Les enfants d’après – Bahrudin Bato Cengic (1968)

Bato Cengic – Les enfants d’après (Mali vojnici / Playing soldiers) – 1968 – Yougoslavie – 82 mn

« A cette époque c’était un film très dur (…) dans son vérisme. C’était un film difficile à propos d’orphelins qui ne savaient quoi que ce soit à propos d’eux-mêmes. Nous l’avons fait au bon moment. C’était le meilleur moment de le comprendre, parce que l’Europe avait beaucoup d’orphelins qui sont à nouveau manipulés, amenés dans une situation à jouer le rôle de Bosko Buha. J’ai l’impression que leur malheur a été utilisé »

(Bato Cengic, interviewé par Zdenka Aćin = traduction approximative à partir du serbo-croate). 

Formidable initiative de Bretagne et Diversité (BED) qui permet de découvrir ce film en ayant mis en ligne une version sous-titrée français. Il n’est pas édité en DVD et les autres versions qui circulent sur le net sont en VO sans sous-titrage (à moins de télécharger une version en VO et d’y ajouter un sous-titrage anglais qu’on peut facilement télécharger sur la toile). Pour rappel BED est lié au Festival de cinéma de Douarnenez qui se déroule en Bretagne chaque année et dont l’édition 2006 fut intitulée « Peuples des Balkans ». La programmation fut très riche d’après l’énumération partielle ICI des films projetés. Par ailleurs l’émission radio « L’écho du kezako » a récolté des retours de festivaliers en leur posant la même question :  « une image du cinéma des Balkans vous a-t-elle particulièrement marqué ? » (écoutable ICI).

C’est le premier long métrage du cinéaste bosniaque Bahrudin « Bato » Cengic. Auparavant il avait réalisé des courts métrages documentaires et a aussi été assistant de réalisation de Zivojin Pavlovic (pour Le retour en 1963). Sa filmographie a été récompensée par plusieurs prix, avec des films comme Le rôle de ma famille dans la révolution (1971) ou La poudre du canon (1990). Durant le siège de Sarajevo, il a tourné plus de 1000 minutes et en a fait un documentaire-essai intitulé Sarajevo. Il est décédé en 2007.

les-enfants

Réalisé en 1968 et sorti en salles en janvier 1969, Les enfants d’après est produit par Bosna Film établie à Sarajevo, un des principaux studios répartis dans chacune des républiques de la Yougoslavie (tel la Viba Film à Ljubljana mais moins important que les structures Avala Film à Belgrade et Jadran Film à Zagreb). Le tournage eut lieu dans le secteur de Dubrovnik en Croatie, en bord de rivière Ombla qui se jette directement dans l’Adriatique. Le film fut  sélectionné au Festival de Cannes 1968 mais ce dernier fut interrompu puis annulé par le mouvement étudiant et la solidarité de cinéastes (pour rappel, voir l’archive video ICI). Mirko Kovac est l’auteur du scénario et entre autres films il a aussi scénarisé le formidable Lisice (1969) de Krsto Papic (relayé ICI sur le blog) ou encore L’occupation en 26 images (1978) de Lordan Zafranovic. Parmi les acteurs, à signaler Stojan « Stole » Arandjelovic dans le rôle de l’homme adulte, soit un acteur prolifique du cinéma yougoslave qu’on retrouve aussi bien dans plusieurs films de la Vague Noire (notamment de Pavlovic, Djordjevic, Rakonjac ou encore Makavejev) que dans des films commerciaux plus en phase avec l’idéologie officielle (tels les films de partisans glorificateurs genre La bataille de Neretva).

« Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, un groupe d’orphelins de guerre se réunit dans un vieux monastère qui devient leur foyer. Leur seul amusement est de  » jouer à la guerre « . Un nouveau pensionnaire, un jeune garçon blond, refuse de participer à ce jeu. La sentence de ses camarades sera impitoyable… » (Synopsis du Festival de Douarnenez où le film fut projeté lors de l’édition 2006).

Film intégral en VO sous-titrée français :

(cliquer sur « regarder sur Vimeo », la lecture s’enclenchera sur la chaîne vimeo de BED

ATTENTION : le film reprend au générique vers la 20’50, commencer la lecture à cet endroit de la video )

 

Sans être un film de guerre puisque se déroulant dans l’immédiat après guerre, ce film se détache des valeurs prodiguées dans les films de partisans car ici il est question d’une violence idéologique et guerrière contaminant les enfants. Il y a des ravages et des séquelles qui se poursuivent au-delà de la guerre. Le film n’installe pas non plus un traitement manichéen, et les enfants de partisans et le fils d’officier nazi apparaissent aussi comme des victimes du monde adulte. La cruauté dépeinte dans certaines séquences est parfois stupéfiante tandis que d’autres scènes surprennent par un traitement à la limite du surréalisme. Pour ma part, je suis resté un bon moment scotché dans mon fauteuil une fois la séquence finale passée. La musique tirée de chants révolutionnaires parcourt le film, notamment dès l’ouverture du film et dans la dernière scène, mais elle n’a pas la connotation habituelle. A cet égard nous ne sommes pas très éloignés de L’embuscade (1969) de Zivojin Pavlovic même si les films demeurent différents. Là aussi l’entame se fait avec un chant révolutionnaire, sur le train de la révolution en marche :

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Courts métrages documentaires à la Neoplanta Film – Zelimir Zilnik (1967-71)

Zelimir Zilnik – 5 courts métrages documentaires produits par Neoplanta Film : 1967-1971 – Yougoslavie

« Les films des néoréalistes italiens faisaient partie des choses les plus puissantes que j’avais jamais vu. J‘étais aussi impressionné par le mouvement underground américain qui était un adversaire des clichés d’Hollywood (…) Quand je voyais les films de [Vittorio] De Sica, puis ceux qui venaient de la Tchécoslovaquie, de Pologne et de Hongrie, je décidai de devenir cinéaste. Je ne voulais pas regarder les films qui étaient pleins de violence, parce qu’ils détruisent leurs propres idées. Puis quelques autres films m’ont influencé aussi, comme Le Bonheur réalisé par Agnès Varda [1964] – pour moi ce film est une source inépuisable d’inspiration. » (Zelimir Zilnik, interview publiée sur Kinoeye

« Plus engagé que le cinéma tchécoslovaque, plus agressif que le cinéma hongrois, le cinéma yougoslave est probablement du point de vue politique le plus affirmé et limpide de toutes les cinématographies socialistes » (Le critique français Marcel Martin, 1969)

Né dans un camp de concentration, Zelimir Zilnik  est un cinéaste serbe dont le premier long métrage de fiction Rani Radovi (Travaux précoces, 1969) a été relayé ICI sur le blog, une évocation féroce qui « tente de démystifier les mythes religieux du socialisme » (Zilnik)C’est un cinéaste qui a contribué à la « Vague Noire » du cinéma yougoslave, soit à la base une désignation de la nouvelle vague yougoslave (le Novi film) qui fut formulée en 1969 par Vladimir Jovicic, un membre du parti communiste yougoslave. Ce terme accusait notamment la tendance de ce cinéma yougoslave à être « pessimiste« , « nihiliste » et relevant d’une « hérésie anti-socialiste« . A partir du début des années 70, la Vague Noire explose; la censure monte d’un cran, les pressions s’intensifient et il y a des obstacles pour les cinéastes les plus véhéments de cette tendance du nouveau cinéma yougoslave, parmi lesquels Zilnik :

« La destruction de la Nouvelle Vague et le changement de son nom en Vague Noire est l’exemple évident d’un procédé vaste, efficace et auto-destructeur de [cette] opération. La phase la plus créative de notre cinéma national a été mise à l’arrêt. Des réalisateurs comme Makavejev, Petrović, Pavlović et beaucoup d’autres n’ont pas mené de nouveaux projets. En raison de son film Plastic Jesus, Lazar Stojanović a été condamné à deux ans de prison. Ils ont interdit tous mes films qui avaient été faits jusque-là : cinq documentaires et Rani Radovi. » (Zelimir Zilnik, interview avec Dominika Prejdova)

Plus que la seule critique du contenu pessimiste en tant que tel, la condamnation initiale visait aussi le fait de diffuser une image négative de la société yougoslave, ne correspondant pas aux mythes fondateurs de la Yougoslavie de Tito (fraternité et unité, etc). Or la filmographie socialement engagée de Zelnik a bousculé cette image.

Ses premiers courts métrages documentaires relayés ci-dessous ont été produits par la Neoplanta Film, une petite société de cinéma créée en 1966 à Novi Sad en Voïvodine (Serbie) et qui a stoppé son activité en 1986. Avec ces films Zilnik aborde des problématiques sociales de la Yougoslavie où il privilégie le quotidien d’une humanité marginalisée tout en évitant le pathos. Bien qu’originaire du cinéma vérité, dès ces débuts professionnels il insère des éléments narratifs et maintient une distance avec le réalisme par un recul critique, donnant lieu à des éléments qui approfondissent le contenu :

« L’essence d’un documentaire est de ne pas trahir les personnalités des personnes qui y figurent. Cela signifie que ça serait une mauvaise chose de représenter un enfant bien élevé comme un délinquant juvénile. Mais lorsque nous montrons une personne sans-abri ou un oisif comme il ou elle est, alors je pense que nous pouvons incorporer quelques éléments narratifs afin d’exprimer leurs situations d’une manière plus efficace. D’une certaine façon, dès que nous commençons le tournage d’un film nous trahissons toujours la réalité. » (Zilnik, 1968)

« Zilnik maintient une certaine distance avec ses sujets et protagonistes et évite le pathos et la sentimentalité, choisissant plutôt une structure en mosaïque qui incorpore des éléments de provocation, de débat et d’humour, qui à première vue semblent même contredire les questions et les impressions qu’il veut exprimer. Il interroge les choses d’une manière détachée, et dans leur forme finale ces éléments renforcent la véracité du film et l’aide en exposant une multitude de niveaux, offrant de nouvelles perspectives sur les réalités complexes des protagonistes. » (Dominika Prejdova, « Le cinéma socialement engagé selon Zelimir Zilnik », 2005) 

Plus tard il a donné lieu à une forme de docu-fiction, à une dramatisation du documentaire (notamment pour la télé yougoslave après un exil de quelques années en Allemagne) tout en gardant une veine sociale et politique jusqu’à ces dernières années puisque ses longs métrages documentaires se focalisent par exemple sur les immigrants au sein de la forteresse Europe, en particulier sa trilogie Kenedi (2003-2007) basée sur le parcours d’un Rom.

 

1) Journal de jeunes villageois en hiver – 1967 – 15 mn   

Originaire de Novi sad, Zilnik a tourné ce premier film professionnel dans des villages alentours (Bukovac, Krcedin et Futog). Focus sur une population rurale à travers festivités locales (bal, bar, célébration religieuse etc) où il est question du temps libre de la jeunesse des villages, sur lesquels des anciens donnent leur sentiment. Pas d’approche ouvertement politique ici, si ce n’est un tableau plutôt sombre (la place de l’alcool par exemple) et le témoignage d’une envie d’ailleurs. Outre le réalisme documentaire, l’approche de Zilnik flirte avec des aspects fictionnalisants.  

Film intégral en VO sous-titrée anglais :

Un passage m’a fait pensé à une séquence forte de Quand je serai mort et livide de Pavlovic (présenté ICI sur le blog), fiction réalisée la même année et où le personnage principal Jimmy Barka tente sa chance à un concours de chant. Il se fait rabrouer par un jeune public acquis à une musique moderne en vogue à la ville et notamment influencée du rock occidental; le répertoire provincial ne plaît plus. Or ce court métrage de Zilnik porte aussi un passage (début de film) avec une jeune chanteuse dans un bar dont la performance rappelle le style de Jimmy Barka. Soit un chant bien ancré dans le folklore provincial serbe, distinct de la culture urbaine de la jeunesse.

Image tirée de Journal de jeunes villageois en hiver ;

(une chanteuse sur scène d’un bar de village)

court

Extrait de Quand je serai mort et livide (1967) :

(le jeune public est hostile à ce folklore, « assez de ces trucs ! » crie une femme. Jimmy Barka est à la marge du développement industriel et urbain, sillonnant davantage la province serbe)

Une autre séquence de Journal de jeunes villageois en hiver montre cette fois-ci un groupe rock sur scène lors d’un bal de village, une culture semble se glisser en province.

Extrait de Journal de jeunes villageois en hiver :

(rock au bal du village)

A noter que le cinéaste croate Krsto Papic a réalisé en 1971 un petit documentaire sur un festival de musique dans un village, associé à un concours de miss beauté (se côtoient folklore musical provincial et culture urbaine, en plus de la tenue d’un événement d’origine urbaine) : Un petit spectacle de village (1971).

 

2) Petits pionniers – 1968 – 12 mn

Une approche socio-politique apparaît plus clairement dans ce deuxième film. Les pionniers en Yougoslavie était une organisation à laquelle adhéraient les enfants et qui promouvait le sentiment national yougoslave, véhiculant une image de l’enfant heureux. Placée sous la tutelle du parti communiste yougoslave, l’organisation des pionniers était intégrée à l’Etat. Ici, le titre du film vient d’une chanson de pionniers de 1968 mais les enfants sont autres. Il s’agit d’enfants de la rue et qui enfreignent la loi (vols etc). Ils et elles témoignent de leurs vécus (misère, confrontations aux autorités, abus sexuels) tandis que les images établissent parfois un rapport contrastant avec la noirceur des propos tenus, ainsi ces moments où les enfants s’amusent dans des lieux délabrés. Deux mères apparaissent également dans le film, dont une qui affirme l’impuissance à canaliser les enfants.

Si le titre évoque l’enfant pionnier de l’idéologie officielle, dès la séquence d’ouverture le film développe une autre image en contrepoint vis-à-vis de ces enfants marginaux : celle d’une émission télé où des gosses rient de bonheur devant le spectacle d’un acteur populaire (« Gula »). C’est sans doute un renvoi au décalage entre l’image véhiculée par l’idéologie d’une part et une réalité sociale de l’autre. Cette dernière est constituée d’une jeunesse qui n’est pas intégrée dans la vision officielle, tout comme elle ne l’est pas dans la société yougoslave. D’ailleurs, approchée sans misérabilisme, elle vit ses propres plaisirs à la marge (séquences de jeu filmées dans les environnements miséreux des enfants). Ainsi Zilnik s’intéresse à une marge, celle du milieu sous-prolétaire (ou Lumpenprolétariat), absente des films commerciaux yougoslaves de l’époque. C’est proche des choix d’autres cinéastes yougoslaves des années 60, tel Pavlovic dont les deux films de 1967 se déroulent également dans des bas fonds (Le réveil du rat – relayé ICI sur le blog – et Quand je serai mort et livide). Fait intéressant, les propos enregistrés d’une dispute entre enfants laissent apparaître que les conditions de ruraux profonds (en tout cas le sous titrage anglais mentionne « yokel » qui se traduit grossomodo comme « cul terreux », « fruste ») et de « tzigane » sont connotées négativement car employées comme insultes. Voilà qui témoigne d’inégalités et tensions d’un monde adulte ébranlant quelque peu le socle national de la fraternité et de l’unité.

Film intégral en VO sous-titrée anglais :

 

 

3) Chômeurs – 1968 – 8 mn :

« Le film représente une série de portraits et de situations où les gens se sont retrouvés après avoir été licenciés pendant le temps des réformes économiques qui devaient établir une économie de marché en Yougoslavie. Dans les interviews, les gens évoquent leurs doutes et confusion parce qu’ils avaient attendu du socialisme qu’il leur donne plus de sécurité sociale. Ils critiquent la bureaucratie parasitaire, ils signent pour partir en Allemagne et y travailler depuis que la Yougoslavie a signé un accord sur la prise en charge de la main d’oeuvre. » (synopsis sur le site internet Zelimir Zilnik).

Film intégral en VO non sous-titrée :

(pour voir le film avec sous-titrage anglais, télécharger la video YT sur le lien ICI, les sous-titres ICI)

 

 

4) La tourmente de juin – 1969 – 10 mn :

« Le film documente les manifestations étudiantes à Belgrade en Juin 1968. Il a été tourné en grande partie dans la cour du Kapetan Misino Zdanje (bâtiment de la Faculté de Philosophie) où les étudiants se sont rassemblés et où des artistes ont participé, montrant ainsi leur solidarité avec les étudiants. » (site internet Zelimir Zilnik)

En mai-juin 1968 la Faculté de philosophie fut le secteur étudiant le plus radical de Belgrade. Si le film aborde la répression (sans doute celle qui s’est abattue le 3 juin sur le cortège reliant la cité universitaire et le centre ville), à l’image du discours final de Stevo Zigon (acteur de théâtre) ce qui ressort le plus de ce film c’est la critique de la « bourgeoisie rouge », la bureaucratie installée du régime en place. Le décalage entre d’une part l’idéologie de la révolution supposée ayant favorisé l’embourgeoisement d’une élite du parti et d’autre part la réalité sociale – le chômage par exemple, parmi les éléments les plus mis en avant dans les manifs de l’époque -, suscite des appels à la vraie révolution en retournant aux sources et c’est ainsi que Marx revient avec force dans les discours et les banderoles. Rani Radovi reprend ce contexte incriminant la « bourgeoisie rouge », tout en approfondissant le décalage entre préceptes révolutionnaires et réalité. Les personnages principaux y représentent une jeunesse se butant à la réalité et contredisant dans la pratique les principes révolutionnaires qu’elle est censée diffuser dans les monde ouvrier et rural, allant jusqu’à tuer l’élément anarchisant de leur groupe (en l’occurrence une étudiante nommée « Yugoslava »).

Film intégral en VO sous-titrée anglais :

En complément, découvrir aussi le court-métrage Studenski grad (1964) de Jovanovic (relayé ICI sur le blog), un film qui porte sur la précarité de la cité universitaire de Belgrade et annonce en quelque sorte le mouvement étudiant de 1968 qui portait notamment sur les inégalités sociales.

J’encourage également à lire le petit texte publié ICI par Radoslav Pavlovic, un étudiant de l’époque devenu syndicaliste à IWW et qui revient sur ce juin 68 à Belgrade. Des précisions sont données sur le contexte, le déroulement et la fin du mouvement avec notamment le rôle du beau-père de Slobodan Milosevic … La fin du texte fait même le point sur les dérives nationalistes de plusieurs figures engagées de l’époque et d’autres y ayant résisté (tel le cinéaste Lazar Stojanovic, emprisonné quelques années par le régime suite à un film qui sera prochainement relayé sur le blog). D’ailleurs on y apprend que l’acteur dramatique slovène Stevo Zigon qui conclue le film par un discours « récitait en 1968 Robespierre devant les étudiants. En 1989 il est devenu l’adepte le plus fougueux du “peuple céleste” [serbe] « . De quoi appuyer un peu plus la réflexion acide portée par Rani Radovi de Zilnik.

A noter que ce film est une deuxième collaboration avec Branko Vucicevic (ici crédité au son), précédée immédiatement par celle pour le long métrage Rani Radovi réalisé la même année. Scénariste et critique serbe n’ayant jamais intégré l’establishment académique, Vucicevic fut un acteur important de la scène culturelle de Belgrade des années 60 et a eu influence sur des films importants; il a notamment co-scénarisé Rani Radovi de Zilnik et Une affaire de coeur (1967) du cinéaste serbe Dusan Makavejev (présenté ICI sur le blog) ou encore scénarisé Le radeau de la méduse (1980) du slovène Karpo Godina (présenté ICI sur le blog). En parlant de Godina, on le retrouve dans le cinquième court métrage documentaire réalisé par Zilnik (ci-dessous).

 

5) Film noir – 1971 – 14 mn :

Une nuit, Zilnik ramasse un groupe d’hommes sans-abri dans les rues de Novi Sad et les ramène à la maison. Alors qu’ils se défoulent dans sa maison, le cinéaste tente de « résoudre le problème des sans-abri » en portant tout le long du film une caméra comme témoin. Il parle aux travailleurs sociaux, les gens ordinaires. Il s’adresse même à des policiers. Ils ferment tous les yeux devant le «problème». (site internet Zelimir Zilnik)

Un des axes principaux de ce film c’est l’absence de place pour les sans-abris, comme s’ils devaient disparaître de la société. La mise en scène de Zelnik qui héberge pour un nuit des sans-abris  les invite dans l’image. C’est comme une métaphore : dans le quotidien ces individus sont rejetés de la société et non admis dans l’image. Film Noir les amène aussi à exposer leur point de vue, ne se cantonnant pas à un récit de leurs conditions de misère. Ainsi Zilnik leur donne une expression politique, contraire à leur invisibilité, à leur disparition plus ou moins permise par le fonctionnement de la société et acceptée au sein de la population.

Voici un extrait d’interview où Zilnik contextualise la réalisation de Film noir :

« Au cours des huit années entre 1964 et 1972 plus de dix films « nouveaux, libérés » ont été réalisés en Yougoslavie, tous exempts de didactique, de réalisme socialiste et de propagande du Parti. Ces films ont été faits à l’époque du «Titisme mature», un moment où le modèle yougoslave était plus ouvert, plus réussi et plus communicatif que les autres modèles de socialisme d’Etat. Même à cette époque, le « nouveau cinéma » [Novi film] était souvent une production marginale par rapport aux spectacles  partisans et méga-coproductions avec l’Occident filmées dans les studios Jadran Film à Zagreb et Avala Film à Belgrade [se rapporter au très bon documentaire Cinema Komunisto présenté ICI sur le blog]. En outre, Aleksandar Petrović, Pavlović, Makavejev, Hladnik, Krsto Papić, Purisa Đorđević et d’autres avaient du succès parmi les critiques, à la fois intérieures et extérieures, et avec le public aussi bien. Donc, quand aujourd’hui on pense à la scène du film des années soixante, on pense immédiatement à la vague noire . Et d’où vient mon Film Noir ? Il a été stimulé par la désapprobation idéologique du libéralisme anarchique à laquelle ces films ont été soumis après 68, dans l’offensive à l’ordre du jour de re-Stalinisation entreprise par le régime qui a été secoué dans ses fondements par les «tremblements de terre» déclenchés lors de l’agitation étudiante contre la «bourgeoisie rouge» en Juin 1968 et par l’occupation de la Tchécoslovaquie, en particulier par l’élimination du modèle de Dubček en Août 68. (…) J’ai réalisé Film Noir au début 1971, lorsque la campagne idéologique contre la Nouvelle Vague avait atteint son apogée. Avec ce documentaire, qui est peut-être plus un essai, je voulais exprimer ma vue sur la mystification hystérique du film et de la critique sociale. Dans les circonstances actuelles, il est presque impossible de comprendre la portée et la gravité de cette campagne idéologique. Le parti tout entier, l’Etat et la police, environ dix mille personnes, ont été occupés à exclure, persécuter, « critiquer » et bloquer ces personnes qui ont été stigmatisées comme «ennemis idéologiques». Sous le socialisme d’État, une telle forme d’exorcisme a été un outil très important de «discipline». Il est intéressant de noter, dans une Yougoslavie qui avait en tout cas un système plus ouvert, une politique définie de l’auto-gestion et la libre circulation à l’ étranger, que le Parti n’a pas exclu les campagnes et les programmes de «nettoyage» typiques des modèles staliniens. » (Zilnik, interview avec Dominika Prejdova)

Film intégral en VO sous-titrée anglais :

Avec ce film, Zilnik questionne également le travail documentaire. Cela n’est pas un hasard s’il se met en scène dans son travail et dans l’accueil des sans-abris chez lui, en présence de sa compagne et de sa fille. Nous comprenons que le cinéaste n’a pas de solution pour ces individus hébergés chez lui, soit une réplique du rejet sociétal, ce sont des rébus de la société. Et en fin de film il les met dehors car son tournage se finit, sa bande de film se termine et le sujet documentaire avec. Par ce commentaire auto-critique glissé dans le film, il y a un questionnement sur le pouvoir du documentaire quant à la situation des personnes filmées. S’agit-il d’un simple spectacle ? C’est en tout cas une lecture proposée par Petar Joncic dans un livre édité en 2002 :

« La question que Zilnik pose dans ce film est de savoir combien de ses précédentes tentatives pour changer le monde à travers ses films ont réussi à changer sa propre vie et l’attitude envers le monde. Il marque également l’émergence d’un cinéma humaniste abstrait qui a servi comme dispositif critique, incluant souvent la propre vie du cinéaste comme un objet potentiel de la critique. Le dernier plan du film – dans lequel Zilnik annonce qu’après avoir accepté six personnes sans-abri dans sa vie pendant une courte période, il est à court de bande pour le film et qu’il est temps pour eux de prendre congé les uns des autres – peut être interprété comme un spectacle libéral de la démagogie et l’ insensibilité de sa part envers ces personnes, mais il peut aussi être considéré comme un acte d’auto-réprimande en « laissant la dette impayée » pour soi-même et sa profession ». (Petar Joncic, cité dans « Le cinéma socialement engagé selon Zelimir Zilnik »)

 

Ainsi ces cinq premiers court métrages documentaires produits par la Neoplanta Film se distinguent notamment par la place accordée au lumpenprolétariat (ou sous-prolétariat), aspect qui se prolongera tout au long de la filmographie de Zelnik. A cet égard, et cela sert de conclusion à cet article du blog, je propose un large extrait du texte « Behind Scepticism Lies the Fire of a Revolutionary ! » de Branislav Dimitrijevic, publié sur le site officiel de Zelimir Zilnik. Le propos est plutôt intéressant par l’interprétation suggérée de cette focalisation filmique sur les bas fonds. Par ailleurs, à la lecture de ce texte j’ai eu en mémoire le film yougoslave Jeune et frais comme une rose du serbe Jovanovic (1971, relayé ICI sur le blog). Censuré pendant 35 ans, ce long métrage de fiction apparaît de nos jours comme annonciateur d’une histoire récente, avec une sphère criminalo-fascisante associée au pouvoir du régime Milosevic et aux massacres perpétrés :

« Le lumpenproletariat était un excédent non désiré du socialisme. Pourtant, comme cela a été démontré plus tard, c’était devenu une force politique très importante qui a été utilisée au cours des processus conduisant à la disparition de la Yougoslavie à la fin des années 1980, et surtout pendant les guerres des années 1990 (…). Au lieu de cacher les représentants de cette «sous – classe» dans le socialisme quand ils ne sont pas eu de rôle structurel, Zilnik leur a offert des rôles dans ses films. Il avait l’ intention de communiquer avec ces personnes, afin non seulement de les rendre visibles, mais aussi de confirmer leur rôle important dans la construction du sens de la réalité. En outre, il a voulu remettre en question ses propres attitudes ironiques. Cela a été fait d’ abord par l’observation de leurs «pratiques matérielles» (dans les premiers films), puis en contredisant leur statut à l’incapacité de l’idéologie officielle de les intégrer dans la société (comme dans un de ses films cruciaux, Film noir) et plus tard, dans ses films de télévision des années 1980, il les emploie littéralement comme ses acteurs. Zilnik a refusé d’utiliser des acteurs professionnels, et par ce refus , il en a fait le symbole de sa non-participation à la création culturelle qui a définitivement évolué vers des salles comme vitrines de la culture verbale de la « mild dissidence » dans le socialisme. (…) Si nous partons de l’observation de Marx, et d’un usage familier général du terme, le terme « lumpen » porte une connotation entièrement négative. Ici , nous avons une image de certains résidus sociaux qui sont seulement mis en mouvement dans le but de servir et de renforcer la politique régressive comme le fascisme ou toute forme contemporaine du populisme. (…) La mission de Zilnik était à venir avec une certaine re-définition ainsi qu’une ré-invention du rôle de cette sous – classe. Nous pouvons spéculer qu’il a été motivé par l’histoire de sa propre vie, comme orphelin né dans un camp de concentration et quelqu’un qui n’a donc appartenu à aucune identité de classe héritée. Pourtant, Zilnik ne limite pas son approche à une certaine empathie humaniste envers les plus démunis, mais a exploré l’imprévisibilité de la politique et le rôle social de ce groupe. Il n’y a pas de sentimentalisme dans son approche mais il y a une compréhension pour une certaine créativité par en bas (par opposition à modernisation-du-dessus qui était la tendance de la politique culturelle) que Zilnik observe et plus tard incorpore dans ses films, en particulier dans ceux qui sont faits pour la télévision dans les années 1980. » (Banislav Dimitijevic, « Behind scepticism lies the fire of a revolutionary »)

Cinema Komunisto – Mila Turajlic (2011)

Mila Turajlic – Cinema Komunisto – Serbie – 2011 – 101 mn

« Je suis née du temps de la Yougoslavie de Tito et de nombreux aspects du culte de la sa personnalité et du système communiste ont marqué mon enfance, tels que le fait d’être incorporée dans le mouvement des « pionniers » ou de jurer loyauté envers Tito (mort depuis sept ans à ce moment là). Je me souviens très clairement du jour où le portrait de Tito a été enlevé de notre classe et remplacé par celui de Milosevic. La Yougoslavie de Tito a été si catégoriquement gommée pendant les années 90 qu’il n’en restait que peu de choses en 2000. Puis, au cours des années 2000, on a voulu effacer de la mémoire officielle tout notre vécu des années 90 sous le régime de Milosevic. Cinema Komunisto a été ma façon d’exprimer ma révolte contre cette éradication du passé. Je pense que la plupart des problèmes que la Serbie rencontre aujourd’hui découlent de cette amnésie »

(Mila Turjlic, interviw au Festival du Film de Tribeca 2011)

« Cinema Komunisto est un voyage à travers la fiction et la réalité d’un pays qui n’existe plus qu’au cinéma. Tito, le président yougoslave, créa à Belgrade un « Hollywood de l’Est » attirant des stars comme Richard Burton et Orson Welles pour ajouter une touche de glamour à l’effort national. Avec le soutien inconditionnel de l’Etat et de l’armée, les cinéastes avaient carte blanche pour faire revivre les exploits militaires de Tito. Son projectionniste personnel est le guide exceptionnel de ce voyage dans ces super-productions qui glorifièrent une Yougoslavie idéalisée. » (Synopsis de la coopérative Mutins de Pangée qui a édité en DVD le documentaire)

Bande annonce :

 

J’ai régulièrement évoqué ce documentaire dans des notes du blog consacrées à des films yougoslaves, voire aussi pour d’autres films dont le documentaire Kuxa Kanema (2003, ICI sur le blog). Ce dernier porte sur le cinéma du Mozambique avec une démarche proche de celle développée ici par la cinéaste serbe Mila Turajlic, soit une métaphore du pays à travers le cinéma. L’édition DVD des Mutins de Pangée – munie d’un bon accompagnement (livret + bonus video) – était donc la bienvenue pour découvrir Cinema Komunisto, tardivement projeté en France (deux ou trois ans après sa réalisation il me semble !). Intrigué depuis un certain temps, j’ai trouvé ce documentaire formidable.

Un documentaire particulièrement frappant en vis-à-vis des films du novi cinema et de la vague noire yougoslaves que je découvre et relaie parfois sur le blog grâce à des internautes qui publient sur YT ou autres des films en VO (et sous-titrage anglais parfois téléchargeable sur la toile !). Une bonne nouvelle tant le cinéma yougoslave est peu accessible en France, si rarement projeté et peu édité en DVD (Malavida a quand même initié une série « Black wave yougoslavian » avec deux films excellents de Pavlovic, dont Quand je serai mort et livide relayé ICI sur le blog). Bref, les réalisations du « novi cinema » (partiellement désigné comme « vague noire » à partir de 1969) sont caractérisées d’éléments pessimistes et/ou de parti-pris formels expérimentaux ou « modernes » et se démarquaient de la production cinématographique dominante. Celle-ci véhiculait l’idéologie officielle optimiste en nourrissant un mythe national, à travers des films de partisans glorificateurs, promouvant l’autogestion réussie ou encore la fraternité et l’égalité ethniques effectives. Mais une approche du cinéma yougoslave qui se focaliserait que sur les films critiques et novateurs présente une double contrainte : d’une part s’empêcher de mieux les comprendre en ignorant la production majoritaire du cinéma yougoslave; d’autre part le danger de percevoir ces films selon un régime binaire limité et stéréotypé (pro-socialiste ou non) qu’on peut d’ailleurs retrouver dans le regard occidental sur d’autres films de l’Europe de l’est (nouvelles vagues tchécoslovaque, hongroise etc). Pour l’anecdote une actrice comme Milena Dravic, star du cinéma yougoslave, a joué aussi bien dans des films pleinement acquis à l’idéologie officielle que dans des films du novi film et en particulier de la « vague noire » contestée et réprimée par le régime (dont des films de son mari Kokan Rakonjac décédé en 1969 et censuré à plusieurs reprises auparavant). Il ne faudrait donc pas limiter son regard sur le cinéma yougoslave en fermant des portes de compréhension :

« (…) à la différence d’autres pays de l’Europe de l’est, il n’y avait pas d’ouvrage de référence sur le cinéma yougoslave. Les ouvrages existants ne faisaient que relayer des faits qui parfois étaient faux. J’ai compris que tout film du « nouveau cinéma », aussi intéressant qu’il était, me poussait à aller voir ce qu’il y avait avant pour mieux le comprendre. J’ai aussi compris qu’il fallait dépasser la simple question de savoir si un film était dissident ou pas. Il est réducteur de considérer un film seulement comme anticommuniste ou pas. »

(Daniel J. Goulding, bonus DVD. Auteur en 1985 du livre Le film libéré – L’expérience yougoslave, fruit du premier travail universitaire sur le cinéma yougoslave)

Le documentaire de Turaljic constitue donc un formidable pendant en évoquant le cinéma dominant de l’époque. Paradoxalement, les grands centres de production sont aujourd’hui en voie de désintégration et la « cité du cinéma » de Belgrade (le grand studio Avala Film) ressemblent à une ruine, métaphore très parlante d’un fantôme du passé. Cinema Komunisto se concentre sur Avala Film mais il y avait au moins un grand studio par république, tel le Jadran à Zagreb en Croatie (d’une importance similaire à Avala) ou encore Viba Film à Ljubljana en Slovénie. Le documentaire a été critiqué ici et là, il me semble, pour dégager une forme de nostalgie titiste.

« C’est vrai que Tito était un dictateur, mais un dictateur différent de ses homologues à l’Est. C’est le seul à avoir ouvert les frontières, permettant à beaucoup de Yougoslaves d’aller travailler en Allemagne. Il a aussi instauré une forme de liberté économique ouvrière. Sa dictature s’est surtout exercée à travers les persécutions et l’absence de liberté politique, ce que je suggère dans certains passages. Je ne voulais pas faire un film didactique. Nous avons beaucoup travaillé sur le montage pour mettre en scène l’autoritarisme qui est caché dans le décor afin que le spectateur le sente et construise ses propres représentations. » (Mila Turajlic dans une interview)

Certes il y a une teneur parfois mélancolique, en particulier quand l’illusion s’écroule, mais il serait dommage de percevoir le film comme l’expression d’une nostalgie naïve d’un régime politique, d’une période historique. La cinéaste traduit également des liens avec son enfance, ainsi peut-on également percevoir la première séquence qui compose des images d’un environnement mythologique, non sans quelque teneur émotionnelle (la musique etc). Si nostalgie il y a, c’est par rapport à un vécu effacé et non en référence au dictateur. Aussi elle expose le mythe de manière à ce qu’on tâte la force de l’illusion – les grosses coproductions internationales avec ses invités de grande marque issus d’un autre mastodonte idéologiquement très puissant à fournir du rêve, Hollywood, l’incarnent parfaitement-, mais avec un pas de recul, une porte entrouverte sur les coulisses et parfois il y a même un traitement humoristique (notamment sur le côté mégalo de cet « Hollywood de l’Est »); en tout cas il y a de la place pour que le spectateur puisse exercer sa critique tout en ressentant la force de l’illusion, cette Yougoslavie qui tend à être effacée de nos jours.

Le choix de faire de Tito un personnage central du film n’est pas un choix nostalgique et cela prend sens dans le passage consacré à sa mort tant elle raisonne avec une période, celle de la Yougoslavie. Comme le dit Turajlic plus haut, le documentaire ne positionne pas un regard didactique sur la présidence de Tito. Le choix a été semblable dans le documentaire Kuxa Kanema (mentionné plus haut en introduction d’article) : le premier président du Mozambique Machel Samora est un fil directeur du documentaire, parce que là aussi il incarne une période passée et un mythe, celui du Mozambique indépendant socialiste et ses promesses, l’élan idéologique qui accompagne les premières années de l’indépendance (avec des archives filmées du président Samora scandant régulièrement le documentaire); la réalisatrice (portugaise) n’est pas nostalgique dans sa démarche (c’est même critique) mais par exemple elle relaie de terribles images filmées de funérailles où la population le pleure, de la même manière que Cinema Komunisto insère des images de la population en pleurs quand Tito mourut. On peut y lire autre chose qu’une propagande. C’est également un procédé à l’oeuvre chez un cinéaste comme Pier Paolo Pasolini qui insérait dans Uccellacci e Uccelini (1966) des images des funérailles du leader du PC italien Togliatti (ce n’était pas ses propres images il me semble), dans un film qui commentait l’idéologie. Cette séquence marquante ne figurait pas une nostalgie personnelle vis -à-vis du leader politique mais plutôt la mort d’une époque qu’il incarnait, d’un idéal du communisme et des valeurs qu’il représentait – effectivement réalisé ou pas ce n’était pas l’enjeu du procédé, mais ce qui partait avec lui (une époque où Pasolini parlait de « mutation anthropologique » causée par « l’idéologie hédoniste » de la société de consommation …).

Extrait de Uccellaci e uccelini (1966, Pasolini) :

(Les funérailles de Togliatti)

J’en reviens au au parallèle avec Kuxa Kanema. Après la séquence composée d’archives filmiques sur les funérailles du président de la République Populaire du Mozambique Machel Samora, une cinéaste ayant participé à l’aventure cinématographique mozambicaine tombée dans l’oubli rappelle que les films de cette période, « bien ou mauvais« , sont encore là mais qu’ils existent sans exister. Telle une métaphore du Mozambique et ses espoirs liés à l’indépendance :

What happened in that building [Institut National du Cinéma] is exactly the image of the country : in the end, the walls are there, the building is there, the films are there, good and bad, kept in the same cans, with the same labels, in the same storerooms etc, and it’s something which exists without existing, and then gives a sensation a strange sort of anguish, everything that was made was not destroyed, but also does not exist.

(une mozambicaine dans Kuxa Kanema

Or dans Cinema Komunisto Veljko Bulajic, le réalisateur de la superproduction La bataille de Neretva, tient des propos en fin de film qui représentent bien je trouve l’approche de Mila Turaljic, parfois proche des exemples qui ont précédé :

« Je pense que l’image de la Yougoslavie, de la vie en Yougoslavie, et du style de pays que c’était, tout ça deviendra de plus en plus flou au fur et à mesure que le temps passera. Tout ça disparaîtra dans un brouillard. Une ignorance totale de ce que ce pays a été, qu’il soit vilipendé ou glorifié comme un pays d’absolu bien être. »

(Veljko Bulajic, propos tenus dans Cinema Komunisto)

Sans se restreindre à une lecture didactique – détourner le regard parce que « vulgaire propagande » serait refuser de regarder le passé, de la même manière que des films de la vague noire étaient désignés comme anti-yougoslaves alors qu’ils révélaient des problématiques réelles fissurant le mythe avant l’heure -, l’émergence d’un passé à travers le cinéma est un des aspects qui m’a le plus frappé. Même si je trouve que les archives sont trop insistantes sur La bataille de Neretva (en même temps c’est un élément clé de la trame narrative du documentaire) et que paradoxalement le corpus d’images du cinéma yougoslave n’est pas assez élargi (le même film revient avec force), l’insert d’archives est mis en scène avec beaucoup de finesse. Cinema komunsito a même été récompensé au Focal International Award du prix du meilleur montage d’archives. La cinéaste a souvent déclaré sa passion des archives et pour le documentaire elle a regardé énormément de films, classant d’innombrables extraits.

« Je suis une passionnée des archives (…). J’aime découvrir des situations dans les images du passé. »

(Mila Turajlic, bonus DVD de Cinema Komunisto)

L’agencement entre les images de films est très bien choisi car ne nécessitant pas une reconnaissance des sources, parlant sans besoin d’une culture cinéphile (bien que j’ai reconnu des films récemment découverts dans certaines images extraites). Il y a notamment la séquence d’ouverture qui donne des frissons avec l’incontournable Milena Dravic, cette actrice présente dans différentes composantes du cinéma yougoslave, du film de partisans aux comédies commerciales en passant par les films les plus contestés de Dusan Makavejev (WR, les mystères de l’organisme en 1971 etc) ou de Zivojin Pavlovic (L’embuscade en 1969 et sa vision noire de la libération, où « la révolution est victime de la révolution » dit justement Daniel J. Goulding dans un bonus du DVD). Surtout il y a régulièrement un aller-retour entre présent et passé sur de mêmes lieux, tel le musée Militaire de Belgrade avec l’inauguration de Tito (archives) et la venue dans le présent où figure d’ailleurs un plan symptomatique : un panneau « No passage » qu’il faut contourner, soit un net renvoi à l’amnésie et la tendance à ne pas (pouvoir) regarder en arrière.

Image de Cinema Komunisto – Il faut forcer le passage :

(Musée militaire de Belgrade, inauguré par la venue de Tito dans une archive filmique)

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Autre exemple avec l’entrée du studio Avala Film (« la cité du cinéma ») à Belgrade, avec archive filmique et délabrement du présent :

Extrait de Zvizduk u osam (Sava Mrmak, 1962) publié sur la chaîne Vimeo de Turajlic

 (images tournées devant le studio Avala et insérées dans Cinema Komunisto)

 

Ainsi Cinema Komunisto opère un regard en arrière, non par nostalgie mais pour s’arrêter sur un passé qui tend à disparaître, pour mieux saisir ce qui a précédé. Or le cinéma yougoslave, même dans son pan le plus officiel, permet de se retourner et de poser un regard, de palper de cette Yougoslavie devenue un fantôme. Est-ce légitime de se retourner ou faut-il passer son chemin, afin ne pas réactiver des plaies ou des illusions et foncer droit devant ?

Et là, en ressassant le documentaire, m’est revenu en tête H-8 de Nikola Tanhofer. Réalisé en 1958, ce film yougoslave (dont je crois aucune image n’apparaît dans Cinema Komunisto) m’a littéralement scotché dans mon fauteuil à une heure tardive de la nuit. Il fut d’ailleurs récompensé de l’Arena d’or du meilleur réalisateur au festival du Film Yougoslave de Pula dont il est question dans le documentaire. Hormis son entame, son déroulement me semblait d’abord relativement anodin (en plus d’être gêné par un sous-titrage anglais que je comprenais par intermittence). Puis vient une séquence tout à fait incroyable vers la fin du film où s’exprimait comme une métaphore cinématographique du pays, surtout avec le recul d’aujourd’hui. Le film narre une collision entre un bus et un camion causé par un automobiliste qui a pris la fuite. L’accident en lui-même occupe la longue séquence d’ouverture, indiquant le nombre de morts et les sièges numérotés concernés dans le bus. Puis le film fait un retour en arrière en développant les personnages qui occupent le bus et le camion, non sans faire apparaître des éléments qui ne vont pas unanimement dans le sens d’une société où « tout va bien » (il y a des disparités économiques par exemple). Alors que les personnages du bus, auxquels on peut s’attacher avec plus ou moins d’affinité, changent de place numérotée et qu’on ne sait qui va mourir, juste avant la collision se déroule une séquence en musique, chargée de « nostalgie » ou du moins d’humanité (mais peut-être sommes-nous l’automobiliste qui ne se retourne pas ?) :

Extrait de H-8 (1958, Nikola Tanhofer) – Juste avant l’impact :

(le film intégral en VO sous-titrée anglais ICI sur You Tube)

Comment ne pas y voir une représentation de la Yougoslavie (c’est une vision d’aujourd’hui, il ne s’agit pas de dire que c’est l’intention des auteurs) ? Qu’elle soit idéalisée ou non (le conducteur du bus affiche un gros sourire…), qu’on ait de la sympathie ou non pour les personnages, l’accident est inéluctable. La mécanique est impitoyable, inévitablement l’accident. Comment vont réagir les vivants après l’accident, par rapport aux morts ? Et si le sujet du film c’était ces vivants d’après l’explosion ? Ainsi une multitude de questions surgissent. Et le procédé de la mise en scène secoue encore un peu plus par ce plan de l’automobiliste qui roule encore et encore droit devant lui, sans se retourner (nous ne voyons que ses mains sur le volant et son « écran » de voiture, rien d’autre de lui). Ce plan il est là au tout début et en toute fin. Il se fait interpeller : tu ne te retournes pas ? Mais c’est valable aussi pour nous, spectateur du cinéma : on se retourne ou pas ? En début de film on peut éteindre dès que l’accident est entériné, on a ce pouvoir. On sait que l’explosion est inévitable. Mais on reste et on s’attarde sur ces personnages du bus et du camion. On en apprend sur eux et leurs relations, on peut s’interroger sur le devenir des vivants (tel le fils du camionneur). On pourrait aussi tracer comme l’automobiliste, ne jamais entrer dans le film ou filer après la projection, en ne pensant plus à ce qui à défiler et passer à autre chose (une forme de mise à mort quelque part, tuant le passé du visionnage). N’y a t-il pas un questionnement sur le cinéma ? J’étais perturbé au sortir du film, et je tombais alors sur de telles interrogations exprimées sur un site de cinéma, avec beaucoup de passion. Cela me remuait davantage. Je ne sais quel impact a ce genre de film sur le public de l’ex-Yougoslavie. Ici on verra peut être de la propagande, là une mise en abîme du cinéma, ailleurs un sursaut nostalgique avant l’heure …. ?

Pour terminer, un mot sur le projet à suivre de Mila Turajlic. Car après cet excellent documentaire, elle a commencé à travaillé sur un opérateur yougoslave parti en Algérie en 1959. Il s’agit de Stevan Labudovic, un cameraman qui fut notamment associé à la Révolution algérienne en suivant l’ALN dans les Aurès,  filmant et photographiant les affrontements armés. L’Algérie lui a d’ailleurs rendu hommage.  A travers Stevan Labudovic, cette fois-ci la réalisatrice compte donc aborder une autre facette de la Yougoslavie qui n’est pas apparu (ou très peu) dans le cinéma national : le Mouvement des non-alignés, prôné par la Yougoslavie de Tito et d’ailleurs premier pays européen à reconnaître l’Algérie indépendante. L’Algérie où Cinema Komunisto a été récompensé du Grand Prix du Jury lors du Festival International du Film d’Alger. A la manière de René Vautier, l’arme de Labudovic était la caméra. En attendant que ce documentaire prévu pour 2017 ne sorte sur nos écrans (?), j’encourage à lire cette interview de Mila Turajlic publiée ICI sur un site de cinéma serbe et que l’option google permet de lire en grossière traduction. Elle y confirme notamment son attrait pour travailler sur les archives …

POST SCRIPTUM – Deux débats en présence de Mila Turajlic :

1) Echange d’après projection sur Cinema Komunisto  (2013) :

2) Débat « Quel rôle pour le cinéma dans l’histoire ? »  (2013) :

« Parfois, le cinéma joue un rôle qui dépasse le divertissement. Trois films comme support au débat. Trois films qui ont en commun un rapport à l’Histoire. Invités : Alain Ruscio (historien de la colonisation), Jacques Choukroun (historien et fondateur des Films des deux Rives distribution), Nicole Brenez (historienne du cinéma, Université Paris III), Michel Le Thomas (réalisateur du film « De sable et de sang » avec René Vautier), Mila Turajlic (réalisatrice de « Cinéma Komunisto » : il était une fois en Yougoslavie). Débat animé par Olivier Azam (Les Mutins de Pangée) »

La vallée des abeilles – Frantisek Vlacil (1968)

Frantisek Vlacil – La vallée des abeilles (Udoli vcel) – 1968 – Tchécoslovaquie – 97 mn

« C’est un « film-parabole » et ce genre, dans les années soixante, devient en Tchécoslovaquie un moyen employé pour prendre position par rapport à la réalité. Le passé, l’histoire, sont utilisés pour crier l’impuissance de l’homme face aux forces brutales qu’il porte en lui et face aux institutions qui font bien peu cas des individus. » (Eva Hepnerova-Zaoralova, hommage à Frantisek Vlacil au Festival La Rochelle)

Au XIIIe siècle, suite à un mauvais présage au mariage de son père, Ondrej est offert à Dieu et rejoint l’Ordre des Chevaliers Teutoniques. Des années plus tard il s’enfuit du monastère et retourne au château familial. Son ami chevalier Armin, extrêmement dévoué à l’Ordre, le poursuit afin de le faire revenir. 

Affiche du film :

(par le tchèque Jiri Svoboda, réalisateur à partir des années 70)

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Découvert peu de temps après Le Retour du Dragon (ICI sur le blog), La vallée des abeilles fut encore une « baffe » nocturne du cinéma tchèque des années 60. Ne relevant pas non plus d’un fond ouvertement politique et critique (la lecture politique est possible, mais on peut clairement savourer le film sans y voir cette interprétation), il est similaire au film du slovaque Eduard Grecner et c’est très intéressant de voir ces films en vis à vis.  Tous deux sont proches du cinéma d’Ingmar Bergman et dégagent une approche visuelle relevant de la parabole, non d’un réalisme ancré socialement et historiquement malgré que les intrigues se déroulent au Moyen-âge. L’esthétique des deux films est prenante, tel un rendu intense des relations entre les personnages sans que cela passe outre mesure par les dialogues. Dit autrement, on ressent une intériorité vivace sans que ça passe par un credo narratif explicite.

La vallée des abeilles est le troisième long métrage de Frantisek Vlacil, surtout connu pour avoir créé une oeuvre majeure du cinéma tchèque, une fresque atteignant presque 3 heures : Marketa Lazareva (1967, édité par Malavida). Bien que de la génération de la nouvelle vague tchécoslovaque, Vlacil a développé une démarche cinématographique à part et surtout condamnée pour ses parti-pris esthétiques :

 » Il s’est toujours situé en dehors des modes et des vagues qui agitent la création cinématographique. Il a l’âge de Karel Kachyña, de Vojtech Jasny, de Zbynek Brynych, de Ladislav Helge…, de toute cette génération de cinéastes qui au début des années cinquante, cherchait à briser le cercle clos du réalisme socialiste. Pourtant, dès son premier long métrage, La Colombe blanche (1960), Frantisek Vlácil se démarque des courants qui précèdent la « Nouvelle vague » tchèque. (…). Contrairement aux cinéastes de sa génération, Frantisek Vlácil n’a pas fait d’études cinématographiques, mais d’Histoire de l’art et d’esthétique. Pour cette raison peut-être, il crée des liens particulièrement étroits et sophistiqués entre l’image et la musique. Les liens sont si subtils qu’en 1960, la critique cinématographique, influencée par la doctrine féroce contre le formalisme (cf. Jdanov), est bien embarrassée devant La Colombe blanche, symbole de la paix. » (Eva Hepnerova-Zaoralova, hommage à Frantisek Vlacil au Festival La Rochelle)

Après le printemps de Prague et l’invasion des chars soviétiques en 1968, Vlacil a continué de réaliser des films mais en s’adaptant au contexte de la normalisation qui touchait aussi le domaine artistique (renforcement du contrôle et de la censure etc). Une adaptation qu’avait préventivement refusé dans la presse le cinéaste slovaque Grecner, l’auteur du Retour du dragon, ce qui lui valut l’interdiction de réaliser et une longue mise à l’écart l’ayant conduit au doublage.

Séquence de début de La vallée des abeilles en VOSTFR :

(film intégral VO non sous-titrée sur le lien ICI – Il y a des moyens pour le voir en VOSTFR)

Produit par les studios Barrandov, structure phare du cinéma tchécoslovaque, le film est une adaptation de La vallée des abeilles de Vladimir Korner. Écrivain, il a également suivi des études à la FAMU et a entamé une carrière de scénariste à partir des années 60. C’est ainsi qu’en plus de La vallée des abeilles, il a scénarisé d’autres films pour les studios Barrandov et la télévision. D’ailleurs, il s’est de nouveau associé avec Vlacil pour Adelheid (1970) qui semble valoir la découverte et réalisé juste avant la normalisation pleinement appliquée.

Parmi les acteurs on retrouve Jan Kacer (Armin) qui fut par exemple le personnage principal dans Personne ne va rire de Hynek Bocan (très bon film relayé ICI sur le blog), Petr Cepek (Ondrej) dont je retiens le rôle dans l’excellent Lampes de pétrole (1972) de Juraj Herz, et Vera Galatikova (Lenora adulte) qui participait là à un deuxième film et qui poursuivit dans le cinéma tchèque tel un personnage secondaire dans Chronique morave (1969) de Vojtech Jasny.

Comme pour Le retour du dragon, la musique du film (chants grégoriens, solos de flûte etc) est une grande réussite. Elle est composée par Zdenek Liska qui a contribué à plusieurs films de la nouvelle vague tchécoslovaque (tel l’inontournable Les oiseaux, les fous et les orphelins de Juraj Jakubisko) et a aussi beaucoup travaillé avec le cinéaste d’animation tchèque Jan Svankmajer.

Générique d’ouverture de La vallée des abeilles :

(musique de Zdenek Liska et bourdonnement des abeilles)

 

Au niveau des interprétations du film, j’ai trouvé très intéressant une double lecture publiée en anglais par Jonathan McCalmont sur le site Culture ruthless.  Il y expose critique du totalitarisme et homosexualité refoulée. J’incite donc à s’y rendre pour lire cet article passionnant illustré de quelques images du film.

Jeune et frais comme une rose – Jovan Jovanovic (1971)

Jovan Jovanovic – Jeune et frais comme une rose – 1971 – Yougoslavie – 1971 – 71 mn

Projeté au festival de Pula 1971 et dans une poignée de cinémas, Jeune et frais comme une rose a rapidement disparu des écrans, subissant une censure officieuse de 35 ans puisqu’il ne sera redécouvert qu’en 2006.  Ce n’était pas la première censure subie par le cinéaste serbe Jovan Jovanovic.  Avant ce premier long métrage, il avait réalisé deux courts métrages censurés dans le cadre de ses études, dont Izrazito ja (1969) qui se présente tel un préquel de Jeune et frais comme une rose (courts métrages relayés ICI sur le blog).

Produit par Dunav Film (un studio de Belgrade), on retrouve un certain Dragan Nikolic. Devenu un acteur vedette du cinéma et de la télé yougoslaves, il fut révélé en 1967 dans Quand je serai mort et livide de Zivojin Pavlovic (relayé ICI sur le blog), un cinéaste de la vague noire yougoslave qui a également connu des censures officieuses.

mlad

« – What did you do after dinner?

– I was in cinema

– The fable of the film?

– It is Godard, there is no fable ! »

(dialogue de Jeune et frais comme une rose)

A travers une esthétique « punk » avant l’heure, une mise en scène chaotique (caméra secouée, zooms et dé-zooms incessants) et une influence partielle d’A bout de souffle de Godard (ce dernier est même cité), le film suit une petite frappe criminelle (Stiv) qui s’adresse régulièrement au spectateur. Tout en opérant des crimes, il déglingue avec ironie le monde qui l’entoure, à la manière du personnage de Izrazito ja auquel il reprend même des répliques. Lié  à la police secrète, Stiv monte en puissance et constitue une bande armée tentant de prendre le pouvoir. Le film met aussi en scène une icone médiatique, Stiv précédant même des personnages gangsters vedettes du cinéma (tel le Al Pacino de Scarface).

Extrait, en VO sous-tirée anglais

(Conférence de presse de Stiv, le show médiatique)

 

Jeune et frais comme une rose fait assister à un chaos démontant l’optimisme officiel orchestré idéologiquement à coups de démonstrations, slogans et discours, à l’image de l’ouverture du film où figure même un extrait de discours de Tito. On peut se figurer comme ce film a pu alors constituer un pavé, même si la réalisation technique est parfois trop insistante, une limite qui je trouve cause un peu de lassitude (bien qu’aujourd’hui cela soit justement présenté comme une originalité « punk » avant l’heure).

« J’espère que nous nous reverrons. Je suis votre avenir !« 

futur

 

Par les accointances du pouvoir avec la criminalité et la célèbre phrase finale de Stiv, nombreux ont donné à ce film un aspect « prophétique » étant donnée la (re)découverte tardive en 2006 et la période écoulée entre deux. Outre cet aspect « visionnaire » le film exerce une satire générale, tant sur les valeurs officielles du socialisme yougoslave que sur le consumérisme de masse, les médias ou encore l’esprit rebelle de la jeunesse (la scène avec les hippies assassinés).

Je n’ai pas eu l’occasion de voir ce film avec des sous-titres français, par conséquent j’ai parfois eu du mal à suivre étant données les nombreuses répliques accompagnant le rythme saccadé de l’image. Je glisse ci-dessous le film intégral avec les liens pour qui souhaite se lancer dans la découverte avec un sous-titrage anglais.

Film intégral en VO non sous-titrée

(pour le voir avec sous-titres anglais : télécharger la video ICI, les sous-titres ICI)

Studenski grad (1964) et Izrazito ja (1969) – Jovan Jovanovic

Jovan Jovanovic – Deux courts métrages

Jovan Jovanovic – acteur dans Le Décaméron de Pasolini (1971) –  est un cinéaste serbe surtout réputé pour Jeune et frais comme une rose qui a été réalisé en 1971 et sujet à une censure (officieuse) de 35 ans puisqu’il ne ressortira qu’en 2006. Or le court métrage Izrazito ja apparaît comme une sorte de préquel à ce long métrage et a lui aussi été censuré, jusque 1990.  D’ailleurs Jovanovic a cumulé les censures car son court métrage documentaire Studenski grad, réalisé dans le cadre de ses études en 1964, a été interdit par l’Académie de Théâtre, Cinématographie, Radio et de Télévision (une des facultés de l’université de Belgrade devenue ensuite faculté des Arts dramatiques).

Studenski grad – 1964 – 16 mn – VO non sous-titrée

Le film est situé dans le quartier résidentiel de l’université de Belgrade (« studenski grad » = « la ville étudiante »). Cette cité universitaire dite « le nouveau Belgrade » fut construite dans la période 1949-1955 et a été refaite dans les années 80-90. Ici le cinéaste introduit et termine le film en montrant un lieu sale, soit un aspect qui fut condamné en commission universitaire; cette saleté incarne une réalité étudiante à contre-courant de l’optimisme officiel. Je n’ai pu trouver de sous-titres et le contenu du film échappe donc en partie pour qui ne comprend pas le serbo-croate. Mais on devine qu’il est aussi question de précarité étudiante. Comme d’autres cinéastes de la vague noire et bien qu’à ma connaissance il ne se soit jamais réclamé de ce « mouvement », en traitant d’une facette sombre de la vie étudiante Jovanovic prenait aussi le parti de montrer une réalité absente du cinéma le plus officiel (films de partisans glorieux etc). Voilà qui annonçait d’éventuels soulèvements bien qu’officiellement « tout va bien ». Car en 1968 des manifestations étudiantes éclatent en Yougoslavie et les plus importantes sont à Belgrade, où l’université sera en grève sept jours. Dans une période de chômage important et dont témoigne plus ou moins directement des films de la vague noire (par exemple le petit documentaire Les chômeurs de Zilnik en 1968 ou Le réveil du rat de Pavlovic en 1967), l’égalité sociale faisait partie des revendications étudiantes. Dans une interview de 2012, Jovanovic dit de ce film qu’il a prédit 1968 « en disant que le jeune homme n’a aucune chance dans la société socialiste ». 

 

Izrazito ja – 1969 – Yougoslavie – 35 mn

Un jeune homme erre sans but dans les rues de Belgrade, tout en commentant ironiquement le monde qui l’entoure.

Produit par la Dunav film (un studio de Belgrade) et l’Académie Théâtre, Cinématographie, Radio et de Télévision (faculté des arts dramatiques), c’est le film de fin d’études de Jovanovic qu’il a réalisé, scénarisé et monté lui-même. Aleksandar Petrovic, un fameux cinéaste de la vague noire qui avait débuté à la FAMU en Tchécoslovaquie, tient alors la chaire de mise en scène de la faculté et il est mentionné dans le générique. En 2012, Jovanovic affirme que ce film « dit que la jeunesse urbaine ne croit pas aux idéaux titistes« .

(pour voir le film avec sous-titres anglais : télécharger la video ICI, les sous-titres ICI)