Enthousiasme (la symphonie de Donbass) – Dziga Vertov

EN ENTIER – Entousiasme (la symphonie de Donbass) – Dziga Vertov – 1930 – 65mn – Ukraine/URSS. Le premier film sonore ukrainien !

Le Donbass est un bassin houiller très important d’Ukraine-Russie, très chamboulé par l’Histoire, et toujours en activité de nos jours bien que de manière pas toujours très officielle, en plus de la privatisation croissante.

Au moment de la réalisation de ce film, après une courte période d’indépendance (1917-1920), l’Ukraine constitue une entité territoriale de l’URSS. C’est à ce titre que le Donbass, dont la découverte du charbon remonte au Tsar Pierre le Grand et l’industrialisation à la fin du 19ème siècle, est soumis à l’industrialisation soviétique et notamment aux vues staliniennes dès la fin des années 1920, à savoir une industrialisation démesurée et forcée, ainsi qu’une forme de « collectivisation » des terres amenant parallèlement à la mine nombreux paysans dékoulakisés. En fait, plutôt que de m’attarder à un résumé superficiel du Donbass, et en guise d’introduction approfondie, je renvoie ICI à une présentation écrite du livre de la chercheuse russe Tanja Penter et intitulé Du charbon pour Staline et Hitler. Travail et vie quotidienne dans le Donbass 1929-1953 ; cette dernière a en effet consacré de nombreux travaux sur le Donbass et ses populations, depuis les années 1920 jusqu’aux années 1950, soit durant le stalinisme et la période nazie de la seconde guerre mondiale. Je termine juste cette note introductive en précisant que le début des années 30 est également marqué par l’Holodomor, soit les famines orchestrées par le régime stalinien sur la paysannerie ukrainienne et reconnue de nos jours par certains pays de « génocide ». Nous voyons notamment, en fin de film, le secrétaire général du Parti Communiste Ukrainien Stanislav Kossior, soit un des bourreaux de l’Holodomor imminente. Enthousiasme de Vertov s’inscrit donc dans un moment charnière du stalinisme en Ukraine, peu de temps avant le massacre de la paysannerie ukrainienne, et durant une période d’industrialisation nécessitant grande propagande d’Etat, tel la productivité minière.

Je glisse ci-dessous deux liens du film, en espérant qu’un des deux puisse perdurer assez longtemps sur YT. J’imagine aussi comme il doit être bien plus intéressant et frappant de voir ce film de Vertov sur grand écran ! Comme il m’arrive souvent de préciser, au-delà des limites d’internet en terme de rendu des images (et donc de réception) et de sa contribution (parmi nombreux autres facteurs, hein !) à un cinéma en perte de socialisation (avec tout ce que ça peut engager comme interactions … euh dans le réel !), il est toujours appréciable d’avoir accès à des films que nos moyens financiers ne nous rendent pas possible de voir en salle obscure, y compris dans des festivals aux prétentions de cinéma populaire, et/ou dont la diffusion dans toute ses formes (salle, DVD etc)  ne tient pas (plus, jamais) en compte. Si certaines personnes passionnées s’autorisent quelques sacrifices financiers dans la fréquentation de salles et/ou festivals (sur ce dernier point, le bénévolat est une bonne solution d’accès « gratuit » aux films), ça n’est pas une chose à assumer facilement : « alors, ce soir, je mange ou je me (re)fais Il était une fois en Amérique  ? » Entre deux menaces de coupures de courant, le choix peut éventuellement se porter sur Léone « à la maison avec une pizza surgelée« . Il est au demeurant très dommageable de ne pouvoir assister régulièrement à la projection de films en salle obscure, faute de sous-sous, et heureusement que la frustration des (re)découvertes en plus d’un certain plaisir (et besoin, nécessité, URGENCE ?) de l’espace de vie autour de la projection (débats, verres, discussions …) puissent être quelque peu compensée par quelques salles associatives et/ou d’art et essai, voire de collectifs (plus ou moins militants, avec les moyens et la logistique du bord) œuvrant non seulement pour la diffusion de cinéma(s), mais aussi pour des formes de diffusion dépassant la froideur et anonymat des grandes salles, et en ouverture parfois (rêvons un peu) aux quartiers et populations dans leurs diversités (en cela, la prog’ et ses thématiques et ce qui l’entoure comme dynamiques, c’est également toute une démarche j’imagine). Bien entendu, les habitudes de consommation du cinéma restent quelque chose de très partagé, et cela que ce soit depuis un écran de PC et l’informatique, ou dans l’acte de se rendre au cinoche. Avec d’ailleurs une stat relativement importante à propos des hausses, ici et là à certaines périodes, des fréquentations de salle : en général, il s’agit de mêmes personnes qui vont juste plus souvent au cinéma, et pas donc pas forcément « plus de personnes » qui se rendent en salle. Du moins c’est ce que suggérait un vieux et petit bouquin que j’avais feuilleté sur L’économie du cinéma.

En tout cas, pour en revenir à Enthousiasme, c’est un film qui mérite le grand détour, au-delà de sa propagande évidente. Ne serait-ce que pour l’incroyable séquence de démantèlement de la religion, tout à fait saisissante, et hors du commun ! Pour l’aspect formel du film (et un recadrage historique) et notamment les félicitations du grand Charlie Chaplin en personne vis à vis de l’expérimentation sonore originale (je ne pense pas que les videos de YT reprennent la bande sonore originale !), je renvoie ICI à une rapide et intéressante introduction sur Kinoglaz. Si la fascination et l’apologie d’une certaine industrialisation pour les mines vous intéresse, et que vous avez l’impression que c’est ici le seul apanage d’une propagande soviétique (qui a tendance à occuper démesurément le regard occidental quant aux réalisations passées des « films de l’Est », un peu trop perçus QUE depuis la dimension politique, même dans une expression critique), ne pas hésiter à regarder, en ce qui concerne les mines de charbon, les quelques films muets sauvegardés au Centre Minier Historique de Lewarde dans le Nord – Pas – de – Calais. Sans atteindre la force formelle de Vertov, évidemment, on y trouve de petits films, par exemple, témoignant d’une grande fascination pour la machine et notamment lors de l’installation de structures de surfaces métalliques telles que les chevalets (j’ai ainsi un souvenir d’un rapide film muet se déroulant à la fosse 2 de la Compagnie des mines de Marles). La machine et son environnement métallique-béton y occupent l’esprit et le monde de la mine bien plus conséquemment que les hommes… et leur enfer. Je me demande par ailleurs dans quelle mesure on pourrait trouver des films témoignant des hommes (et enfants) dans la mine, traduisant au mieux l’enfer du fond, DANS le temps de l’exploitation minière et ses différentes phases ? Il est vrai que parfois la dureté du fond est évoquée par quelques plans tournés au fond, mais en accompagnant alors l’héroisation productive du mineur, soit à des fins idéologiques et de manipulation de l’exploitation des hommes.