La comédie du travail – Luc Moullet (1987)

Avec Sabine Haudepin, Sylvain Berg

Luc Moullet a commencé sa carrière de cinéaste dans les années 60 et réalise encore des films à ce jour (par exemple La terre de la folie en 2009, que j’ai pas encore eu l’occasion de voir ). Cinéaste souvent adepte de la comédie burlesque et décalée, voire surréaliste, il est à la marge du cinéma français, avec des films à petit budget à sortie discrète en salles et peu couverts médiatiquement. Son Prestige de la mort (2007) est d’ailleurs une bonne évocation humoristique du Luc Moullet cinéaste face notamment à ses difficultés de financement et aux attentes du grand public. J’aurai l’occasion d’y revenir.

La comédie du travail porte à la fois sur le travail et sur le chômage. Bien que réalisé en 1987, ce film est toujours d’actualité en cette époque de pôle emploi, RSA et compagnie où le chômeur est de plus en plus stigmatisé et surveillé, dans une société où plein emploi et idéologie du travail vont bon train. Trois personnages centraux incarnent un accroc du boulot, un « chômeur professionnel » et une « stakhanoviste » de l’ANPE rêvant un monde sans chômeurs. Le hic est que l’accroc (Bernard Constant, sic) perd son travail et n’en retrouve pas malgré toute sa débauche d’énergie et son parcours irréprochable de travailleur comme il faut, que le chômeur qui n’a jamais travaillé et appréciant pleinement sa vie sans travail en obtient un…de par la faute de l’agent ANPE qui est amoureuse de lui et pense lui faire ainsi plaisir.

Moullet tourne en dérision tout ce qui tourne autour du travail. Bernard Constant est un aliéné qui ne trouve sens à vivre que dans les gestes et habitudes réglementés par le travail, et pour lui être chômeur est une honte dégradante. De là plusieurs scènes comiques où il en devient ridicule : lunettes de soleil pour passer incognito, agressivité envers un témoin de sa situation, reconstitution de son bureau aux abords d’un champ sur ses heures habituelles de travail, et finit même par tuer…pour atteindre son bonheur en réclusion où il pourra travailler et ce assurément jusqu’à la retraite ! La dépendance au travail comme statut social et occupation vide de sens atteint ici son apogée. Moullet évoque également d’autres travailleurs, plus à la marge, moins officiels, tels par exemple les immigrés exploités au noir; ici le ton est plus grave (voir la scène du maghrébin mort au travail et enterré par son collègue français).

Face à ce personnage rendu servile au travail insignifiant et à sa connotation sociale engendrant le conformisme le plus plat (vie de famille réglée sur les mêmes habitudes quotidiennes, platitude de l’existence, froideur matérialiste de la relation de couple, …), Moullet développe son opposé, le chômeur (Sylvain Berg). A la différence de l’accroc au travail, il apprécie la vie en faisant ce qu’il aime faire en dehors de toute connotation sociale bêtement revalorisante, en l’occurrence les ballades en montagnes et la découverte de pays. Ne travaillant jamais et combinant avec assedic et anpe pour toucher lui permettant de quoi vivre, c’est l’épanouissement personnel. Voilà un personnage qui rend possible un mode de vie agréable en dehors du travail salarié et de ses contraintes. Il démontre qu’avoir du temps du libre n’est pas un fardeau, et qu’il est au demeurant plaisant de savoir disposer de son temps libre, à la différence de Bernard Constant qui perd tout repère quand il s’agit d’avoir le temps à lui, comme si le travail lui avait perdre cette faculté. A travers Berg, La comédie du travail  ne fait pas un appel à la paresse, mais plutôt au goût du savoir vivre en dehors de l’aliénation salariée.

Quant à mademoiselle Duru, l’agent ANPE, elle constitue un boulet pour son agence et son directeur lui fait bien comprendre que le but n’est pas d’éradiquer le chômage, que le monde du travail a besoin du chômage. Par ailleurs que deviendrait son propre prestige, le directeur, si tout le monde travaillait ? Le fonctionnement ANPE et assedic relèvent également de la comédie dans le film, et n’échappent pas à l’ironie mordante du film.

La comédie du travail est une savoureuse petite comédie sur l’absurde qui règne dans tout ce qui touche au travail comme norme de vie insignifiante et revalorise un peu le « statut » du chômeur quand il sait faire un pied de nez à la comédie du travail et en tirer partie en refusant de prendre ce jeu au sérieux. Le film est plus grave quand il s’agit du travail rendu indispensable par nécessité vitale, mais là il fonctionne plus par allusions ou plans brefs, ce qui est dommage.

A noter q’un court métrage récent, Toujours moins (2010), qui a notamment obtenu un prix au Festival régional de l’Acharnière à Lille de 2011, porte sur le travail, dans la foulée de Toujours plus (1993). 

Présentation de ce récent court métrage, par Luc Moullet : 

« En 1993, j’avais tourné TOUJOURS PLUS. Manquait donc le complément indispensable, TOUJOURS MOINS, mon quarantième film. Il évoque en treize minutes l’évolution et l’accroissement, de 1968 à 2010, des dispositifs fondés sur l’informatique, automates, bornes et autres, que l’on retrouve dans tous les domaines. Le but de notre système actuel semble être de n’employer qu’un seul individu par secteur d’activité. On n’en est pas encore là, mais on s’en rapproche… Un monde schizophrénique, puisque, en même temps, les entreprises sont amenées à payer le coût de ces suppressions de façon indirecte. C’est qu’on ne peut laisser sur le pavé des millions d’êtres humains. Un constat à la fois amer et drôle : les moyens de cette réduction perpétuelle sont surprenants, cocasses… »

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