Maurice Jaubert : musique et cinéma (années 30)

« C’est précisément le rôle du musicien de film de sentir le moment précis où l’image abandonne sa réalité profonde et sollicite le prolongement poétique de la musique. (…) La rupture d’équilibre sensoriel qu’elle produit chez le spectateur doit être soigneusement prévue par le réalisateur, soit, dans un moment spécialement dramatique, qu’il utilise le choc d’une intrusion brutale (un fortissimo d’orchestre enchaîné sur un cri, par exemple), soit qu’il fasse entrer insidieusement le son musical par le truchement du son non musical (le bruit d’un train engendrant un rythme qui lui-même donne naissance à la symphonie proprement dite, des violons dans l’aigu se substituant insensiblement au sifflement du vent, etc.)«  Maurice Jaubert

EXTRAITS –

Il est question ici d’une évocation rapide de Maurice Jaubert, compositeur important du cinéma français des années 30. Maurice Jaubert a considérablement impacté sur l’apport de la musique au cinéma et a contribué ainsi à des grands films.

Je renvoie à une présentation concise et intéressante, ICI sur le forum des images

Hôtel du nord – Marcel Carné – 1938

Ce film injustement réduit à son image de marque « atmosphère, atmosphère » prononcé par Arletty est un chef d’oeuvre. La séquence que je relaie réunit non seulement Henri Jeanson (dialogues) et Louis Jouvet (acteur), duo dont il a été question ICI sur le blog à travers Entrée des artistes, mais aussi le chef de décor Alexandre Trauner, le réalisateur Marcel Carné et, pour ce qui nous intéresse particulièrement là, le compositeur Maurice Jaubert.

L’extrait choisit est l’ultime séquence du film. C’est sciemment que j’ai fait démarré l’extrait à l’entrée en scène de Louis Jouvet (M. Edmond) : écoutons les trois coups de pétard qui sonnent comme un lever de rideau, et comme le départ d’une marche funèbre, du départ vers le dernier soupir de M. Edmond, tandis que le thème musical de Maurice jaubert s’ensuit durant toute la séquence d’adieu à Annabella et à la vie.  Et la séquence, magistrale, s’achève sur un coup de feu et cette fameuse réplique « font chier avec leurs pétards…« …

C’est un thème musical qu’on retrouve également dans L’Atalante (en 1934) et Le quai des brumes, avec le trait commun que ce thème est associé au caractère festif d’un rassemblement (soit le bal du 14 juillet, un bal musette, une fête foraine). L’extrait concernant L’Atalante n’est pas disponible sur internet et les droits d’auteur  d’exploitation ne me permettent pas de publier sur YT l’extrait en question (pour un p’tit historique de l’exploitation et différentes versions de L’Atalante, une note brève ICI). Le même problème est attesté pour Le quai des brumes (cette fois-ci l’exploitant est Studio Canal, même pas fichu de proposer le petit extrait sur la toile, et c’est juste avant le passage du baiser ICI).

 

 A propos du travail et des apports de Maurice Jaubert, quelques témoignages ci-dessous  :

René Clair (metteur en scène) :

Je préparais à ce moment là le film « 14 juillet » et un jour par hasard, mon ami Jean Grémillon, metteur en scène comme moi, mais également musicien distingué, me joue au piano quelques valses de sa composition et dans l’une je trouve l’idée que je cherchais. J’en parle (cela était un peu embarrassant) à Maurice Jaubert et dès nos premières conversations, je m’aperçois que je suis tout à fait d’accord avec ce qu’il pense sur la collaboration de l’auteur du film et du compositeur. Cette homme voyait avec ce sérieux qui le caractérisait, ce que devait être la musique au cinéma ; une musique qui n’était pas au premier plan, qu’il fallait en supplément de l’action, de l’atmosphère du film ; donc notre collaboration pour « 14 juillet » commença et la partie musicale fut construite en somme par une seule chanson, un seul air appelé « la valse du 14 juillet ».

Julien Duvivier (metteur en scène) :

La musique dans les films est un peu la parente pauvre. On la considère en général comme un élément sonore destiné à occuper les oreilles, lorsque pèse pour de rares instants la dictature des mots ; et c’est sans doute pour cette raison que la critique et derrière elle le public ne s’attarde guère à discuter la qualité d’une partition musicale d’un film. J’ai toujours pensé que la musique était un des éléments essentiels du spectacle cinématographique. J’ai toujours apporté beaucoup de soins dans le choix du compositeur et dans notre collaboration.

C’est à René Clair que je dois d’avoir rencontré Maurice Jaubert, Je le vis un matin arriver au studio « François 1er » dans la poussière et le vacarme des décors que nous plantions pour le film « Carnet de bal ». Je recherchais un thème musical, celui-ci devait être en accord avec le fond dramatique du film ; une mélancolique confrontation entre le présent et les espoirs déchus du passé. J’expliquais mon sujet en quelques mots à Maurice Jaubert. Je désirais quelque chose comme la valse triste de Sibelius, une musique poignante et évocatrice. Le lendemain même, Jaubert m’apporta la valse que le film et surtout le disque ont rendue célèbre. Cette valse, on ne peut l’entendre sans être plongé tout vif dans un monde féerique, qui plus encore que l’image, ressuscite toute la tristesse des amours passés.

Marcel Carné (metteur en scène) :

Il venait constamment au tournage, ce qui est rare pour un musicien. Il disait s’imprégner de l’atmosphère du film. Il demandait qu’on lui projette les « rushes » (ce sont les scènes « brutes » tournées le jour même sans montage). Il venait le plus souvent possible, puis il commençait à prendre les minutages des séquences du film. A ce moment là, il travaillait de son côté jusqu’au jour où il me jouait au piano certains des thèmes qu’il avait imaginés. Jaubert apportait dans son travail un sérieux, une gravité indéniable comme dans « Quai des brumes ».

Jacques Prévert (scénariste, dialoguiste) :

Il faisait la petite bouche et la sourde oreille, un garçon tellement doué. Il travaillait comme un ouvrier. Les metteurs en scène l’appelaient pour travailler avec lui. Sa musique devenait de plus en plus belle. Une musique pleine d’amour, de tendresse, de compassion pour les plaisirs et les malheurs du monde ; pleine de révoltes aussi pour la misère des hommes. Parce qu’il comprenait le cinéma, le cinéma devenait plus sûr de lui… alors, ceux qui méprisaient le cinéma, ceux pour qui le cinéma n’était pas un art, s’intéressaient quand même à lui, car bien que n’étant pas un art, le cinéma c’est tout de même, ce qui n’est pas à négliger, une industrie. Ils se résignèrent alors en haussant les épaules et en soupirant, en proposant à leur tour de la musique de films, de la musique de droit d’auteur.

Jean Lodz (metteur en scène) :

J’avais eu l’idée de faire plusieurs films documentaires sur les fleuves de France. Evidemment, je m’étais attaqué au premier qui était sous la main… la Seine. Une fois le film terminé, je repris contact avec lui, car les conversations que nous avions eus auparavant me fit penser immédiatement que nous possédions pas mal d’affinités. Il visionna le film et il composa une musique de film qui est certainement une de ses plus belles, une suite orchestrale qui rehaussa la qualité propre de mes images.

 

Pour finir, quelques liens video et audio disponibles comprenant des passages musicaux de Maurice Jaubert :

L’atalante – Jean Vigo – 1934

 

– Zéro de conduite – Jean Vigo – 1933

 

Le quai des brumes – Marcel Carné – 1938

La séquence finale du film constitue une grande contribution musicale, qui est nuancée par rapport au thème d’entame semblable, en lien avec la fin tragique du film, avec un prolongement de l’idée de destin (thématique du sombre destin qu’on retrouve régulièrement dans le film noir aux Etats Unis dans les années 40-50). Mais cette séquence n’est malheureusement pas présente sur le net.

 

Le million (1931) et Quatorze juillet (1933) – René Clair –  Interprétation de Marc Perrone

 

La fin du jour – Julien Duvivier – 1939

On remarquera que la musique ne survient qu’en toute fin, laissant place au préalable à l’image et au monologue (dialogues de Charles Spaak). Le film Panique (1946) de Duvivier est relayé ICI sur le blog.

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The music lovers : la symphonie pathétique – Ken Russel (1970)

The music lovers – La symphonie pathétique –  EN ENTIER – VO non sous titrée – 117 mn (1970)

L’auteur de l’excellentissime Les diables (1971, ICI sur le blog) s’est lancé à partir de 1970 dans un cycle de fictions consacrées à la musique, et dont certaines portent plus précisément, avec beaucoup de liberté et de folie dans le style employé, sur des célèbres compositeurs : Mahler, Liszt, Tchaïkovsky. Dans les années 60, ce qui est moins connu, il réalise deux séries de téléfilms pour la télévision (BBC), intitulées Monitor et Omnibus, et où il développe des biopics d’artistes (musiciens, peintres etc). Une part imaginaire y serait déjà travaillée, ce que nous retrouvons de manière amplifiée, avec une liberté davantage permise, dans ses biopics musicaux pour le grand écran.

Russell est décédé en 2011, et des éditions DVD de ses films voient progressivement le jour. C’est ainsi le cas pour la série télévisée évoquée précédemment (Ken Russell at the BBC), mais aussi pour Music lovers dont la commande en médiathèque ne devrait à priori poser aucun souci, avec cet avantage de présenter des sous titres en français. Soit contrairement au lien YT relayé ci-dessous :

Nous sommes loin de ces biographies d’artistes chiantissimes, littérales, à la narration basique et ne comportant aucunement de dimension  esthétique permettant de « signifier » et traduire une oeuvre à l’écran.

Ken Russell fait le choix ici de se concentrer sur un moment de la vie de Tchaïkovsky, et sur les obstacles (et refoulement) portés à son homosexualité. Ce n’est pas que Russell, je pense, cherche à traiter de l’homosexualité et sa perception au 19ème siècle en Russie (pour cela on n’a qu’à regarder le comportement de nos petits fachos et cléricaux nationaux anti-mariage pour tous et on se fera un avis sociologique sur la question). En revanche, il fait de ce aspect important de la vie du compositeur une mise en tension intérieure… traduite musicalement. Et c’est là que la mise en scène intervient également de manière très importante.  Dès l’entame du film, c’est un gros quart d’heure musical durant lequel la mise en scène aborde les illusions et rêves des personnages, tout en suivant les tensions de la musique. Nous vivons des intériorités, dont l’expression est permise par la musique de Tchaïkovsky. Peut être une manière de sortir de la prison du réel ? Pour ma part, un des sommets du film est sans aucun doute la terrible séquence de rapport sexuel impossible entre le musicien et son épouse : sublime passage de la 6ème symphonie, sur lequel s’expose la non conciliation de l’homosexualité de Tchaïkovsky avec une relation hétérosexuelle. Une vision d’horreur se dégage incroyablement à l’image, une tension saisissante, en lien avec l’expression musicale. Je me suis repassé à trois reprises cette séquence, après avoir découvert le film une première fois.

D’un point de vue plus général, il me semble – mais je suis loin d’être un « spécialiste » de Tchaïkovsky ! – que le cinéaste prend des libertés avec les éléments factuels de la biographie. Je crois aussi, par exemple, que la 6ème symphonie (« pathétique ») est bien plus tardive que la période abordée dans le film. Mais peu importe : ce qui compte ici c’est l’approche d’un univers musical,  sous forme cinématographique, avec une place importante accordée à l’imaginaire et à la liberté. Une prise de risques de la part de Ken Russell, que peu de ses contemporains ont osé (comme de nos jours – ah ces innombrables biographies avec leurs lots de stars qui font tout au marketing !) et qui  nécessite une véritable sensibilité (et connaissance) d’un univers musical, au-delà de ses clichés commercialisables. Et, encore une fois, Russell n’est pas un débutant en la matière : j’en ai vu qu’un épisode, mais son travail télévisé dans les années 60 révèle certainement un auteur très concerné par les compositeurs de musique. Ce qui est fort intéressant, aussi, est que le réalisateur ne se limite pas à un fade retour sur un passé, il y met toute une énergie non sans rapport avec notre présent. Cet aspect est par ailleurs renforcé dans les biopics suivants. Je songe ici tout particulièrement à Lisztomania, dont la folie atteint des proportions énormes et tellement jouissives ! Je n’ai pas encore vu Mahler, mais ce retour à Liszt est le plus incroyable que je connaisse… et j’en reparle bientôt sur le blog. A signaler que Russell a également réalisé des biopics non musicaux (ainsi Savage Messiah sur le peintre Henri Gaudier-Brzeska) et des films musicaux sans être biographiques (Tommy, l’opéra rock des Who !).

Les autres biopics musicaux des années 70, peut être encore bien plus « fous » qu’ici, ne semblent exister que dans des éditions DVD anglaises (le cinéaste est anglais, je le rappelle), à importer. Je doute que nos médiathèques peuvent donc se les procurer. Reste donc la « solution » internet, à défaut également de rétrospective Ken Russell dans les cinémas de quartier (quand ils existent encore) à petit prix, et accessible à tous et toutes. Bientôt deux ans qu’il est parti, le Ken, et sa filmographie reste relativement peu accessible.

Babylon – Franco Rosso (1980) // Linton Kwesi Johnson // This is England – Shane Meadows (2006) // 93 la belle rebelle – Jean Pierre Thorn (2010)

Royaume-Uni – EN ENTIER – VO non sous titrée

Synopsis: « South London, 1980. Mécanicien et « toaster » du sound system Ital Lion, Blue se prépare au prochain clash contre le sound rival du numéro un, Jah Shaka – qui joue ici son propre rôle. Mais entre temps la vie de Blue part à la dérive, avec comme toile de fond une Angleterre en crise, raciste et violente. Gros son, basses énormes et écho sur la voix – enceintes cassées, volées, bricolées … Au delà de la lutte pour sa survie d’un petit sound system, Babylon, tourné avec de nombreux acteurs non professionnels, devient parfois presque documentaire. Le scénario lui-même sera écrit en patois jamaïcain, reprenant de nombreuses conversations avec les membres des sound systems locaux. Loin des couleurs et de la nature luxuriante de Rockers et de The Harder they come – autres films classiques de la culture jamaïquaine – Babylon se déroule dans les rues tristes et sombres du South London. Briques noircies et trottoirs graisseux, le film est comme imprégné de cette crasse urbaine, de cette ville de pauvreté et d’injustice, brutale et sans espoir. Le No Future à la manière jamaïcaine, qui trouve à peine refuge dans l’antre enfumée des sound systems« 

 « Ce formidable document d’époque a pour principale musique sa langue, le patois jamaïquain, et le dub des sound-systems. Traversée d’infrabasses, Londres est dure, violente, proche des émeutes de Kingston. » Stéphane Binet, Next Libération 

Une édition DVD du film a été réalisée, mais sans sous titres français. Elle est accompagnée d’un  bonus que j’aimerais voir : Dread beat an’blood (F. Rosso), documentaire sur l’incontournable poète dub, musicien et sociologue Linton Kwesi Johnson (biographie : rapide présentation ICI sur ARTE et plus approfondie ICI mais en anglais), que j’ai déjà eu la très heureuse occasion de voir en concert. Aborder LKJ en parallèle à ce film est vraiment nécessaire ! 

Ci-dessous – suite à l’emprisonnement de George Lindo, inculpé pour un vol sans aucune preuve, Linton Kwesi Johnson récite un poème au mégaphone devant les manifestants venus réclamer sa libération. Une photo tirée de ce moment constitue la couverture de son premier album Dread beat an’blood, nom donné au documentaire de Rosso :

 

Un article, aussi court que bon, à propos de LKJ rappelle sa pertinence, en faisant notamment le lien avec les émeutes en Angleterre en 2011 : c’est ICI sur Article 11, par ailleurs très bonne presse alternative ! 

La langue et la poésie chez LKJ tiennent une très grande importance (il s’exprime souvent dans ses oeuvres souvent en créole jamaïcain), marques d’une résistance certaine – ci-dessous un exemple de ses fameux spoken word, extrait du documentaire de Rudolf Mestdagh Spoken words, où Henry Rollins est aussi abordé comme l’un de ses grands représentants; il collabora d’ailleurs à l’occasion avec Lydia Lunch (et même associés dans un film) qui également prise beaucoup le spoken word comme mode d’expression, voir ICI sur le blog.

Séquence ci-dessous en VOSTF (!) de 8 mn, de Britain’s black legacy, « film de 45 mn co-réalisé en 1991 par l’agence IM’média et Migrant Media, qui revient sur l’histoire des luttes en Angleterre des Noirs, Caribéens ou Indo-Pakistanais, depuis les émeutes raciales de 1958 à Notting Hill jusqu’à l’institutionnalisation du Carnaval, désormais considéré comme le plus grand rassemblement de rue annuel en Europe. » 

Ce passage est impressionnant, tant il est toujours très actuel. A l’image de Babylon qui évoque la misère mais aussi le racisme, il est question ici d’un front ne portant pas que sur la lutte des classes. 20 ans après cette séquence, 30 ans après Babylon, la question de l’émancipation et l’égalité de ces « étrangers » d’ici est incroyablement brûlante, dans un contexte de précarité et misère tout aussi présents. Et LKJ est bien entendu un artisan contribuant énormément à la mémoire des luttes d’émancipation des noirs, et d’évènements sanglants passés… Elles ne sont pas devenues caduques, bien que la société s’affirme tolérante et égalitaire. La mémoire doit se transmettre et la culture continuer de se faire vivante, à l’instar des contributions de LKJ, qui ne manque d’ailleurs pas de reprendre des poèmes.

 

Par ailleurs on pourrait aussi, dans la continuité de Babylon, se rappeler un certain This is England (2006), de Shane Meadows, dont des aspects sont forts intéressants en ce qui nous concerne ici; à savoir surtout une certaine rupture « skinhead », donnant lieu à la mouvance d’extrême droite, malgré la base initiale du reggae et en principe la part essentielle d’un certain multiculturalisme découlant grossomodo de la rencontre entre prolos noirs et blancs de la fin des années 60 dont sont issus ici les personnages. Une séquence clé ci-dessous (ATTENTION : spoiler) :

Cette séquence marque une désillusion terrible, sur fond de crise économique, des politiques Thatcher et de la guerre des Malaouines. Dix ans après la vague hippie des sixties et la naissance de la culture skinhead, un constat ici terrible, où une frange vire clairement à l’extrême droite dans le discours et les pratiques (ayant rendu quasi systématique aujourd’hui l’amalgame entre skinhead et racisme). La question qui se pose : qu’y avait-t-il de sous-jacent, au-delà des récupérations politiques d’extrême droite et de la crise économique, rendant cela possible et perméable au racisme ? 

 

En tout cas un film important dans son retour à cette période anglaise, notamment du point de vue de la culture musicale. En France, c’est un certain Jean-Pierre Thorn (évoqué ICI sur le blog) qui à travers la musique dans 93 la belle rebelle établit des filiations en banlieue et surtout, pour ce qui nous concerne peut être surtout ici, des liens entre punk et rap/hip-hop de la banlieue. Les jeunes dans ses films actuels, disait-il un jour après une projection à laquelle j’ai assisté, sont les fils des prolos bossant à l’usine dans les années 60-70, dont il en a fait quelques films lors de grèves, en particulier le superbe Le dos au mur. Malgré des barrières au premier abord pour deux cultures musicales plutôt hermétiques l’une à l’autre, Thorn a construit une vision de parenté intéressante. Reste que le présent ne déroge pas à la « règle » : racisme institutionnel et ambiant et grande précarité cohabitent très bien avec « la crise ». Sommes-nous dans l’impasse ? Comment ça peut « péter » dans le bon sens ?

Une bande-annonce :

Deuxième extrait, live du groupe Zone libre, associant Casey (rap) à  Serge Teyssot-Gay (rock, anciennement guitariste de Noir désir) :

 

Toujours en France, ci-dessous un terrible extrait révélateur d’un racisme profond, du documentaire intitulé Douce France, la saga du mouvement beur (que j’aimerai voir en entier dès que l’occasion se présente !), de Mogniss H. Abdallah (1993). Cet extrait fait part, brièvement, de la nécessité de la mémoire et de la filiation : « Les quartiers populaires, cités et banlieues, ont une histoire. Ce film réalisé à partir des images d’archives de l’agence IM’média, raconte la saga politique et culturelle du mouvement Beur des années 80. Des rodéos des Minguettes à la Marche pour l’Egalité de 1983. De la lutte contre la double peine aux révoltes de Vaulx-en-Velin et de Mantes-la-Jolie. Des affrontements dans l’usine Talbot-Poissy en grève aux retrouvailles communautaires autour de l’Islam et d’initiatives interculturelles des cités. Des mouvements lycéens et étudiants à la mobilisation contre les lois Pasqua et la réforme du code de la nationalité. Qu’en reste-il dans la mémoire collective? Face au revival de l’antiracisme institutionnel et des valeurs républicaines, comment ce mouvement hétérogène se redéfinit-il? Ce documentaire fait un état des lieux, expose la diversité des options prises, revisite les mémoires d’un certain nombre d’acteurs, et questionne leur latence pour mieux repérer les espoirs déçus et les espaces d’éventuelles recompositions. »

 

Pour finir, deux liens vidéos, car évoquer dans ce post LKJ ne peut se finir sans lui, éh éh :

Miami beach – morceau de 1980 enregistré à Londres avec le Dennis Bovell dub band et Garland Jeffreys, artiste afro-américain, en carrière solo mais aussi ayant accompagné des gens comme Lou Reed, Bob Dylan ou encore Sonny Rollins et John Cage…

Et un concert filmé à Paris (une petite heure), avec le Dennis bovell dub band, en 2004, où comme à son habitude en live, LKJ présente les morceaux joués, en les situant bien. Musicalement fort appréciable, tout comme le jeu de scène de LKJ (les retraits du micro sur les parties purement musicales, avec son bougé tout tranquille) et les mots qui percutent. Il célèbre aussi dans ce concert l’anniversaire de son premier album (25 ans). Prenons le temps de savourer tout cela, More time…

Jubilee – Derek Jarman (1978)

Royaume-Uni – EN ENTIER – VO sous titrée espagnol – 100 mn

« L’histoire est cucul et à l’eau de chardon : en 1578, l’alchimiste John Dee propose à la Reine Elizabeth de faire un voyage dans l’avenir. Elle accepte et découvre un Londres sans couronne, sans loi, sans ordre, aux mains et aux bottes de cuir de hors-la-loi anarchistes. Comment est-ce possible, se dit-elle ? Vous imaginez sa surprise ! (…) À qui s’adresse un tel film ? Assurément pas aux punks puisqu’ils n’existent presque plus ! À tout un chacun, sans aucun doute, car il se propose, sans ambages ni cérémonie, de mettre à vue et à nu un monde effondré, en totale décrépitude où la seule loi qui demeure est celle du plus fort. Bref, c’est un monde pourrissant qui tire à sa fin. Et si ce monde était le nôtre ? » Extrait d’un texte de Gérard Courant, 1980.

 

Downtown ’81 (New York beat movie) – Edo Bertoglio, Glenn O’Brien (1980 – 2000)

USA – EN ENTIER – VO (anglais) sous titrée anglais – 71 mn

Downtown ’81 est une fiction tournée en 1980-81 avec, dans le rôle principal, l’artiste américain Jean-Michel Basquiat (1960-1988). Jeune artiste de 19 ans, il est à la fois peintre, artiste des rues, poète et musicien. Le film décrit le foisonnement de la scène musicale et artistique du « downtown » new-yorkais de l’époque.

Du rap à la no wave en passant par Kid Créole et Jean Michel Basquiat, ils faisaient tous partie du New York des années 80. Ce film est sa seule trace cinématographique. Frappé par la malédiction, Downtown ’81 attend 20 ans avant d’être projeté pour la première fois lors du festival de Cannes à la quinzaine des réalisateurs, puis 5 ans pour être distribué en DVD. 

Renvoi à cette page de Chronicart quant à la superbe BO du film.

Avec Jean-Michel Basquiat, Amos Poe, Steven Brown, Deborah Harry, Kid Creole, Arto Lindsay, Vincent Gallo, John Lurie…

Entr’acte – René Clair (1924) (musique d’Erik Satie)

EN ENTIER – 20 mn – Avec Jean Börlin (Le chasseur au chapeau tyrolien / Le prestidigitateur), Inge Frïss (La ballerine), Francis Picabia, Erik Satie (Les hommes qui chargent le canon), Marcel Duchamp et Man Ray (les joueur d’échecs), Darius Milhaud, Marcel Achard, Georges Auric, Georges Charensol, Roger Le Bon (les hommes qui suivent le corbillard).

Extrait d’un texte publié sur Le cinéphile déviant :

« Entr’acte, tourné au tout début de sa carrière, pourrait servir de définition même au cinéma expérimental. Sorti en 1924, donc 5 ans avant un Chien Andalou, il servait d’entracte au spectacle Relâche, un ballet dadaïste de Jean Börlin et Francis Picabia.

Premier film tourné pour s’intégrer dans un spectacle de danse,Entr’acte est muet mais repose sur la musique composé par Erik Satie, précurseur du minimalisme (John Cage assume sa filiation avec lui). Dans l’édition Criterion (la seule que je connaisse à ce film), on trouve un interprétation de la même partition, mais enregistrée en 1967. Il faut souligner au passage la merveilleuse synchronisation qui existe entre la musique et les images.

Vous verrez en vrac des cannons danser, un bateau en papier naviguer sur les toits de Paris (décors qui constitue une obsession dans l’œuvre de René Clair), des ballerines barbues, et un cortège funèbre poursuivre un cercueil en vadrouille.

Surréaliste, incompréhensible et d’une profonde beauté poétique,Entr’acte se paye même le luxe de faire apparaitre Man Ray et Marcel Duchamp dans de discrets caméos. Les amateurs de cinéma expérimental apprécieront. En revanche, s’il vous faut une histoire, tournez-vous vers le reste de l’œuvre de René Clair. Vous en sortirez heureux et émerveillé. »

 

René Clair dans « Picabia, Satie et la première d’Entr’acte », L’Avant-Scène, n°86, nov. 1968, cité par Anne Rey, raconte sa collaboration avec le compositeur: « Satie, le vieux maître de la jeune musique, […] minutait chaque séquence avec un soin méticuleux et préparait ainsi la première composition musicale écrite pour le cinéma « image par image » en un temps où le film était encore muet. Consciencieux à l’extrême, il craignait de ne pas achever son travail à la date fixée. […] Dès l’apparition des premières images, une rumeur formée de petits rires et de grondements confus s’exhala de la foule des spectateurs dont un léger frémissement parcourut les rangs. Picabia qui avait souhaité entendre crier le public eut tout lieu d’être satisfait. Clameurs et sifflets se mêlaient aux mélodieuses bouffoneries de Satie qui, sans doute, appréciait en connaisseur le renfort sonore que les protestataires apportaient à sa musique. La danseuse à barbe et le chameau funéraire furent accueillis comme il convenait et quand toute la salle se sentit emportée par le scenic-railway de Luna-Park, des hurlements mirent à leur comble le désordre et notre plaisir.[…] Imperturbable, Roger Desormières, la mèche en bataille et le masque sévère, semblait en même temps conduire l’orchestre et déchaîner de sa baguette impérieuse un ouragan burlesque. Ainsi naquit, dans le son et la fureur, ce petit film dont la fin attira autant d’applaudissements que de huées et de sifflets. » 

 

A noter que parmi les premiers Charlots de Chaplin, au temps où il travaillait pour la Keystone, Those Love Pangs (Charlot rival d’amour – 1914montre un Charlot jeté dans l’écran blanc d’une salle de cinéma en toute fin du court métrage… Sans chercher à savoir s’il s’agit là d’une allusion voulue dans Entr’acte, nous constaterons juste le bond en arrière en 1924, pour un film hors normes, notant un « changement » :