Miners campaign tapes – Réalisation collective

EN ENTIER – Miners campaign tapes – Réalisation collective – VO – 1984 – Royaume Uni 

« En 1984 un groupe de cinéastes indépendants et de vidéastes a décidé de manifester leur soutien à la grève des mineurs, en utilisant les moyens dont ils disposaient : leurs caméras. Sur les piquets de grève, aux manifestations et dans les soupes populaires, ils ont enregistré les témoignages des mineurs en lutte, de leurs femmes et partisans, dans un combat contre la propagande d’anti-grève mise à l’oeuvre dans les médias dominants. Témoignage de la solidarité et de la lutte, les bandes abordent des questions qui continuent à nous occuper aujourd’hui : le droit de contestation, les tactiques policières, le double langage politique, le rôle des médias. Elles constituent un document crucial d’un moment cataclysme de l’histoire britannique. » (traduction en français du synopsis).

                   Which side are you on de Ken Loach (évoqué ICI sur le blog – le lien du film a disparu de la toile mais j’en guette le retour…!) constitue un document et une oeuvre incontournables de la grève des mineurs anglais de 1984, notamment parce que le film constitue alors non seulement un point de vue engagé et prenant ouvertement position en faveur des grévistes, mais aussi par la démarche de relayer avant tout l’expression de la lutte par les premiers et premières concernés (poèmes, chansons etc). Dérogeant au climat médiatique qui suivait alors la politique Thatcher – argumenté (comme de nos jours) par les vocables « objectivité », « neutre » ou « sans parti pris » dans un souci de « juste faire de l’information » -, le film de Ken Loach était un fameux coup de poing balayant sur son passage l’hypocrisie des partisans de l’ordre d’en haut et des riches, et au contraire s’assumant totalement comme un film partisan, reconnaissant par là, aussi, la lutte des classes dans lequel il s’inscrit… et prend position.

Si le film de Loach continue de représenter une oeuvre incontournable, à la fois pour son contenu et sa démarche, nous avons l’occasion ici, à travers Miners campaign, de mesurer une fois de plus, certes autrement, la portée réelle de la solidarité avec les mineurs en lutte et de saisir, là encore, des expressions et des vues propres au mouvement de contestation. Bien que la police Thatcher et ses « chiens de garde » veillaient à étouffer toute visibilité de la solidarité, à dominer tout l’espace par sa propagande, ainsi qu’à taire l’expression populaire de la lutte, Miners campaign, dans son existence même nous aide à comprendre les actes de résistance collective (et leurs motivations) qui ont existé contre et malgré l’étau qui se mettait en place au quotidien. Une grande valeur de témoignage est véhiculée par ces bandes, classées en six parties et répondant chacune à une thématique précise. A ne pas perdre de vue en ces temps présents où les médias, du haut de leur « professionnalisme », nous assènent toujours autant d' »objectivité » assassine face aux résistances, aussi dérisoires et impuissantes puissent elles être. Plus que de témoigner, c’est aussi l’acte de prendre en main son expression de la lutte, dans ses potentiels de diversité, dans ses langages propres, qui est important avec Miners campainers. La proximité des vidéastes-cinéastes avec les hommes et femmes est palpable, et leurs paroles, qui tiennent une large place dans les bandes, ne répondent pas à un rythme et procédé journalistiques oppressants. Peut être que pouvons nous y voir aussi des jalons importants dans l’acte même de témoigner d’une lutte à travers le prisme audiovisuel, dont la forme même échapperait également, au moins en partie, aux modalités de traitement médiatique associées au pouvoir ?Là dessus il faudrait être mesuré. Certes l’acte de donner la parole a une grande valeur dans sa circulation collective au sein même des bandes, en compagnie d’hommes et femmes qui s’expriment dans leur langage, sans le seul usage du discours des orateurs publics :  les diverses parties tournées par différents vidéastes ont été mises en dialogue, quelque part, et permettent ainsi une parole collective d’émerger dans les bandes par la simple démarche d’aller sur LES terrains et de se rapprocher des différentes personnes, qu’elles soient mineurs ou non, hommes ou femmes etc Par ailleurs le traitement formel mis en place par les vidéos n’est pas foncièrement différent, en soi, des procédés courants à l’oeuvre dans le système médiatique, en particulier à la télévision. Plus que par une « révolution formelle », la série se distingue par la « contre-information » qu’elle constitue, en lien avec son contexte de réalisation. Des vidéastes et cinéastes ont ainsi pris leurs responsabilités pour combattre la propagande Thatcher, et de permettre au mieux la diffusion de la lutte et ses motifs tout en informant sur l’appareil d’Etat répressif et ses appuis médiatiques. Les bandes, en s’achevant régulièrement par des slogans (tel que « Fight. Organize« ), sont un instrument de la lutte. Elles relèvent, aujourd’hui, de la mémoire des vaincus.

Aussi, un large et très intéressant dossier est consacré ICI aux videos, rédigé en anglais et que je reprend là en partie. Nous y apprenons donc, entre autres, la genèse de Miners campaign : une réunion entre membres de l’ACTT (grossomodo syndicat des techniciens de la télévision et du cinéma), convoquée à l’origine par deux personnes de la société Platform Films,  se tint par rapport au mouvement des mineurs et il fut question de comment se positionner (c’est à dire concrètement), en tant que travailleurs du cinéma et de la video. Il en découla un double projet : d’une part la réalisation de 5 à 6 bandes relativement courtes portant sur le licenciement économique, les fermetures de fosse, la solidarité avec d’autres syndicats, la police, les apports des femmes (de mineurs et autres) et la couverture médiatique de la grève. D’autre part la réalisation d’un film plus long, provisoirement intitulé « Mineurs de 84 – Ensemble nous pouvons gagner », où serait développé un contexte plus général de la lutte des mineurs. Depuis des ateliers régionaux travaillant sur les événements de leurs zones respectives, des bandes étaient censées être envoyées à Platform Films et Trade, chargées de l’édition et de la diffusion. Les videos étaient aussi accessibles dans des locaux syndicaux du NUM, gratuites pour les mineurs et leur famille. La forme d’organisation du projet dans son ensemble n’était pas sans rappeler Dziga Vertov et le Kinopravda, qui consistait également à l’envoi de bandes filmées depuis les provinces à un centre principal (« experimental film station ») chargé de l’édition dans une sorte de résumé des événements. Néanmoins seules les six bandes courtes ont finalement été réalisées (soit la première partie du projet) et réunies par paires. Malgré un caractère parfois expéditif des bandes, en phase avec le premier volet du projet, la diversité des paroles lui confère une valeur documentaire également très importante (extraits de discours syndicalistes et réunions publiques, paroles d’ouvriers de la base en face caméra, etc).

Au niveau diffusion, après accord du syndicat minier (le National Union of Mineworkers), entre 4 et 5000 copies ont été distribuées en Grande Bretagne, et certaines envoyées à des groupes sympathisants de la cause (en Europe, USA, Japon et Australie). Comme pour Which side are you on de Ken Loach, le film, ou plutôt les bandes, sont censées accompagner la lutte, et sont donc partie prenantes du moment de la lutte. Le support audiovisuel, ici, est un acteur de la lutte, en nette opposition au pouvoir qui dispose de ses propres outils de communication. Avec le recul d’aujourd’hui, il constitue également une mémoire de la lutte, et un autre son de cloche, toujours, face aux « pouvoirs qui nous voudraient sans mémoire » (Chris Marker). Les récents hommages funèbres à Thatcher, qui a donné le plaisir de quitter ce monde (du moins à certains : voir ICI), ont constitué de la part des classes politiques et autres une démonstration supplémentaire qu’il y a des barrières qui demeurent entre « nous et eux ». Le récent décès de Pierre Mauroy -qui a donné son nom au mouroir du football qu’est le « grand stade » de Lille-, a valu tout autant d’éloges funèbres, en omettant par exemple son carnage dans le valenciennois et son enterrement d’une certaine sidérurgie, dans la foulée de promesses socialistes électoralistes.

Je renvoie une fois de plus, pour une présentation  approfondie, au dossier très conséquent rédigé en anglais par David E. James, et intitulé For A Working-Class Television: The Miners’ Campaign Tape Project (cliquer ICI). Il en ressort également une très intéressante contextualisation dans l’histoire du cinéma et de l’audiovisuel anglais, notamment dans les manières de se créer et de se développer au contact des réalités sociales et des mouvements sociaux.

Enfin, dernière comparaison avec l’incontournable Wich side are you on de Loach, il est question là aussi de références à une histoire ouvrière : à savoir ici de la grande grève générale de 1926 dont des archives recoupent régulièrement les bandes, comme une « répétition de l’histoire » ou du moins comme une filiation des luttes. Loach, pour son film et son titre emblématique, renvoyait à la lutte des mineurs aux USA et à la célèbre chanson/poème qui en est découlée, dans une dimension du coup renvoyant à l’acte de résister par delà les frontières et les corporatismes face à l’ordre des dominants. Nous pourrions bien sûr penser ici à un autre très grand documentaire, soit Harlan county (1976) de Barabara Kopple (voir ICI sur le blog) où cette fois-ci c’est un chant comme No Nos moveran qui donne une grande importance à la filiation, et pas des moindres quand on songe aux possibles origines du chant, soit le gospel et la condition noire, et ses reprises/mutations dans d’autres contextes.

 

TAPE 1 – Not just tea and sandwiches – 11 mn

Comme son titre l’indique, cette partie évoque, surtout à travers leurs paroles, les contributions des femmes au mouvement par leurs initiatives et une très forte conscience de classe, nettement affirmée ici, dans un contexte de misère qu’elles explicitent également. Pas juste de l’aide alimentaire (« thé et sandwiches« ) mais aussi des manières de voir les choses et des engagements/initiatives qui en découlent. L’opposition face à l’étau médiatique revient régulièrement dans la série, et l’image des femmes véhiculée par les médias dominants fait partie du processus de démantèlement de la lutte, ainsi en témoignent avec grande force, ici, les intervenantes. Un caractère collectif de la lutte en ressort, mais aussi de la condition ouvrière qu’on ne peut réduire aux seuls hommes qui bossent à la mine. Une affirmation et de sa condition, et de sa place dans la lutte, en quelque sorte, contre l’enfermement dans la passivité et une certaine vision conservatrice entretenues par la sphère du pouvoir et ses opérateurs médiatiques. « Nous sommes la classe ouvrière« , semble dire en réunion publique une des intervenantes (si ma relative compréhension de l’anglais ne me trompe pas…). Cette partie prenante des femmes à la lutte ne constitue pas un cas isolé dans l’histoire des luttes de mineurs : Harlan County USA en témoigne également, par exemple.

 

TAPE 2 – The Coal Board’s Butchery – 14 mn

Retour ici sur les fermetures de puits et leur accélération, entamées depuis quelques décennies, et qui ne sont pas sans rappeler un phénomène similaire en France. Des citations notoires de représentants politiques ponctuent cette bande, montrant clairement les intentions néolibérales à l’oeuvre dans la société anglaise.

 

TAPE 3 – Solidarity – 13 mn

Il est question ici de la solidarité d’autres syndicats et secteurs de la population avec les mineurs. Le témoignage véhicule quelques archives (telle les liens avec les dockers). Malgré la répression et la propagande, des entraides et soutiens sont établis entre différents secteurs de la société, au-delà des corporatismes; sans doute une certaine conscience de classe partagée, nécessitant solidarités et ripostes collectives, au-delà des seuls discours, face aux offensives libérales destructrices des vies ouvrières … Le reproche qu’on pourrait formuler ici, avec notre confortable recul, est l’enchaînement de propos (syndicalistes, ouvriers etc) à propos de solidarités de classe mais manquant je trouve d’images-témoignages de leur caractère effectif en 1984. Cela s’explique sans doute, en lien avec le rôle de contre-information des videos, par la volonté de convaincre et d’argumenter auprès du spectateur les motivations ouvrières, sans se contenter de l’événementiel comme pour éviter de simplement solliciter un mimétisme de solidarité telle une « mode ».  C’est de la profondeur des motivations à se solidariser dont il est question ici. La fin de la bande et ses images de solidarité, sur fond de discours syndical, en gagnent de force, encore aujourd’hui.

 

TAPE 4 – Straight speaking – 10 mn

La bande revient, à travers l’industriel Ian MacGregor et des extraits de ses interviews avec la presse, à le genèse ayant conduit à la grève. Soit un contrepoint historique et largement chiffré par Dennis Skinner (ancien leader local du NUM et membre du parti travailliste). Des images qui se superposent aux propos de MacGregor leur articule la portée violente des intentions et décisions prises. Encore une fois, des images d’archives ponctuent l’ensemble.

 

TAPE 5  – The lie machine – 16 mn

Voici une video essentielle de la série qui traite ici de la couverture médiatique de la grève. En plus de l’analyse donnée, par le biais notamment d’un journaliste d’extrême gauche, la bande permet surtout de mesurer l’écart entre le vécu des grévistes et le traitement médiatique. C’est un véritable démontage de la vision médiatique qui est exprimé par des mineurs grévistes et leur point de vue là dessus est sans aucun doute un sommet Miners campaign. Est-ce que ça a changé aujourd’hui ? Hum…

 

TAPE 6 – Only doing their job ? – 25 mn

Il est intéressant de mesurer combien cette video se déroule sur temps plus long que les autres, en première position devant… le traitement médiatique de la grève. Au final, médias et police rivalisent à « juste [bien] faire leur travail« . Les témoignages des grévistes occupent ici une grande part de cette partie et donnent pleinement à la présence policière sa fonction d’écrasement du mouvement. L’entame sonore est par ailleurs très importante puisqu’il s’agit d’une version dub du morceau « Fite dem back » de l’excellentissime Linton Kwesi Johnson (dont il est question ICI sur le blog et où je renvoie illico presto au formidable extrait de Britain’s black legacy, documentaire réalisé et distribué par Im’media). De quoi rappeler ici qu’au delà de la victoire de Thatcher sur les mineurs anglais, d’autres secteurs de la société anglaise ont été broyés par sa politique, et notamment l’immigration ou encore les noirs ghétoisés. Soit un aspect peu repris, vraisemblablement, parmi l’extrême gauche qui s’est réjouie de sa disparition. Toujours est-il qu’ici l’emploi de « Fite dem back », dont les paroles renvoient à l’origine à un fascisme qui gangrène la société anglaise et à la résistance, voire « l’émeute » (en langage mass-media) à lui opposer, constitue un pendant significatif aux images de répression se déroulant à l’ouverture de la video.

« Fite dem back » de Linton Kwesi Johnson (version live, avec intro de LKJ), de l’album Forces of victory (très bonne chronique de l’album, ICI sur l’imparable Guts of darkness) :

« fashist an di attack
noh baddah worry ’bout dat
fashist an di attack
wi wi’ fite dem back
fashist an di attack
den wi countah-attack
fashist an di attack
den wi drive dem back »

 

 

 

 

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La légende du photographe officiel – Cristian Mungiu (2009)

Cristian Mungiu – La légende du photographe officiel – 2009 – Roumanie – EXTRAITS VOSTF  + EN ENTIER VO non sous titrée

Voici un des épisodes du film roumain Contes de l’âge d’or (Amintiri din epoca de aur), construit sous forme de sketchs, qui a été produit et scénarisé par Cristian Mungiu. La réalisation de l’ensemble fut entreprise par cinq réalisateurs roumains : Hanno Höfer, Razvan Marculescu, Cristian Mungiu,Constantin Popescu et Ioana Uricaru. Mungiu s’est fait connaître largement en France (et ailleurs) par son fameux 4 mois, 3 semaines, 2 jours, très récompensé, ainsi au Festival de Cannes 2007. Contes de l’âge d’or révèle une toute autre facette et notamment cet épisode-sketch relayé ici, que je savoure régulièrement. Pour l’ensemble du long métrage, il est difficile de ne pas songer aux comédies italiennes, chargées en burlesque, humour acide, férocité et souvent à charge politique. Lors de sa sortie, Mungiu exprimera d’ailleurs que “Contes de l’âge d’or est pour moi dans la lignée des films italiens des années 1960 ou 1970, populaires, directs et drôles.” D’autres films roumains, à certains égards, de par un humour et un regards particulièrement acides, ne seraient pas sans faire penser au cinéma italien, tout en gardant ses expressions et thématiques qui lui sont propres. Je pense par exemple, ici, à La mort de Dante Lazarescu de Cristi Puiu (2005).

Les dialogues de La légende du photographe officiel, brefs et directs, sont très croustillants, et nous en avons ci-dessous 2 passages sous titrés :

Sur un credo humoristique, le sketch porte une critique quant à  la presse de la période Ceaucescu. Mais on pourrait aussi songer à des temps plus récents, où les médias sont somme toute contrôlés (avec une bonne part d’auto censure) et devant véhiculer certaines images correspondant aux voeux des pouvoirs en place et aux systèmes de domination. Ce qui est intéressant, ici, c’est le côté idiot du contrôle de l’image, même quand elle parle contre ce qu’on veut mettre en avant. Il y a une critique à la fois sur le fond… et la forme. Et c’est davantage un système qui est visé, que le photographe « bientôt à la retraite« . L’erreur commise à la une du journal, c’est tout un processus qui est révélé et ridiculisé aux yeux de tous, et à travers, le pouvoir de Ceaucescu. Le travailleur de fin de sketch, si invoqué dans les réunions et objet de la propagande, éprouve un rire assez significatif.

Le skecth est EN ENTIER en vo non sous titrée ci-dessous :

Le film développe aussi un aspect beaucoup plus dur, en abordant en hors champ une fin qui s’annonce funèbre pour les photographes qui commettent la bourde : les bruits de pas de la hiérarchie sont à glacer le sang … Le comique développé autour des montées et descentes d’escaliers, sous une forme burlesque, prend une toute autre tonalité le temps de quelques secondes, révélant un rouage impitoyable de contrôle et de « sanction ». On pourrait songer à une autre « bourde » aux lourdes conséquences : celle des étudiants de Haut les mains, un chef d’oeuvre du cinéaste polonais Jerzy Skolimowski (1967) dont voici un extrait incontournable :

La vie sexuelle des belges. 6 La société du spectacle et ses commentaires – Jan Bucquoy, Noël Godin (2003)

Belgique – EN ENTIER – 60 mn environ

Vous avez peut être eu l’occasion de voir l’ensemble (ou quelques-uns) des opus de la série de films de Jan Bucquoy, produite par Francis de Smet, intitulée La vie sexuelle des belges ? Pour ma part, c’est sur le blog du Dr Orlof que j’en ai entendu parlé pour la première fois et qui m’a donné envie de découvrir la série, soit trois à ce jour. Je vous renvoie à deux chroniques de ce cher Dr Orlof, ICI (premier volet) et LA (Camping cosmos).

Network, main basse sur la T.V – Sidney Lumet (1976) – ( + extrait du Dictateur de Chaplin)

EXTRAITS –

Sidney Lumet, décédé en 2011, réalise à travers ce film une attaque virulente des médias, mais aussi au-delà, d’une société aseptisée, où les pouvoirs et la léthargie générale ont eu raison de soubresauts collectifs. Le citoyen y est particulièrement aveuglé et fondu dans l’anonymat collectif. Le personnage aux allures de contestataire du système, en une période de « crise », dévoile en fin de compte une société du spectacle, biaisée à la base par toute forme de contestation passant par le médium médiatique (la télévision en tête), et au service d’une déshumanisation très bien rendue dans le film.

Trailer :

Howard Beale (Peter Finch), présentateur vedette d’une chaîne de télévision américaine, déclare en direct, qu’il se suicidera la semaine suivante, en raison de son licenciement avec préavis, annoncé dans la journée.
La panique s’empare de la direction, qui n’avait pas prévu une telle réaction et décide de lui laisser une chance de partir dignement le lendemain en revenant sur ses propos. Au lieu de cela, il confirme et signe.
Mais entre temps, il a gagné de précieux points d’audience, les sondages sont au beau fixe pour la chaîne en difficultés financières. Diana Christensen (Faye Dunaway) voit en Howard l’homme qui va la propulser dans la hiérarchie du secteur Informations du network, elle, programmatrice du divertissement. Franck Hackett (Robert Duvall) assoit un peu plus son emprise sur les rouages de la chaîne, grâce aux choix difficiles mais concluants qu’il a pris vis à vis des actionnaires du groupe.
Seul Max Schumacher (William Holden), ami de longue date de Howard, voit la santé morale de celui-ci se dégrader à grande vitesse, persuadé d’être un « prophète ».

Une séquence, la plus forte du film et sans doute la plus connue, est essentielle. Lumet y développe une mise en scène qui dépasse le contenu du message du personnage Howard Beale, au premier abord séduisant par son incantation aux auditeurs à exprimer leur ras le bol. En effet, il est visuellement question ici d’ordres, de réactions d’automates, dans une Amérique filmée en quelques secondes comme un territoire froid, cloisonné, solitaire et précaire. Tout nous renvoie ici à un message tronqué et horrifique par la réaction qu’il engendre et sa forme employée. Non pas que l’urgence d’une révolte collective soit niée, mais plutôt qu’un tel réveil engendré dans la présente séquence est caduc à l’avance, les dés sont pipés. Et la suite démontrera que la télévision gagne intérêt à une telle pratique, tant elle forge sa contribution à la déshumanisation, où la marchandisation et la virtualisation du monde lui vont à merveille (tandis que Beale devient hystérique et mégalomaniaque).

 

Un parallèle est tentant avec le très célèbre film de Chaplin Le dictateur, pour ce qui concerne le discours final. Le message, aux bonnes intentions mais garni de lieux communs, laisse percevoir une expression de visage de Chaplin fort intriguante : le bref silence de sa dernière parole, suivi de la réaction de la foule, anonymisée complètement (ça pourrait être une foule applaudissant un discours d’Hitler…), engendre chez Chaplin un visage surpris et inquiet, comme terrorisé (vers la 3,30 mn de la vidéo ci-dessous)… Au-delà du discours, prononcé par UNE personne, n’y a t-il pas ici une indication du danger du procédé ? On peut penser à un bien fondé du discours, prônant l’égalité, la tolérance etc, soit des valeurs portées par le personnage, auxquelles il croit, mais une interrogation demeure : l’aspect autoritaire révélé ou sous entendu dans la séquence n’indique t-il pas une crainte ? La liberté est-elle réelle ici ? Finalement, l’espoir semble davantage permis par le relais du personnage féminin, plus en phase avec la personne au discours. Les solutions collectives ne peuvent venir d’UNE voix, d’UNE pensée, d’UNE vision des choses, aussi bien fondées soient elles en apparence (universalistes etc). Il est intéressant de pouvoir observer qu’au delà de la présence sonore, dans ce final fort célèbre et marquant, l’expressivité du visage de Chaplin, issu d’un grand cinéma MUET, amène une réflexion inquiétante, malgré une annonce de libération. Un totalitarisme semble pouvoir perdurer, et Network de Lumet démontre celui des médias.

Et je conclus, vis-à-vis de l’ambiguïté de Chaplin de fin de film, sur Citylights (Les lumières de la ville) et son final, pour moi un sommet du cinéma et dont je ne me lasserai jamais : là aussi l’expressivité des visages (l’actrice est formidable, quant au sourire de Chaplin je n’ai pas de mots…) ne concordent pas avec les intertitres et des retrouvailles en principe  « happy end » – même si bien sûr, toute interprétation est possible, suivant le ressenti du spectateur :