Welcome to the dollhouse (Bienvenue dans l’âge ingrat) – Todd Solondz (1995)

Malgré des activités estivales rendant mes visionnages de films très difficiles et réduisant beaucoup mes possibilités d’accès à internet, un passage express consacré ici à un film de Solondz. 

Il est un des cinéastes les plus charismatiques (et polémiques) du cinéma indépendant américain contemporain. Il se détache en particulier par un humour noir souvent ravageur et un regard sur la classe moyenne/petite bourgeoisie américaine radicalement critique, en particulier à l’égard des valeurs affichées. Son film Happiness (1998) est sans doute le plus emblématique de sa carrière à ce jour tant il incarne bien le côté provocateur et dérangeant de Solondz sans tomber pour autant dans une moquerie et cruauté gratuites. Mais mon favori reste sans doute à ce jour la première partie composant le film Storystelling (2001), « Fiction » : le racisme y est notamment violement abordé, au-delà d’un « antiracisme » bien pensant et sans remise en cause profonde de la société qui se construit avec le racisme ; un épisode qui représente bien « la patte » Solondz qui peut choquer, et installant le malaise pour le spectateur qui ne peut rester imperturbable dans son fauteuil. Notons que la censure lui a posé des problèmes aux USA, en classant comme « pornographiques » des passages du film. Solondz a choisi d’y mettre un carré rouge pour la diffusion dans son pays, dans les scènes accusées, afin de souligner la censure tout en en permettant l’accès au public de moins de 17 ans accompagné d’un adulte, à défaut de quoi un échec commercial était inévitable. Bien que la bande annonce comportant le carré rouge ait été refusée, « la MPAA l’a désapprouvé car elle suggérait qu’ils étaient des censeurs » (…), les Etats-Unis seront le seul endroit, avec l’Iran et l’Irak, où figurera le carré rouge. »

 

Le ton caractérisant le cinéaste, souvent cynique, n’est pas une marque de mépris voué à un nihilisme improductif, mais plutôt un moyen d’interroger le spectateur en soulignant les faiblesses et la misère intérieure de ses personnages qui révèlent en fin de compte un mal à l’aise profond derrière le soi-disant bonheur de l' »american way of life ». Il égratigne à merveille les façades : la bonne famille, le politiquement correct, la charité… c’est tout un monde de valeurs qui se craquèle.  Le spectateur peut être désarçonné, voire choqué, et le cinéaste offre peu de portes de sortie face à la critique profonde d’une certaine société qu’il met en scène. Pas de tabous dans les films de Solondz, et au contraire une remise en cause radicale de la société américaine intégrée dont les apparences sont souvent mises à mal et s’effondrent à travers un regard impitoyable du cinéaste qui suscite souvent des controverses. 

Bienvenue dans l’âge ingrat  (Welcome to the dollhouse) est son premier long métrage à avoir été remarqué du grand public et de la critique, récompensé du Grand Prix du Jury du festival de Sundance 1996. Chronique d’une adolescente inscrite en lycée, celle-ci vit un véritable enfer à la fois scolaire, familial et amoureux. Une bonne mise en bouche du cinéma de Solondz, marqué d’une certaine cruauté mais aussi d’une interrogation sur le mal être de ses personnages, ici en l’occurrence de l’héroïne du film, superbement interprétée par Heather Matarazzo. On peut éprouver une certaine compassion pour cette dernière tant le cinéaste ne la condamne pas à une pitoyable adolescente en crise sujette à nos ricanement ou pitié méprisante… Le monde qui l’entoure est en effet particulièrement laid, médiocre, cruel et triste, de façon assez ordinaire.

Dawn, adolescente impopulaire et humiliée par ses camarades de lycée et ses profs, a pour seul ami un garçon efféminé tout aussi moqué. Elle se lie avec Brandon bien que celui-ci la menace au départ de la violer, et tombe amoureuse de Steve bien plus âgé qu’elle. Dans le même temps elle est confrontée à une vie familiale pénible où elle est particulièrement irritée par sa petite sœur, bientôt kidnappée par un voisin du quartier avec la complicité involontaire de Dawn…

Le générique de début de film se déroule sur une photo de la famille de Dawn: cliché de la bonne famille américaine moyenne, tout le monde sourit sur la photo, avec musique de piano des plus tranquilles. Bref tout est on ne peut plus « normal » et le visage de Dawn affichant un large sourire heureux mis en valeur par un zoom finit cette entrée en matière qui semble indiquer un bonheur intouchable… La suite va écraser cette image pendant 90 minutes pour s’achever sur un travelling avant rappelant le zoom de début de film, avec une Dawn opposée à cette image de départ, marquée d’un dégoût totalement en contradiction avec le bonheur annoncé au début, en fin de compte illusoire. Une bonne entrée en matière dans la vie adulte qui l’attend, semble nous dire le film.

Bienvenue dans l’âge ingrat est cruel avec Dawn à trois niveaux: familial, sentimental, scolaire. Sa scolarité est marquée de l’humiliation subie par ses « camarades » du fait de son physique ne correspondant pas aux canons de « beauté » et à la mode; désignée comme « gouine » et « saucisse » tout le monde s’y met, jusqu’à son casier tagué de partout des mêmes termes. Son pendant masculin est de même désigné de « pédé » dans une des premières scènes…La cruauté des lycéens à blâmer l’autre à partir du critère physique désigne toute une jeunesse superficielle, intégrant déjà l’apparence normalisée comme intégration à la vie en société. Outre donc cette mise à l’écart, Dawn subit également l’humiliation enseignante à travers une leçon bien sadique vu les circonstances sur ce qu’est le dignité…

Le monde des adultes n’incite pas à remettre en cause le comportement bête et méchant de ses camarades et enfonce un peu plus Dawn dans l’impopularité et l’humiliation. Son calvaire se poursuit dans le foyer familial, où les scènes blessantes se poursuivent; cette fois-ci davantage marquées par des valeurs familiales à adopter telle que l’amour de la petite soeur malgré son côté « peste » très irritant, le sérieux réfléchi du grand frère qui se rapproche de l’université en guise de « réussite » professionnelle à venir, la piété familiale envers les parents qui exigent d’elle, dans une scène particulièrement réussie, la destruction de son seul refuge (sa cabane de club des « gens spéciaux ») à l’occasion de l’anniversaire de mariage. Les scènes cruelles s’enchainent pour Dawn dès lors qu’elle n’accomplit pas les valeurs référentes pour une intégration sans faille à la norme. J’ai particulièrement savouré cette petite scène méchante où privée de dessert elle n’a plus que ses yeux pour savourer le gâteau au chocolat dont se délectent grossièrement chaque membre de la famille autour de la table. Dawn a beau être en phase de « rébellion », ses désirs restent communs à ses semblables…Le plus bel exemple à ce sujet est ce rêve qu’elle fait en se voyant aimée de tous, de la famille à l’école en passant par son coup de foudre irréalisable (Steve)… et tellement rejetée au final !

 

Steve, derrière l’espoir insensé qu’à Dawn d’être sa petite amie, est un élément de plus qui la repousse. Ses efforts de « séduction » suscitent notre sourire car  marqués de la naïveté, de l’ignorance en matière de sexualité (ce qu’elle comprend du « doigté« …), …  Le seul espoir pour elle a été Brandon, mais issu d’un milieu plus précaire, celui-ci se résigne à faire route seul, quittant son père… Elle n’a plus que ses yeux pour le voir partir, comme pour le gâteau au chocolat qui finit dans l’estomac des autres. Ce collégien est fort intéressant : issu d’un milieu social pauvre, il est tout aussi marginalisé que Dawn, mais pas sur le même mode ; nous comprenons vite qu’il n’est pas « destiné »  à accomplir une vie typique de la classe moyenne, ne disposant pas des mêmes atouts – notamment du point de vue de l’ancrage social : voué à une vie familiale déstabilisante (le contre champ de la routine familiale réglementée et tout propre du foyer de Dawn), il est confronté également à la vie adulte avant l’heure ; c’est d’ailleurs lui qui influence quelque peu l’adolescente à abandonner ses habitudes de gamine. Le point commun avec Dawn est le partage d’une certaine solitude vécue dans le monde.

Tout semble échapper à Dawn, et bien que cruel, le film suscite également notre compassion pour cette adolescente vivant un véritable enfer où elle est seule; désir de s’intégrer comme populaire, aimée, sans faire de concessions à la bêtise environnante et aux critères d’adaptation. Un petit air du dessin animé Daria (que j’affectionne beaucoup), bien que Dawn soit bien moins mature et seulement sur le point de quitter son enfance, un peu en avance sur les personnes de son âge. Notons aussi que Dawn ne figure pas une persécutée outre mesure, où le monde devrait la secourir; son apprentissage devra la conduire à faire face seule.

Pour résumer, Welcome to Dollhouse c’est un peu l’enfer adolescent marqué de la solitude et d’attentes sans cesse déçues, et surtout en mal d’adaptation à une société dont les tares sont formidablement mises en avant dans le film: lycée où le culte de l’apparence est sans pitié pour qui ne correspond pas à la norme, valeurs professorales bêtement conformistes et répressives; famille dépourvue de toute humanité profonde tant la pression des valeurs familiales officielles déshumanise; société fondée sur l’hypocrisie comme acte de communication; la scène du discours de remerciement de Dawn est un sommet de cynisme: insultée par toute une salle, ça finit par un « merci à tous » contraint pour notre pauvre Dawn !

Le « rebelle » qui veut faire son Jim Morrison à New-York, Steve, n’échappe pas au tableau et son allure rebelle ne repose là aussi que sur l’apparence: même ce qui se dit échapper à la norme est une forme d’intégration à la norme car reposant sur une manière d’être; Steve est dépeint par Solondz comme quelqu’un en fin de compte ne cherchant que la popularité par le look du rebelle…La révolte se trouve elle aussi normalisée au point de devenir une forme d’adaptation recyclée en produit de popularité!

Bienvenue dans l’âge ingrat est une initiation au passage à l’âge adulte avec tout ce qu’il promet comme enfer, mais cette fois-ci enfoui davantage derrière l’hypocrisie.

Le film se finit sur Dawn triste et résignée à subir, chantant à contre cœur, avec dégoût marqué sur le visage, une comptine des plus stupides…  Un formidable plan final par conséquent, résumant à la fois son présent et un certain devenir collectif adulte.  La galère ne fait donc que commencer, aucun échappatoire à ce que la société lui promet; la réussite nécessite de « jouer le jeu » malgré toute la cruauté et médiocrité sous-jacentes.  Voilà en tout cas ce que semble apprendre Dawn en cette crise d’âge régulièrement réduite à un simple fait adolescent classique par lequel tout le monde passe. On ne peut s’empêcher de penser à travers Dawn que c’est bien plus que ça… Solondz se démarque des films sur le sujet qui ramènent l’adolescence à une simple crise passagère. Quelque chose de plus grave se joue, où les adultes ne sont pas épargnés. 

Une interview de Todd Solondz ici sur clapmag

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