Une autre guerre d’Algérie – Djamel Zaoui (2004)

Le documentaire est produit par Leitmotiv production, créée en 2001 et qui pour l’essentiel se tourne vers l’Histoire, la mémoire, l’immigration. Co-produit avec France 3, le film n’a  été diffusé qu’une seule fois sur la chaîne (en 2004) et à une heure avancée de la nuit. Le réalisateur Djamel Zaoui – également réalisateur d’Oas un passé très présent,  est le fils d’un militant du MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques) / MNA (Mouvement National Algérien), qui s’exila en France.

Le parti pris du film part d’un questionnement du cinéaste sur cet exil, face à un certain renfermement de ses parents quant aux véritables motifs. C’est ainsi que Djamel Zaoui part à la rencontre d’une histoire moins officielle, celle de militants oubliés d’un mouvement qui contribua à l’indépendance algérienne : le MNA. Partant de signes manifestes d’une histoire oubliée, cachée ou tue à Roubaix où il grandit, Zaoui part à la rencontre de militants, et c’est sans aucun doute l’aspect le plus fort du film, ainsi qu’à la rencontre d’historiens et proches de Messali Hadj, porte parole du parti. L’aspect Historique est donc ici essentiellement axé sur les vues du MNA, avec notamment la contribution de Benjamin Stora, biographe du leader indépendantiste. Néanmoins, la petite histoire, celle peu courament évoquée dans les livres et documentaires des deux côtés de la Méditerrannée, dépasse l’apport des historiens présents dans le film : les témoignages des habitants qui donnent au film une dimension de mémoire à la fois troublante et intéressante.

Sans revenir sur le récit historique du film, je met en avant ici un aspect que beaucoup pourraient reprocher à ce film à priori : servir le point de vue néo-colonial actuel ou colonial de l’époque, par les critiques vis à vis du FLN. Or il n’en est pas du tout question. A aucun moment les témoignages vont dans le sens d’une remise en cause de la lutte d’indépendance. Ainsi un militant rappelle que malgré les manoeuvres politiques du FLN, le MNA s’est joint à la lutte, au-delà de la trahison, sans perdre de vue le combat pour l’indépendance, face à la métropole. Les critiques formulées vont à l’encontre de la tactique du FLN et de la prise de pouvoir recherchée, au prix de têtes qui tombent. D’autres témoignent des maquis composés de militants du MNA, que le FLN n’avait pas au départ la mainmise non plus sur la rébellion armée. Malgré la prise du pouvoir autoritaire du FLN, qui reste bien entendu une vision hypothétique (le FLN n’a jamais reconnu les versions du MNA), voire une vision trop molle pour certain-nes, le film va à l’encontre des accusations de trahison vis à vis des gens qui n’étaient pas dans la ligne du FLN et restaient au MNA, pourtant sans nuire à la lutte, tels en témoignent des photos et d’anciens maquisards. Les luttes internes au mouvement étaient donc terribles et des anciens de Roubaix témoignent des évènements dans le Nord où beaucoup d’algériens du MNA exilèrent. Il y a un témoignage local de collaboration FLN/police notamment…

Le film rend donc la mémoire à une histoire méconnue, à une version du mouvement d’indépendance absente de l’Histoire officielle. Sans remettre en cause la Nation Algérienne, le film interpelle et questionne sur la naissance d’un certain autoritarisme. Etait-il nécessaire et capital ? La capacité de nuisance du MNA quant à la célébration du FLN parti unique, grand vainqueur face à la France coloniale, mettait il en danger les bases de l’indépendance algérienne ? Beaucoup de questions se posent à la vue de ce film. La petite histoire rapportée par ces anciens militants interpelle et apporte des réflexions quant au mythe FLN. Peut être qu’il a été récupéré par un despotisme politique et que la difficulté est qu’il ne concerne pas les militants de base; que la critique de l’acquisition de l’indépendance est un outil récupérable par les ennemis de l’indépendance et les néo colons d’aujourd’hui. Mais justement, ce film démontre quelque chose d’important : la critique démocratique tout en affichant une fierté de l’Algérie indépendante. D’où cette amertume de fin de film : la confusion avec les harkis dans l’après indépendance, le massacre des militants du MNA ayant donné l’indépendance à l’Algérie, la mémoire impossible. Zaoui ici restitue donc une mémoire avant qu’elle ne disparaisse. Et surtout cela rappelle que la révolution algérienne n’appartient à personne, pas à un organe défini, mais avant tout à un peuple, et que l’enjeu ici est la mémoire. Ne pas connaître son passé, c’est commencer à mysthifier des bases nuisibles à la construction collective. Le film se clôture sur des paroles d’un maquisard du MNA, au bord de craquer à l’image… fondu au noir. La reconnaissance de ces maquisards et militants, absente de l’Histoire officielle, est une nécessité…

Comme beaucoup d’autres films portant sur la mémoire, il est question ici de lui rendre sa vivacité et sa pertinence dans le présent, où tout est complexe, et que rien ne peut se figer dans une façade. L’indépendance de l’Algérie garde ses secrets au-delà des sacralisations officielles, et c’est dans ce sens que va ce film. Les gens qui ont libéré le pays, n’ont jamais érigé de statue.

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