pieuvre part en croisade, toujours pour accroître son pouvoir et son hégémonie. L’animal aux « mille tentacules » devient la métaphore vivante de l’impérialisme. Par ailleurs, nous remarquons que l’emploi de la pellicule bleue et négative marque dans La pieuvre une frontière, une démarcation avec le reste du film. Cette ligne sépare ce monde diégétique en deux espaces. Doit-on comprendre que le bleu représente le territoire français et le négatif, son désir de conquête ? Dans tous les cas, nous sommes à même de comprendre une tentative d’expansion de territoire et de « conquête pieuvresque ». Il se dégage ainsi de La pieuvre une opposition entre la morale de l’intérêt dont s’inspire l’impérialisme et la morale du sentiment qu’exalte le cinéaste. » Frédérique Calcagno-Tristant, « Jean Painlevé et le cinéma animalier – Un processus d’hybridation engagé. »

Painlevé a par ailleurs écrit, plus tard, durant la lutte d’indépendance algérienne : « Quant à l’action constante de l’Armée, elle est autre : le massacre pur et simple de villages entiers lorsque un guet-apens ou une attaque a été déclenché contre un détachement ; les Oradours sont quotidiens. On ne doit pas oublier que lorsque M. de Chévigné régnait sur Madagascar, il fit massacrer près de 80.000 malgache à la suite d’une révolte qui avait tué des centaines de français. Il a déclaré il y a deux ans au Parlement que c’était la seule mesure et la bonne pour l’Algérie. Des imbéciles, des fous, des sadiques, des feignants, des ignorants – voici le partage de la majorité politique actuelle en France dont on n’arrive pas à détacher l’opinion de son laisser-aller : préoccupation des prix sans vouloir en connaître d’autres causes que celles fournies par les réactionnaires. Poursuites et condamnations pour ceux qui ne sont pas d’accord. La pénible histoire d’Indochine n’a servi à rien. Et ce sont les « socialistes » ( !!!) qui mènent le jeu  » (texte entier ICI). Nous ne manquerons pas de signaler au passage la contribution socialiste, qu’il souligne, dans le colonialisme et son maintien militaire en Algérie, en ces temps où Flamby-Hollande incite plus que jamais la guerre en Syrie… quelques mois après l’autre guerre « humanitaire » française menée au Mali.

Les amours de la pieuvre – 1967 – 14 mn

 

La daphnie – 1929 – 9 mn

« Bien souvent ceux devant qui l’on parle de la puce d’eau s’écrient : « Ah ! oui, je la connais bien, c’est un petit animal qui saute au bord des flots, à marée basse, sur les goémons ou dans le sable ! » Justement pas : ça c’est la puce de mer, gros animal de un à deux centimètres. La puce d’eau ou daphnie vit dans les eaux douces et ses dimensions n’excèdent pas deux millimètres. Malgré sa taille, il y a long à dire dessus car, non seulement sa transparence permet de voir constamment sa structure inattendue ainsi que les phénomènes compliqués qui se passent à son intérieur, mais encore le cours de son existence est fertile en évolutions bizarres et en dénouements étranges. » Jean Painlevé, « La vie des animaux : la puce d’eau douce »Le Journal Magazine, 22 février 1936.

 

Les oursins – 1929 – 10 mn

 

Hyas et stenorinques – 1929 – 10 mn

« En choisissant le monde aquatique pour champ d’investigation, nous nous heurtions sans cesse à un double problème inexistant ailleurs : 1- Établir la base de l’étude qui a toujours été faite très sommairement et de travers, contrairement à celle des animaux terrestres et aériens; 2- Obtenir des photographies aussi claires et démonstratives que possibles dans des conditions identiques très proches de la réalité.« . Jean Painlevé, « Les pieds dans l’eau« Voilà, n°215, 4 mai 1935

Membrane (photogramme de Hyas et stenorinques)

3

« Un ver spirographe, qui rentre et sort en spirale son panache respiratoire d’un tube où il vit, s’était livré à une démonstration totale, très heureusement pour le film : on n’a jamais pu ré-obtenir l’équivalent ni par ce spirographe ni par ses congénères. » Jean Painlevé, idem.

 

Le cheval marin (L’hippocampe) – 1934 – 14 mn

« Après plusieurs années d’interruption réservées à des films strictement scientifiques ou chirurgicaux — s’ils rapportent zéro, c’est-à-dire pas plus que les do­cumentaires publics, ils coûtent moins ! — nous avons commis une nouvelle bande : « le Cheval Ma­rin ». (Au point de vue gastronomique il ne peut servir que de cure-dents.) Cela nous a montré que les difficultés n’avaient pas diminué, les améliora­tions apportées étant étouffées par des nécessités nouvelles. Tout comme des vulgaires avions, les appareils que nous construisons sont entièrement péri­més au moment de leur application. Circulateurs d’eau, microscopes, appareils automatiques d’éclai­rage ou prises de vues devront subir d’ailleurs bien­tôt la modification apportée par la mise en pratique des ondes électroniques qui vont tout sensibiliser formidablement.(…). Pour l’hippocampe, les énormes aqua­riums qui ont nécessairement toutes leurs faces en verre se sont brisés à deux reprises. Une fois, en explosant, aplatissant un collaborateur contre le mur tandis que les éclats de verre lacéraient les chaussures d’un hôte de passage; un troisième d’ail­leurs avait le pouce tranché au moment du filtrage de l’eau. Au milieu de toutes ces péripéties, les poissons arrivaient trop tôt et, par une chaleur for­midable, ce qui nécessitait d’urgence l’organisation d’un hôpital pour asphyxiés : un soufflet manié astucieusement par le pied — pour éviter trop de fatigue — et prolongé par un tuyau de caoutchouc qui envoyait barboter de l’air dans les bocaux pho­tographiques où on avait provisoirement logé les quelques hippocampes mâles qui n’avaient pas encore accouché pendant le voyage dans leur bidon rouillé dont l’eau était chaude. Comme tous les produits de rechange qui étaient par terre avaient été dissous au moment où l’eau de mer synthétique s’était répan­due, il fallu obvier à ce nouvel inconvénient ainsi qu’à la danse de Saint-Guy en laquelle s’obstinait la plateforme de prises de vue. Les émotions se terminè­rent par trente-six heures d’attente strictement im­mobile et les mains sur les manettes, guettant les spasmes libérateurs du mâle. Le premier accouche­ment fut raté, nos réflexes étant trop émoussés par cette longue momification, et c’est après une nouvelle attente de quarante-huit heures que l’on put enfin filmer un accouchement. Puis, en trois jours, on construisit une caisse étanche, à main de caout­chouc, pour y adapter un appareil de prises de vueset me permettre d’opérer, muni d’un appareil res­piratoire, dans le bassin d’Arcachon. Il faisait bon : les beautés sous-marines sont trompeuses; on peut très bien se per­dre au fond de l’eau…  » Jean Painlevé (idem).

 

La quatrième dimension – 1937 – 10 mn

intéressant retour sur ce « grand cru » de Painlevé ICI sur le site du Cinéphile déviant, notamment pour sa contextualisation scientifique.

 

Assassins d’eau douce – 1947 – 24 mn

Sans doute un des sommets de sa filmographie, où nous retrouvons aussi l’emploi de jazz en parallèle aux images (comme pour Le vampire) soit, ici, Louis Armstrong. Toute une dynamique autour de la dévoration que certains rapprochent au contexte socio-politique de l’époque.

 

Comment naissent les méduses – 1960 – 14 mn

 

Les danseuses de mer – 1960 – 13 mn

 

Histoires de crevettes – 1964 – 11 mn

 

Les pigeons du square – 1982 – 27 mn

Dernier film réalisé par Painlevé, il constitue notamment un hommage à Jules Marey.

Publicités

Nos cousins les singes (suite et FIN).

Parmi les quelques documentaires/reportages consacrés à nos cousins les singes, relayés dans une première partie ICI sur le blog, l’un d’eux mentionnait un aspect essentiel de leur extermination en cours : la déforestation et la mondialisation. De quoi rappeler que pleurnicher sur nos braves singes est indissociable du monde dans lequel nous vivons. Je re-poste le reportage Champions de la nature – L’Orang-Outang tant il m’apparaît comme le plus réussi des épisodes consacrés aux singes (et quelles images !); il va nous lancer dans cette deuxième partie, cette fois-ci plus axée sur la mise à mort de nos cousins  :

Biruté Galdikas est sans doute la plus importante primatologue actuelle vis à vis des Orangs-Outangs – Petite interview ICI, très intéressante. Dans le présent reportage, elle fait bien le lien entre système économique mondial et la déforestation, premier facteur de disparition programmée des grands singes. En Asie, la déforestation est la plus importante au monde, et l’orang-outang est le prochain grand singe qui disparaîtra de la vie sauvage. D’après le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement (PNUE), en 2030 l’habitat actuel des gorilles et chimpanzés (Afrique) sera sauvegardé entre 8 et 10%, celui du bonobo (Afrique) à 4%, et celui de l’orang-outang à moins de 1% !  Il s’agira alors de rassembler progressivement tous ces grands singes dans des sanctuaires de protection (mais quel devenir, puisqu’ils sont censés permettre l’intégration des individus à la vie sauvage ?!), et d’en exposer quelques vestiges dans les zoos, tandis que des labos continueront d’ expérimenter sur quelques spécimens. Pour nous rendre compte à quel point ce qui se passe en Indonésie (comme en Afrique) est clairement lié à la mondialisation et à des formes de colonialisme, j’encourage à lire ICI cet article évoquant le rôle, par exemple, du FMI dans le pillage des ressources naturelles Indonésiennes, et notamment la forêt tropicale, soit l »habitat des grands singes… La mise à mort des grands singes est une horreur ô combien significative qui va de pair avec notre propre autodestruction, celle-là même qui est alimentée par un système économique imposé partout, par la dépossession de leurs droits et de leur autonomie des populations locales, par le culte de la consommation etc. Nous trouvons un dossier des différents facteurs d’extermination ICI sur le site Universcience.

Ci-dessous, petit cheminement en documentaires sur le désastre… et les quelques résistances de terrain.

 

1) Isabelle Roumeguere – 20 ans avec les chimpanzés – 1999 – France – 50 mn

« Ce film traite des chimpanzés en Guinée et en Gambie et plus particulièrement de leur sauvegarde, grand combat mené par Janis Carter depuis une vingtaine d’années. A travers Janis, nous vivrons une aventure extraordinaire en la suivant jour après jour dans sa passion et nous tenterons de comprendre sa stratégie de protection des chimpanzés. Janis Carter a décidé de quitter la Gambie pour s’établir en Guinée où elle mettra en place un programme de recensement des chimpanzés. Elle veut mobiliser la population locale afin de sensibiliser les guinéens à la sauvegarde des chimpanzés en voie d’extinction. »

Un documentaire très bien construit, par une cinéaste qui met en avant le travail accompli par Janis Carter, et en nette collaboration avec les populations locales. Le point de vue adopté est celui d’une voix off représentant la primatologue. C’est ainsi qu’il ne s’agit plus d’une question occidentale et de soulagement des consciences, avec imposition aménagée permettant l’exploitation des personnes et la continuité du saccage (j’y reviens plus tard). Nous dépassons la condamnation verbale et morale extérieure avec ici un travail de terrain prenant en compte la contribution des locaux, notamment de chasseurs traditionnels. Malheureusement, les fonds de la commission européenne que Janis Carter nous apprend être stoppés dans le film, ont amené son départ : un article ICI faisant le point.  Quelques années plus tard, en 2004, la cinéaste est revenue en Guinée et a réalisé un petit film intitulé Nos frères de la forêt; VISIBLE ICI sur Universcience.tv. Nous y apprécierons la mention de l’articulation traditionnelle de peuples locaux avec les chimpanzés, considérés comme des « frères », d’où le titre du documentaire, ainsi que l’explication d’une gouvernance guinéenne associant ses habitants au maintien de ressources agricoles, sans ruiner la forêt, avec le concours d’ONG. Une façon aussi, nous démontre le film, de ne pas oublier qu’il y a aussi des personnes qui doivent vivre en Afrique, et que la sauvegarde des grands singes ne peut se concevoir sans elles. Nous rejoignons un tout, plus complexe que les seuls slogans « sauvons les grands singes » venus d’occident, alors que nous consommons les produits acheminés par les exploitations destructrices des ressources africaines. Enfin, Isabelle Roumeguere, qui a vécu parmi les Maasai, livre ICI sur TV5 une interview intéressante.

Un documentaire, plus proche du domaine « film de recherche », a été réalisé en 1980 par Alain Devez. Bien que la voix off aborde la déforestation, le début ne met en images que le braconnage à travers le portrait d’un lieu, dans un climat très malsain. Il s’attaque également aux préjugés entretenus vis à vis des grands singes. Comparativement aux réalisations d’Isabelle Roumeguere, le documentaire est limité et privilégie un regard nettement occidental, sans vouloir en retirer l’importance des témoignages d’établissement de sanctuaires et des images en milieu sauvage. Pour le voir, c’est ICI sur le site du CERIMES (37 mn).

 

2) Sam Roberts – Chimpanzés dans le couloir de la mort – Royaume Uni – 1999 – 49 mn

« Depuis des décennies l’homme utilise et martyrise des animaux pour ses expériences en laboratoire. Ce film s’intéresse plus particulièrement aux recherches dans le domaine de l’aéronautique. Dans les années 50, la Nasa a énormément utilisé les chimpanzés pour étudier leur résistance à l’apesanteur, la vitesse, la pression notamment au moment du décollage des fusées. Les images d’archives nous montrent les tortutes et souffrances infligés aux chimpanzés et dans quel état d’esprit ces recherches étaient effectuées. Du fait de leur proximité avec l’homme les chimpanzés étaient vraiment les « candidats » idéaux. Mais au fur et à mesure des découvertes biologiques et paléontologique établissant un cousinage de plus en plus patent entre cette espèce et l’espèce humaine, les scientifiques concernés par ces recherches ont commencés à avoir des scrupules mais n’en continuaient pas moins a envoyer ces animaux en enfer. Dans ce film certains d’entre eux reconnaissent qu’ils ne pourraient plus soumettre les chimpanzés aux expériences traumatisantes qu’ils ont subies. Prise de conscience éthique certes mais trop tardive. Mais surtout témoignage de l’évolution de notre rapport aux animaux, particulièrement avec ceux qui nous sont le plus procheLa France et et l’URSS n’ont pas fait mieux, mais dans ces pays, à la différence des Etats-Unis, il y a peu d’investigations officielles donc moins de documents ouvert au public. »

En 6 parties :

20 ans avec les chimpanzés est constitué d’un passage horrible, soit lorsque nous sommes confrontés aux ruines d’un ancien labo d’expérience sur les chimpanzés. Nous apprenons alors que l’Institut Pasteur de France effectuait en Guinée des expérimentations sur les singes emprisonnés dans les cages, ces dernières témoignant encore de cette apport « positif » de la colonisation française. Des vaccins ont été créés à partir de ce sombre passé. J’ai ainsi cherché des documents audiovisuels témoignant de cela, mais je n’ai trouvé que le présent film… très renversant. En s’attaquant aux expériences américaines de la NASA, le documentaire donne à voir les conséquences de telles pratiques : emprisonnements dans des cellules et morts, d’où ce titre symptomatique. Des questions se posent ici sur l’usage des êtres vivants à des fins humaines (santé etc). Tandis que les raccourcis ont des échos très réceptifs quand il s’agit de condamner le terrible braconnage et les mangeurs africains de viande de brousse (ne pas y éclipser le trafic international qui dépasse largement la pratique individuelle et aux conséquences plus lourdes !), n’oublions pas que les recherches ayant abouti aux vaccins et à la conquête de l’espace, entre autres victoires du progrès, ont été obtenues par des massacres de singes… qui se perpétuent. Assassinés, mais aussi emprisonnés, sans retour accompagné à la vie sauvage. A noter les interventions de la célèbre primatologue Jane Goodall.

Les expériences (encore actuelles ici et là par des laboratoires) ont concerné et concernent de nombreux pays autres que les USA. Ainsi la France, par exemple, mais aussi la Russie, dont un certain Ilya Ivanov (biologiste) avait initié quelques expériences dans l’Institut Pasteur de Guinée, en vue d’obtenir un individu croisé du chimpanzé et de l’homme ! Il finira par poursuivre cela dans le centre de recherches sur les primates de Soukhoumi en Géorgie. L’aérospatial et sa bataille entre USA et URSS a d’ailleurs été matérialisée également par la mise à contribution des chimpanzés: j’invite à lire cet article, « La colonie perdue » d’ Abkhazie ! Nous y apprenons d’ailleurs la plus grande évasion de chimpanzés d’un centre d’emprisonnement scientifique ! Un film a été réalisé par la néerlandaise Astrid Bussink en 2008 sur ce centre scientifique passé, abordant aussi, vraisemblablement, l’histoire de la Géorgie à partir de ce lieu :

Astrid Bussink – La colonie perdue – 2008 – Bande annonce (VO sous titrée anglais) :

 

3) Thomas Wartmann – Le massacre des singes – 2004 – 30 mn

« Les multinationales du bois qui percent des saignées dans la forêt camerounaise parlent d' »extraction sélective » sous prétexte qu’elles ne coupent qu’un ou deux très grands arbres par hectare. Mais une fois que les bulldozers ont acheminé les troncs géants jusqu’à la piste la plus proche, la parcelle est dévastée à plus des deux tiers. Et à chaque fois, le territoire des Pygmées est amputé d’autant. De plus, ces saignées encouragent une autre forme d’exploitation, puisque les braconniers peuvent pénétrer toujours plus avant dans la forêt. Ils abattent sans discernement tout ce qui est susceptible d’être vendu sur les marchés, en particulier les gorilles, dont la viande est très prisée dans la brousse. Le photographe suisse Karl Amman vit en Afrique depuis vingt-cinq ans. Il consacre sa vie à la protection de la forêt vierge et des singes : « Les primates sont les plus proches parents de l’homme. Nous ne pouvons assister sans réagir à leur extermination. » Mais il n’est pas aisé de convaincre les populations locales, qui ne comprennent pas pourquoi il faudrait protéger les grands singes. Selon le chef d’une tribu camerounaise, « la viande de gorille a un goût sucré, surtout les doigts. Nous mangeons du singe depuis toujours. La viande de gorille donne des forces aux petits garçons. Nous refusons que les Blancs viennent se mêler de nos affaires. » De quel droit Karl Amman et les autres défenseurs de la forêt tropicale interviennent-ils ? Ont-ils des chances de mener à bien leur entreprise ? »

En 3 parties sur you tube :

Diffusé sur Arte, ce reportage qui se déroule au Cameroon est très moyen. Et nous allons voir, un peu plus bas, comment Arte a fait bien plus fort dans le domaine ! Le reportage a le mérite d’aborder de front, sur le terrain, le braconnage. Et une idée forte, ici, est de représenter à quel point la déforestation permet une intrusion facilitée du braconnage. Il y a également des nuances importantes : de petits usages braconniers (cellule familiale par exemple) et de plus grands usages destinés à trafic urbain… et international ! Karl Amman est plutôt clair là-dessus, et en veut à un système. Sans partager les assassinats par les braconniers, il ne donne pas dans la morale en guise de sauvetage des singes. Il s’associe à un ancien chasseur, à base de revenu garanti pour une collaboration au sauvetage des gorilles et autres chimpanzés (un aspect de collaboration avec les locaux, sans tutelle et paternalisme, au contraire à base d’échanges, qui est davantage mis en avant dans 20 ans avec les chimpanzés). La présence des Pygmées est elle aussi abordée, et c’est très important : leur expulsion de la forêt a des conséquences terribles sur leur vie et donne lieu à des maladies, pauvreté, alcoolisme etc (de quoi nous rappeler un réel du côté de l’Amérique du Nord avec les les peuples indigènes, dont l’extermination est également associée à l’écocide et à la disparition, par exemple, du loup – celui-là, on peut le chasser, c’est pour « la bonne cause » des éleveurs ! ). Le gros défaut du reportage est sans doute, je trouve, la teneur morale qui prend le dessus, au final. Il y a un acharnement à démontrer le côté barbare du braconnage à petite échelle (pour le côté international du trafic et des consommateurs : lire ICI), alors même qu’Ammann le relativise au regard du reste. Qui plus est, on expose ironiquement les réponses de locaux face à la « pédagogie » et au rappel des lois de protection des singes, sans aller plus loin. Ce sont donc des choix de mise en scène… Combiné aux autres documentaires, ce reportage peut néanmoins valoir le coup d’oeil. A propos des Pygmées, http://lewebpedagogique.com/environnement/2007/04/02/des-pygmees-chasses-par-les-bulldozers/.

 

4) Thomas Weidenbach – Gorilles du Congo : sauvetage à la tronçonneuse – Allemagne – 2011 – 52 mn

« A une journée de voyage de Brazzaville dans le nord du pays, Ngombéo et ses 8.000 habitants vivent grâce au groupe forestier germano-suisse Danzer et sa filiale IFO. Chaque arbre du domaine de ce groupe est inventorié sur une carte et on n’y « récolte » en moyenne que 0,6 arbre par an et par hectare soit l’équivalent d’un arbre sur une surface grande comme deux stades de foot. Les bûcherons sont formés pour réduire au minimum l’impact sur la zone autour de l’arbre coupé. Et les gorilles semblent s’être parfaitement adaptés à cette gestion durable instaurée par la législation congolaise. Un bémol toutefois: les voies d’accès pour récupérer le bois favorisent le braconnage au coeur de la forêt. Mais des écogardes d’IFO tentent d’y remédier. »

Nous avons là un parfait exemple de propagande où la destruction « raisonnée » de la forêt opérée par les compagnies (ici du groupe germanosuisse Danzer) est un leurre. Ce documentaire semble bien partir quand il évoque les réalités locales à travers les propos d’un congolais qui explique le chômage et la position tranquille de l’écolo occidental appelant à la fin des travaux etc. Mais ça part vite en vrille ! Une apologie est faite de la société IFO, et j’ai appris qu’elle a même obtenu un certificat très important. Ce que nous comprenons, c’est que la médiatisation des méfaits de déforestation nuit au marché et qu’acquérir des certificats de déforestation « durable » est très bon pour le marché ! C’est donc obtenir des labels internationaux qui fait aussi les belles affaires. L’autre volet assez dingue, c’est cette espèce de colonisation positive : apport de structures sociales etc. Or, il en a rien été au Congo, y compris avec cette société qui en gérait les 2/3 je crois de forêt tropicale ! Non seulement des populations locales ont été confrontées à la société, mais en plus il y a eu répression. J’invite à lire ces documentations de Greenpeace, sachant que c’est bel et bien de la société traitée dans le présent documentaire dont il s’agit… : ICI  et pour ce qui est de maintenant (hum, hum) ou comment Danzer s’en va et qu’une compagnie américaine va la remplacer, sans le label certification de déforestation « durable » : ICI

Et là je renvoie à un documentaire nettement plus engagé que la promotion du précédent documentaire allemand, consacré à un groupe germanosuisse, et diffusé en France et en Allemagne, sur LA chaîne culturelle pas vraiment pro-Union Européenne dans sa programmation :

 

5) Les Amis de la terre – Déforestation durable, une enquête sur la face cachée de l’exploitation forestière dans le bassin du Congo – 2011 – 38 mn

POUR VISIONNER LE DOCUMENTAIRE, C’EST ICI

Un documentaire qui est l’antithèse du précédent, en brisant ce mythe de la « déforestation durable » qui permet deux choses : le saccage continu (et donc l’extermination des grands singes) et l’exploitation des populations locales associée aux belles paroles d’émancipation et de développement.

6) Richard Desjardins et Robert Monderie – L’erreur boréale – Canada – 1999 – 78 mn

Je m’éloigne ici des grands singes, mais ce documentaire co-réalisé par l’excellent chanteur Richard Desjardins est une référence sur le sujet, notamment en terme d’expropriations des terres et des forêts par les compagnies. Ce qui enlève par ailleurs toute voie écologique et de sauvetage face à l’écocide, accompagné de ravages auprès des populations locales, y compris les indigènes. L’exclusion des populations vis à vis de leurs décisions en développement local et en matière de préservation écologique est une aberration totale. Les professionnels de l’écologisme ont ainsi signé avec des compagnies. Nul doute que les droits et paroles des indigènes y sont ignorés, et qu’ils n’ont pas de place dans le monde. Les spécialistes, financiers, compagnies, bien pensants de l’écologisme auront toujours droit aux chapitre de la vie, contre les autochtones. Desjardins le rappelle dans un coup de gueule, adressé notamment aux écolos de Greenpeace : LIRE ICI SUR RADIO CANADA« Cette entente a été faite au sujet d’une richesse collective, entre des groupes écologistes et des entreprises, alors qu’aucune de ces personnes n’est propriétaire de cette ressource » (…) « On a été gardés dans l’ignorance de ces tractations, qui ont été tenues par des groupes internationaux qui sont devenus des genres de Walmart écologiques ». Comme quoi l’écologie est un buisness comme un autre, et que les destructions sont une aubaine pour se donner une place, contre les indigènes.

Pour rappel, Desjardins n’a pas fait qu’un travail condamnant largement les compagnies multinationales; il a également contribué à réaliser un documentaire, Le peuple invisible (2007), traitant du peuple indigène les Algonquins, dont la colonisation a pillé territoires et massacré/assimilé les populations, quand ils ne sont pas parqués misérablement dans des réserves. Comme tant d’autres peuples indigènes d’Amérique du Nord (et si investis également dans la lutte environnementale, très liée à leur histoire et à leurs luttes d’indépendance et de conquête des droits), ils sont bouffés par les gouvernances nationales, y compris au Québec dont les revendications d’autonomie sont paradoxales quand on y apprend la situation scandaleuse des autochtones, dégagés de leurs droits et de leur autonomie :

En 10 parties sur you tube :

CONCLUSION :

Sombre parcours que ce dernier post consacré aux origines de l’humanité et à l’évolution de l’Homme, à travers documentaires et reportages, plus ou moins « réussis ». Comme j’abandonne temporairement ce cycle de visionnage, il est vrai renvoyant aussi à quelques lectures, je propose de donner le dernier mot à  Kurt Russell du film Los Angeles 2013 de John Carpenter. Le final est tout à fait saisissant; il est question d’un retour à l’obscurité, dans la foulée d’un « progrès » dévastateur au sein d’un monde totalitaire. Une manière de conclure notre cycle, où l’invention du feu ne fut pas de moindre conséquence pour le devenir de l’espèce humaine. La voilà la prédiction de fin d’un monde. Sur ce, bonne année 2013 :

 

 

Nos cousins les singes – Reportages/documentaires (1)

Me voilà presqu’au bout (temporairement) du cycle de visionnage entamé il y a quelques jours par la série documentaire L’aventure des premiers hommesDepuis, il y a eu beaucoup de nuances, chamboulements, questionnements, confrontations… !

Maintenant, le cycle consacré aux origines de l’humanité et à son évolution m’amène aux grands singes. Et oui, depuis Darwin la formule « l’homme descend du singe » est célèbre. Mais il y a à nuancer : l’homme ne descend pas du singe, c’est un singe ! Plus précisément, c’est un primate hominoïde. Nous ne sommes pas les seuls dans cette superfamille (classification construite par l’homme) : les orangs-outans, les gorilles, les chimpanzés (commun et bonobo), les gibbons (un peu plus éloignés)… sont de proches cousins, et pour le chimpanzé nous pourrions même parler de frère ! Nous partageons avec celui-ci une grande proximité génétique (plus de 99% !) due à un ancêtre primate hominoïde commun, relativement « récent ». Comme souvent ces derniers jours, je renvoie au site internet Hominidés: ICI un petit récapitulatif très clair et passionnant sur les hominoïdes (à ne pas confondre avec les sous familles qui divergent selon les scientifiques).

Universcience – L’homme est un singe – 2010 – 7 mn :

Je propose ci-dessous une suite de vidéos/documentaires portant sur les grands singes et gibbons (et même les macaques). Ne pensons pas trop nous éloigner de l’homme, éh éh, mais ne gardons pas non plus un regard essentiellement anthropocentrique pour justifier leur de s’y intéresser. Les singes ont évolué, ont une existence riche de plusieurs millions d’années, et nous ne pouvons plus les concevoir que dans une dimension linéaire évolutive précédant l’Homme. Il y a à nuancer le travail de Darwin par de nouvelles recherches et découvertes de ces dernières décennies, notamment marquées par l’éthologie.

 

1) Science et Avenir présente l’utilisation d’outils par des bonobos – 2012 – 2mn

En guise d’introduction, une petite video troublante : des bonobos qui utilisent des outils sans qu’on ne leur demande d’imiter un usage humain (au contraire d’autres expériences réalisées). N’est-ce pas, euh, troublant ? Quand on pense à nos ancêtres simiesques directs utilisant des outils…

 

2) Universcience – Le propre de l’homme – 2010 – 9 mn

Nous retrouvons Pascal Picq et l’éthologie. Ce dernier choisit de répondre à la question : qu’est ce qui distinguerait l’homme du chimpanzé ? La bipédie, les outils et la culture, le régime carnivore et la chasse, la guerre, le langage, l’empathie/sympathie et/ou la sexualité ?!

 

3) Champions de la nature – 4 reportages

J’ai découvert cette émission que récemment, lorsque je me jetais dans un cycle documentaire autour des loups. Destinée au grand public (genre de l’excellente C’est pas sourcier !), elle a tendance, par de courts reportages, à nous présenter un animal en milieu sauvage, souvent en accompagnant un(e) expert(e). Et il est souvent question de leur cohabitation avec l’Homme, et des menaces d’extinction qui en découlent. Faisons donc connaissance avec nos cousins en milieu sauvage, à partir de quelques superbes images, qui tranchent des expériences scientifiques exclusivement anthropocentristes. Il s’agira juste ici de prendre de la distance vis à vis de la voix off quand elle se met à parler des Africains. Pour tout ce qui relève de l’extermination des singes et du monde qui y travaille, je consacrerai bientôt un post spécifique. On dépassera alors les visions d’Africains désignés comme sous-hommes, mangeurs de singe et guerriers tribaux. Un p’tit coup d’oeil sur la déforestation s’imposera, celle qui nous prodigue portables, bio-carburant etc… dans notre civilisation de progrès ! Et puis c’est vrai qu’on aime tant consommer de belles images de singes, telles quand on va au zoo pour leur jeter des cacahuètes et s’esclaffer, et qu’un continent broyé par un système économique infernal (peuples, ressources, faune et flore…), cela ne nous regarde pas trop finalement. Nous aimons tant notre société et notre « évolution », qu’il est à se demander qui est le « sauvage », n’est-ce pas ? Bon, fin de la parenthèse, voici les reportages :

– Le chimpanzé (et autres petits singes) – 24 mn :

Petite précision : la distinction en deux espèces distinctes chimpanzé commun et bonobo est assez récente et méconnue. Très proches, ils sont tous deux des paninés. Le reportage se déroule ici en Ouganda, dans un parc national. Nous n’y trouvons pas le bonobo… qui vit essentiellement au Congo, et à la limite de l’extermination. C’est une question de quelques années, comme tant d’autres espèces de (grands) singes.

 

– Le gorille – 24 mn :

 

– L’orang-outan – 24 mn :

 

– Le gibbon – 24 mn :

 

4) Alain Tixier – Au pays des bonobos – 2011 – 50 mn

« Les bonobos vivent dans la grande forêt équatoriale de la République démocratique du Congo, et nulle part ailleurs. Les primatologues les considèrent depuis peu comme une espèce différente des chimpanzés, et comme nos plus proches cousins, avec plus de 99% de gènes en commun. Comme nous, ils marchent en position verticale, maîtrisent les outils, ont une conscience de soi, savent rire, éprouvent de la compassion et sont capables de différencier le bien et le mal. Malheureusement, les bonobos ne sont plus que quelques milliers. Ce documentaire propose de découvrir ces grands singes et leur société égalitaire et pacifique, où les conflits se résolvent par la sexualité. »

FILM EN ENTIER ICI SUR DAILYMOTION

 

5) Laurent Charbonnier – Une vie de singe – 2009 – 43 mn

« Au premier coup d’œil, on pourrait penser que les singes ont à peu près tous les mêmes habitudes, les mêmes occupations : manger, dormir, s’épouiller, se quereller à tout propos. Mais à y regarder de plus près, on découvre de subtiles différences entre les espèces, fussent-elles a priori très proches. Différences de mode de vie, différences de relations sociales, différences dans les habitudes alimentaires aussi bien que dans la vie sexuelle. C’est le propos de  ce documentaire qui suit, dans leurs activités ordinaires, quatre familles de primates : les babouins du Kenya, les magots au Maroc, les macaques du Japon et les orangs-outans de Bornéo. Il se propose de nous raconter leurs vies par le truchements de petites histoires enchâssées dans la grande histoire des singes. »(ARTE)

Très prochainement sur le blog, je concluerai donc cette année 2012 par un post consacré de nouveau aux grands singes, cette fois-ci du point de vue de leur extermination et des efforts menés ici et là pour les sauver, les réintégrer dans la vie sauvage et s’opposer à la déforestation. Un petit historique des massacres de singes sera également de mise.