Lundi ou mardi – Vatroslav Mimica (1966)

Vatroslav Mimica – Lundi ou mardi – Croatie – 1966 – 74 mn

Journaliste divorcé, Marko Pozgaj commence sa journée de travail en emmenant son fils à l’école. Pendant la journée, beaucoup de pensées et d’images occupent son esprit – les souvenirs d’enfance, son ex-femme, son amie actuelle, et surtout son père qui est mort durant la seconde guerre mondiale.

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Produit par la Jadran Film (grand studio yougoslave établi à Zagreb), Lundi ou mardi fut récompensé de l’Arena d’or du meilleur film et du meilleur réalisateur au Festival de Pula 1966. Il s’inscrit dans la continuité du précédent film réalisé par Mimica, Prométhée de l’île de Visevica (1964, relayé ICI sur le blog) . Ici on retrouve l’acteur serbe Slobodan  Dimitrijevic (Marko) et surtout l’opérateur Tomislav Pinter qui contribue une fois encore à l’expérimentation formelle. 

Le titre de ce nouvel opus est tiré d’une citation de Modern fiction (1919), recueil d’essais de Virginia Woolf où il est notamment question d’une forme nouvelle du roman :

« L’esprit reçoit des myriades d’impressions, banales, fantastiques, évanescentes ou gravées avec acuité de l’acier. De toutes parts elles arrivent – une pluie sans fin d’innombrables atomes ; et tandis qu’ils tombent, qu’ils s’incarnent dans la vie de lundi ou mardi, l’accent ne se marque plus au même endroit ; hier l’instant important se situait là, pas ici ; de sorte que si l’écrivain était un homme libre et pas un esclave, s’il pouvait écrire ce qu’il veut écrire et non pas ce qu’il doit écrire, s’il pouvait fonder son ouvrage sur son propre sentiment et non pas sur la convention, il n’y aurait ni intrigue ni comédie ni tragédie ni histoire d’amour ni catastrophe au sens convenu de ces mots. […] La vie n’est pas une série de lanternes de voitures disposées symétriquement ; la vie est un halo lumineux, une enveloppe semi-transparente qui nous entoure du commencement à la fin de notre état d’être conscient. N’est-ce pas la tâche du romancier de nous rendre sensible ce fluide élément changeant, inconnu et sans limites précises, si aberrant et complexe qu’il se puisse montrer, en y mêlant aussi peu que possible l’étranger et l’extérieur ? »

Virginia Woolf (Modern Fiction, 1919)

Film intégral en VO :

(pour le voir avec sous-titres anglais : télécharger la video ICI, les sous-titres ICI et les synchroniser ICI)

 

Prométhée de l’île de Visevica présentait un récit à la structure chamboulée, à travers des retours dans le passé (d’abord confus) et se mêlant même au rêve. Un dispositif qui traduisait l’état de conscience du personnage principal. Cette approche est encore plus poussée dans Lundi ou mardi où d’ailleurs l’intrigue est même très réduite. Moins ancré dans une période historique, le film se situe ici dans la vie ordinaire d’un individu. Et il porte essentiellement sur l’état mental de Marko à travers un registre d’images très divers mêlant souvenirs et rêves. Dans la foulée du précédent film de Mimica mais encore plus appuyé ici, Tomislav Pinter applique différentes couleurs de pellicule en fonction du statut des images. Mimica emploie même de l’animation dans la surprenante séquence d’ouverture (il a également fait du film d’animation à l’école de Zagreb). Ainsi le film donne à sentir l’intériorité d’un individu et celle-ci dépasse l’apparente banalité du quotidien. Un personnage hantée par la guerre (perte du père et inquiet du futur, aux prises aussi avec les échecs sentimentaux et des fantasmes (tel s’envoler avec une jeune femme croisée dans la rue). Politiquement le film m’a paru plus hermétique, il est en tout cas moins accessible que le précédent. Une expérimentation formelle qui va persévérer dans son film suivant Kaja je vais te tuer (1967) et qui lui vaudra nombreuses critiques au Festival de Pula, soit trois ans après le triomphe de Prométhée de l’île de Visevica. Trois films formant ce qui fut par la suite dénommé comme une trilogie moderniste de Vatroslav Mimica. Une facture narrative plus classique se déclinera dans les films qui suivront.

Un témoignage de l’influence de la Nouvelle Vague sur le Novi Cinema yougoslave des années 60, mais qui fut également sujet à d’autres influences et connexions, tel le néoréalisme italien (chez Zivojin Pavlovic par exemple) ou encore les nouvelles vagues tchèque et polonaise. Là-dessus, outre qu’il ne faudrait pas non plus dégager une perception unilatérale de ces influences tant elles ont pu véhiculer dans multiples sens, Mimica préférait évoquer un « esprit similaire » plutôt que de froides applications d’influences (d’après un très bon article de Kinoeye consacré au cinéaste). Bien sûr de pâles imitations ont pu exister ici et là, notamment dans la réception du cinéma de la Nouvelle Vague française et son émergence d’un cinéma d’auteur parfois bien exagéré (et à forte composante narcissique).

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