Finally got the news – S.Bird, R. Lichtman et P. Gessner avec la LRBW (1970)

Stewart Bird, René Lichtman et Peter Gessner – Finally got the news – 1970 – USA – 56 mn

Documentaire réalisé en association avec la League of Revolutionary Black Workers (LRBW)

« Documentaire unique qui révèle les activités de la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires à l’intérieur et à l’extérieur des usines d’automobiles de Detroit. Grâce à des entrevues avec les membres du mouvement, des images tournées dans les usines automobiles, et des images de la distribution de tracts et de piquets de grève, le film documente leurs efforts pour construire une organisation indépendante du travailleur noir qui, contrairement à l’UAW, répondra aux problèmes des travailleurs, tels que la vitesse de la chaîne d’assemblage et les salaires insuffisants auxquels sont confrontés les ouvriers noirs et blancs dans l’industrie. » (Résumé de l’édition DVD ICARUS )

Une liste du DRUM (membres de la LRBW) à des élections syndicales en 1970 :

(au « Dodge Main » de Chrysler, usine d’assemblage à Hamtramck/Détroit)

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En regardant ce documentaire, malgré l’absence de sous titres français, j’ai pensé à un film du cinéaste américain Paul Schrader (scénariste bien connu de Taxi Driver de Scorsese). En 1978 il avait réalisé une fiction très intéressante intitulée Blue Collar (1978), forte critique du syndicalisme industriel, très pessimiste sur la classe ouvrière et que j’avais présenté ICI sur le blog.

« Oui, nous détestons la direction, mais savez-vous ce que nous détestons le plus ? Notre syndicat. Il nous a trahi. »

(Paul Schrader dans une interview des années 70)

Images tirées de Finally got the news :

(trahison syndicale de l’UAW)

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Blue Collar, sans doute influencé par Finally got the news (une hypothèse confirmée par Jefferson R. Cowie dans son ouvrage Stayin’alive), se focalisait sur l’industrie automobile et l’Union Auto Workers (UAW), syndicat majoritaire. Avec la présence de deux personnages principaux noirs je trouvais intéressant que la question raciale soit au moins esquissée (telle la solidarité limitée, le paternalisme blanc), bien que non abordée de front. D’ailleurs le personnage interprété par Richard Pryor reprenait la formule « plantation » au lieu de prononcer « the plant » (l’usine), soit un renvoi à l’exploitation esclavagiste :

« That’s all you talk about, « the plant »! Everybody know what « the plant » is. « The plant » just short for plantation ! » (Zeke Brown/Richard Pryor dans Blue Collar)

En tout cas, bien que pessimiste, l’approche de Paul Schrader m’avait frappé. Quelle surprise ce fut donc que de découvrir que quelques années auparavant Finally got the news avait abordé de front le racisme. Soit un documentaire qui donne à penser la trahison syndicale, déjà l’UAW de l’industrie automobile de Détroit mais en se concentrant sur le point de vue des travailleurs noirs, en association avec la League of Revolutionary Black Workers (LRBW). Organisation politique plutôt méconnue de nos jours (personnellement j’en avais jamais entendu parlé), son activité a résidé principalement à Détroit. Elle fut formée en 1969 pour finalement (déjà) scissionner au cours des années 70. Elle était issue de l’activité syndicale de travailleurs noirs qui avaient d’abord créé le syndicat DRUM (Dodge Revolutionary Union Movement) au « Dodge Main » (une usine d’assemblage Chrysler située à Hamtramck/Détroit et alors composée à 70% de travailleurs noirs). La constitution de DRUM faisait suite à une grève de mai 1968 dont la répression s’abattit avec plus de violence sur les ouvriers noirs (incluant des licenciements). Un bulletin hebdomadaire conçu comme un outil de lutte était régulièrement diffusé dans les usines, des actions revendicatives d’envergure et une grande grève s’organisèrent à l’initiative des travailleurs noirs.

« DRUM est une organisation de travailleurs noirs opprimés et exploités. Elle réalise que les travailleurs noirs sont les victimes de l’esclavage inhumain pour des directeurs d’usine blancs racistes. Elle réalise également que les travailleurs noirs représentent 60% et plus de la force de travail globale à l’usine de montage d’Hamtramck, et qu’ils détiennent donc le pouvoir exclusif. Nous, membres de DRUM n’avons pas d’autre alternative que de former une organisation et de présenter une plate-forme. Le Syndicat nous a constamment et systématiquement trompé à maintes reprises. Nous avons tenté d’adresser nos doléances par les procédures de l’UAW, mais en vain; Ses mains sont tout aussi sanglantes que la gestion blanche raciste de cette entreprise. » (Extrait du premier numéro du bulletin DRUM)

(photo ci-dessous) Un numéro hebdomadaire de DRUM

(A titre d’exemple, le troisième bulletin a documenté les conditions racistes dans l’usine, dénoncé la complicité de l’UAW avec la tenue d’une journée annuelle de la police de Détroit, énuméré des décès attribués à la police.)

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Ainsi d’autres syndicats RUM (Revolutionary Union Movement) se créèrent dans l’industrie automobile de Détroit (tel par exemple le FRUM dans une usine Ford et ELRUM à Eldon Avenue). En juin 1969 l’ensemble des syndicats RUM furent réunis dans la LRBW, organisation visant à donner une orientation politique plus large. Mais au fil du temps des divisions se révélèrent, certains voulant par leur action avoir une force réformatrice sur l’UAW et d’autres voulant carrément s’y substituer. La nomination d’ouvriers noirs à des postes de responsabilité de l’usine furent d’ailleurs présentes parmi les revendications du syndicat DRUM. A cet égard, d’une certaine manière, la postériorité de Blue Collar de Schrader qui présentait des personnages ouvriers noirs après le documentaire de 1970 fait écho à la visibilité accrue des travailleurs noirs, que ce soit dans l’usine ou dans le fonctionnement de l’UAW (quitte à acheter des individus par des postes à responsabilité ? C’est un aspect que soulève le film de Schrader si mes souvenirs sont bons; d’ailleurs un passage de Blue collar fait déclarer à un responsable syndicaliste blanc que l’accès des ouvriers noirs au syndicat s’est fait grâce aux blancs !). Plus largement le LBRW se divisa sur la question politique, à savoir s’il fallait se concentrer sur l’industrie automobile ou constituer une force politique nationale. Pour un historique aussi approfondi qu’intéressant (contextualisation de l’industrie automobile, récits de grèves, précédents et genèse des RUM, création de la LRBW, ruptures organisationnelles etc) se rapporter à un long article de Muhammad Ahmad intitulé « The League of Revolutionary Black Workers: A Historical Study« . Ça évitera de se contenter de mon grossier raccourci ici présent dont le but est simplement d’introduire le documentaire.

Film intégral en VO non sous-titrée :

 

Pour ce qui est de la réalisation, les trois réalisateurs sont alors membres du collectif de cinéastes et photographes Newsreel. Celui-ci fut crée en 1967 par Robert Kramer et Allan Siegel et a donné lieu à une cinquantaine de films articulés autour des luttes de libération, celles des minorités jusqu’à la décolonisation. C’est ainsi que Newsreel avait produit un film autour des Black Panthers et qu’émergea l’idée de faire de même pour le DRUM bien que l’orientation stratégique y était différente en partant de l’organisation des travailleurs.

Je résume ci-dessous la genèse et le tournage de Finally got the news, à partir du texte « making of a radical film » de Dan Georgakas relayé en intégralité en fin d’article (photos tout en bas, texte également inclus dans le livre Detroit, i do might dying qui fait un historique de la LRBW). Rédigé en anglais, on peut y lire des anecdotes de tournage, des analyses et le détail des difficultés liées au rapport houleux entre le Black Panthers Party et la LRBW.

GENÈSE et TOURNAGE DU DOCUMENTAIRE

Une première venue à Détroit fut organisée par Jim Morrison avec une délégation de Newsreel qui collecta des enregistrements sonores, mais Morrison fut ensuite envoyé en prison (il est quand même mentionné au générique du documentaire). Un autre groupe de Newsreel vint à Détroit, cette fois-ci composé de Bird, Lichtman et Gesser. Les membres du comité central de la LRBW furent d’abord hostiles (par méfiance de l’image, qui plus est entreprise par des blancs; peur de l’utilisation qu’en ferait les directions d’usines et la police; crainte que leur présence bloque les travailleurs …). C’est finalement John Watson de la LRBW qui vit ça d’un bon œil et engagea l’accord de l’organisation. Cela n’empêcha pas qu’il y ait des hostilités de travailleurs et syndicalistes pendant le tournage. Par ailleurs la LRBW avait un regard sur le travail entrepris, voulant maîtriser l’image qui en ressortirait. Watson insistait notamment sur le caractère didactique que devait prendre le film, car bien que conscient que les réalisations de Newsreel avaient un public universitaire blanc il voulait que le documentaire s’adresse aux travailleurs noirs. Le titre fut choisi à partir d’une chanson interprétée par General Gordon Baker durant les élections syndicales au Dodge Main (le chant repris par les ouvriers figure dans le film). Cofondateur du DRUM et de la LRBW, Baker avait d’ailleurs refusé de se présenter aux tests d’aptitude pour la guerre au Vietnam.

C’est ainsi que grossomodo le documentaire dégagea la théorie de « comment la classe ouvrière, guidée par les travailleurs noirs, pouvait faire la révolution » (Georgakas). Si la majeure partie du documentaire fut le fruit d’une collaboration étroite entre l’équipe de cinéastes, surtout entreprenante dans le domaine technique, et la LRBW à travers John Watson, il faut signaler que l’introduction sans voix off fut l’idée de Stewart Bird. Pour le reste, tout était discuté. Mais suite à des dissensions accrues entre le Black Panthers Party et la LRBW, le tournage se compliqua de par la position du collectif Newsreel en faveur de la stratégie politique des Panthers. Après des tensions, une entente fut finalement trouvée avec le trio de Newsreel présent à Détroit et les trois cinéastes acceptèrent de terminer le film à titre individuels.

Puis John Watson fonda Black Star Productions afin de « produire et distribuer des films traitant des questions politiques et sociales les plus cruciales de notre temps« , lui conférant un rôle éducatif politique, en guise d’alternative à la plupart des films. La distribution de Finally got the news fut ainsi entreprise et visait entre autres à obtenir des fonds pour la réalisation d’autres films. Des copies furent mises en circulation en Europe, le film fut même montré en 1970 au Festival de Pesaro (Italie), un festival créé en 1964 et dont les débuts coïncidaient à un renouvellement du cinéma mondial, par opposition au cinéma commercial dominant (les films des nouvelles vagues européennes, d’Amérique latine, du Japon, des Godard, Pasolini, Forman, Rocha, Straub, Chitylova, Rosselini, Gleyzer, Solanas etc y étaient projetés).

En 1979, Steward Bird co-réalisa un autre film autour du syndicalisme et relayé ICI sur le blog : The wobblies. Soit un historique sur IWW, Industrial Workers of the World.  En 2011, Finally got the news a d’ailleurs été projeté à l’initiative de IWW Los Angeles.

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Plus récemment encore, en octobre 2016Finally got the news a été diffusé à Chicago au Stony Island Arts Bank. Parmi les deux intervenants, figurait un syndicaliste membre de Black Lives Matter Chicago. Un film qui parle à celles et ceux qui luttent aujourd’hui ?

Pour ma part j’ai trouvé la découverte très intéressante mais je regrette de l’avoir vu sans sous-titres car ne pouvant bien saisir les propos. Or en parallèle aux images de travail ou d’actions syndicales le film insère plusieurs témoignages sur l’historique des luttes, les conditions de travail, la trahison raciste de l’UAW, les rapports entre ouvriers blancs et noirs, les violences policières racistes ou encore le chômage important des femmes noires. En fait j’ai cru comprendre que le film soulève la problématique de l’articulation d’une lutte syndicale ancrée sur un lieu de travail à une dimension politique plus large, attaquant le racisme et le capitalisme plus globalement à l’oeuvre dans la société. Cependant il faudra patienter pour disposer de sous-titres français, une absence logique puisque le documentaire n’a fait l’objet d’aucune édition DVD dans l’hexagone… Finally got the news devrait pourtant y avoir des résonances quand on songe aux luttes menées par des organisations comme le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA), créé en 1973 et accusé par les syndicats et la gauche traditionnelle de « diviser la classe ouvrière », ou les OS immigrées des années 80 dans les usines automobiles (Renault-Flins, Citroën-Aulnay, Peugeot Talbot et Poissy etc) dont les grèves-occupations conduisirent un certain ministre Pierre Mauroy (parti socialiste) à désigner les luttes de travailleurs immigrés comme « ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises« . On peut aussi songer aux mineurs de charbon marocains (et les cheminots marocains) dont l’exploitation raciste d’Etat nécessita une organisation spécifique des premiers concernés dans l’ombre des syndicats officiels (à part quelques poignées de soutiens) et qui furent appuyés par l’ATMF (Association des Travailleurs Marocains de France) – se rapporter à la présentation du documentaire Sur le carreau, ICI sur le blog.

 

Texte de DAN GEORGAKAS : « the making of a radical film »

(historien et poète anarchiste américain)

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La vieille école du capitalisme – Zelimir Zilnik (2009)

EN ENTIER – La vieille école du capitalisme – Zelimir Zilnik – VO sous titrée anglais – 120 mn – Serbie

« [La vieille école du capitalisme c’est] quand le capitalisme a commencé à être appliqué après que [Slobodan] Milošević ait perdu le pouvoir en 2000. J’ai pensé que l’économie serait récupérée. J’ai été curieux et patient pendant de nombreuses années. (…)

Alors j’ai pensé, « Attendons le capitalisme s’installer ici en Serbie. » Progressivement, j’ai commencé à lire sur la privatisation infructueuse. Au début, j’ai pensé que ce devaient être les anciens sentiments des travailleurs issus du temps socialiste quand l’Etat a prenait soin de leur vie. Nous sommes allés dans les usines où les travailleurs protestaient, tête basse. Étonnamment, nous avons découvert que la plupart des nouveaux propriétaires étaient des escrocs et des profiteurs de guerre. Ils utilisaient la force brutale contre les travailleurs pour arrêter la production et les expulser des usines.

J’ai découvert que la légalité de la nouvelle propriété est en question. C’est aussi la raison pour laquelle la Serbie est peut-être le seul pays à ne pas avoir rendu la propriété aux anciens capitalistes d’avant la Seconde Guerre mondiale. De nouvelles lois ont seulement reconnu la propriété de l’État au lieu de reconnaître la façon dont les travailleurs avaient été auto-investis dans le développement des usines. Tout a été privatisé et alors donné aux nouveaux acheteurs capitalistes et la plupart de ceux qui, comme nous pouvons le voir maintenant, avaient été des criminels ou qui ont acquis leur richesse dans le système de Milošević, quand les sanctions de l’état ont accordé des privilèges à certains fonctionnaires. Ces nouveaux propriétaires sont conscients que la légitimité de leur propriété est discutable. Ce qui se passe maintenant en Serbie est très proche d’une lutte de classe.

Nous avons commencé à faire des documentaires dans les usines de Zrenjanin [Serbie]. J’ai alors décidé de faire ce film, la vieille école du capitalisme, comme une œuvre semi-fictionnelle. »

Zelimir Zilnik, interview.

 

POUR ACCEDER AU FILM SOUS TITRE EN ANGLAIS,

CLIQUER ICI

Quelques films de Zelimir Zilnik ont été relayés sur le blog, que ce soit dans la période du Nouveau Cinéma Yougoslave (ou « Vague Noire ») à travers Les chômeurs (court métrage, 1968) et Rani Radovi (Travaux précoces, 1969), ou d’une plus récente à travers sa trilogie autour de Kenedi et la problématique des personnes Rroms en Europe (qui échappe au traitement folklorique, et à l’habituel vide socio-politique dans la représentation de la personne Rrom !).

Le cinéaste revient longuement sur La vieille école du capitalisme en interview audio ICI (50 mn), dans un anglais très accessible. Parallèlement (ou à la place), je propose une interview retranscrite, d’où a été tiré le propos cité plus haut – et accessible intégralement ICI (encore  en anglais).

Le film a la particularité de se structurer autour de deux registres : une part fictionnelle jouée, mais dans leurs propres rôles pour les ouvriers jetés d’une usine et les jeunes anarcho-syndicalistes à leur rencontre. Une autre part plus documentaire,  issue surtout d’images tournées en avril 2009 lors d’un grand rassemblement contre le chômage initié par l’ancien syndicat d’Etat. Le film opère un va et vient entre ces deux registres, et les renforce ainsi mutuellement. Les échanges filmés lors de la grande manifestation syndicale sont particulièrement saisissants, et c’est d’ailleurs à celle-ci que Zilnik rencontre les jeunes anarcho-syndicalistes;  il en filme par exemple un dans un dialogue assez percutant avec un ancien communiste, où ils s’affrontent notamment autour du nationalisme et des massacres qui ont ravagé la Serbie (vers la 52ème mn du film). C’est à la suite de cette journée qu’ils intègrent la partie fictionnelle :

« J’ai prévu de filmer lors de la manifestation parce que je pensais qu’il y aurait beaucoup de gens dans les rues. Après une trentaine de minutes, j’ai vu que certains des anciens, des communistes sentimentaux sont sortis. Nous avons créé une scène entre eux et les héros de mon film, que j’avais apporté des usines de Zrenjanin. (…) Lors du tournage des manifestations, j’ai vu un groupe d’intellectuels du journal Republika – l’ancienne génération – analysant l’ensemble de l’événement. A côté d’eux était une jeune génération d’anarcho-syndicalistes qui imprimaient un mensuel appelé Direktna akcija – excellent travail, qui analyse la situation du capitalisme dans toute la région, et pas seulement dans les usines, mais aussi dans les établissements scolaires. Quand j’ai vu leur magazine, je suis entré en contact avec eux et proposé qu’ils soient dans le film. »

Il est à signaler que Zilnik a été arrêté par la police lors de la visite du vice-président américain Joseph Biden en 2009; comme le cinéaste le précise dans l’interview dont sont tirées les quelques citations de la présente note :

« Ratibor, l’un des anarchistes, m’a dit que quand Biden vient il manifestera en brûlant le drapeau américain. J’ai dit : «Regarde, ce n’est pas bon si je viens avec une équipe de tournage, car alors ton acte ne serait pas authentique. Il serait pour le film.  » Donc en fait, je n’ai pas filmé la scène. Je lui ai dit d’avoir certains de ses amis pour le filmer. Ce que nous avons utilisé dans le film était leur vidéo amateur. Mais elle a travaillé. »

C’est néanmoins à l’occasion de cette manifestation devant le palais « Albanija », à initiative anarcho-syndicaliste, que Zilnik a été pris par la police avec son compagnon cameraman tandis… qu’un drapeau américain commençait à brûler.

Zilnik, comme on  a pu le voir avec des films précédents, nous lance là à la gueule un film très en lien avec son présent, et sans lâcher prise avec des questionnements et des contradictions qui sont réguliers dans ses films. Ainsi par exemple le rapport entre intellectualisme et ouvriers, discours et changement révolutionnaire concret; dans ses interviews il revient souvent au mai 68 yougoslave et à la répression qui s’est abattue dans le milieu universitaire où vraisemblablement de très fortes articulations se sont établies avec les travailleurs. L’humour n’est pas non plus absent du film, comme souvent, bien que la fin soit pessimiste et rude, 40 ans après celle de Rani Radovi qui portait un échec révolutionnaire dans la foulée d’un lynchage mémorable dans la boue.

En parlant de présent plus haut, regardons du côté de la Bosnie où un mouvement de grande ampleur, opposé entre autres aux privatisations, se développe dans un contexte de chômage ravageur, avec des formes de démocratie directe dans ses expressions (voir ICI par exemple) … Dans La vieille école du capitalisme, un des militants oppose une « véritable organisation » aux processus qui ont amené et entretenu le nationalisme, et pour une « vraie révolution » (cette fois-ci) . Un article évoque ICI l’unité des Musulmans et Croates dans la ville Mostar en Bosnie. Les pouvoirs n’y seraient-ils pas sérieusement menacés ?

Enfin, je remercie YOUGOSONIC pour m’avoir signalé la présence sur le net du film de Zilnik ( euh… sous titré !), depuis le temps que je voulais le découvrir ! Nulle sortie en France à ma connaissance, et sans doute aucune édition DVD à venir comportant des sous titres français. J’encourage en tout cas à découvrir ICI le blog Yougosonic qui porte sur l’ex-Yougoslavie, notamment pour ses nombreux relais documentés, parfois depuis « là-bas », et à contre courant de ce qu’on lit le plus souvent dans les raccourcis médiatiques et autres représentations bancales qu’on peut avoir par chez nous.

Miner’s hymn – Bill Morrison (2011)

EXTRAITS – Bill Morrison – Miner’s Hymn – 2011 – 52 mn

Il était question ICI sur le blog du cinéaste expérimental Bill Morrison via une présentation de sa filmographie et le relais de quelques extraits et courts métrages intégraux, dont l’excellent What we built.

Récemment, en m’informant un peu de ses récentes réalisations, je découvrais avec saisissement des extraits de ce long métrage qui m’avait échappé. Intrigué par le sujet, à savoir la communauté minière du Nord-Est de l’Angleterre (Durham surtout), je me pressais de regarder la bande annonce qui m’apparue alors particulièrement intrigante et superbe. A un tel point que je m’y suis re-plongé à plusieurs reprises, et imaginant la projection en salle obscure sur grand écran :

Dans cette bande annonce, figurent nombreuses thématiques de la communauté minière : le travail (bien sûr), l’habitat (un plan superbe d’alignement de maisons tel qu’on retrouve dans le bassin minier Nord Pas de Calais), la vie culturelle (rassemblements du Gala des Mineurs de Durham), la classe ouvrière vue comme une communauté (qui ressort incroyablement de cette bande annonce), la transmission générationnelle (ces enfants qui précèdent en dansant le cortège des parents mineurs, avec une fierté et une gaieté palpables), la lutte des classes (l’affrontement entre mineurs et policiers), l’environnement minier (formidables images d’enfants courant sur les terrils, dont le premier plan semble plus ancien) et, par dessus tout peut-être, les bannières syndicales du National Union of Mineworkers (dans la bande annonce est mise en avant celle représentant Keir Hardie, syndicaliste Ecossais puis artisan de la création et leader du Labour Party – Parti Travailliste – en 1906) …

Image ci-dessous : bannière syndicale de Durham active jusque dans les années 1930 – Y sont figurés James Connolly (marxiste révolutionnaire et syndicaliste de l’IWW), Keir Hardie (leader du Parti Travailliste) , AJ Cook (syndicaliste révolutionnaire), George Harvey (syndicaliste co-fondateur de l’IWW), et Lénine.

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Pour un aperçu de l’histoire des bannières syndicales de Durham, une superbe page lui est consacrée ICI sur facebook (beaucoup de photos de bannières …

 

Bref, une multiplicité de composantes de la communauté minière explose à la vue de cette bande annonce vraiment splendide. Elle n’est pas réduite à un pan ou un autre. Et c’est ça qui m’intrigue beaucoup, entre autres aspects. De nombreuses archives ont été sollicitées et aux origines multiples, pas toutes insérées dans le film mais au moins vues par le cinéaste, et ayant donc aussi contribué au montage final : films institutionnels produits par le National Coal Board (charbonnages anglais), films indépendants, films et vidéos militants … Une pratique qui montre bien comment un travail en amont prenant en compte les productions passées d’images peut être matérialisé autrement que par une accumulation d’images. Elle conduit au contraire à des choix d’images découlant de leur existence et prise en compte par le réalisateur, dont le travail final, forcément subjectif, résulte d’une production collective hétérogène.

Il est à noter, ce qui avait été déjà signalé dans la note consacrée à la filmographie de Bill Morrison, que la bande musicale bénéficie là encore d’un apport important, à travers un compositeur de renom, à savoir ici l’islandais Johann Johannsson. Comme d’autres films du cinéaste, la BO fait l’occasion d’édition audio à part entière, et, dans le cas présent, fait l’objet de prestations live et, par exemple, d’une émission radio tel qu’on peut l’écouter ICI. Une fois de plus avec cet opus de Morrison, la BO ne relève pas du hasard et de l’illustration. Elle interagit avec le film tout en ayant son indépendance créative. Un gros travail de brass band s’y développe, en référence à toute une culture musicale minière de cette région du Nord-Est de l’Angleterre où les mineurs eux-mêmes constituaient des brass band.

Photo ci-dessous : Durham Miners Association Brass Band (banderole syndicale du National Union of Mineworkers en arrière plan)

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Bill Morrison et Johan Johannsson se limiteraient ils à un usage simplement folklorique de cette tradition musicale, comme de la mémoire de la communauté minière dans son ensemble ? Certainement pas. D’après le résumé du film publié sur le site de l’éditeur DVD (Icarus film – tiens, éditeur aussi de l’excellentissime Joli Mai de Chris Marker), les images re-traitées et montées sont tirées des années 80 (et notamment de la grande lutte de 1984), mais aussi d’une période plus récente avec des vues aériennes matérialisant les temples du consumérisme qui se sont implantés sur d’anciens lieux miniers.

De fait, ce film très prometteur de Morrison, que je veux voir d’une manière ou d’une autre (!), semble faire rejaillir de ces lieux une mémoire minière. Celle-ci, en Angleterre comme ailleurs sans doute, est souvent ramenée à ses seuls pendants commémoratifs, voire touristiques et « culturels », relevant d’un caractère figé. Or pour faire ce film, Morrison a notamment rencontré Dave Douglass, soit un ancien mineur syndicaliste de Durham (et écrivain), qui lui a ainsi transmis quelques récits de la grève de 1984 et quelques vidéos militantes. Ce même Dave Douglass a fait l’objet d’une interview entreprise et publiée par le site internet « Un Autre Futur », dans le cadre d’un article passionnant intitulé « Au-delà de Thatcher : témoignages militants sur les luttes des mineurs et le syndicalisme britannique d’hier et d’aujourd’hui » (cliquer ICI pour accéder à l’article). Il s’y exprime ainsi à propos de la mémoire minière à Durham :  »

Ils voulaient qu’on quitte ce monde et qu’on meurt en silence mais nous ne le ferons pas. La seule industrie que nous avons aujourd’hui est l’industrie bancaire et la spéculation. Ils ont détruit l’industrie manufacturière, ils ont détruit notre capacité en tant que travailleurs à reprendre le contrôle et à organiser la société par nous-même. Parce que nous avons fait les moyens de production. Et ils nous les ont retiré. Donc, en fait, maintenant, nous ne produisons rien. Les gens sont au chômage, les gens sont désespérément pauvres, on a beaucoup de toxicomanie, de crimes antisociaux, des problèmes de santé, une mortalité infantile élevée, une faible espérance de vie, un faible niveau d’éducation, toutes ces choses. Mon livre s’intitule Ghost dancers [référence à la Danse des Esprits amérindienne] parce qu’il s’agit de la même chose que ce qu’ils ont essayé de faire avec les Amérindiens. Ils n’ont pas seulement vaincu les Indiens d’Amérique. Ils ont voulu leur enlever leur identité, ce qu’ils étaient et même effacer le souvenir de qui ils étaient. Tu sais, mon père était dans la grève de 1926, mon grand-père y était aussi ainsi que dans la grève de 1890 ! (rires) Et quand on était sur le piquet de grève à Doncaster en 1983, il y avait un homme qui avait participé à la grève de 1921 et à celle de 1926. Retraité, mais toujours sur le piquet de grève ! C’est pourquoi ceci est très, très important pour nous. Nous ne sommes pas prêts à oublier le passé, nous ne sommes pas prêts à perdre espoir dans le futur. Nous devons nous battre pour reprendre le contrôle de nos communautés, rétablir le contact avec notre histoire réelle, pas celle des capitaines et des rois, pas l’Union Jack et toutes ces conneries… Mais nos tradition réelles, ces gens qui se sont battus pour nos propres intérêts de classe. Il ne s’agit pas juste de nostalgie, il est question de demain, pas d’hier.

Dave Douglass, interview « Au-delà de Thatcher » (Autre Futur)

Nous rappellerons au passage que la filiation des luttes que souligne le syndicaliste mineur, ici y compris dans son propre parcours familial, est une donnée très importante de films comme Which side are you on de Ken Loach (ICI sur le blog) ou encore Harlan county de Barbara Kopple (ICI sur le blog) et, dans une moindre mesure, la suite vidéo Miners campaign (LA sur le blog).

Des propos de Douglass très importants, auxquels le film renvoie sans doute en partie dans ce qu’il peut générer comme réflexion également autour de la communauté minière et son devenir, notamment pour les personnes issues de cette dernière. L’urgence de la mémoire évoquée par Douglass me rappelle un passage de l’entretien filmé avec le cinéaste belge Paul Meyer, relayé ICI tout récemment sur le blog. Meyer consacrait son ultime film, justement, à la mémoire (intitulé La mémoire aux alouettes), ciblée particulièrement sur les immigrations des mines en Belgique (italienne, marocaine…); dans l’extrait que je re-propose ci-dessous, il expose un constat très pessimiste sur la mémoire telle qu’elle se dessine aujourd’hui, notamment dans le contexte d’une absence syndicale, qui renvoie en fait à l’absence du collectif pour toute dimension mémorielle. On peut ainsi songer non seulement à la classe ouvrière mais aussi aux spécificités mémorielles des immigrations, de la colonisation, des quartiers populaires etc , soit AUX MÉMOIRES – spécificités qui ne répondent pas à des volontés sectaires et/ou « communautaristes » mais à des réalités de vécus dont justement certaines mémoires tendent là aussi à disparaître, sans transmission (voir là-dessus, par exemple, la note consacrée ICI sur le blog à la commémoration de la marche pour l’égalité et contre le racisme) :

Nous en sommes de nouveau à une situation où c’est un peu le chacun pour soi. Et donc par conséquent je ne vois pas qu’il y ait là une possibilité de transmission. Là où il y avait à un certain moment une organisation de la classe ouvrière importante, que ce soit par les partis ou par les syndicats, on pouvait supposer que la transmission d’une expérience, d’une mémoire était rendue plus facile. Parce qu’il y avait une espèce de permanence dans la lutte. Mais je ne vois pas comment maintenant on pourrait arriver à une transmission meilleure. Bien au contraire. Je crois qu’il y a un gouffre entre l’expérience des aînés et l’expérience des jeunes. (…) Les commémorations pour moi, tant pis si je choque les gens, c’est une manière de cacher le travail de la mémoire. C’est une manière de figer la mémoire en un moment, bien défini, qui se répète chaque année, en un lieu bien défini, qui est toujours le même, pour des raisons qui deviennent de plus en plus vagues. (…) Le travail de mémoire c’est un travail quotidien.

Paul Meyer, entretien filmé (2005)

L’ensemble de l’extrait est intéressant, mais le passage retranscrit ci-dessus débute à 7mn 14 :

Dave Douglass, dans l’interview évoquée plus haut, rappelle également de l’importance de l’événement du Gala des Mineurs de Durham et dont la pérennité résulte  aussi, sans doute, d’un travail quotidien, ne se réduisant pas à un moment d’une mémoire figée dans le temps, et symptomatique dans son partage très populaire d’une vitalité mémorielle en lien avec le présent, malgré tout :

Les communautés sont vraiment très, très à genoux et dans des conditions sociales désespérées. Ceci, aujourd’hui, (le Gala des Mineurs de Durham avec un demi-million de personnes) est un acte de défi. Nous sommes presque un demi-million sur ce terrain aujourd’hui pour le Gala des Mineurs de Durham. La plupart des gens ici viennent de communautés de tout le pays. C’est un acte de défi. Ce gala est un défilé traditionnel, qui continue depuis 167 ans, de Bannières de Mineurs avec tous les slogans et principes du syndicalisme et de la lutte de classe, dans toutes ses différentes formes, mené par des fanfares, les femmes, les enfants et les gens de la communauté. Il aurait dû mourir. Le dernier puit est mort en 1992. Et aujourd’hui, c’est la plus grosse manifestation depuis, je pense, 1945. C’est un acte de défi de classe.

Dave Douglass, interview « Au-delà de Thatcher » (Autre futur)

 

Revenons-en plus directement à Miner’s hymn. Ci-dessous, un extrait plus conséquent du film, où les impressions de la bande annonce ce précisent.

Comment ne pas être saisi par l’impact populaire du défilé d’un Gala des mineurs de Durham et, une fois de plus, par les fiertés qui s’y dégagent ? Pas tant dans ce qui pourrait faire les belles lignes des propagandes d’antan en faveur de la production, notamment en France, où le mineur-soldat est sollicité pour la production patriote. Ici la fierté est toute autre, du moins c’est mon impression : celle d’appartenir à une classe ouvrière, sans reléguer au second plan, telles les bannières syndicales le manifestent, la lutte des classes. Sans vouloir idéaliser ici, il y a une dimension très palpable de collectivité ouvrière assumée pleinement et sans honte. Soit à l’opposé de ce qu’affirme Douglass, toujours dans la même interview, où il fait part d’un renversement : « Aujourd’hui, la gauche est anti-classe ouvrière« . Il serait intéressant de sonder l’impact d’une telle réalité vécue sur les ouvriers mais aussi les héritiers de la classe ouvrière anglaise, et notamment des mines, alors que les organisations collectives semblent sur le déclin.

A défaut d’avoir vu Miner’s hymn, exception faite des deux extraits relayés dans cette note, je propose de conclure sur un dernier parallèle. Il concerne cette fois-ci, ça peut paraître bizarre au premier abord, la série télévisée américaine Treme. Créée par David Simon, l’auteur également de The Wire (Sur écoute), la série porte une thématique semblable dans le cadre de la Nouvelle Orléans post ouragan Katrina : reconstruire par le collectif (et sa multiplicité !), en lien avec la tradition et la mémoire, face à des institutions et libéralisme contribuant au chaos des habitants. Des scènes de musique sont très importantes dans le lien mémoriel et de résistance qu’elles insufflent au propos, ainsi des passages de fanfare fort marquants, tel les enterrements. Un extrait d’épisode ci-dessous voit même l’instrument levé, en guise de poing levé, pourrait – on dire, soudant une collectivité et ses résistances. Un autre extrait proposé, lui, porte la dimension importante des indiens et des costumes (même si à mon goût l’un des personnages principaux est un poil caricaturé par rapport à ça dans la série …). Folklore commémoratif, ou  événementiel ?

Dave Douglass, lui, fait part de l’importance d’une forme de tradition dans le Gala des Mineurs de Durham qui dispose de ses brass band.  Nous n’oublierons pas qu’il compare la résistance des mineurs à celle des Améridiens face au colonialisme, qui veut les indiens sans leur identité, en tentant de les acculturer totalement au-delà du seul massacre physique, Pour ce qui est de la vidéo ci-dessous du Gala des Mineurs de 2011, et pour rebondir en lien avec la série Treme, nous noterons qu’il y a des bannières syndicales en lieu et place des costumes des indiens, en plus du brass band. Ces bannières font l’objet d’un véritable travail de restauration, de re-création et témoignent également d’un sacré savoir faire. Des créateurs de bannières se distinguent notamment, si on s’intéresse de plus près à leurs fabrications.

Gala de Durham 2011 : dès les premières secondes, une bannière syndicale semblable à celle des extraits de Miner’s hymn.

On ne peut bien entendu faire abstraction d’un inévitable folklore et mécanisme événementiel qui s’exprime, mais la vitalité mémorielle reste palpable. Une note d’espoir, quand on songe à la mise à mort d’une classe ouvrière et de ses héritiers, et pas seulement en Angleterre. Songeons ainsi, par exemple, à Charleroi en Belgique. La vidéo/clip ci-dessous revient sur son « renouveau » en cours et la dernière image véhicule un écriteau « Orléans »,rappelant peut être que là aussi, tout comme les ouragans Thatcher et Katrina, un autre ouragan s’est abattu dans un lieu du Borinage belge, dégageant des airs de Nouvelle Orléans.

 

Folklore, nostalgie, le film de Morrison ? Un effacement s’opère en parallèle à des inégalités toujours, elles, belles et bien présentes et non disparues. Bill Morrison semble avoir opéré un lien avec le présent. Ce dernier se glorifie souvent des nettoyages du passé au profit des nouveaux credos « civilisationnels » et de ses temples consuméristes, où la mémoire est une donnée marchande, et une simple façade.

Il y a plusieurs mois, la note consacrée au documentaire indépendant Morts à cent pour cent de Jean Lefaux (ICI sur le blog), film (quasi) disparu du patrimoine audiovisuel Nord Pas de Calais, faisait part d’une mémoire enfouie et souvent ignorée. Celle de mineurs silicosés vomissant l’exploitation charbonnière et rappelant, à leur manière, que la seule nostalgie ne devait pas entretenir la mémoire minière. Qu’il y avait un côté sombre à ne pas oublier, à transmettre, et concernant toujours les générations du présent. Je repensais à ce film quand je tombais sur une un monument de la mémoire minière très particulier d’une ville du Nord Pas de Calais et appelé le « chevalement-potence »  : outre le rappel de la mine qui tue, le monument porte le dessin d’un mineur combattant un serpent, soit un lien direct avec une illustration syndicale du NUM en Angleterre, qu’on retrouve notamment sur une bannière. Après le temps de l’exploitation d’hommes et femmes et son représentant capitaliste-serpent contre lequel il fallait lutter, des mémoires minières semblent devoir faire face à des difficultés communes par delà les frontières, ne coïncidant pas à de seules problématiques relevant, ici et là, de la nostalgie : « le combat continue ». Le film de Morrison, sans être un film militant, semble être à cet égard d’un apport important, parmi d’autres films plus ou moins récents, plus ou moins disparus, plus ou moins oubliés.

Illustration sur le « chevalement-potence » de Calonne Ricouart (Pas de Calais) :

illustration chevalet potence

 

Illustration d’une bannière du NUM (Angleterre) :

illustration mines angletterre

 

Pour conclure, je renvoie à l’interview ICI en anglais du cinéaste à propos du film, où il évoque notamment sa brève rencontre avec Douglass.

Image ci-dessous : restauration de bannière présente au Gala de Durham de 2011

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Norma Rae – Martin Ritt (1979)

Norma Rae – Martin Ritt – 110 mn – USA – 1979

« Norma Rae est une jeune veuve mère de famille qui travaille dans une usine de textile du sud des États-Unis. Sonny lui tient compagnie. Au fil des ans, elle devient sensible au fait que les conditions de travail et les salaires ne s’améliorent guère. Arrive un syndicaliste de New York, Reuben, qui veut aider les ouvriers à s’organiser, et confie des responsabilités à Norma Rae. Sa relation avec Reuben ébranle Sonny que Norma Rae a épousé et qui voit d’un mauvais œil de telles activités pour une femme. Mais Norma Rae participera à la fondation d’un syndicat. »

Dans la foulée de The Molly Maguires du même Martin Ritt (ICI sur le blog) et mis en perspective avec d’autres films portant sur le syndicalisme industriel aux USA (voir la petite liste de l’intro de la note consacrée ICI à Blue collar, autre film hollywoodien de la décennie 70 portant sur le syndicalisme ouvrier aux USA), voilà une nouvelle occasion de se faire une petite idée de la filmographie à part d’un cinéaste œuvrant à Hollywood (après avoir été blacklisté durant le McCarthysme). Une fois de plus, il est étonnant de constater un tel sujet abordé à Hollywood, soit le syndicalisme ouvrier, le troisième film hollywoodien à traiter de la classe ouvrière dans cette décennie 70.  Avec cette particularité ici de s’attacher au parcours d’UNE syndicaliste. De quoi faire écho en quelque sorte au Sel de la terre ou encore aux documentaires abordés ICI sur les contributions de femmes aux luttes et syndicalisme aux USA, comprenant notamment des point de vue très critiques pour ce qui concerne With babies and banners où l’UAW est désignée comme souvent  récalcitrante au syndicalisme féminin et égalité des femmes dans la lutte. 

Martin Ritt opte pour une espèce de success story, et cela peut évidemment rebuter; j’ai mis du temps, somme toute, à me laisser aller au visionnage tant j’appréhendais une « belle histoire » reléguant dans l’anecdotique l’aspect social et politique. Mais contrairement à un film comme F.I.S.T par exemple, où la focalisation sur un personnage principal (et « réel »)  privilégié l’histoire et le superficiel à la thématique, Norma Rae ne nuit pas au sujet bien que le parti pris est de suivre là encore un personnage principal syndicaliste et « réel ».

Comme pour The Molly Maguires, Ritt s’inspire ainsi d’une histoire vraie, rapportée dans le livre d’un journaliste intitulé Crystal Lee: A Woman of Inheritance  « qui raconte l’histoire vraie de la militante syndicaliste Crystal Lee Sutton et de son combat, dans les années 1970, aux côtés du syndicaliste Eli Zivkovich pour affilier les employés de l’usine J.P. Stevens de Roanoke Rapids (Caroline du Nord, aux États-Unis) au syndicat des employés de l’industrie du vêtement et du textile ACTWU (Amalgamated Clothing and Textile Workers Union). » (wikipedia). Tandis que l’Amalgamated Clothing Workers of America (ACWA) est évoquée à travers la commande documentaire que fut Inheritance en 1964 (ICI sur le blog), le Textile Workers Union of America (TWUA) est issu d’une fusion réalisée en 1939, durant les luttes de la Grande Dépression, entre l’United Textile Workers of America (né en 1901 et affilié à l’AFL) et le Textile Workers Organizing Committee (TWOC, né en 1937 et affilié au plus combatif et ouvert aux femmes, noirs et immigrés que l’AFL : le CIO). Une fusion qui tenta de relever notamment le Sud, suite à la grande défaite de la grève de 1934 menée par l’UTW, le TWOC ayant été organisé comme une alternative alors, en 1937, à l’UTW défaillant. L’après guerre voit même la mise en oeuvre de la fameuse « Opération Dixie » qui consiste à une vaste campagne du CIO (Congress of Industrial Organizations) de 1946 à 1953 dans les industries de 12 Etats du sud; opération qui se solda par une défaite, tandis que le Maccarthysme mit un terme à la radicalisation (et politisation) syndicale tout en écartant des leaders syndicaux. D’où une fusion en 1955 entre le CIO et l’AFL, constituant un tournant important dans le syndicalisme aux USA. Dans les années 60 et  70, le TWUA, qui a participé à l’Opération Dixie,  poursuit cependant, difficilement, les efforts de syndicalisation dans le sud des Etats Unis et où il est parfois concurrencé par d’autres syndicats; il fusionne en 1976 avec l’ACWA, ce qui donne l’ACTWU (Amalgamated Clothing and Textile Workers Union). Dans Norma Rae, adapté d’un livre de 1975, il s’agit donc du syndicat TWUA (avant la fusion donnant l’ACTWU), et où le difficile contexte de tentatives de création d’antennes syndicales dans les usines textiles du sud des Etats Unis est bien mis en avant, bien que la diégèse du film est située, paradoxalement, en 1978 (il devrait donc s’agir de l’ACTWU). A noter que depuis 1995, l’ACTWU est incorporé dans UNITE (fusion avec International Ladies Garment Workers Union), puis en 2004 dans UNITE HERE à la suite d’une nouvelle fusion, qui inclut également les employés des hôtels et restaurants.

Norma Rae démontre une bonne réussite hollywoodienne dans le domaine politique et social. L’entame du film est à cet égard assez marquante : un générique et sa chanson qui contrastent avec la rupture brutale amenée par la réalité de l’usine textile et son bruit assourdissant; le générique lui-même contient des images de l’usine textile assez ambivalentes, avec des matières qui flottent dans l’espace, des formes et couleurs véhiculant un espace un tantinet « féerique », tandis que défilent des photographies familiales de l’héroïne en apparence heureuse.

Comme pour The Molly Maguires, Ritt, en fait, filme magistralement quelques scènes de travail, sans apport de dialogues. Parmi celles-ci, par exemple, la visite du délégué syndical dans le cœur de la fabrication. Il y a également un travail sonore, volontairement désagréable à l’écoute, tandis que la surdité est évoquée dès le début du film : une aliénation et des conditions de travail sont soulignées dans le travail formel du film.

Le film aborde par ailleurs nombreuses thématiques recoupant le parcours de Norma Rae à travers sa prise de conscience et son engagement syndical progressif : le féminisme, les rapports noirs et blancs, la condition ouvrière transmise de parents à enfants (et cette scène de mort du père très violente par son résumé d’une vie donnée à l’usine) … Loin d’être tendre et enjoliveur, Norma Rae aborde aussi des obstacles au travail syndical, telles que le racisme (ainsi l’antisémitisme ambiant),  la division noirs/blancs (et in peut imaginer aussi la division américains/immigrés), le machisme et la domination masculine dans le syndicalisme (ainsi les deux envoyés de la hiérarchie syndicale qui comptent mettent de « l’ordre » face à une femme syndiquée occupant le devant de la scène syndicale locale et dont la liberté est également salie), mais aussi le machisme dans la sphère privée (ainsi une scène de dispute conjugale fort drôle où Norma caricature la femme au foyer soumise au mari, jusqu’à l’acte sexuel faisant de la femme un corps objet) etc.

Parmi les séquences les plus fortes du film, outre les scènes de travail évoquées plus haut, il y a bien entendu celle de l’arrêt du travail lors de la répression de l’héroïne; une séquence relatant un événement réel tel ce mot « UNION » écrit sur un carton tandis que la syndicaliste monte sur une table, entraînant la réaction spontanée d’ ouvriers et ouvrières stoppant la machine. Soit aussi le moment du film où, pour la première fois, le bruit assourdissant de l’usine cesse, laissant entrevoir des meilleures conditions de travail… et de vie, par suite d’une prise de conscience collective dans la nécessité de faire front ensemble. Le film s’achève sur un syndicat qui a finalement réussi à obtenir sa reconnaissance dans l’usine.

A noter aussi la performance de Sally Field dans le rôle de Norma Rae, et qui lui valut récompenses de meilleure interprétation féminine au Festival de Cannes et un Oscar de meilleure actrice. Elle donne un certain poids à un personnage qui n’est pas figé dans une histoire individuelle; les problématiques rencontrées par Norma Rae, très bien transmises par l’actrice (tel cette scène où elle réveille les enfants et leur fait part à la fois de ses conditions féminine, parentale, syndicale et ouvrière), donnent à les envisager aussi sur un plan COLLECTIF. C’est sans doute ici la force principale du film.

Pour conclure, ne pas hésiter de se rapporter à la critique publiée ICI sur Panorama Cinéma. 

F.I.S.T – Norman Jewison (1978)

EXTRAITS / EN ENTIER – F.I.S.T – Norman Jewison – 125 mn – 1978 – USA

Cleveland, 1937. Johnny Kovak, un manoeuvre d’origine polonaise brusquement licencié, est engagé par le syndicat des camionneurs, le F.I.S.T., pour recruter de nouveaux adhérents. Avec un ami, il organise une grève qui se solde par une répression brutale. Brillant meneur d’hommes, il est nommé président de la confédération des camionneurs mais doit, contraint et forcé, rendre des services à la Mafia à laquelle il a été involontairement lié…

Bande annonce :

 

La décennie 70 a donné lieu de la part d’Hollywood à quelques fictions traitant directement de syndicalisme. J’avais ainsi relayé ICI le surprenant et sombre Blue collar (1978) de Paul Schrader, scénariste de Taxi driver. La thématique syndicale abordée de front est rarissime à Hollywood. Le sel de la terre (1953 – ICI sur le blog), film blacklisté d’un cinéaste blacklisté, constitue avant cette décennie 70 une exception du cinéma américain dans ce domaine, avec en plus une grande force de traitement du syndicalisme, de la condition des mineurs et plus particulièrement des immigrés mexicains, ainsi et surtout que de la place des femmes dans la lutte et leur émancipation.

Ouverture : un décor est planté pour un film autour du syndicalisme et classe ouvrière annoncé – On identifie aisément Bill Conti à la musique :

En 1978 Norman Jewison, un cinéaste Hollywoodien ayant une réputation de films aux thématiques engagées, entreprend donc un retour en fiction sur l’International Brotherhood of Teamsters (IBT), fédération syndicale des conducteurs routiers, ici dite Federation of Interstate Truckers (FIST), et plus particulièrement sur  Jimmy Hoffa à travers le personnage de Johnny Kovacs. « FIST » signifie également « poing » en guise de symbole du combat syndical face aux patrons, et c’est Sylvester Stallone qui interprète le rôle de ce leader syndical qui a défrayé la chronique par ses compromissions avec la mafia, et disparu « mystérieusement » en 1975 (vraisemblablement coulé dans le béton du siège social de la General Motors de Chicago d’après le témoignage d’un ancien chauffeur du syndicat du crime). Sans aucun doute un des (très rares) films intéressants avec Stallone, qui sortait alors du succès de Rocky 1. Comme pour ce dernier, il contribue même au scénario ainsi qu’aux dialogues. On retrouve également Bill Conti dans la bande originale. La recette Rocky du duo est manifeste dans certaines scènes du poing levé, et c’est franchement risible (surtout avec la VF !).

Stallone + Conti + Poings + Public (VO) :

Néanmoins Stallone, à part ses élans « Rockyestes », n’est pas trop mal, et maintient une certaine fibre sociale, dans la foulée de celle développée (bien que discutable) dans le premier opus de Rocky (et nous ferons ici abstraction des teneurs machistes et malsaines du film à l’égard d’Adrian).

FILM EN ENTIER ICI (mais en maudite VF, ou plutôt bonne nouvelle pour qui veut vouloir sourire un peu ou admirer une fois de plus la médiocrité du doublage)

F.I.S.T est intéressant par certains aspects, et j’en retiens particulièrement l’excellente scène d’affrontement entre grévistes et « Vigilante man » (milice privée à la solde du patronat – voir ICI sur le blog) où sont présentes la violence et une certaine forme de confusion – soit quelque chose qu’on peut retrouver dans Ambridge.Pensylvannia. La liberté et l’ordre et qu’a mal rendu, je trouve, le réalisateur de Brother, can you spare a dime ? qui dans sa reprise, pour le montage, de cette dernière archive (mêlée à d’autres) sème encore plus de confusion comme pour créer des rapprochements de violence (à teneur ironique, provocatrice, distanciée ?); soit un bon exemple de montage découpé de références historiques qui se veut réflexif et esthétisant sans commentaires didactiques mais qui créé finalement une similitude plus que contestable dans la représentation de la violence. Il pourrait presque se vanter d’être à la hauteur de nos médias dominants. En revanche, F.I.S.T, tout en représentant la violence et une confusion liée à l’affrontement physique (et pas trop éloigné d’archives audiovisuelles de l’époque), met en avant la présence de deux camps DISTINCTS.

La séquence en question (doublée allemand), A PARTIR DE LA 5ème mn :

En fait dans cette fameuse séquence, Jewison fait sentir davantage la violence de la lutte de classes et la réalité d’un rapport de forces, surtout en cette période de Grande Dépression, que ne le fait Philippe Mora pour Brother, can you Spare a dime ? où c’est surtout un rendu distancié, « neutre » qui domine. Bien entendu, n’exagérons pas ici la portée de la séquence, qui en reste à un événement et pas à un approfondissement des tenants et aboutissants des rapports de force, pris dans leurs complexités. Pour une fiction plus poussée et réflexion approfondie en lien avec le « Vigilante man », je renvoie à Matewan ( ICI sur le blog) du cinéaste indépendant américain John Sayles. Nous y cernerons comment le (vrai) cinéma indépendant américain peut se distinguer d’Hollywood.

Une scène de négociation, durant une grève dure :

Si F.I.S.T de manière générale tend à faire prendre la mesure d’une opposition réelle travailleurs – patronat, il est en revanche beaucoup moins travaillé dans les détails, notamment de ce qui relève de la masse ouvrière… euh vraiment réduite à une masse informe et vraisemblablement dépourvue de caractères individuels, de réflexions et décisions collectives où seul le leader syndical en impose et est responsable de la montée d’adhésions et, finalement, des acquis sociaux. Les conditions de travail sont abordées au tout début, puis délaissées. La faute en est je pense à la manie de la success story d’Hollywood qui efface le sujet au profit de la représentation fictive de Jimmy Hoffa (et la présence de Stallone). Comme on le verra un jour prochain sur le blog,en 1979,  il y a une success story de réalisée qui fut nettement plus réussie dans son lien avec le milieu syndical ouvrier sans perdre de vue une individualité très forte, de la part d’un cinéaste hollywoodien un peu à part dans le domaine, et un temps blacklisté. On pourrait prétexter une volonté de se concentrer davantage sur Kovacs-Hoffa pour mesurer plus finement la dérive d’un certain syndicalisme corrompu, et lié à la mafia (comme l’ont été historiquement de nombreux syndicats de l’IBT). Mais dans le domaine, c’est plutôt très léger, surtout avec une ellipse éliminant tout un développement là-dessus. Enfin, il semble que l’hétérogénéité interne des syndicats de camionneurs soient également très mal rendue, à part l’opposition à un moment d’un compagnon de route d’Hoffa : c’est ainsi que l’anti-communisme exprimé par le directeur de la fédération Max Graham (en fait Tobin, directeur de l’IBT de 1907 à 1952 !), réel, aurait pu amener des nuances puisque l’IBT n’était pas une fédération caractérisée d’anti-communisme parmi tous ses membres et par exemple en 1934 c’est une grande grève qui éclate à Minneapolis avec une nette présence de la Communist League of America (trotskystes). Le film met donc sans doute un peu trop à l’écart les réalités communistes, bien que minoritaires, parmi les camionneurs qui ne bronchent pas, ici, face au discours du leader profondément anti-communiste. Mais comme écrit plus haut, Jewison ne traite pas vraiment de la classe ouvrière dans ce film, et s’attarde sur Hoffa, bien que là aussi de manière assez réductrice, finalement.

Il reste que F.I.S.T fait assez bien saisir le poids du syndicat et son évolution, depuis les années 1930 aux années 1950. Comme pour Blue collar, le pouvoir et l’institution qu’est devenu le syndicat est bien palpable. Mais à quel prix, et pour quelles concessions ? Par ailleurs le personnage de Kovacs-Hoffa reste assez énigmatique dans ce film : on ne sait pas trop cerner s’il est sincère du début à la fin, s’il est  victime ou impuissant ou s’il est clairement responsable de la dérive. Quant aux camionneurs, ils sont majoritairement silencieux hormis les regroupements collectifs. Comme une impression de success story qui créé davantage de l’empathie et un peu d’identification que de la réflexion sur l’évolution du syndicalisme et les réalités ouvrières.

Pour conclure, ça demeure également intéressant d’avoir les vues d’Hollywood, avec ce film, dans la foulée d’autres relayés sur le blog, plus ou moins « réussis », sur des thématiques similaires. Le petit hic final : 125 mn !

A noter qu’en 1992, un autre film a été réalisé autour de Jimmy Hoffa : Hoffa de Danny De Vito. Je ne l’ai pas encore vu, mais le voici accessible ICI en entier (en VF).

Bande annonce (VO) :

Blue collar – Paul Schrader (1978)

EN ENTIER / EXTRAITS – Blue collar – Paul Schrader – 1978 – 108 mn – USA

« Zeke, Smokey et Jerry, trois amis qui travaillent dans une usine d’automobiles à Détroit, volent 600 dollars dans la caisse syndicale, ainsi qu’un carnet contenant des documents sur des emprunts illégaux. Jerry préconise de dénoncer la corruption, mais Smokey suggère le chantage. Leur plan est découvert. »

Bande annonce (VO) :

Film entier en VO non sous titrée (sans garantir ici de la longévité du lien…) :

 

Paul Schrader est un scénariste américain phare d’Hollywood, et il a notamment contribué à Taxi Driver (1976) et Raging bull (1980) de Martin Scorsese ou encore à Obsession (1976) de Brian de Palma. Il s’est également essayé à la réalisation et Blue Collar constitue son premier long métrage dans ce rôle, souvent considéré comme son meilleur film en tant que réalisateur … de la part des détracteurs du reste de sa filmographie (Auto focus, La féline…).

En ce qui me concerne je n’ai vu aucun de ses films réalisés excepté, donc, ce très surprenant Blue collar. Soit également un film qui permet, dans le cadre du blog, de prolonger la thématique du syndicalisme industriel aux USA, également abordée sur le blog ICI avec Matewan, LA avec The wobblies (syndicat IWW), ICI avec Inheritance (immigrations et syndicalisme), ou encore LA avec Union maids et With babies and Banners (engagement de femmes dans les luttes et le syndicalisme), LA avec Le sel de la terre, LA avec Ambridge, Pensylvannie. La liberté et l’ordre, et enfin ICI avec Harlan County. Sans oublier le documentaire Finally got the news (1970, relayé ICI) qui a sans doute influencé Blue collar et qui est en tout cas à découvrir en parallèle au film de Schrader !

Blue collar évoque l’évolution d’un certain syndicalisme américain, ici dans l’automobile, gangrené par le carriérisme, la corruption et la mise au ban de ses bases ouvrières. Je précise un « certain » syndicalisme, car nulle autre conception du syndicalisme n’est ici abordée (tout comme dans le documentaire Inheritance par exemple), telle celle qui ne se « limite » pas à la seule défense des travailleurs en terme de conditions de travail, d’égalités, de salaires etc – certes importante et nécessaire -, et qui évolue également en perspective de transformation révolutionnaire de la société, en lien aussi avec d’autres secteurs sociaux et axes d’émancipation. Mais il serait dommage de passer « sectairement » outre ce film pour cette raison, car dans le même temps la réduction du syndicalisme à une espèce de syndicalisme de service (grossomodo le syndicat règle tes problèmes) rend bien évidement compte de cette évolution du syndicalisme américain dominant (tout comme ailleurs dans le monde), l’IWW ayant été très diminué par exemple (y compris pour conflits internes) et le CIO ayant fusionné avec l’AFL en 1955, après des précédents de luttes très marquantes, telles les grandes grèves dans l’automobile en 1937. Par ailleurs c’est un syndicalisme qui concerne une majorité de personnes, et le traiter ainsi au cinéma mérite un grand arrêt.

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Le syndicat principal de Blue collar, dit AAW, n’est autre que l’UAW, créé en 1935 par le CIO (en future fusion avec l’AFL), et l’un des premiers syndicats, du moins d’une fédération majoritaire puisque cela a été effectif bien avant à l’IWW, à avoir de nombreux ouvriers noirs syndiqués et à se positionner/lutter pour l’égalité concrète entre afro-américains et blancs (salaires etc). L’UAW est aussi un syndicat qui a beaucoup marqué les grèves de 1937 et de la fin années 1930 autour de la General Motors, Ford etc et notamment dans le Michigan à Détroit… où se déroule Blue collar. 

Image tirée du film : ancrage visuel dans l’UAW (nommé AAW dans le film), depuis l’assistance, avec notamment des portraits de Martin Luther King et John Fitzgerald Kennedy (dont le frère Robert déclare la guerre à la mafia syndicale dans les années 60 dans la foulée du contenu anti-pègre de la campagne présidentielle de JFK). Historiquement l’UAW a des liens importants avec ces deux figures : d’une part en ayant soutenu le mouvement des droits civiques; d’autre part en ayant soutenu ouvertement la campagne de JFK en 1960. Soit deux traits officiels du syndicat UAW : l’égalité noirs/blancs et un ancrage à gauche en faveur d’un certain réformisme démocrate accompagnant les revendications et acquis syndicaux. Soit un idéal officiel, que Schrader ne cherche pas à nuancer, pour mieux aborder la trahison par le fonctionnement syndical.  Un idéal officiel présent aussi dans la sphère privée, puisque le personnage de Jeke dispose de ces mêmes portraits chez lui.

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Le film aborde donc la dégénérescence de l’UAW transformé en instance de pouvoir qui ne remet pas en cause la domination patronale, se fout du sort des ouvriers, et installe quelques uns de ses membres dans le carriérisme et l’enrichissement, et parfois en connexion avec le milieu mafieux. Cet aspect n’est pas nouveau dans le cinéma, il y a eu des précédents, même en esquisse, dans un films tel que Sur les quais d’Elia Kazan (1954) par exemple. Pourtant la réalité ouvrière telle que déclinée dans le film ne va pas dans le sens d’une condition très enviable, avec ses quelques scènes de travail où la hiérarchie et la productivité ne sont pas une mince affaire (scènes de travail rarement filmées et de telle manière, à ma connaissance, dans la fiction hollywoodienne !), ses difficultés à s’en sortir financièrement, sa routine quotidienne et le credo de la consommation (crédits etc), le racisme latent malgré les avancées officielles mises en avant …

Blue collar, surtout, excelle en rendant palpable la puissance du syndicat en tant que rouage essentiel, établi, incontournable dans le monde du travail. La séquence de discussion autour de la table entre le délégué syndical et des petits chefs de l’usine, suite à une engueulade entre un des trois personnages principaux et son chef de secteur, est à cet égard très symptomatique je trouve. On y sent réellement un poids syndical – qui reste dans son rôle officiel et, je dirais, routinier, de défense des salariés syndiqués. En même temps on sent que ça fait partie d’un tout, qui n’est aucunement remis en cause par ces formalités de « conflit » autour de la table.

Il y a comme un équilibre de fonctionnement auquel collabore le syndicat depuis son statut établi au sein de l’usine. Il y a presque comme un jeu dans cette séquence, un théâtre, où le délégué est à son rôle de défenseur intransigeant, où l’adversaire ne peut pas trop en faire car il y a un équilibre à trouver pour ne pas créer de conflit important que marquerait une grève; il y a même du chantage. C’est une scène d’échange où résoudre le petit conflit évite le grand conflit; où le syndicalisme de service obtient sa légitimité de défense des ouvriers tout en confortant en fin de compte l’état général. Et c’est là une des grands axes du film, véritablement présenté comme essentiel, jusqu’au dernier plan : le syndicalisme tel que traité par le film est un rouage œuvrant pour le NON-changement. Toucher à l’équilibre général ainsi établi c’est mettre en danger l’existence même du syndicat et ses individus privilégiés, sa raison d’être etc. Le syndicat est une institution de régulation du système d’exploitation, et rien d’autre. A partir de là, on peut en déduire également que changer le système n’est pas une orientation préconisée par un tel syndicalisme et,surtout, il s’efforcera forcément de l’entretenir, au-delà du théâtre de la confrontation. Et ce plan régulier où l’on voit le bilan chiffré des voitures produites à l’année, c’est lourd de sens sur la pérennité de l’exploitation et du système. Je ne pense pas que Schrader a une visée très militante de type anticapitaliste (et voir plus bas un extrait d’interview) et il s’agit ici d’un plan qui tend à donner du poids à l’idée d’imposture syndicale et du pouvoir de co-gestion, admis DANS et POUR le système. D’autant plus qu’ici changer les têtes (les responsables) ne résous pas le fond. La subtilité – effrayante – du film est également de ne pas personnaliser l’alliance syndicale au statu-quo du système : c’est bel et bien d’un type de pouvoir, de rouage qui s’est mis en place au-delà des profits et autres intérêts personnels.

Pour ce qui est du syndicalisme américain et ses dérives, je renvoie à une interview très intéressante de Robert Fitch qui a écrit Solidarity for sale – How corruption destroyed the labor movment and undermined america’s promise (2006). Un historique très intéressant (et sombre) y est développé, dont voici un extrait qui fait part de la pertinence du film de Schrader au regard d’aujourd’hui (extrait traduit par mes soins, l’interview originale se trouvant ICI) :

« Ainsi quand Blue collar est sorti en 1978 (…), beaucoup qui l’ont acclamé comme le meilleur film jamais réalisé sur les syndicats et la corruption de syndicat pensait toujours que la description légèrement déguisée de l’UAW était injuste. À la fin du film, le personnage joué par Yaphet Kotto dit de la direction syndicale : « Tout ce qu’ils font – monter le vieux contre le jeune, le noir contre le blanc – c’est de nous garder à notre place. » Avec les années 1990, Blue collar s’était métamorphosé en prophétie. L’UAW se désagrégeait. Le sommet négociant avait été détruit. Les locaux négociaient tous seuls, en compétition l’un avec l’autre pour des emplois sur la base des règles de travail et de productivité. Le syndicat avait clairement maîtrisé l’art du jeu des ouvriers actifs contre les retraités; le malade contre celui en bonne santé; les ouvriers sur pièces contre les ouvriers d’unité centrale; et les ouvriers plus vieux contre les jeunes qui portent maintenant le fardeau de l’austérité. En échange des accords de « card-check » » – avec lesquels la direction ne défie pas les réclamations du syndicat de représenter des ouvriers – le syndicat a accordé des concessions de salaires énormes. Aux Johnsons Controls, les ouvriers débutant ont gagné moins de 8.00 $ par heure. L’UAW renonçait au niveau de vie de ses futurs membres en échange de l’étaiement de sa base de droits.

Comme l’UAW a rétréci de 1.5 millions à moins 700,000 à la fin des années 90, le Big Three a aidé à atténuer la douleur financière en donnant au leadership plus d’un milliard pour se débrouiller dans les fonds « éducatif et formation ». (…) Apparemment, beaucoup va pour les fêtes et les voyages. Et il y en a une abondance pour sponsoriser les conducteurs et courses NASCAR. Une course seule coûte environ 1 million de $. Les frais accessoires coûtent plus. La presse The Detroit free a rapporté que l’UAW-DAIMLER finance des responsables syndicaux et leurs invités transportés en hélicoptère NASCAR à un coût de 1,250 $ la course. Les bus et les limousines coûtent des milliers de dollars supplémentaires.

Mais les formes de corruption les plus manifestes et sinistres ont fait surface l’année dernière. En 2005 (…) un collège de trois juges a rétabli des montants d’extorsion qui ont montré un degré de corruption allant bien au-delà de l’imagination du scénario de Blue collar de Paul Schrader. Présumément, les 594 leaders du Pontiac-based UAW Local avaient prolongé une grève de 87 jours en 1997 pour obtenir des dessous-de-table pour eux et des emplois  pour les parents qui autrement manquaient des qualifications appropriées. » Robert Fitch

Blue collar soulève également la permanence du racisme, y compris dans la sphère syndicale. J’ai trouvé en fait intéressant le fait de sentir un racisme permanent, du moins des rapports raciaux très tendus, sans que cela n’occupe le devant de la scène. Comme si le racisme, réel, était relayé au second plan dans la vie de tous les jours, comme s’il restait peu ou pas abordé, notamment dans la sphère syndicale. A ce titre, ce n’est pas anodin je pense que Schrader ait opté pour deux personnages afro-américains parmi le trio principal. Le racisme revient sur le devant de la scène, parfois, depuis ces deux personnages principaux, et particulièrement Zeke. Il y a notamment cette séquence avec le leader syndical qui dit en gros que les noirs ont pu avoir accès au syndicat grâce aux blancs (on a là une idée de l’émancipation et égalité des noirs très paternaliste !); ou encore cette incompréhension du blanc (Jerry) à l’égard du noir que pose Zeke puisqu’il ne vit pas la discrimination. Zeke est d’autant plus intéressant que son achat par le leader révèle une dimension – justement – paternaliste où le blanc offre une promotion sociale.

Et cette promotion est d’autant plus effrayante qu’elle vient d’un leader se proclamant comme héritier des années 30 (et de la grande lutte de 1937 notamment) et en bon transmetteur des bonnes adaptations du présent pour mieux gagner ses droits. Selon lui, gagner des avancées, c’est la compromission… On pourrait presque penser aux « appels au calme », aux « soyons raisonnables » ou, encore mieux, au très fréquent « réalisme » de la situation avec lequel il faut composer, tel que des syndicats le formulent régulièrement y compris en France, quand il s’agit de calmer les bases plus radicales. Le syndicalisme n’hésite pas à broyer ses individus électrons contestataires quand ils vont à l’encontre de la stratégie syndicale routinière et surtout de ses intérêts et de son maintien tel qu’il est, dans le monde du travail tel qu’il est. Je crois vraiment que la scène de meurtre, très réussie, entrant dans un registre de genre spécifique, a une grande valeur de terreur, pas vraiment éloignée de réalités syndicales.

Par ailleurs le film témoigne souvent l’individualisme qui gangrène aussi  la classe ouvrière. Au final, outre la corruption et la trahison syndicales, il semblerait que celles-ci puissent aussi se construire grâce à des problèmes annexes, tel que le racisme, l’individualisme, qui rendent la classe ouvrière perméable au détournement syndical des leaders et à la mainmise de ses derniers. Le syndicat reste officiellement un outil de progrès (avec quelques problèmes corrigés) et on sent bien qu’une certaine classe ouvrière garde la cohésion collective apparente, tel que Gerry qui refuse de parler au flic en revendiquant la dernière grève de l’usine. Mais Schrader s’intéresse ici à la façade qui tombe et aux coulisses, à des réalités ouvrières particulièrement sombres comme rarement abordées par Hollywood à ma connaissance.

Outre le sujet, sur lequel je m’arrête beaucoup il  est vrai, mais si bien traité au demeurant, il faut reconnaître également au film un aspect hollywoodien où le genre, ou plutôt les genres, ont leur place. On pourrait y voir un nécessaire credo du divertissement hollywoodien, du moins une accroche pour le public, mais la multiplicité des genres ici œuvrent dans le sens du sujet développé. Ainsi par exemple la déclinaison « thriller »/ »suspens »/ »parano » dans la dernière partie, très réussie, oppressante, et qui tend à traduire l’étau syndical, son poids quand on lui fait front, sans y mettre réellement de visages. La tension est traitée par une atmosphère angoissante, privilégiant la menace invisible, hormis que l’on connaisse plus ou moins les commanditaires du danger de mort. Il y a également un credo comique lors du braquage, avec des déguisements qui sortent de nulle part, en totale rupture de ton, comme pour mieux saisir le côté désinvolte des trois personnages, n’imaginant pas contre quoi ils vont se frotter.

J’aurai prochainement l’occasion, sur le blog, de revenir à un autre film américain de la décennie 1970 évoquant le syndicalisme aux tendances mafieuses, bien que moins réussi mais là encore réalisé pour Hollywood.

Pour conclure, je renvoie ICI à un extrait d’interview de Paul Schrader, réalisée en anglais en 1978, que j’ai eu la flemme de traduire précisément mais qui se comprend aisément dans son sens général.